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Musée indien de San Cristobal

Une visite est prévue à la célébrité locale, Sergio Castro Martinez en sa maison de ville transformée en musée indien. Agronome de formation, il exerce ici depuis les années 1960, 45 ans déjà. Il soigne les petits bobos, il aide les ethnies indiennes à développer d’autres cultures vivrières et à tester d’autres procédés. Il construit des écoles dans les villages, panse ce qu’il peut, « surtout des brûlures, fréquentes chez les petits enfants autour des feux de cuisine, les enfants plus grands qui manient sans précaution les pétards et chez les adultes ivres qui tombent dans le feu », nous dit-il. Il a consacré l’une des pièces de sa maison traditionnelle – qui toutes s’ouvrent sur un patio – aux costumes des villages indiens.

Chaque communauté a le sien, tout comme elle a son saint patron, ses cultures de spécialité et son artisanat en propre. Un costume de carnaval Chamula est inspiré des soldats de Napoléon III. Sergio nous raconte, dans un français remarquable, l’histoire et les caractéristiques de chaque village. On sent qu’il est à son affaire et qu’il a, durant des années, poli son discours.

Par exemple, les Lacandons sont les derniers Mayas authentiques. Etudiés par Jacques Soustelle, ethnologue français, dans les années 1930, il ne subsiste qu’une dizaine de familles ruinées par la consanguinité et la polygamie. Elles continuent de vivre en forêt vierge, vêtues de simples tuniques blanches. Le costume du « prêtre maya » qu’il a recueilli est une tunique d’écorce souple sur laquelle sont peints le soleil, la lune et les étoiles. Le tambour qu’il fait retentir appelle le dieu de la pluie ; une carapace de tatou « lui sert de cave à cigares » – c’est là qu’il range son tabac sauvage roulé – ; sa mandoline est faite d’une calebasse. Suit dans une autre pièce une séance de diapositives qui a déjà beaucoup servie au vu des couleurs passées. Bancs et appareil de projection sont à demeure pour tous les visiteurs qui passent. Avec une recommandation du guide universel « Lonely Planet », ils ne doivent pas manquer.

L’exposé a pour but de mettre en perspective les rites et les coutumes des Indiens et – fin ultime – d’appeler aux dons pour que l’œuvre se poursuive. Nous les laissons dans une boite en carton en forme de tirelire, dans la « salle des trophées » où des photos de plaies « avant » et des ex-voto de reconnaissance « après » sont affichés, tout comme quelques articles de presse célébrant son action. Il y en a même un de la presse française mais j’ai omis de noter de quel organe. Cette approche un peu convenue (il est même cité dans le Guide Bleu en « museo », avec deux étoiles) est néanmoins intéressante. Sergio est un convaincu qui ne milite pour rien, sinon pour le droit aux Indiens de vivre selon les coutumes qu’ils choisissent de continuer. L’Etat mexicain n’a accordé aucune subvention à cet anarchiste qui n’est inféodé – pour l’instant – à aucun parti.

Pour l’instant, car il semblerait que Sergio Castro Martinez soit candidat aux prochaines élections locales sous l’étiquette du parti conservateur. C’est du moins ce qu’a lu Guillermo sur un tract affiché dans un coin. Efficacité ou conviction ? Il vaut peut-être mieux se rallier au pouvoir si l’on veut en retirer quelques subventions pragmatiques. Et le conservatisme n’est pas forcément ennemi des traditions locales, du moment qu’elles sont contenues et ne débouchent pas sur des revendications politiques « inopportunes » aux « amis ». Mais nous ne saurions juger de loin des méandres et subtilités des politiques locales où les intérêts bien compris des uns et des autres s’entremêlent sous le couvert des grands principes.

Non loin de là, nous visitons le « musée du jade », qui est surtout une boutique. Il est sis avenue du 20-Novembre et contient, au fond d’un couloir peu éclairé, une réplique de la fameuse « tombe du roi Pacal », inhumé sous sarcophage de pierre dans la cité de Palenque vers l’an 600 de notre ère.

Le défunt portait un masque de jade, des bijoux et un grand pectoral de jade vert. Cet hymne au jade ne pouvait que plaire au patron de la boutique, Herberto, qui a le profil maya et une corpulence toute américaine. Une précision pour les amateurs – très français – d’orthographe (curieuse, cette obsession phobique de l’orthographe éternelle) : on dit LE jade au masculin, mais ce jade est une matière éponyme pour désigner deux pierres différentes, LA jadéite ou LA néphrite. D’où la confusion fréquente entre masculin et féminin à propos du mot jade.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée. Les rues se sont vidées. Les lycéens ont déserté les lieux où ils discutaient en fin d’après-midi, place de la cathédrale, où ils fumaient avec leurs copains, draguaient les filles, frimaient de toute leur jeunesse charmeuse devant les touristes des deux sexes. Juste pour se sentir exister. Que faire à San Cristobal, une fois la nuit tombée ? Hors les bars et les messes, point de salut.

