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George Sand, La mare au diable

J’ai lu ce livre enfant dans la Bibliothèque verte, en version expurgée des digressions de philosophie de bazar que la mode du temps imposait à l’auteur socialo-féministe. Le premier chapitre est en ce sens indigeste. Mais, pour le reste, c’est une belle histoire de campagne écrite « en quatre jours » dit l’auteur au rédac-chef de L’Epoque. Elle est un peu naïve, pleine de bons sentiments et d’êtres de toute beauté, physique et morale. Un idéal qui fait plaisir.

La peinture du champêtre en Berry est une pastorale mythologique du temps, un âge d’or en univers clos, borné par la petite contrée d’enfance de l’auteur sur quelques kilomètres. Les personnages mis en valeur sont simples et droits, depuis le Petit-Pierre de 7 ans, « beau comme un ange », ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules recouvertes d’une peau d’agneau « comme un petit Saint-Jean Baptiste des peintres de la Renaissance » (p.1169 Pléiade), jusqu’à Marie, 16 ans, fille pauvre d’une veuve voisine et vouée à garder les moutons mais « fille d’esprit (…) la plus avisée que j’ai jamais rencontré » (p.1197), en passant par le père de l’enfant, Germain « le teint frais, l’œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune cheval qui n’a pas encore quitté le pré » (p.1183). Il est veuf à 28 ans avec trois gosses et doit se remarier pour bien les élever.

Le beau-père de la famille idéale pousse le laboureur et ses enfants au remariage. Sa fille est morte et il la pleure, mais son gendre doit refaire sa vie, bien laborieuse aujourd’hui – qui sera pire sur ses vieux jours. Il faut penser à l’avenir et quoi de mieux que la famille au complet ? Base de la société chez les Antiques comme chez Rousseau, nul ne pourra refaire le monde sans tout d’abord faire famille – la société en réduction. Germain va donc voir à la Fourche une prétendante de son âge munie de biens, dont le père est ami du beau-père. Justement, la fille de la Guillette, Marie, doit se louer comme bergère aux Ormeaux tout près de là : ne pourrait-il l’emmener sur sa jument ?

On se rend service entre voisins dans la campagne et ainsi fut fait. C’était sans compter sur Petit-Pierre qui voulait venir aussi. Mais un remariage est un projet sérieux qui n’est pas pour les enfants dont la turbulence et la naïveté de langage pourraient compromettre l’engagement. La future, déjà avancée en âge pour l’époque (30 ans), ne serait-elle pas agacée des gamineries du petit et fâchée d’avoir à en élever trois qui ne sont pas de son ventre ? Petit-Pierre se cache parce qu’il aime son père et veut à tout prix l’accompagner. Il est retrouvé endormi dans un fossé sur le chemin et le couple de Germain et Marie sont bien obligés de l’emmener.

Mais tout cela les a retardés et l’enfant, qui avait faim (et soif évidemment) les a fait s’arrêter une bonne heure. La nuit tombe et la brume se lève, ce qui les fait se tromper de chemin dans le grand bois. Ils sont perdus et doivent s’arrêter près de la Mare au diable où un enfant s’est noyé jadis, trompé par la brume. La jument, nerveuse, secoue sa charge et s’enfuit, laissant les trois êtres sous un gros chêne dans la nuit. Petit-Pierre dévore et dort, Marie l’enveloppe et veille sur lui, Germain se dit qu’il est bien sot d’aller voir ailleurs ce qu’il a sous les yeux. Mais Marie ne songe pas à se marier, encore moins avec un « vieux » qui a dix ans de plus qu’elle.

Le lendemain, ils trouvent un bûcheron qui les renseigne et chacun va à ses affaires : Marie et Petit-Pierre vers la bergerie, Germain vers la prétendante. Mais celle-ci a déjà trois godelureaux qui la courtisent et elle prend le temps de faire sa coquette, travers de bourgeoisie mais aussi l’unique moment de sa vie où elle peut décider seule avant de tomber de la coupe d’un père à celle d’un mari. Eternelle rengaine de Sand, mais due au code civil qui n’accordait à la femme que les gosses, la cuisine et l’église, selon la maxime allemande. Le XIXe, réactionnaire après les révolutions, le sera encore plus avec le déracinement de l’industrialisation. Ce ne sera qu’avec les guerres « mondiales » que la femme prouvera qu’elle est l’égale de l’homme avant de sombrer dans les excès anti-phalliques des hystériques médiatiques d’aujourd’hui qui font du mâle blanc capitaliste et macho le Diable même, le moteur de la fameuse Domination que Marx attribuait jadis à l’infrastructure économique. N’avoir qu’une seule Bite émissaire est tellement plus facile, une poupée vaudou à piquer d’épingles si elle n’est pas docile, c’est tellement plus jouissif ! Cela évite d’analyser la complexité des choses et ravale les soi-disant « intellotes » parigotes à leur superficiel.

