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Reprise des 4×4 de steppe

Les rancœurs accumulées – mais inutiles désormais – se donnent libre court dans la voiture où nous avons repris les mêmes places qu’à l’aller. Les branchés ne sont pas dans la mienne et l’un de nous peut ironiser sur ce « lèche cul » de Francis, Val plaindre le pathétique de l’Alcoolique en chef, A. en rajouter sur l’absence de capacité de communication de cette zonarde qui rappelle sans cesse ses origines des beaux quartiers par contraste avec sa déchéance mongolienne. Pour l’une d’entre nous, elle serait coupée des réalités françaises depuis trop longtemps.

A quoi cela sert-il de discourir ? Devant elle, personne ne moufte, sous le prétexte que « l’on n’a que quinze jours à passer ensemble, alors autant faire comme si ». J’aurais bien aimé observer une troisième semaine celle, en général, où les sentiments s’extériorisent. Mais le séjour est bien organisé et nous reprenons l’avion dans deux jours. Val me fait rire en imitant Francis à la soirée : « f’est diffifile de danfer quand z’ai mes faps ! » Ses ‘chaps’ : mot mystérieux du vocabulaire cheval, si drôle lorsque lui le prononce…

La lumière est d’argent et le paysage varié pour le retour. Notre chauffeur, Gana, inonde son pot d’échappement lors d’un passage à gué et nous voilà forcés d’attendre dix minutes au soleil, face au ruban brillant de l’eau, dans un paysage caillouteux où ne pousse qu’à peine une herbe rase, avant que la mécanique ne sèche assez pour pouvoir repartir. Plus loin, c’est un couple de cygnes sauvages qui barbote en suivant le fil du courant puis s’envole pesamment, les pattes rivées à l’eau comme un Tupolev au décollage. Le cygne est oiseau sacré en Mongolie ; il est l’animal totem des Bouriates dont la tribu serait issue des amours d’un chasseur avec une jeune fille cygne, dans les temps mythiques.

Nous pausons dans un bel endroit du bord de l’eau, toujours le même pour les groupes. A force d’arpenter la steppe, Biture vit sur son passé ; elle a repéré tous les endroits et les dissémine en fonction des horaires fantaisistes que sa dipsomanie inflige à ceux qu’elle accompagne. Ici, de gros rochers de granit bordent la rivière miroitante au soleil. Tout un banc de cumulus étincèle dans l’étendue turquoise du ciel éternel. Rares sont désormais les lieux frais et variés comme celui-ci. Pour le reste, la steppe commence à dérouler ses étendues semi-arides. L’horizon, malgré les vitres étroites de l’engin russe, ravive pour Val et à sa copine leurs envies de voyage.

Nous voici déjà à Karakorum pour déjeuner au camp de yourtes où nous avons dormis à l’aller. Nous attendent une salade de chou et carotte, une soupe au gras et des boulettes de mouton au riz. Rien de changé dans le menu. Nous ne reprenons la piste que pour nous précipiter vers la boutique d’Erdeni Zuu, désertée par les touristes en cette fin d’après-midi du début septembre. J’entre avec eux pour parcourir les rayons. De leur part, c’est une orgie d’achats. Pour moi, je ne vois rien qui me séduise.

En les attendant, sur le banc près de la porte de l’enceinte, j’observe un petit garçon sur les genoux de son père pas rasé assis sur l’autre banc. Il marche à peine mais vient me regarder de tous ses yeux, le visage grave comme s’il ne m’avait jamais vu. Je crains bien, d’ailleurs, que ce soit le cas. Passe un plus vieux, dans les dix ans, sur un vélo trop grand pour lui où il se tient debout comme sur des étriers. Sa chemise à demi ouverte se gonfle dans la brise, laissant entrevoir sa peau bronzée et les muscles de ses épaules tendus par l’effort. Un nouveau moine passe avec l’air préoccupé d’un homme d’affaires courant à son rendez-vous. La religion est redevenue une affaire sérieuse depuis qu’elle a été à nouveau autorisée, il y a douze ans.

Sur la route asphaltée, le tout-terrain peut foncer. Dans la voiture de Gana, un bouton rouge reste allumé en permanence sur le tableau de bord. Est-ce l’eau ? L’huile ? Les freins ? Ces voitures se réparent à l’étape, par petits bouts. Souvent nous voyons l’un ou l’autre démonter une roue pour changer une garniture de frein ou plonger dans le moteur pour nettoyer on ne sait quoi, plusieurs pièces éparses gisant sur un chiffon.

Nous parvenons tard à Khögnö khan, le camp du déjeuner au départ. Une promenade parmi les rochers, dans la lumière de fin d’après-midi, détend les jambes. Il fait plutôt frais avec le vent qui souffle. Le paysage ressemble à celui du Hoggar avec ses gros rochers de granit érodé en boules, ses odeurs d’armoise et sa lumière rougeâtre du couchant. Passée la barrière de roches, nous apercevons au loin la tache bleu et blanc d’Övgön Khiid, « l’ermitage du vieillard ». La nuit tombe pendant la visite prévue – nous sommes bien évidemment en retard.

Ce sanctuaire est animé par une vieille nonne que nous ne verrons pas. Sa fille, dans la trentaine, nous ouvre les portes. Les tankas des murs sont récents ou parfois anciennes car les fidèles ont souvent caché durant 70 ans les objets du culte pour que la grande purge des années 1934-37 qui a vu des holocaustes de monastères (parfois avec leurs moines dedans) ne détruise pas tout. Un mandala sur vélin, tracé à l’encre brunie, a dû ainsi être ressorti depuis peu des grottes inaccessibles dont l’emplacement ne se transmettait qu’entre personnes sûres.

Il faut grimper sur un versant pour accéder au petit oratoire qui surplombe l’ancien monastère dont il ne reste que des ruines. Y trône un autel portatif orné d’une tête de cheval verte. Il s’agit de la monture de Manjusri, le Bouddha qui doit venir. Cet autel est sorti une fois l’an et promené en circumambulation autour des lieux de culte de l’endroit. Plusieurs photos du Dalaï Lama trônent devant les vitrines. Sa Sainteté est venue plusieurs fois en Mongolie depuis la renaissance religieuse. Sa Présence « éveille » les sanctuaires endormis comme la consécration d’un évêque.

Un « diplôme » américain est aussi exposé. « Ambassador for peace » désigne la secte Moon aux dons jamais désintéressés.

Durant la visite, nos trois chauffeurs ont amené les voitures jusqu’au pied du sanctuaire pour nous raccompagner au camp où le dîner attend déjà (et les serveurs aussi). En attendant, ils ont démonté une roue et réparent encore je ne sais quoi. Ils en égarent même une clé qu’il faut rechercher en passant le gravier entre les doigts en peigne pour la retrouver dans l’obscurité !

Il est presque 22 h quand le groupe s’attable. Je décide, pour ma part, de prendre au préalable une vraie douche. Val fait de même. Les autres auront à accepter notre « retard » comme ils acceptent ceux des Francis et autres Cruella. Surtout que nous ne risquons pas de faire attendre un départ en cette fin de soirée ! Personne ne tire sur le débit de l’eau et nul n’a utilisé toute l’eau chaude. Il est quand même plus agréable de se sentir propre et frais pour apprécier le dîner. Nous retrouvons le bœuf avec le riz, comme à l’aller, ce qui nous change du sempiternel mouton.

Nous dormons par quatre dans une yourte où les lits sont un peu courts mais les rêves imagés.

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Dans la steppe mongole

Nous nous arrêtons au bord de la route pour voir une statue sans queue ni tête de style « turk » (« en ce cas, nous dit l’érudite stalinienne, « turc » s’écrit « turk » pour faire la distinction entre origine culturelle et ethnie). Elle servait à « enfermer l’esprit » du mort placé dessous. Il n’en reste pas beaucoup en Mongolie.

Plus loin c’est un obo, terme qui recouvre un tas de pierres avec des chiffons dessus, en général bleu turquoise, et des bouteilles de vodka vides. On y distingue même quelques billets de banque de très faible valeur, glissés entre les pierres. Personne ne les vole jamais car cela porterait malheur. Les obo sont d’origine chamanique, recyclés par la dévotion bouddhique, manifestation envers tous les lieux un tant soit peu élevés du paysage. Poussée de la terre vers le ciel, l’obo est un trait vertical sur l’horizon, un lien entre la terre et les dieux, une démarche humaine qui rapproche du divin. Les prières y sont mieux entendues, croit-on.

Le bleu des écharpes d’offrandes symbolise Tengri, le ciel bleu éternel, aussi vaste qu’une mer sur cet horizon peu escarpé et divinité suprême des Mongols. Il y a en général des chiens qui errent autour des obo, profitant des biscuits, du riz et même de la vodka répandue en libation ! L’usage est d’en effectuer trois fois le tour dans le sens des aiguilles d’une montre.

Un couple venu en voiture d’Oulan Bator, accompagné de leurs deux jeunes filles de 14 et 16 ans, sacrifie au rituel de l’offrande, des trois tours et de la photo souvenir. Les filles sont de belles plantes moulées dans des shorts de jean ultra courts à la mode qui trotte en ces contrées. Ce vêtement convient mieux à leurs cuisses fuselées de jeunesse qu’aux jambonneaux adultes vus au restaurant d’hier.

