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Jean-François Richet, Mesrine – L’instinct de mort + L’ennemi public n°1

Mesrine, héros de roman et de film, a vraiment existé de 1936 à 1979. Il est mort à 42 ans, tué par la police, après une série de crimes, de braquages et d’évasions spectaculaires. Jacques Mesrine (prononcez Mérine, il se met en colère si l’on vocalise le s) est un prédateur textuel. Non seulement il a alimenté la chronique des journalistes en scoops, mais il a écrit un livre, L’instinct de mort qui inspire le film, une autobiographie déformée et amplifiée pour se donner le beau rôle. Il récidivera avec un autre livre, moins connu.

Fils d’un dentellier de luxe parisien qui s’est couché selon lui durant l’Occupation, devançant l’appel pour partir en Algérie afin de répondre à son besoin d’action, Jacques Mesrine (Vincent Cassel) n’est pas un idéologue. Il est individualiste et anarchiste, se moquant de la politique et des intellos. Ce qui compte pour lui est le fric, afin de mener la belle vie. D’où ses cambriolages chez les riches, ses braquages de banques « voleuses », et son refus de travailler pour un « exploiteur ». Son pistolet 11.43, rapporté d’Algérie où il aurait participé à des tortures et assassinats de militants pour l’indépendance (ce qui n’est pas prouvé), est le prolongement de son sexe. Il en use contre les hommes qui se posent en rivaux, tandis qu’il use du second sur les femmes qu’il séduit.

De retour d’Algérie en 1959, à 23 ans, il récuse le petit boulot pépère que son père (Michel Duchaussoy) lui a trouvé, au profit du jeu et de la flambe de son ami Paul (Gilles Lellouche). Il est introduit dans le Milieu auprès de Guido (Gérard Depardieu) qui est un parrain, un père de substitution, et opère comme chauffeur ou porte-flingue. Il ne supporte pas que les Arabes viennent foutre le boxon (au sens propre) en devenant macs à Paris, alors qu’ils ont réclamé leur indépendance ; il ne supporte pas que ces « bougnoules » traitent les femmes comme des moins que rien, alors qu’elles ont aidé en Algérie autant que les hommes à porter les messages, les armes et les bombes terroristes. De fureur, il tabasse le mac arabe, avant de le blesser et de l’enterrer vivant tout nu et menotté dans la forêt, sous les yeux complices de Guido qui aime cette détermination.

Lors d’une virée en Espagne avec son copain Paul, pour flamber le fric, Mesrine tombe raide dingue d’une jeune espagnole, Sofia (Elena Anaya), avec qui il ne tarde pas à faire un enfant. Sabrina naît en 1961, conduisant au mariage, puis deux autres naîtront, Bruno (1964) et Boris (1966). Sofia divorce en 1965 lorsque Mesrine refusera de quitter le grand banditisme pour se ranger comme père et comme époux, après une expérience de petit boulot qui se termine au chômage. C’est alors qu’il se lâche. Il a rencontré une nouvelle compagne, l’intrépide Jeanne Schneider (Cécile de France), et est forcé de fuir au Canada avec elle en 1968. Ils veulent se faire oublier dans un travail honnête, majordomes chez un milliardaire handicapé, mais ne tardent pas, par orgueil à se faire virer. Ils kidnappent alors le vieux et réclament une rançon, mais il s’échappe et ils se retrouvent recherchés par la police. Fuyant en grosse bagnole péniche yankee jusqu’en Arizona, ils se font arrêter par une noria de voitures de police, débauche vaniteuse de moyens qui montre l’inefficacité des forces de l’ordre. Extradé au Canada avec Jeanne, Jacques frime devant les journalistes, n’hésitant pas à singer de Gaulle avec son « Vive le Québec libre ».

Il fera de même en prison, dans l’unité spécialisée de redressement où les prisonniers sont torturés pour les briser, à l’isolement, laissés nus, lumière nuit et jour ou obscurité illimitée, lavés au jet et nourris de restes jetés par terre. Il planifie son évasion, frimant une fois de plus devant ses codétenus. Il a juré de revenir les délivrer, et il le tente en effet, dans un rodéo de voitures et une débauche de coups de feu. Jeanne, effarée de cette dérive en démesure, refuse qu’il vienne la libérer et rompt avec lui par téléphone. Jacques s’entraîne au tir dans la forêt avec Jean-Paul Mercier (Roy Dupuis), Canadien rencontré sur un chantier, mais ils se font surprendre par deux gardes-chasse. Reconnus par leurs photos dans les journaux, ils tirent pour tuer. Mesrine rentre en France, Mercier est tué deux ans plus tard.