Le dîner a lieu à l’hôtel, dans un grand hall au milieu de groupes de touristes ordinaires, ce troisième âge bourgeois qui se frotte de culture. La salle ne tarde pas à s’emplir de brouhaha, amplifié par le musicien obligatoire dans toute l’Amérique latine, dont les vibratos tuent presque toute conversation. Guillermo, à notre table, nous apprend cependant que Terres d’Aventure compte désormais 24 000 Clients contre environ 4 000 Dans les années 1980. Lui a commencé à travailler avec les fondateurs et a créé de nombreux circuits pour l’agence. A la soupe de légumes succède une tranche de porc rôti accompagné de pommes de terre. Le tout est un peu trop salé à mon goût. Est-ce pour donner soif et vendre ainsi de la bière ? La mousse de mangue – l’une des productions les plus fameuses de la région – est un digne final.

Décalage horaire persistant ? Ecarts brusques de pression dus aux changements d’altitude ? Excès de soleil ce matin ? Nous avions tous froid ce soir et envie de dormir. Las ! L’hôtel est bruyant et les habitudes latinos de parler fort dès le jour levé, sans aucun souci du sommeil des autres et comme s’il y avait toujours des vaches à traire dès potron-minet, est agaçante. Pour les pays catholiques de langues latines, tout se passe comme si le travail était un pensum de Dieu, une basse vengeance pour avoir péché originellement. Il faut donc mater les femmes pour leur Faute et se lever tôt pour être obéissant à Dieu qui commande le travail « à la sueur du front ». Un proverbe espagnol très commun déclare d’ailleurs tout net : « el que madruga, Dios le ayuda » – celui qui se lève tôt, Dieu l’aide. Ceux qui ne sont plus au lit ne peuvent supporter de voir les autres en prendre encore à leurs aises. Réveillés dès l’aube, nous avons donc du temps, beaucoup de temps, pour nous lever, ranger nos affaires et préparer notre sac de trek. Et, pour certaines, à l’idée qu’il va falloir marcher…

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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Être riche selon Rousseau

Article repris par Actualité999.

Jean-Jacques Rousseau est partisan de l’aisance, pas de la richesse. La première est morale, la seconde matérielle ; mais la différence réside surtout en la modération : avoir selon ses besoins, mais pas le superflu induit par la vanité. Il donne en exemple Julie et son mari Wolmar. « En entrant en ménage, ils ont examiné l’état de leurs biens ; ils n’ont pas tant regardé s’ils étaient proportionnés à leur condition qu’à leurs besoins, et voyant qu’il n’y avait point de famille honnête qui ne dut s’en contenter, ils n’ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfants pour craindre que le patrimoine qu’ils ont à leur laisser ne leur put suffire. Ils se sont donc appliqués à l’améliorer plutôt qu’à l’étendre ; ils ont placé leur argent plus sûrement qu’avantageusement… » Améliorer, pas étendre ; placer sûrement, pas avantageusement. Autrement dit gérer son patrimoine comme on cultive son jardin : du travail, pas de risques, de la vigilance.

Pour Jean-Jacques, ce qui importe dans la vie est d’être avant tout heureux. Méthode en trois étapes :

  1. L’argent fait bien le bonheur, sur la base de la subsistance. Ce qui vient en surplus est « luxe », une jouissance qui tient à l’opinion des autres, au paraître social, à la vanité.
  2. Le vrai luxe selon Rousseau n’est pas matériel mais sentimental : ce sont les plaisirs en famille et avec les amis, la gaieté, le sourire, l’exercice du corps et de l’esprit, l’amour, le jouir dans la nature, des grands paysages romantiques au jardin soigneusement dompté. Pas d’ascétisme mais une « volupté tempérante », se retenir pour jouir mieux et plus profond.
  3. L’aisance ne saurait être complète si règne alentour la misère. Chacun doit donc y prendre sa part, sans prétendre jouer à Dieu et tout résoudre. Julie fait la charité, avec diligence mais intelligence. Elle fait œuvre de discernement dans les dons, sans se défausser par l’argent. Elle compatit et elle mesure, selon la raison, ce qu’elle donne – et à qui (pas à tout le monde). La bourse doit être complétée par le temps et les soins aux autres. Le matériel ne saurait remplacer le sentiment ni la morale.