Aujourd’hui, nous effectuons une longue étape de près de 400 km dans la poussière. La steppe étale son herbe rase sous un vent constant, le relief est à peine ondulé sur des kilomètres. Le grand soleil de ce début d’automne, à la fin août, pousse nombre de jeunes éleveurs à vaquer sans chemise, modèles de l’énergie prolétarienne diffusés par la glorieuse fédération soviétique dont les comportements demeurent en ces lieux reculés. Ils poussent des troupeaux de chèvres et de moutons mêlés, quelques vaches, des chevaux sans selle. Ce sont les « cinq museaux » de la steppe, les « chauds », chevaux et moutons proches de l’homme et les « froids », yaks, chamelles et chèvres, plus indépendants. Ces cinq laitières sont utilisées pour produire alcools, yaourt, crème et fromages. Beaucoup de ces animaux courent librement sur la steppe, n’étant rassemblés que vers le soir pour échapper aux loups.

Passent parfois une bergère à pied ou un petit berger sur sa monture, chemise au vent, faisant la course avec les voitures au grand galop et debout sur sa selle. Sur la route, nous croisons nombre de touristes en déplacement. Solongo nous disait hier que les touristes étaient en premier des Français et des Coréens – allez savoir pourquoi ? Est-ce le côté collabo du tempérament français, constamment hanté par la force dans l’histoire ? La préférence pour Staline et Mao, l’autoritarisme populo de l’époque soviétique et du PC tout-puissant ? Gengis Khan représente-t-il le fantasme sadien de qui torture et viole ? Ce n’est quand même pas le souvenir de l’envoyé de saint Louis, le moine Guillaume de Rubrouck arrivé à Karakorum en 1254, car personne ne l’a lu et le récit de son voyage n’est disponible qu’en collection de luxe à l’Imprimerie Nationale.

Arrive Karakorum, l’ancienne capitale visitée par Guillaume de Rubrouck, pour faire alliance à revers contre les Musulmans en Terre Sainte. Nous allons sur les hauteurs visiter un obo et une tortue de pierre qui, depuis des siècles, essaie vainement d’avancer d’un pouce. La tortue, entre le monde des eaux et la terre ferme, avec ses quatre pattes en points cardinaux et son obstination têtue, porte le monde pour les Chinois. Les Indiens en font un support du trône divin. Les mythes mongols la rendent support de la montagne centrale de l’univers. Au bas de la pente n’attend que nous un sexe mâle en érection, figé dans la pierre et caressé par des générations de femmes qui veulent être fécondes. A tel point qu’il est aujourd’hui entouré d’une barrière pour faire refluer au moins les touristes. Le méat est graissé comme s’il venait de gicler : c’est l’usage, chez les Mongols, de « nourrir » la pierre pour qu’elle conserve son pouvoir. Quatre jeunes garçons s’amusent beaucoup à guetter les réactions des filles devant le pénis pétrifié et l’un d’eux, à cheval, fait des pirouettes pour impressionner les hommes du groupe, moins intéressés.

A chaque endroit où les touristes sont susceptibles de s’arrêter, les nomades étalent des objets à la vente, artisanat des steppes ou « vieilleries » parmi lesquelles il peut y avoir de belles choses. Ils se dépouillent de leur patrimoine, comme nos grands-mères échangeaient l’armoire normande contre un meuble ultramoderne en formica rutilant, mais on ne peut guère le leur reprocher. D’autant que cela n’est pas étranger à la mentalité « nomade » faite de dépouillement et d’occasions. Ce qui est plus surprenant est l’attitude prédatrice des « touristes » qui se veulent écologistes, humanistes respectueux des peuples de la terre, internationalistes férus d’aide au développement – et qui se précipitent pour marchander des objets réduits au rang de « souvenirs » qu’ils vont rapporter dans leurs appartements où ils seront désormais bien morts. Le vrai « souvenir » est celui qui est échangé après une expérience humaine, pas cet étalage où l’on vient faire ses emplettes comme au supermarché. On y trouve des étuis comprenant le couteau et les baguettes, parfois une pierre à feu, des animaux sculptés dans de l’os de vache, des bijoux souvent ornés de turquoise.

Le camp du soir est un village de yourtes destiné là aussi aux touristes. Nous y dînons de salade mayonnaise et d’un ragoût de bœuf aux riz.

La yourte est un mot kazakh, les Mongols disent gher. Les murs sont une armature légère de genévrier ou de saule en treillis s’élevant à 1 m 50 du sol. Elle supporte les 81 longues perches du toit qui convergent vers un anneau de bois lourd à 3 m de hauteur qui comprime l’ensemble comme une clé de voûte. Les perches sont au nombre faste de 9 x 9. Par le trou passe la fumée ou le tuyau du poêle en tôles. Les plaques en feutre sont apposées en une ou plusieurs couches, selon le climat. La porte est toujours orientée au sud. Elles sont maintenues par des cordes et imperméabilisées de graisse. Le feutre dure en général 5 ans et l’armature 15 ans. Une yourte moyenne se monte en une heure par deux personnes. Pesant autour de 200 kg, elle est transportable par deux chameaux ou un camion russe. Les plus petites restent montées sur des chariots de bois à quatre roues, comme celle qui sert de boutique d’artisanat au campement. Elles sont alors traînées par un attelage de bœufs ou de yaks.

Un concert est ensuite prévu dans une yourte-salon. Six ou sept instrumentistes jouent de la vielle à tête de cheval, de la petite vielle à caisse cylindrique, du violoncelle, de la flûte traversière, du luth à trois cordes, de la cithare sur table ou yataga aux 14 cordes de soie pincées par des onglets métalliques, de la cithare à 14 cordes métalliques frappée par deux archets. La vielle à tête de cheval a une légende.

Un nomade mongol, est si passionné de cheval qu’il rend sa femme jalouse. Prévoyant son absence, elle tranche les jarrets de son étalon favori pour l’empêcher de la délaisser. Fou de chagrin, l’homme pleure son compagnon d’une voix poignante et, en le caressant, fait vibrer les crins de sa longue queue. D’autres, plus prolétaires, disent que la vielle serait simplement la louche à qumis sur laquelle on a monté quatre cordes.

Le plus étonnant, à mes yeux, n’est pas la jeune contorsionniste qui officie en maillot, faisant pourtant tous ses efforts de souplesse et d’équilibre, mais le chanteur de rumzi. Ce chant diphonique est très prenant, la modulation des lèvres et le passage de l’air dans le pharynx produisent les sons inouïs d’une double voix. Un seul chanteur émet une double mélopée à la fois. La légende veut que ce chant soit né de la volonté d’imiter le grondement des torrents en même temps que le bruissement du vent ou le cri des oiseaux de la taïga.

La chef, toujours caporaliste et désagréable, nous incite vivement à acheter des CD à la fin (20$ chaque quand même) car « les artistes en Mongolie ne sont pas aidés et ils n’ont que ça pour vivre ». Ajoutant in petto cette remarque à la limite de l’insulte : « de toute façon vous êtes pleins de fric alors, qu’est-ce que c’est pour vous 20$ ? » Comme si c’était à elle de nous faire la morale ou de nous dicter notre conduite. Est-ce la pratique assidue du cheval qui engendre ce caractère de surveillante générale – ces animaux, comme les touristes, se devant d’être « dressés » ?

Ce soir, il pleut un peu. Le poêle allumé sous la yourte-chambre dans laquelle nous nous serrons à quatre chauffe immédiatement, le feutre conservant toute la chaleur. Ce matériau, dont on a retrouvé des traces en Sibérie 4000 ans avant notre ère, est fait de laine de mouton étendue en couches et mouillé, tassé, roulé jusqu’à former un tapis de fibres entremêlées.

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Bivouac dans le désert californien

Le premier soir nous bivouaquons dans le désert, un peu à l’écart de la route, sous des tentes canadiennes pour deux.

tente Basse Californie

Non qu’il fasse froid ou même humide, mais les scorpions et autres lézards ou serpents sont nombreux dans les herbes…

bivouac Basse Californie

Nous sommes au milieu des buissons secs et des cactus candélabres qui s’élèvent comme des doigts dressés vers le ciel où se meurt, au loin, le soleil Pacifique.

cactus Basse Californie

On dit qu’il existe 120 espèces de cactus en Basse-Californie.

cactus candelabre Basse Californie

Le cactus-cardère (cardón) est encore plus grand que le candélabre, il peut atteindre 20 m de haut ! A la première pluie, il emmagasine de l’eau qu’il consommera durant une période sèche, pouvant perdre jusqu’à 60% de son volume. Ses fleurs s’ouvrent dès la tombée du jour, pour éviter la déperdition d’eau durant les grosses chaleurs, et se referment au petit matin. Les abeilles et les oiseaux viennent à ces heures polliniser la plante.

cactus cardon Basse Californie

L’arbre loup-garou (cirio) est surprenant : son tronc imperméable garni d’épines peut atteindre 70 cm de diamètre et s’amincit à mesure qu’il monte, comme une carotte plantée à l’envers ; il ne se réveille que lorsqu’il pleut, se couvre de feuilles en quelques heures et fleurit.

paysage de cactus Basse Californie

Ce serait un vrai décor de western, n’était la plaine rase. Le feu est alimenté de cactus morts, notamment des cactus orgue dont la structure cellulaire aérée brûle très bien.

ocotillo Basse Californie

L’ocotillo est un arbuste aux fleurs en grappes dont le nectar est très énergétique, une aubaine pour les colibris migrateurs. Sur les lignes téléphoniques des bords de route ou même sur les cactus, le Ball Moss (la « mousse en boule » ou tilandsia) est typique des décors westerns : c’est une broméliacée épiphyte qui se nourrit de brouillard. Le courant froid de Californie lui en fournit sa ration chaque matin.