Fin du premier film, tout d’action.

Le second est moins noir et plus psychologique. Mesrine persiste dans la démesure, dérape dans ce qu’il ose, orgueilleux d’être désigné comme l’ennemi public n°1 en même temps que fidèle aux amis, et paranoïaque dès qu’un petit journaliste ose érafler son image. Il publie lui-même son autobiographie en 1977 pour mettre les points sur les i, après avoir été outré que le coup d’état chilien de Pinochet ait remplacé ses exploits à la Une des journaux. Il se pose en libertarien qui ne veut être contraint par aucune loi et se vante de 39 meurtres (c’est amplifié et déformé, comme d’habitude).

Le spectateur quitte les années 60 pour les années 70, et tout à changé. La société aspire à la liberté, mais dans l’ordre : les corps et les mœurs, oui ; la propriété et la sécurité, non. Prendre un juge en otage en plein tribunal, après s’être moqué de la police qui lui a vendu (dit-il) les clés de ses menottes, n’est plus romantique à la Robin des bois, mais dangereux à la façon Brigades rouges. Mesrine se fâche avec tous ses compagnons de braquage comme Michel Ardouin (Samuel Le Bihan) et François Besse (Mathieu Amalric). Il frime devant le commissaire Robert Broussard (Olivier Gourmet), chef de l’antigang, en négociant sa reddition dans son appartement cerné, puis en sablant le champagne avec lui. Il s’évadera en 1978 de la prison de la Santé avec Besse, grâce à la complicité de son avocate séduite et sensible aux thèses de Libération, et partiront braquer le casino de Deauville. La police, la pénitentiaire, les magistrats, sont nuls : ils laissent faire, contrôlent mal, se laissent corrompre. Les médias en rajoutent dans l’adulation héroïque, les intellos se passionnent (en chambre) pour l’intrépidité et la chance de ce fauve libertarien.

Mesrine réussit à fuir à Londres avec Sylvia Jeanjacquot (Ludivine Sagnier), une poule qui ne songe qu’à se tortiller devant les mâles, et qui sera sa dernière compagne. Il ne veut plus de caractère fort qui lui fasse de l’ombre. Il se politise et endosse devant une journaliste (Laure Marsac) un personnage révolutionnaire, réclamant la fermeture des quartiers de haute sécurité. La gauche iréniste et démago avec Badinter les fera fermer en 1982, parce que c’était la droite avec Lecanuet qui les avait ouverts en 1975, et que les gauchistes de Libération en avaient fait tout un plat. Ils seront rétablis en 2025 pour lutter contre les mafias arabes de la drogue. Mesrine renoue avec Charlie Bauer (Gérard Lanvin), un gangster au prétexte de révolution progressiste, rencontré en QHS. Besse ne le suit pas dans cette dérive terroriste.

Avec Charlie, Mesrine organise une interview avec Jacques Dallier (Alain Fromager), un minable journaliste de Minute, hebdo d’extrême droite, et indic à l’occasion. Il avait contesté son image de héros fidèle à ses camarades de tôle dans un article. Mesrine le fait mettre à poil et le tabasse, lui collant une balle dans la joue, dans le bras et dans la jambe, rejouant ainsi le tortionnaire en Algérie sur ce partisan de l’Algérie française qui méprise les bougnoules. Le laissant pour mort, Mesrine prend des photos et ne peut résister à frimer une fois de plus en les envoyant à la presse. Après les flics, les juges et les matons, qu’il a ridiculisés, il écorne l’aura des journalistes ; ce sera sa fin et il le sait. Il enregistre une cassette de mémoire pour sa compagne.

Broussard finira par l’avoir en 1979 près de la Porte de Clignancourt, dans sa BMW 528i dorée qu’il venait d’acheter, le must auto de sa génération. Après l’avoir logé via un indic donné par le journaliste rescapé Tillier, qui veut se venger, des flics surarmés planquent dans des soums pourtant bien visibles, et repèrent le couple qui se méfie en sortant de leur logement du 18e. Mesrine, par orgueil, ne se méfie pas assez des 404 bâchées et autres camionnettes à toile. Finalement, cachés dans un camion couvert, Les flices descendent le 2 novembre 1979 Mesrine, à 15 h 15, de plusieurs rafales (21 balles) et touchent sans la tuer sa compagne et son caniche.