« Il est vrai qu’un bien qui n’augmente point est sujet à diminuer par mille accidents ; mais si cette raison est un motif pour l’augmenter une fois, quand cessera-t-elle d’être un prétexte pour l’augmenter toujours ? » C’est affaire de mesure, sur l’exemple des Anciens. La tempérance est une vertu, l’excès une démesure, l’hubris des Grecs qui encourait le châtiment des dieux. « L’insatiable avidité fait son chemin sous le masque de la prudence, et mène au vice à force de chercher la sûreté ». Rousseau n’aurait pas aimé le terme « spéculer », mais il avoue pourtant que « la raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard » – ce qui est la fonction même de la « spéculation ». Le speculum est le miroir latin, et spéculer veut dire que l’on réfléchit sur ses actions pour mesurer le risque qu’on prend, risque qui est affaire du hasard. Point trop n’en faut… mais il en faut. Rousseau ne condamne pas l’argent, mais l’avidité qu’on en a et l’usage qu’on en fait. Encore une fois ce qui compte pour lui n’est pas le matériel mais le moral.

Il décrit dans ‘La nouvelle Héloïse’ le couple du bonheur, fondé sur mari et femme plus enfants, mais aussi sur l’ancien amant devenu ami des deux, et sur la cousine devenue veuve, qui vient élever son enfant en famille. Tout, dans le roman, concourt au bonheur. Rousseau décrit sa Thébaïde, sa demeure idéale, autarcique mais ouverte, fondée sur les sentiments mais domptés, rationnellement gérée mais sans contraintes. « Les maîtres de cette maison jouissent d’un bien médiocre selon les idées de fortune qu’on a dans le monde ; mais au fond je ne connais personne de plus opulent qu’eux. Il n’y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu’un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l’homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre ; tel est gueux au milieu de ses monceaux d’or. Le désordre et les fantaisies n’ont point de bornes, et font plus de pauvres que les vrais besoins » 5-2 p.529ss

Jean-Jacques Rousseau vient d’exposer ce que je ne cesse de dire aux bobos ignares et bien-pensants, effarés que je puisse avoir rencontré plus d’enfants heureux à Katmandou ou dans l’Atlas qu’à Paris. Ils vivent de rien, vont en loques, mais connaissent le bonheur de l’amitié, des familles élargies et des aventures de la rue ou de la campagne. Ils ne sont pas laissés tout seul devant la télé ou Internet parce que les parents veulent « sortir » ou aller draguer. « Vivre avec 2$ par jour » est un slogan-choc du marketing associatif pour faire « donner » ; il ne signifie rien si l’on ne considère pas les conditions de vie. On ne vit pas à Paris avec 2$ par jour ; on survit largement à Katmandou pour le même prix. « Il n’y a point de richesse absolue ».

Paternaliste est Rousseau, jugeant de « la richesse » selon les maîtres possédants et leurs domestiques attachés. C’était avant l’industrie, mais beaucoup de salariés raisonnent pareil aujourd’hui. « Nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l’augmentation du bien commun ; les maîtres même ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environne ». Les « 12 milliards de trésorerie » de Peugeot devraient ainsi permettre de faire tourner une usine à pertes, selon les syndicats ouvriers. Les licenciés du volailler Doux en faillite ne « comprennent pas » qu’après avoir travaillé 25 ou 30 ans dans la société, « le patron » ne s’occupe pas d’eux personnellement. Cette façon de penser reflète celle de la société d’Ancien régime et n’a pas intégré l’économie industrielle, signe que l’enseignement français a de graves lacunes pour aider à comprendre le monde actuel. Je ne parle pas de la finance, qui est spéculation excessive hors des biens réels, mais de la bonne vieille économie d’industrie qui produit pour vendre.

On dira volontiers aujourd’hui que le monde de 1750 n’est pas celui de 2012 et que vivre en autarcie par faire-valoir direct de sa terre, dans une « pastorale » préindustrielle, n’est peut-être pas le mieux adapté à notre temps. Je souscris pleinement à cette critique, mais Rousseau a le mérite de mettre en valeur à la fois les principes du christianisme toujours en vigueur dans les mentalités françaises, et ce que j’appellerais la régression écologiste, qui est à l’écologie (science véritable) ce que l’idéologie est à l’économie : un discours social, un prétexte pour imposer ses hantises.

L’intérêt de Rousseau, outre qu’il écrit admirablement la langue classique et que c’est un bonheur de le lire, est qu’il met en scène des personnages touchants dans des paysages champêtres, revivifiant l’antiquité sereine dans un tout orienté vers la vie bonne. A l’heure où tous les discours actuels sont orientés vers l’effort, les restrictions, l’économie, le travail, le combat – rappeler que l’existence est faite avant tout pour être bien vécue est révolutionnaire. Et les retraités pourront utilement prendre des leçons de convivialité, de jardinage et de « loisir actif », auprès du fameux Jean-Jacques.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 794 pages sur 2051, €61.75

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