 

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Basse Californie mexicaine

Nous prenons place dans un gros van General Motors au moteur V8 qui avale la route (et suce du carburant). Passage au Mexique à Tijuana, sur la route de la côte. La ville est dense, peuplée, sordide.

san-diego tijuana frontiere

Nous nous empressons de poursuivre le long de la côte Pacifique pour emprunter la longue route vers l’extrémité de la péninsule de Baja California, divisée en deux États (le Mexique est un État fédéral).

plage Basse Californie

La ville de La Paz est à environ 1200 km de là en Baja California Sur mais nous n’irons pas jusque-là, nous arrêtant d’abord aux deux-tiers à San Carlos côté Pacifique, puis remontant vers le nord pour nous arrêter dans la Bahia de Los Angeles, côté mer de Cortez.

baies a kayak Basse Californie

La mer de Cortez a un lien avec la fameuse faille de San Andreas qui a fait 700 morts à San Francisco en 1906. La plaque Nord-américaine et la plaque Pacifique coulissent l’une sur l’autre, faisant naître la faille… et ouvrant la mer de Cortez au sud. Cette séparation de la Basse-Californie du reste du Mexique fait que toute la péninsule s’éloigne vers le large à la vitesse de 2.5 cm par an ; dans 5 millions d’années, dit-on, elle sera devenue une île.

goelands Basse Californie

Dans ses paysages, nous n’avons pas l’impression d’être au Mexique, du moins pas dans le Mexique de légende, celui des monuments Aztèques et des forêts tropicales. Nous sommes plutôt dans un « désert » d’herbes sèches en buissons, de cactus plantés comme des colonnes, de sierras dont les sommets peuvent atteindre 2500 m au-dessus du Pacifique. La faune et la flore y sont particulières, non reliées au reste du Mexique, plus « continental ». La population, métisse, n’est que d’environ 3 millions de personnes.

Nous traversons en deux jours plaines, villes et villages. Des Américains en vacances roulent en convois de longs camping-cars. On dit qu’ils apportent tout des États-Unis, méfiants sur la nourriture, sur l’eau potables et sur les relations avec les commerçants indigènes.

route Basse Californie

La route n’est pas très différente des routes américaines, filant tout droit et bordée parfois de bourgades installées pour elle tout autour : des restaurants rapides où l’on mange gras et trop cuit, des hôtels bungalows un peu miteux, des fils électriques et téléphoniques courant sur les bords et en travers. Nous sommes dans le tiers-monde.

trucks Basse Californie

De gigantesques trucks américains, immatriculés au Mexique, passent dans un grondement de tonnerre. La route est droite… sauf un virage assez serré à la bifurcation vers Santa Rosalillita, au premier tiers vers le nord. Il arrive que, de nuit, des chauffeurs loupent le virage, à moitié endormis ou pris de boisson. Nombre de carcasses jonchent le contrebas.

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Château de Peyrepertuse

Au-dessus de Duilhac s’élève le château de Peyrepertuse, très haut à 800 m d’altitude sur son éperon rocheux.

peyrepertuse

Nous grimpons – interminablement – depuis le village, dès après le petit-déjeuner.

peyrepertuse tour

Les autres s’arrêtent à la porte, sans doute pour quelques explications. Je préfère pour ma part poursuivre tout seul, afin de faire des photos à mon aise, sans personne dans l’image.

peyrepertuse plan du chateau

Je fais ainsi deux fois l’ascension du donjon, depuis l’église Sainte-Anne, fouillée entre 1977 et 1993, via l’escalier de Saint-Louis – qui comprend 122 marches. Je les ai comptées.

peyrepertuse escalier de st louis

Les chiottes aériennes de l’époque laissent rêveur : il fallait avoir envie !

peyrepertuse chiottes

La chapelle San Jordi, tout en haut perchée, est aux trois-quarts en ruines mais domine toute la contrée. Elle élève vers le ciel sa prière désormais muette.

peyrepertuse chapelle san jordi

Nous voyons, depuis le donjon, le village de Ruffiac en bas et, d’un autre côté Quéribus, puis le téton de la tour de Tautavel, au bas de laquelle passe le Verdouble ! La Méditerranée est une ligne blanche à l’horizon, qui se confond presque avec le ciel. Les défenses s’étendent sur une vaste étendue, au sommet de la crête.

queribus depuis peyrepertuse

Au retour à l’entrée, un petit garçon de sept ans prénommé Olympe est sermonné par ses parents : « tu fais attention, il y a du vide et des pierres qui roulent ; tu restes auprès de nous et tu ne cours pas ». Quand je lui dis qu’il doit grimper haut et encore 122 marches, il s’écrie « c’est cool ! ». Optimisme de l’enfance qui n’a jamais peur de rien.

peyrepertuse domine la plaine

Nous poursuivons à pied par le Pla de Brézou où des vaches beiges aux longues cornes nous regardent de leurs yeux doux. Y pousse la ciste de Montpellier, en général mauve, parfois blanche. Le chemin pierreux monte en forêt, puis au grand soleil enfin revenu. Le vent reste constant, soufflant parfois en rafales aux cols ou sur les hauteurs. Il est frais, humide, à la limite de la pluie croirait-on ; mais il s’agit du Sers, le vent d’ouest venant de la terre, qui n’apporte pas de précipitations.

Au lieu choisi pour le pique-nique, nous dépassons une bande de femmes assises en jacassant, qui attendent leurs mecs. Ceux-ci surviennent en groupe compact un peu plus tard, primesauts comme des gamins. Ils ont vu un « serpin… » – autrement dit un orvet, prononcé avec cet accent à couper au couteau dont j’ai subi enfant les dictées. Ils l’observent, le titillent, enfin l’apportent triomphalement aux femelles comme un trophée de chasse. Des gamins, je vous dis.

ermitage antoine gorges de galamus

Nous suivons le GR 367 jusqu’aux gorges de Galamus, dont le nom proviendrait d’un centurion romain. Géologiquement, c’est un coup d’épée dans la montagne, au fond duquel se précipite un torrent sinueux et violent. Des kayakistes sur le parking au-dessus se rhabillent, adultes machos comme ados frissonnants quittant leur combinaison, les pieds nus. Un Antoine fut ermite dans une grotte au-dessus. Devenu saint après sa mort en 1870, elle est désormais lieu de pèlerinage. Une chapelle est dédiée au saint dans la grotte et il est représenté par une statue de bois brun toute luisante. Quelques chauves-souris peuplent les lieux et s’envolent en criaillant à notre entrée.

ermitage antoine gorges de galamus grotte chapelle

Un escalier de 108 marches bas de plafond, creusé dans le roc, rejoint la route creusée à flanc de falaise qui passe au-dessus. Une source, dédiée à sainte Marie-Madeleine, s’écoule dans une vasque artificielle, tandis qu’une statue de Christ viril à la poitrine puissante domine la double femme : Marie-Madeleine aux yeux bandés, parée et se mirant dans un miroir, Marie-Madeleine décillée et debout face au Sauveur. La pancarte qui « explique l’œuvre d’art » à côté me semble… passer à côté du sens.

ermitage antoine gorges de galamus christ et 2 madeleine

La route qui prend après le second parking, au-dessus de l’ermitage, a été achevée en 1892 ; elle est très étroite et sinue sur une file dans la gorge. L’à-pic est impressionnant sur le torrent de l’Agly, une soixantaine de mètres plus bas. Après la borne marquant la limite du département de l’Aude, il se met à pleuvoir. Le vent n’a pas cessé. Le paysage s’est brusquement transformé : au nord des forêts de chênes et de hêtres, au sud la garrigue aux chênes verts et kermès, l’érable de Montpellier et le genévrier de Phénicie.

Il est convenu qu’une camionnette taxi nous prenne un peu plus loin, et elle est bienvenue. Elle nous conduit au gîte de La Bastide, un « accueil paysan » du XVe siècle isolé dans un paysage de prairies. Une partie du bâtiment principal de la ferme sert au gîte, l’autre moitié au couple de paysans, lui « mal foutu » un peu grippé et elle, Allemande venue se mettre au vert en 68 et restée depuis lors. De nombreuses vaches stabulent devant nous, elles retourneront au pâturage dès l’aube venue. Le dîner est goûteux : salade bio du jardin très croquante, blanquette de veau de la ferme, quiche aux épinards, petits chèvres des voisins. En apéro, nous goûtons le Rivesaltes ambré. Suit un vin rouge de l’année, épais, à la saveur de cerise. Notre repos, dans un dortoir sous le toit avec deux douches pour tout le groupe, « confort adapté à l’habitat local » selon la charte accueil paysan, est bien mérité.