Germain n’apprécie pas celle qui se croit et se fait désirer, en paysanne enrichie méprisant qui est en-dessous de sa condition : le mariage est pour lui affaire d’amour plus que d’intérêt matériel. Il rompt donc pour « réfléchir », malgré le père et le beau-père qui s’entendraient bien à les accoupler tout en mariant leurs biens. Mais lorsqu’il va aux Ormeaux reprendre son fils, Marie et l’enfant sont partis. Pourquoi ? Vers où ? Mystère. Il les cherche sur le chemin du retour à sa ferme et rencontre le patron de Marie qui la cherche aussi.

Les deux les retrouvent cachés dans un buisson, duquel ils sortent lorsque l’enfant reconnaît la voix de son père. Le mystère est éclairci : le patron voulait embrasser Marie avant de la faire passer à la casserole sur le foin et elle n’a pas voulu. C’est ce que raconte l’enfant, avec ses mots à lui, ce qui est candide et fort. Marie rentre donc avec Germain et Pierre. Son emploi de bergère est abandonné et le mariage de Germain ne se fera pas avec la « lionne de village ». Chacun a mesuré ce que la domination de l’autre (patron ou épouse) enlèverait à leur bonheur. Tel est le sortilège de la Mare au diable.

Et ce qui devait arriver arriva : Germain reste entiché de Marie ; Marie s’aperçoit que Germain est plutôt bien ; Petit-Pierre joue l’ange médiateur, l’Eros païen qui flèche chacun de ses traits mignons. La noce est donc décidée et une nouvelle mère attribuée à Petit-Pierre à qui l’on coupe ses longs cheveux blonds en bol avant de le nipper de « l’habit complet » au lieu de ses guenilles à la Greuze.

La suite est ethnographique, George Sand se complaît à décrire les mœurs et coutumes du Berry. La fraternité du travail de la terre engendre la sociabilité du village et le couple humain développe la même amitié que le couple de bœufs attelé au même joug. Rousseau est à l’honneur après Virgile, dans un éloge écrit des sans-voix où la plume trace le sillon même du labour dans le terreau intellectuel. Elle trace même les lignes du roman dans la réalité de la carte autour de Nohant, que l’auteur a arpenté depuis l’enfance.

George Sand, La mare au diable, 1846, Livre de poche 1997, €6.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Être riche selon Rousseau

Article repris par Actualité999.

Jean-Jacques Rousseau est partisan de l’aisance, pas de la richesse. La première est morale, la seconde matérielle ; mais la différence réside surtout en la modération : avoir selon ses besoins, mais pas le superflu induit par la vanité. Il donne en exemple Julie et son mari Wolmar. « En entrant en ménage, ils ont examiné l’état de leurs biens ; ils n’ont pas tant regardé s’ils étaient proportionnés à leur condition qu’à leurs besoins, et voyant qu’il n’y avait point de famille honnête qui ne dut s’en contenter, ils n’ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfants pour craindre que le patrimoine qu’ils ont à leur laisser ne leur put suffire. Ils se sont donc appliqués à l’améliorer plutôt qu’à l’étendre ; ils ont placé leur argent plus sûrement qu’avantageusement… » Améliorer, pas étendre ; placer sûrement, pas avantageusement. Autrement dit gérer son patrimoine comme on cultive son jardin : du travail, pas de risques, de la vigilance.

Pour Jean-Jacques, ce qui importe dans la vie est d’être avant tout heureux. Méthode en trois étapes :

  1. L’argent fait bien le bonheur, sur la base de la subsistance. Ce qui vient en surplus est « luxe », une jouissance qui tient à l’opinion des autres, au paraître social, à la vanité.
  2. Le vrai luxe selon Rousseau n’est pas matériel mais sentimental : ce sont les plaisirs en famille et avec les amis, la gaieté, le sourire, l’exercice du corps et de l’esprit, l’amour, le jouir dans la nature, des grands paysages romantiques au jardin soigneusement dompté. Pas d’ascétisme mais une « volupté tempérante », se retenir pour jouir mieux et plus profond.
  3. L’aisance ne saurait être complète si règne alentour la misère. Chacun doit donc y prendre sa part, sans prétendre jouer à Dieu et tout résoudre. Julie fait la charité, avec diligence mais intelligence. Elle fait œuvre de discernement dans les dons, sans se défausser par l’argent. Elle compatit et elle mesure, selon la raison, ce qu’elle donne – et à qui (pas à tout le monde). La bourse doit être complétée par le temps et les soins aux autres. Le matériel ne saurait remplacer le sentiment ni la morale.