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

mark twain aventures de huckleberry finn gf

Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

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Claude Simon, La route des Flandres

claude simon la route des flandres
« Le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux, comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps » (ponctuation de l’auteur respectée). Cette phrase qui termine La route des Flandres en donne probablement la clé : la guerre rend absurde tout ordre rationnel des sociétés comme des esprits ; tout roman ne peut donc être que décousu, au fil de la pensée, sautant du coq à l’âne, mêlant les époques et les gens. Le « nouveau roman » se veut ainsi révolutionnaire, écrit compact sans presque de ponctuation, décrivant minutieusement sur une demi-page une chose insignifiante, comme vue au travers d’une loupe, puis évoquant des souvenirs, revenant au présent, ponctuant de dialogues par petits bouts…

Il s’agit d’une littérature « difficile » à lire car il faut en avaler de grosses lampées sous peine de perdre le fil, trois parties sans presque revenir à la ligne. Mais il s’en dégage une sorte d’envoûtement, le rythme du conteur finissant par charmer au bout de quelques pages.

L’histoire se passe en juin 1940, lors de l’invasion allemande du nord de la France. Une troupe de cavaliers menée par un capitaine aristocrate, flanqué de son ordonnance, jockey dans la vie civile, mène le trot dans l’anarchie de la défaite, jusqu’à ce qu’une embuscade le mette bas. D’autres seront tués, il semble qu’il ne reste que trois cavaliers, dont Georges le narrateur, qui se retrouvent en camp de prisonniers.

La guerre n’est qu’en arrière-plan, comme un décor, ou plutôt comme le décor convenu qui fond sous la pluie persistante. Même un cheval mort s’amalgame peu à peu avec la boue, retournant à la « poussière », le chaos originel, comme il est dit dans la Bible. Ce délitement de la matière est celui de la France tout entière, avec son armée effritée sans ordres, mal commandée par des badernes formées sous Pétain. Mais le propos n’est jamais politique, cet état de fait ne se manifeste que par ce cri du cœur d’Iglésia, l’ex-jockey populaire : « S’ils font la guerre sur des banquettes, dit-il des Allemands en engins mécanisés, qu’est-ce qu’on fout là, nous, sur nos cagneux. Mince alors ! On avait bonne mine… » (dernières lignes de la partie II).

La mémoire est fragmentaire, fonctionne par analogies, et l’auteur restitue sa propre expérience dans ce miroir brisé. Il fait des boucles autour du cheval, centre d’attention des cavaliers, comme sur un champ de courses. Le cheval, le capitaine, la femme, tous se chevauchent dans la mémoire comme dans la vie. Le capitaine a été fait cocu par son jockey qui a monté sa femme comme sa pouliche ; la France n’aurait-elle pas aussi faite cocue par les badernes qui la gouvernent, tandis que les Allemands ont su accueillir la modernité technique ? (Rien n’a changé, hélas…)

Le désordre apparent du roman se compose par la chevauchée autour de la route, métaphore du temps qui passe, sa continuité étant marquée par l’absence fréquente des repères de ponctuation. De la mort des repères renaît la vie originelle, comme une force que rien ne peut éradiquer, les fleurs, les désirs, les sensations. Naufrage de la raison, comme ce grand pays effondré en 40 ; énergie vivace des désirs, toujours présente dans la chevauchée, l’ivresse et le coït. Noyade du sens ; enivrement des sens.

« Y’a plus de front, pauvre con ! » est le cri au narrateur sorti des entrailles d’un soldat qui a tout compris de son époque et du monde. De ce traumatisme, l’auteur ne se remettra pas, revenant des décennies plus tard sur cette blessure de la débâcle.

Claude Simon, La route des Flandres, 1960, éditions de Minuit 1982, 315 pages, €8.60
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

bernard moitessier la longue route j ai lu
Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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Route cubaine historique

Au petit village de Nagreta, tout au bord de la mer, le chauffeur engage le bus dans un chemin sableux « pour chercher un copain ». Il ne manque pas de s’enliser des quatre roues en tentant un demi-tour. Les femmes, les gosses, les hommes, sont là et palabrent. Chacun donne son avis, c’est la démocratie révolutionnaire en pleine action. Enfin, un vieux plus avisé que les autres prend seul l’initiative de faire creuser à la pelle le sable mou sous les roues, puis engager des pierres et une planche pour fabriquer un chemin de roulement solide. Il a dû faire l’armée. Les roues du bus retrouvent leur adhérence. Les gosses sont à la fête, aidant à pousser de leurs minuscules forces. Ils sont tous demi-nus, cuivrés de soleil, mais certains sont plus pâles de peau, les traits moins écrasés. L’un d’eux s’est fait une plaie profonde à la hanche droite. La plaie n’a pas été emballée mais désinfectée et séchée au permanganate. Cela lui trace une peinture de guerre. Il en est fier, et la montre à tout le monde. Cela suscite l’intérêt : « qu’est-ce que tu t’es fait ? – je suis tombé ». Nous n’en saurons pas plus.

garçon cuba

Il est 17h et le soleil descend déjà. Nous reprenons la route. Les montagnes se font plus escarpées ; l’asphalte serpente dans ses plis. Sergio nous apprends que nous empruntons la fameuse route au travers de la Farro, qui rejoint la partie nord de l’île. C’est une fierté cubaine, les grands travaux socialistes de génie civil pour désenclaver – et contrôler – la région, entrepris en 1964 après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons. Certaines portions de la route sont carrément suspendues sur pilotis à flanc de montagne. Sergio est enthousiaste quand il en parle, on le sent vibrer.

famille de pecheurs cuba

La société de tourisme qui l’emploie est une émanation de l’armée. Comme en Chine, au Pakistan, en Égypte, l’armée a ses entreprises pour soulager le budget et – peut-être – préparer comme là-bas un avenir économique civil à certains hauts gradés dans l’après-castrisme. Pour le moment – comme au Pakistan – c’est une brigade militaire qui est chargée de l’entretien de cette route. On voit bien qu’elle est « stratégique » et pas uniquement à vertu de développement. Aux abords, des jeunes vendent du cocorocho, une pâte de noix de coco écrasée avec du miel, des bananes séchées ou tout autre fruit. La pâte est contenue dans des cornets de feuilles séchées. Nous en goûtons : c’est très sucré et cela tient au corps.

Partout au bord de la route, sur les rochers, sur les murs des maisons, sur les parapets des ponts, sont peints des slogans. Ce sont de grands mots vides qui clament dans le désert : « les paysans sont des combattants », « vive le socialisme et la révolution », « la patrie ou la mort », « combattons pour la justice sociale »… Philippe pense que ce pays est un conservatoire des années 60. Le temps s’est arrêté à cette époque et les dirigeants d’aujourd’hui revivent sans arrêt leur jeunesse. Si cela est vrai, seule l’usure biologique renouvellera la classe dirigeante, donc les façons de penser, comme dans l’URSS de Brejnev. La génération des 80 ans y a brusquement cédé la place à la génération des 50 ans parce que la mort est intervenue pour remplacer la démocratie défaillante.

Che guevara noir et blanc

Pour voir cette route « historique », véritable « monument national », à la « gloire de la révolution », nous nous sentons obligés de grimper sur un promontoire où un belvédère branlant a été installé, 420 mètres au-dessus de la mer. Le tenancier du bar volant au bord de la route nous demande 50 centavos (convertibles) par personne pour y accéder. On ne sait de tel droit. Est-ce lui qui a bâti ce mirador ? Touche-t-il ce droit pour le reverser aux œuvres révolutionnaires ? Le met-il tout simplement dans sa poche ? Comme il ne délivre aucun ticket, c’est sans doute la dernière hypothèse qui est la bonne. Tout est bon pour « faire du dollar ». D’en haut, on voit la végétation changer d’un versant à l’autre. Le climat du nord est moins sec, les bananiers et les mandariniers sont garnis de fruits. Des fougères commencent à peupler les talus. Les planches pour monter au belvédère se détachent partiellement et le gaz, en dessous, est impressionnant. Françoise en perd ses piles d’appareil photo (on se demande toujours comment elle réussit de tels exploits !) et Philippe se sent obligé de faire de l’acrobatie au-dessus du vide pour aller les récupérer là où elles sont tombées. « C’est comme pour attraper un edelweiss », dit-il, « toujours un peu plus loin ».

carte cuba baracoa

En bas, sous un slogan toujours aussi vide, « nous faisons avancer l’histoire en combattant pour le 26 », la curiosité a attiré deux filles, un jeune homme et un petit garçon. Ils se sont alignés pour regarder les touristes. Les filles sont un peu épaisses, moulées dans leurs débardeurs et bermudas. Le jeune homme peut avoir seize ans. Il est en pantalon, torse nu, une médaille brille sur sa poitrine au bout d’une longue chaîne. Il est baraqué, fier de son corps et agréable à voir. C’est un fauve au repos qui déplie ses muscles, saute avec agilité sur ses jambes et disparaît dans le sentier pentu, les omoplates dansant un moment entre les buissons. Il rejoint la route en contrebas où roule un chevichana, petit chariot local bâti de broc, fait de planches et de roues dont les roulements à billes sont récupérés. Les locaux utilisent ces chariots pour transporter l’eau par les sentiers raides, de la rivière en bas aux maisons du bord de route. On les garnit d’un bidon de pétrole vide, récupéré lui aussi.

jeune homme muscle de cuba

La nuit tombe, brusquement, comme toujours sous les tropiques. Le chauffeur ralentit. Les derniers 27 km sont très longs ; nous mettons plus d’une heure pour les franchir. Les phares éclairent rapidement les silhouettes en palabre au bord des maisons, ou en marche le long de la route. L’air est tiède, moite, la nuit détend les corps. Nous arrivons à la ville.

Baracoa était une ville « autrefois » isolée, avant le percement de la route. Elle a été fondée par les Français venus d’Haïti au 18ème siècle avec leurs esclaves noirs, fuyant la révolte. Restée enclavée, Baracoa est demeurée originale, nous dit-on. Elle nous attend. Pour l’instant, nous n’aspirons qu’à la chambre.

torse nu cuba

L’hôtel Porto Santo (le premier nom de la ville), en bord de mer, nous accueille avec artifice. Poignée de main du patron, cocktail de bienvenue, discours commercial pour vanter son spectacle à 21h… Nous n’en avons cure, après tant d’heures de voyage, nous préférons dormir. Les chambres sont spacieuses et bien achalandées. Le dîner est correct mais l’animation imposée saoule vite les atteints du décalage horaire. Trois musiciens viennent gratter de la guitare, agiter des maracas ou taper sur des tambours au ras de nos oreilles, tout en chantant Hasta siempre, Che Guevara. La révolution devenue une scie commerciale, on aura tout vu. Mais les Français aiment ça ; ex du Parti ou anciens révolutionnaires en chambre, ils ont « la nostalgie ». Pire encore : le patron fait défiler ses danseuses et ses danseurs, à peine vêtus, comme des bêtes de foire. Il en vante la viande, sans pudeur, comme un maquignon. Les petites sont toutes fières de se faire admirer la taille et les nichons. Elles sont fines et souples, les garçons fort minets, tous Noirs – car plus sensibles aux rythmes ? Cet étalage putassier me déplaît.

Nous dînons d’une soupe aux pâtes et au poisson, de bœuf en ragoût au riz et aux frites de plantains. Le biscuit au blanc d’œuf du final ne me séduit pas. L’animation vespérale annoncée attire les autres un quart d’heure au bord de la piscine. Les jeunes acteurs se trémoussent en rythme et ouvrent la bouche en play-back. Il ne s’agit que d’admirer les corps – peut-être peut-on les acheter pour une heure ? Fort heureusement, cette animation s’arrête à 22h car les chambres ne sont pas insonorisées. Nous avons du sommeil à rattraper et nous ne tardons pas à nous coucher après avoir défait nos affaires pour la première fois depuis Paris. Nous devons rester trois jours dans cet hôtel.

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Marche dans les rizières cinghalaises

Nous nous levons plus tôt que nécessaire dans le silence de la campagne où seuls s’élèvent les chants d’oiseaux. Même la route proche se tait ou se contente de ronronner dans le virage, de temps à autre. Petit-déjeuner d’ananas, banane, papaye. Les œufs frits sont appétissants, mais l’huile de coco employée leur donne un goût de mauvaise haleine.

petit dejeuner cinghalais

La promenade commence dès le matin, elle sera mi-route mi-chemin, et même sur des murets de rizière.

riziere sri lanka

Inoj adore montrer les arbres et donner leur nom français ou latin. Il désigne ainsi le « Grusillia » (?), de la famille de l’acacia, dont les fleurs blanc-mauve sont un poison bio pour les rats : « les rats ils mangent et ils sont morts » – dit-il. Je crois, moi, que les rats connaissent les poisons endémiques de leur contrée et que, s’ils ne connaissent pas, ils testent avec un seul d’entre eux avant de manger comme lui s’il n’est pas mort.

hibiscus sri lanka

Nous rencontrons aussi les lourdes gourdes fripées du jacquier, le gros durian puant, le bananier aux larges feuilles, le palmier à coco quand nous baissons en altitude et quelques-unes des 15 autres espèces, le dhoum bien plus haut qu’en Égypte, le tek, et le bambou, là (mais qui n’est pas noir comme au Japon). Il y a l’hibiscus aux pistils offerts dans sa corolle ouverte et l’hibiscus-piment à la fleur fermée comme une gousse, des bougainvillées violets, des daturas pâles et odorants, des magnolias et des tulipiers ; les poinsettias poussent leur fleur-feuille rouge verte, les lantanas éclairent de jaune, orange et mauve le bord des chemins.

magnolia sri lanka

Des frangipaniers ont la fleur blanche odorante aux pétales tournant vers la gauche, en roue solaire, dont on fait offrande à Bouddha dans les temples. C’est une véritable orgie végétale, tout prolifère et pousse à profusion entre le soleil et la pluie de mousson.

fleur de frangipanier sri lanka

Les arbres ont l’air de bondir, de danser, délirant de sève et de lumière : cet enthousiasme adolescent est celui que je ressens, comme Francis de Croisset, décrivant la forêt cinghalaise : « Des bambous métalliques partent comme des fusées ; des cocotiers font éclater en plein ciel leurs gerbes pluvieuses; des péronias dressent comme des baldaquins d’énormes plumes pourpres, — d’énormes plumes qui sont des fleurs. Des taliputs hissent à trente mètres des candélabres de muguets. Des palmes gonflées d’azur suspendent des parachutes. Des canéficiers érigent des fleurs en or, et d’autres des bouquets de fruits bleus. D’autres encore portent à la fois leurs fruits avec leurs fleurs, chargés comme d’immenses sapins de Noël. Des rhododendrons ont douze mètres et des pommiers-roses en ont vingt ; et des arbres inconnus, inouïs, montent et flambent comme des incendies. »

gamin medaille de shiva sri lanka

Il fait soleil et il pleut, parfois les deux en même temps. Fleurs immobiles, oiseaux de paradis mobiles, écureuil se filant de long des branches ou, d’un saut, d’une branche à l’autre, quelques singes du genre « cynique » (siniques), pas de singes noirs ici, et des chiens évidemment. Bien plus que de chats et bien moins discrets, mais pas de gamins car c’est jour d’école. Nous descendons dans les rizières où le seul chemin passe sur les murets larges de 10 cm qui les bordent. Chaussures en équilibre, appareil photo d’une main et parapluie de l’autre, nous tentons de coordonner tout ça pour avancer, admirer, clicher et ne pas tomber. Le comble, la pluie a fait sortir les sangsues et tout passage dans les herbes entraîne sa horde avide à l’assaut des chaussures. Nouveaux cris hystériques de celles qui croyaient en avoir à tout jamais fini avec ces mini pénis vampires.

curry paysan sri lanka

A l’abri chez l’habitant, nous déjeunons de divers curries pas trop épicés tandis que la pluie continue de tomber. La noix de coco râpée, légèrement humidifiée à l’eau, est souveraine pour calmer les brûlures du piment ; elle est une fin de repas fort agréable avant le thé chaud. Une petite chatte couleur poussière, qui ne quémande rien qu’un peu de compagnie, adopte les chaussures qu’elle flaire et s’endort en boule dessus. C. a beaucoup de mal à récupérer son bien et le garçon, rentré de l’école vient saisir son animal dans les bras.

cascade Bambarakanda de 263 m sri lanka

Nous sommes près du parc Hortons Plains, mais en contrebas, dans cet enfer de fin du monde que nous n’avions pas vu dans les nuages l’autre jour. Après déjeuner, il pleut toujours, mais nous montons dans les bois qui dégouttent voir la cascade Bambarakanda de 263 m qui tombe du rocher noir, la plus haute du Sri Lanka, à 1155 m d’altitude. Le jeu est de se baigner dans la vasque creusée par les siècles, mais seul un quart du groupe y va. L’eau est assez froide et l’atmosphère extérieure mouillée. Nous retournons par les bois puis par la route de ce matin, dans l’autre sens, avant de couper par des marches abruptes établies par les habitants entre les virages de la route. L’école est finie et les Hellos (nous) croisent les One pen (gosses) en échangeant toujours les mêmes propos et les mêmes gestes (sourires-photos). Même sous la pluie, ce pays est riant ; même dans l’orage, il est bien vivant. Le sol est mouillé, l’air moite, les arbres suintent, les nuages plombent le ciel dans une atmosphère d’aquarium, mais de jolis effets de brume montent sur les sapins.

brume de mousson sri lanka

Nous avons deux heures de bus pour rejoindre la réserve d’animaux où nous irons demain à l’aube. Le minibus a ses pneus avant lisses, je l’ai vu aujourd’hui. Voilà pourquoi ils crient parfois dans les virages. Le chauffeur est prudent, mais il doit négocier les chiens couchés sur la route, les vaches qui n’en font qu’à leur tête et à qui personne n’ose rien dire pour cause de sacré, les vélos non éclairés, les touk-touk aux allures d’escargot, les motos qui déboulent directement sans regarder, les bus qui doublent en forçant le passage… Je ne conduirais pas au Sri Lanka. La route est un déversoir de tout ce qui travaille, se promène et veut se rendre d’un endroit à un autre. Les chiens, habitués tout petit aux bruits et fureurs des camions et bus qui leurs passent sous la truffe ne se dérangent qu’à peine aux passages – au risque de se faire écraser une patte, voire choquer l’arrière-train. Des gosses presque nus courent librement après l’école et avant le coucher ; leur peau sombre ne se distingue pas de la route au crépuscule et leurs pieds sans chaussures ne font aucun bruit. La conduite du chauffeur est adaptée : il double les touk-touk qui n’avancent pas en double file, forçant ceux qui viennent en face à se ranger – sauf s’ils sont trop gros. Quand il double juste avant un virage, il est parfois obligé de se rabattre vite et c’est le plus petit qui cède.

gamin demi nu sri lanka

Nous avons vu deux Peugeot 504, voitures qui font chic mais d’un design désuet devant les japonaises omniprésentes. Sont-elles bien entretenues ou produites localement ? Arrêtées en 1983 en France, les berlines ont été produites au Nigeria jusqu’en 2005. L’intérêt de la 504 (j’en ai eu une durant dix ans) est qu’elle ne comprend aucune électronique et qu’elle se répare facilement. Les seules autres voitures européennes sont les Volkswagen Coccinelles, dont on voit quelques épaves routardes échouées dans les garages ouverts sur la route.