« Il est vrai qu’un bien qui n’augmente point est sujet à diminuer par mille accidents ; mais si cette raison est un motif pour l’augmenter une fois, quand cessera-t-elle d’être un prétexte pour l’augmenter toujours ? » C’est affaire de mesure, sur l’exemple des Anciens. La tempérance est une vertu, l’excès une démesure, l’hubris des Grecs qui encourait le châtiment des dieux. « L’insatiable avidité fait son chemin sous le masque de la prudence, et mène au vice à force de chercher la sûreté ». Rousseau n’aurait pas aimé le terme « spéculer », mais il avoue pourtant que « la raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard » – ce qui est la fonction même de la « spéculation ». Le speculum est le miroir latin, et spéculer veut dire que l’on réfléchit sur ses actions pour mesurer le risque qu’on prend, risque qui est affaire du hasard. Point trop n’en faut… mais il en faut. Rousseau ne condamne pas l’argent, mais l’avidité qu’on en a et l’usage qu’on en fait. Encore une fois ce qui compte pour lui n’est pas le matériel mais le moral.

Il décrit dans ‘La nouvelle Héloïse’ le couple du bonheur, fondé sur mari et femme plus enfants, mais aussi sur l’ancien amant devenu ami des deux, et sur la cousine devenue veuve, qui vient élever son enfant en famille. Tout, dans le roman, concourt au bonheur. Rousseau décrit sa Thébaïde, sa demeure idéale, autarcique mais ouverte, fondée sur les sentiments mais domptés, rationnellement gérée mais sans contraintes. « Les maîtres de cette maison jouissent d’un bien médiocre selon les idées de fortune qu’on a dans le monde ; mais au fond je ne connais personne de plus opulent qu’eux. Il n’y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu’un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l’homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre ; tel est gueux au milieu de ses monceaux d’or. Le désordre et les fantaisies n’ont point de bornes, et font plus de pauvres que les vrais besoins » 5-2 p.529ss

Jean-Jacques Rousseau vient d’exposer ce que je ne cesse de dire aux bobos ignares et bien-pensants, effarés que je puisse avoir rencontré plus d’enfants heureux à Katmandou ou dans l’Atlas qu’à Paris. Ils vivent de rien, vont en loques, mais connaissent le bonheur de l’amitié, des familles élargies et des aventures de la rue ou de la campagne. Ils ne sont pas laissés tout seul devant la télé ou Internet parce que les parents veulent « sortir » ou aller draguer. « Vivre avec 2$ par jour » est un slogan-choc du marketing associatif pour faire « donner » ; il ne signifie rien si l’on ne considère pas les conditions de vie. On ne vit pas à Paris avec 2$ par jour ; on survit largement à Katmandou pour le même prix. « Il n’y a point de richesse absolue ».

Paternaliste est Rousseau, jugeant de « la richesse » selon les maîtres possédants et leurs domestiques attachés. C’était avant l’industrie, mais beaucoup de salariés raisonnent pareil aujourd’hui. « Nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l’augmentation du bien commun ; les maîtres même ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environne ». Les « 12 milliards de trésorerie » de Peugeot devraient ainsi permettre de faire tourner une usine à pertes, selon les syndicats ouvriers. Les licenciés du volailler Doux en faillite ne « comprennent pas » qu’après avoir travaillé 25 ou 30 ans dans la société, « le patron » ne s’occupe pas d’eux personnellement. Cette façon de penser reflète celle de la société d’Ancien régime et n’a pas intégré l’économie industrielle, signe que l’enseignement français a de graves lacunes pour aider à comprendre le monde actuel. Je ne parle pas de la finance, qui est spéculation excessive hors des biens réels, mais de la bonne vieille économie d’industrie qui produit pour vendre.

On dira volontiers aujourd’hui que le monde de 1750 n’est pas celui de 2012 et que vivre en autarcie par faire-valoir direct de sa terre, dans une « pastorale » préindustrielle, n’est peut-être pas le mieux adapté à notre temps. Je souscris pleinement à cette critique, mais Rousseau a le mérite de mettre en valeur à la fois les principes du christianisme toujours en vigueur dans les mentalités françaises, et ce que j’appellerais la régression écologiste, qui est à l’écologie (science véritable) ce que l’idéologie est à l’économie : un discours social, un prétexte pour imposer ses hantises.

L’intérêt de Rousseau, outre qu’il écrit admirablement la langue classique et que c’est un bonheur de le lire, est qu’il met en scène des personnages touchants dans des paysages champêtres, revivifiant l’antiquité sereine dans un tout orienté vers la vie bonne. A l’heure où tous les discours actuels sont orientés vers l’effort, les restrictions, l’économie, le travail, le combat – rappeler que l’existence est faite avant tout pour être bien vécue est révolutionnaire. Et les retraités pourront utilement prendre des leçons de convivialité, de jardinage et de « loisir actif », auprès du fameux Jean-Jacques.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 794 pages sur 2051, €61.75

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