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Horton Plains et train des montagnes

Il y a 27 km et 1h30 de route en lacets serrés, très étroites, où deux véhicules sont obligés de trouver un terrain d’entente pour se croiser. Le chauffeur est parfois obligé de négocier les virages en deux fois tant l’épingle à cheveux est courbée.

Nous effectuons un bref tour en bus de la ville créée de toutes pièces par sir James Baker, comme le parc national des Horton Plains, dans un climat anglais. Il a appelé la ville Nouvelle Angleterre, signification de Nuwara Eliya en cinghalais. La poste est d’architecture victorienne, The Grand Hotel a la façade crème rehaussée de faux colombages bruns, le club des gentlemen est clos et gardé au milieu d’un jardin, le golf à la pelouse tondue ras est bien verte, il comprend 18 trous. Comment reconstituer la patrie à l’autre bout du monde… La résidence où la reine descendit est, depuis, l’indépendance la propriété du Premier ministre.

horton plains panneau ne pas sri lanka

Nous montons à 2090 m d’altitude, il fait un temps alpin en début de matinée, à peine plus chaud ensuite. Il pleut par intermittence, une bruine qui pénètre en raison du vent qui souffle en rafales. L’entrée du parc est payante, s’effectue à pied, et non sans être passé par la fouille des sacs à dos par des gardes soucieux d’éviter tout feu, tout déchet non organique et tout matériel de fouissage. Des panneaux comminatoires enjoignent de NE PAS, en slogans punisseurs style NPA (Nouveau parti anticapitaliste). « Do not »… suit une liste impressionnante et un peu niaise pour nous Européens, mais destinée à impressionner le local, peu au fait du souci de l’environnement. Ne pas : fumer, jeter des ordures, faire du bruit, déraciner les plantes, consommer de l’alcool, marcher hors des sentiers balisés, transporter des sacs plastiques… Les sacs plastiques probablement pour ne pas qu’ils soient jetés, mais que vient faire l’alcool là-dedans ? Est-ce par ce que cela incite à la déraison ? Ou par rigorisme islamique malgré les trois autres religions majoritaires dans le pays ?

horton plains pluie sri lanka

Nous suivons un sentier aménagé qui décrit flore et faune. Il va en direction de la « petite fin du monde », falaise au-dessus de la plaine où l’on ne voit… rien – pour cause de nuages bas.

horton plains fin du monde sri lanka

Nous nous dirigeons alors perpendiculairement vers la « fin du monde » en titre, précipice de 870 m dont on ne voit pas plus le fond – pour la même cause. Par beau temps, on verrait même la mer, dit-on.

horton plains fleur sri lanka

Enfin nos pas nous dirigent vers la cascade Baker à 2060 m d’altitude. Elle s’échevèle sur le granit noir en 20 m de haut dans un bruit de train à pleine vitesse. Les sous-bois sont humides, le chemin boueux, les pierres glissantes.

horton plains paysage ecossais sri lanka

Les plantes sont adaptées à ce climat d’altitude dont certains lieux rappellent l’Écosse : ajoncs, rhododendrons, fougères, fleurs et herbe grasse. Mais des fougères géantes évoquent Jurassik Park, tandis que ce claquement sec de bambou qui titille nos oreilles indique les grenouilles tapies sous les herbes. Des corbeaux noirs passent, le bec luisant acéré, tandis que s’enfuit un coq de Lafayette sauvage, plus élancé que les nôtres. Ce coq serait l’emblème du pays et fréquente aussi bien les broussailles arides de la côte que les forêts pluviales. Il ne mange pas de tout comme les nôtres, mais est surtout végétarien, comme s’il se calquait sur le bouddhisme…

horton plains cascade sri lanka

Le froid comme l’horaire obligatoire du train obligent les mordus de photos à réfréner leurs instincts et à se presser normalement. Nous rencontrons en sens entrant des groupes de jeunes et d’écoliers en sortie scolaire. Nous sommes samedi et ils ont l’habit des plaines : chemise ouverte, short et tongs. Seuls les écoliers sont en uniforme avec les chaussures noires, mais ont eu l’autorisation (exceptionnelle) d’enfiler un sweatshirt non conforme, qui jure sur la chemise blanche et le short bleu roi. Comme C. ne peut s’empêcher d’en photographier une bande, un collégien sort de sa poche un téléphone mobile et fait semblant de le prendre en photo lui aussi : « give me a pen », riposte C. sans se démonter. Le gamin a ri, démonté.

gare ohiya sri lanka

Le bus nous attend à l’orée du parc et nous propulse par les petites routes à lacets en 45 mn à la gare ferroviaire d’Ohiya, à 1774 m. Mais oui, nous allons prendre le train, occasion de voir d’en haut les plantations de thé et le paysage de moyenne montagne que nous n’avons pu voir des falaises de fin du monde. La voie ferrée fut construite de 1855 à 1860. Nous sommes en avance sur le train qui arrive en retard. En l’attendant, nous allons prendre un thé en face, en traversant les voies, occasion de découvrir qu’il n’existe pas seulement des billets mais aussi des pièces de 10 roupies. Il existe même des pièces de valeur plus faible, mais l’inflation est telle qu’elles ne permettent pas d’acheter quoi que ce soit, juste de faire l’appoint. Nous avons le temps de finir le pique-nique commencé dans le bus et j’exerce ma compassion bouddhiste pour les êtres en nourrissant une chienne de pilons de poulet usagés dont les autres ne veulent plus.

fillette gare ohiya sri lanka

Une petite fille en robe bleue est toute étonnée de voir des étrangers si nombreux. La chienne m’a suivi, croyant au père Noël. Le train montant dans l’autre sens, sur la voie unique, est tiré par une locomotive diesel conduite par un mécanicien blanc. La voie a été construite par les Anglais pour transporter le thé des plantations d’altitude aux ports de Galle et Colombo.

chef de gare ohiya sri lanka

Notre train arrive enfin, c’est une micheline bleue récente de marque indienne ou plus probablement chinoise. Rien à voir avec les trains indiens, ici tout est propre à l’intérieur, en troisième classe comme en seconde. Il est plein, non seulement de touristes, mais surtout des locaux qui vont visiter la famille ou les temples pour le week-end. Le ticket n’est pas cher, 50 roupies pour cinq stations en seconde classe. Nous restons debout les trois-quarts du trajet, occasion d’observer des couples, des familles entières portant de gros paquets enveloppés de papier cadeau, une fille seule en jean portant deux gros sacs et un ordinateur. Sont assis en face de la porte où je me trouve debout une jeune fille qui ne cesse de me faire des sourires à chaque fois que nos regards se croisent, et son frère de 15 ans qui remplit bien sa chemise mais détourne le regard par pudeur. Il a découvert sa gorge pour montrer son médaillon de Shiva peint sur cuivre.

train du the sri lanka

Direction Bandarawela, cinq stations plus loin, à 1080 m seulement. Il y fait plus chaud. Nous avons l’opportunité de contempler un beau paysage de collines plantées de thé, de légumes « anglais » (carottes, poireaux, pommes de terre, haricots verts et fraises), appelés ainsi par opposition aux légumes locaux. Il semble que dès que nous sommes à l’abri, le soleil brille ; il suffit de commencer à randonner pour que la pluie revienne. Grand soleil donc à notre arrivée à Bandarawela, une chaleur moite en décalage avec les Horton Plains. Nous sommes mille mètres plus bas et le climat à thé chaud succède au climat à whisky.

Nous avons le temps de courir à la boutique des thés, le Mlesna Tea Center, négociant au cœur de la ville, non loin de la gare, qui offre une grande variété de crus et de qualités comme d’emballages cadeaux. Beaucoup entassent les boites et paquets de thé, sans savoir manifestement distinguer ce qui est fort ou léger, parfumé ou à boire avec du lait, pour connaisseurs ou pour petit-déjeuner. Ils ont tout à apprendre sur les subtilités du thé, altitude, cépage, cru, feuilles ou bourgeons, verts ou fermentés. Prennent-ils le temps pour cela ?

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Faits divers à Tahiti

Paea, en cette après-midi du premier de l’an, un jeune cycliste de 12 ans a été tué sur la route. Erreur de trajectoire du cycliste, imprudence du conducteur ? L’enquête est en cours.

Paea, décidemment, ce début d’année est endeuillé, un père perd le contrôle de son véhicule, fait une sortie de route et  finit sa course dans une rivière, son fils meurt dans le choc.

velo torse nu short rouge

Un important dispositif avait été déployé la veille, soirée du réveillon, par les forces de l’ordre. Mille cinq-cents contrôles, 39 infractions relevées. En zone gendarmerie (en dehors de Papeete et Pirae), 755 dépistages, 21 infractions relevées pour conduite en état alcoolique dont 10 délictuelles. En zone police (Papeete et Pirae) 700 dépistages effectués pour 18 relevées pour conduite en état alcoolique dont 11 délictuelles.

Cet hélicoptère au-dessus d’Outumaoro, en face de Carrefour fait songer à un film américain ! Que se passe-t-il ? Des voitures de gendarmerie… On le saura après, ce déploiement de forces était une opération de repérage et d’arrachage de stupéfiants avec l’aide de l’hélicoptère des armées. Depuis les airs, la vue est meilleure pour observer les plantations. Les pakaculteurs (planteurs de cannabis) ont dû se rabattre dans les bâtiments, les cours pour cultiver, les plantations dans les montagnes avaient été repérées et détruites, mais le business continue.

Un trafic international de cocaïne démantelé par la police. Le voileux résidant aux Marquises allait acheter la poudre blanche à Panama et l’écoulait avec la complicité de restaurateurs à Tahiti. Un commerce juteux mais pas sans risques, le bénéfice serait de 14 moi de XPF. Mais, qui ne risque rien n’a rien !

A Faa’a, un accident insolite au cimetière Notre-Dame des Anges. Trois lycéens de 15 ans profitaient d’une pause pour discuter à l’ombre assis sur un coin d’un caveau. Seul, l’un était assis sur la plaque de marbre qui bouche le caveau et s’est retrouvé brutalement quatre mètres plus bas au fond de la tombe. Indemne après la chute il a eu le malheur de recevoir sur lui les morceaux de la pierre tombale et l’un d’eux lui a brisé la jambe. Le malheureux sera remonté à l’air libre par les pompiers et les mutoi (flics) et conduit à l’hôpital. Qui va payer les frais d’hospitalisation ? Le mort ? Le propriétaire du caveau ? Le fournisseur de la plaque ?

poisson pierre

Le jeune Rauheierii se baignait avec des amis aux Tubuai lorsqu’il a été piqué au pied à plusieurs endroits par un nohu (poisson-pierre). Cela arrive souvent au fenua. Mais le jeune a été victime d’un choc cardiotoxique dû au venin du poisson. Il en a réchappé, c’est du jamais-vu ici. Il était arrivé au dispensaire inconscient mais grâce à l’efficacité du médecin, des infirmiers, de la chaîne de solidarité (car il y avait également trois autres personnes victimes du nohu) il a pu être évasané (évacuation sanitaire) à Papeete. Après quelques jours de soins à l’hôpital du Taone regagner son île natale.  Le poisson-pierre est réputé pour être le plus venimeux du monde.

Sur Makemo (Tuamotu), il tabasse sa femme à mort pendant son sommeil. Un meurtre ultra violent d’un homme de 57 ans, déjà condamné par le passé pour des violences conjugales,  sur sa femme de 43 ans, mère de quatre enfants. Le couple était en instance de divorce.

Hiata de Tahiti

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Tahiti violent

On avait perdu la trace d’Oscar Tane. Rentré en secret samedi matin alors qu’on l’attendait le lendemain, Oscar Temaru joue les perce-murailles. Il était à New York pour la réinscription. Il n’a pas communiqué mais aurait parlé devant les pays non alignés de l’ONU, conglomérat de pays, de micro états errant entre dictatures et guerres civiles pour la plupart et dont le secrétaire est Mahmoun Ahmadinejad président iranien… Oscar Tane qui idéalise ses faits, ses manifestations, ses séjours en prison dans des excès de « Nelson Mandelisme » comme l’écrit le journaliste ! « J’ai été menacé, jeté en prison, traité comme un terroriste, et j’ai risqué ma vie en bien de occasions ».

Comment en modifiant les statuts de la Sofidep (Société de financement du développement de la Polynésie française) le gouvernement Temaru entre dans le capital d’une société sino-polynésienne ! Cette société avait été créée le 24 novembre 1999 pour permettre de renforcer les fonds propres et les quasi-fonds propres des PME locales. Depuis sa création 365 projets pour un montant total de 3 milliards de CFP avaient été financés. 40 millions CFP vont entrer dans le capital de la Tahiti Nui Jigmin Ocean Farm, ce montant aurait permis d’accompagner 7 entreprises à se constituer ou à se développer. Il faudrait s’attendre à des conséquences inattendues sur l’économie locale car ce changement de statut décidé dans l’urgence et dans le seul but de procéder au montage de la société sino-polynésienne laissera des traces !

gendarmerie

Tout le monde réclame, tout le monde manifeste. Les prisonnières ont fait parvenir un courrier anonyme aux médias pour réclamer de meilleures conditions. Ici, en Polynésie on est proche des élections territoriales alors tout est bon pour faire parler de soi. Les termes employés ressemblent à des procédures. Ce seraient les longues peines qui « réclameraient la fermeture de la prison. » Elles parlent de cent-pieds, de rats et de cafards. Les cafards sont légion ici même dans les maisons bien entretenues, les cent pieds s’abritent souvent dans les maisons propres et confortables, pas seulement à la prison. Les gardiens constataient que les Polynésiens n’étaient pas procéduriers, mais que certains tendent à le devenir. Ces dames ont été condamnées récemment à de longues peines et réclament des peines aménagées ! Or l’aménagement de peine est une préparation à la sortie. « Vous qui êtes pourtant le pays des Droits de l’homme ! La détention stricte à domicile est une solution possible, comme la détention au Centre des peines aménagées. »

Les chiffres de l’année 2012 avec 13 376 crimes et délits constatés enregistrent une baisse par rapport à 2011 de moins 1,20%. Phénomène inquiétant pour les autorités, la consommation excessive voire démesurée d’alcool et paka (cannabis). Mais les arnaques sur les sites de petites annonces risquent d’augmenter car ces arnaqueurs jouent sur la crédulité des gens. Les violences à personnes sont toujours en hausse dans un climat d’alcoolisation massive en famille, règlement naturel des conflits accepté encore par la société polynésienne. La route tue deux fois plus qu’en métropole : 36 personnes tuées sur la route en 2012, surtout des conducteurs de deux-roues, alcool et vitesse étant les principales causes. Sur les 36 tués, 32 sont des hommes et 12 ont moins de 25 ans. Les priorités de la Police et de la Gendarmerie : paka (cannabis), sécurité routière et violences familiales. 65 413 pieds de paka ont été arrachés par la gendarmerie en 2012 pour une valeur à la revente estimée à 1,6 milliards CFP.

boxe gamins

Il y a quelques jours à Papara une rixe entre connaissances a fait un mort après une soirée de jeux clandestins et bien arrosée. Le cogneur est un boxeur bien connu dans le monde du sport pugiliste. Les spectateurs du combat ne sont pas intervenus. Le médecin légiste avouera « c’est comme si une locomotive l’avait percuté. Toutes les côtes étaient cassées, même le sternum, la boîte crânienne enfoncée ». Après cette sauvage agression, l’auteur est allé passer ses nerfs sur la voiture de sa victime. Quelques jours après, La Dépêche relate que trois touristes se sont fait tabasser.

Que de violence, que de violence… Peut-être le président du gouvernement de la Polynésie française devrait-il être plus nuancé dans ses propos haineux vis-à-vis des autres peuples de la planète qui ne sont pas des Ma’ohi ?

Hiata de Tahiti

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Pérou, pays d’histoire

Hiata, de Tahiti, a voyagé au Pérou. Son récit commence aujourd’hui et durera onze notes les mardi et vendredi. Bon voyage !

L’aventure, pour qui l’ose, dans ce vaste pays de 1 285 216 km², peuplé de 29 millions d’habitants soit 22 habitants au km², demeurera à jamais inscrite dans la mémoire.

La population se compose de 45% d’Amérindiens, 37% de Mestizos (métis d’Européens et d’Amérindiens), 15% de descendants d’Espagnols, 3% de Noirs, Japonais et Chinois. Les langues sont l’espagnol, le quechua parlé par 10 millions de personnes et l’aymara. 81% des Péruviens sont catholiques, il y a 1,4% d’adventistes protestants.

Cuzco était la capitale de l’Empire Inca mais il y eût également les Nazca, les Chavín, les Chimus ou les Mohica dont le chef « le seigneur de Sipan » a été découvert il n’y a pas si longtemps avec son trésor funéraire.

Il y a aussi Lima, la cordillère blanche, le lac Titicaca, les fêtes quechua et aymara, le chemin de fer à l’assaut des cimes, le Machu Pichu et puis la forêt vierge, l’Amazonie…

Les premières civilisations sont apparues autour du lac Titicaca vers 3000-2000 avant J-C. Uru Chipaya et Wankarani au nord de La Paz.

Vers 2000-1000 avant J-C, début de la civilisation Tiwanaku sur le rivage du lac Titicaca, début de la civilisation Chavin dans la cordillère blanche.

Entre 1000 et 100 avant J-C, expansion de Tiwanaku et Chavin sur le rivage de Titicaca ; début de la civilisation Vicus au nord du Pérou ; civilisation Paracas  sur la côte péruvienne.

An 1 jusqu’à 1000 de notre ère : apogée de Tiwanaku. Fusion avec la culture Wari originaire d’Ayacucho au Pérou. Tiwanaku constitue le premier grand empire de la région. Cette civilisation construit la base du réseau de routes qui connecte les Andes avec l’Amazonie, connues aujourd’hui comme « chemins de l’Inca ». A partir de l’année 400, début des civilisations de Lima, Nazca, Moche et Cajamarca. Expansion de la civilisation Monos en Amazonie. Grands travaux hydrauliques dans la plaine du Béri.

Vers 1100 se produit un changement climatique (où l’industrie n’a rien à voir !) qui provoque l’effondrement de Tiwanaku et de Moxos. Plus au nord, début des civilisations Chimu et Chincha.

Le siècle 1200-1300 est une période de guerres de clans. Le manque de direction provoque l’anarchie dans le Pérou et la Bolivie actuelle.

Dès 1300, débute l’Empire Inca.

En 1527, débutent des explorations de Pizarro et de la conquête du Pérou.

Hiata de Tahiti

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Journée cueillette en Nouvelle-Zélande

Article repris par Medium4You.

Après un brunch bien fourni nous embarquons pour Tekapo.

Le premier arrêt permet aux Tahitiens de cueillir des cerises dans un verger, de juteuses cerises, d’un rouge puissant. Les arbres sont protégés de la gourmandise des oiseaux par des filets. Des échelles sont à la disposition des clients qui cueillent eux-mêmes les cerises avant de les faire peser et d’en acquitter le montant. Oh ! Surprise… certains ne ramassent que le fruit et laissent pendre les queues sur la branche ! Il faut leur indiquer comment on cueille des cerises ! « On savait pas, on nous avait rien dit ! » Certains se gavent de fruits avant le pesage, mais sont vite rassasiés. Ils en ont cueilli des cartons de cerises !  Attention aux intestins fragiles, mais les Tahitiens sont costauds. Un magnifique vignoble fait face aux cerisiers.

Des  rosiers sont plantés en début de ligne des vignes. A ceux de mon van, j’avais indiqué l’usage des rosiers dans les vignobles. Ceux des autres vans ont reçu une toute autre explication de l’accompagnatrice : grâce à la couleur des roses, les vignerons Néo se souviendront des cépages rouges, rosés, et blancs qu’ils ont planté ! A posteriori, cela a déclenché une bonne crise de fou-rire.

Poursuivons notre route, arrêt à Cromwell, capitale des fruits. Cette petite ville a survécu au déclin des mines d’or en devenant la ville des fruits au milieu d’une des principales régions fruiticoles de Nouvelle-Zélande. Une abondance d’abricots, de pêches, de brugnons, de melons, de pommes, de poires, de cerises, de fruits secs et d’ice-cream… aux fruits. Toujours le même procédé : à la crème glacée on mêle, à la demande du client, des cerises et autres fruits réduits en purée. Ce que les Tahitiens peuvent les aimer, ces glaces !

Le reboisement prend de curieuses allures de coiffure punk parfois, dans le paysage.

Allez, en route car il reste de nombreux kilomètres à parcourir. La route est longue mais variée : Twizel, village crée en 1969 dans le cadre de l’aménagement hydro-électrique de l’Upper Waitaki.

Le lac Pukaki, vallée glaciaire parallèle à celle du lac Tekapo. La route longe la pointe sud du lac Pukaki.

D’ici, on a une vue à couper le souffle sur les Southern Alps et le mont Cook.

Sabine

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Milford Sound

Par la Milford road nous partons rejoindre le Milford Monarch pour une croisière-repas dans le sound. Le parcours routier est un régal pour les yeux.

La route traverse des paysages variés, des forêts luxuriantes, des torrents impétueux, des monts escarpés, un tunnel, pour arriver enfin à l’embarcadère.

A l’entrée du fjord long de 16 km, le célèbre Mitre Peak est une falaise en forme de mitre, haute de ses 1692 m. Ce serait la plus haute falaise du monde.

Embarquement. Suivant les conseils avisés de notre accompagnatrice, il faut se précipiter sur les mets du buffet car plusieurs groupes de Chinois cohabiteront  avec nous et les premiers arrivés auront l’assiette garnie ! Après le passage des Chinois il ne resterait pas un seul grain de riz.

Tout en mangeant, on observe le fjord, sitôt l’assiette vidée, on court sur le pont supérieur afin de jouir des paysages, des curiosités géologiques, des cascades vertigineuses qui se précipitent dans le fjord. Les Bowen Falls y chutent de 160 m, les Stirling Falls de 146 m.

Des otaries à fourrure se réchauffent sur les rochers, des dauphins jouent et parfois des manchots s’y monteraient.

La croisière mène jusqu’à la mer de Tasmanie.

Nous changeons de monture, sur la route du retour nous nous arrêterons plusieurs fois et croiserons des nestors kea, perroquets intelligents, farceurs, qui s’attaquent parfois aux provisions des promeneurs, aux joints des portières.

Nous ferons quelques photos de restes de neige sale.

Hiata de Tahiti

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Cormac McCarthy, La route

Nous sommes quelque part (probablement aux États-Unis), dans notre siècle (sans doute dans une dizaine d’années), et après une catastrophe (peut-être nucléaire). Un père et son fils errent, avec pour seul objectif de rejoindre la mer et un lieu où il fasse chaud. Ils sont seuls, abandonnés de l’épouse et mère (qui a préféré la mort aux risques), laissés pour compte de la civilisation (qui a disparu dans l’apocalypse).

Quand rien de ce qui fait notre vie de tous les jours ne subsiste, qu’est-ce qui reste ?

– L’amour. Le plus primaire des sentiments, le plus brut, le plus profond. L’auteur aurait pu choisir l’amour maternel, qu’on croit le plus intime et le plus fort. Mais – est-ce l’époque qui veut ça, ou son pays, les États-Unis ? – Cormac McCarthy ne fait pas confiance à la femme. La variante femelle américaine est en effet égoïste, séductrice et volontiers mante religieuse. L’amour filial d’un père pour son fils lui paraît plus fort que l’amour maternel. Parce qu’il est un lien choisi plus que charnel, qu’il repose sur la raison plus que sur le ventre. Peut-être aussi parce qu’il est l’image biblique : le Père qui envoie son fils endurer l’humain sur la terre.

Il y a cette inspiration dans le calvaire du « petit ». Né au début de la grande catastrophe (c’est son père qui coupe le cordon), il est laissé par sa mère (qui se suicide pour échapper aux hantises de viol et d’esclavage qu’elle pressent venir). Seul le père veille sur son enfant. Il s’est promis de le tuer si lui-même ne parvient plus à vivre. Il est malade, il tousse, il crache le sang. Ses jours sont comptés, il le sait. Il a gardé une balle de revolver pour que son fils l’accompagne.

Car les mœurs, en cette fin du monde, sont celles de la barbarie. Des hordes de violents, sous l’égide d’un chef plus fort, écument la contrée en pillant, violant et tuant ceux qui résistent. Les autres sont réduits à les servir, femmes comme adolescents. Les enfants sont dévorés, rôtis à la broche en guise de viande car aucun oiseau ne vole plus, ni d’animaux ne courent dans les forêts. Le cataclysme a tout détruit.

Le gamin a sept ou huit ans, l’avenir est bouché, aucun rêve positif ne lui est offert. Son père ne veut même plus lui raconter le monde d’avant, tant il est impossible à imaginer pour qui ne l’a pas connu. Les deux vivent sur le pays, maraudant ici ou là dans les maisons abandonnées les vêtements et les conserves qui subsistent encore. Certains ont vu la catastrophe venir et ont bâti des abris bien remplis. Nous avons là une réminiscence de Y2K, cet an 2000 où « le bug » informatique devait mettre le chaos dans le monde. Des sites Internet listaient pour vous les armes et provisions à prendre, les nantis avaient acheté des chalets dans les montagnes Rocheuses et construit des bunkers pour résister, au cas où…

Le grand bug n’est pas venu, mais les attentats du 11-Septembre ont ravivé la crainte. C’est désormais la hantise des missiles qui domine, l’Iran et la Corée du nord sont au seuil du nucléaire, avec des fusées balistiques. Le repli sur soi et la peur du déclin hantent l’Amérique. ‘La route’ se situe dans ce courant d’opinion où tout peut arriver. Nous sommes bien loin de l’optimisme de ‘Sur la route’, le roman de Jack Kerouac publié juste 50 ans plus tôt que McCormac. Est-ce un hasard ? La Beat generation voyait « l’Est de mon enfance et l’Ouest de mon avenir » sur la route, chemin des pionniers, voie optimiste vers la vie… Tandis que les années 2000 voient dominer le no future.

Si vous aimez encore vous isoler pour lire, préférez nettement le livre au film. L’écriture minimale a une grande force émotionnelle. Elle laisse l’imagination prendre son essor et les personnages vivre sans vous imposer une image convenue par les acteurs. Pour moi, c’est celle du Gamin. J’imagine sans peine la vie que nous aurions eu tous les deux s’il était survenu un tel événement… « Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir, mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté » p.118.

Quand vous lisez cela, l’émotion vous étreint. Elle est vôtre. Je ne vous dis pas la fin, mais elle est inévitable et, en même temps, ouvre sur la Providence. C’est très américain mais à ce moment-là, nous sommes tous Américains.

Cormac McCarthy, La route, 2006, Prix Pulitzer 2007, traduit en français par François Hirsch, Points Seuil 2009, 252 pages, €6.46

La route, CD mp3 texte intégral lu, Livraphone 2008, €12.28

La route, Film de John Hillcoat, Metropolitan video 2010, €18.99 blue-ray

Jack Kerouac, Sur la route, édition intégrale du rouleau manuscrit, Gallimard 2010

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