Jacques Mesrine a pratiqué outrageusement dans ses dires et ses écrits la culture de l’excuse, très en vogue après 68. C’est pas moi : célafôta à la société, le Système, la Justice. Certes, il s’est dit peiné par son père inconsistant, traumatisé par les horreurs qu’on l’a forcé de voir ou de faire en Algérie, il s’est laissé entraîner par la mauvaise influence d’un copain flambeur et de son argent facile lorsqu’il est rentré, puis s’est fait licencier économique quand il a voulu exercer un travail honnête comme nouveau père de famille. Mais il est violent et orgueilleux, il ne supporte pas qu’on lui résiste, puis qu’on ne l’adule pas comme le meilleur. Ado déjà, il avait agressé son proviseur. Si la société française des années 50 à 70 méritait une critique au vitriol, les années 80 sous Mitterrand verront l’affairisme s’envoler, et les braquages en col blanc exploser. Pas de quoi rendre les humains comme des bêtes. Or, c’est ce qu’était devenu Mesrine, malgré deux moments humains du film, sa visite au chevet de son père mourant à l’hôpital et la visite de sa fille aînée adolescente en prison.

Au total, un bon double film avec de l’action et une réflexion sur la psychologie du personnage, excellemment joué par Vincent Cassel. Certes, c’est de la biographie résumée et condensée, mais le fil conducteur est clair et la fin prévue, en apothéose.

César 2009 du meilleur réalisateur pour Jean-François Richet

César 2009 du meilleur acteur pour Vincent Cassel

DVD Jean-François Richet, Mesrine – L’intégrale : L’instinct de mort + L’ennemi public n°1, 2008, avec Vincent Cassel, Gérard Lanvin, Mathieu Amalric, Olivier Gourmet, Samuel Le Bihan, Universal Pictures Home Entertainment 2016, français, 3h54, €45,88, Blu-ray €80,77

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Retour à Samarcande

Christian, ce matin tôt, est pris d’un besoin pressant. Il se lève dès potron-minet et s’éloigne. Il me réveille par son passage, mais je somnole un peu. Lorsqu’il revient, à pas de loup pour ne réveiller personne, il s’arrête devant la porte de la pièce et reste immobile un moment. Surpris, j’ouvre les yeux. « Tu dors, Alain ? » Il est évident que non. « Regarde ! » Regarder quoi ? Où ça ? Eh bien près de la porte, sur le tapis, au pied de son duvet : une grosse merde bien enroulée, discrètement déposée. « Quelqu’un est-il entré dans la chambre ? » Non, personne, surtout depuis qu’il est sorti. La parano du solitaire commence. Je vois d’ici s’engrener les rouages de son cerveau : c’est quelqu’un du groupe, il a voulu me faire une blague. Ou bien : c’est un des gosses de la famille d’accueil qui n’aime pas avoir du monde à la maison. Ou encore : il n’y a pas de chien, c’est forcément quelqu’un d’ici… A mon avis, une fois mon fou-rire inextinguible épuisé – surtout à voir la tête paranoïde du Christian ! – je suppose qu’il s’agit d’un chat. J’en ai vu un s’enfuir vers le jardin hier soir, et ces petites bêtes fort routinières ont horreur d’être dérangées. Mais je ne crois pas une seconde que ce soit quelqu’un du groupe.

Nicolas et Aline ont mal lu la fiche technique du voyage : ils n’ont pas demandé un visa à « double entrée » ou « entrées multiples » à l’ambassade d’Ouzbékistan à Paris. Ils sont sortis pour entrer au Tadjikistan, ils ne peuvent donc y entrer à nouveau sans un autre visa. Au contraire de nous qui avons obéi à ce qui était écrit. Ils s’en sont aperçus à l’aller, il y a cinq jours, et le nécessaire a été fait par l’agence locale, mais la bureaucratie prend son temps. Rien n’est arrivé encore. Et comme nous sommes dimanche, rien ne se produira aujourd’hui. Nous sommes obligés de laisser le couple à Pendjikent à attendre le bon vouloir des bureaux. Nous nous cotisons pour leur laisser des dollars en espèces, la seule monnaie acceptée ici, soit comme caution à la demande de visa, soit pour leur vie courante en attendant. Ils nous les rendront en euros à Paris. Leur première démarche sera, dès demain lundi, d’aller à Douchanbé, la capitale de l’état. Ils nous rejoindront probablement dans deux jours.

Pour notre part, nous embarquons dans les 4×4 jusqu’à la frontière, avant de la passer à pied comme l’autre fois. Il y a la queue, comme toujours, une foule de paysans qui veulent aller travailler ou échanger on ne sait quoi avec leurs cousins d’outre ligne. Aucun véhicule n’est autorisé à passer ; les camionnettes doivent décharger leurs marchandises – qui sont aussitôt rechargées sur un autre véhicule, ouzbek cette fois. Un moyen efficace de tout vérifier… et de prélever son bakchich au passage ! Le douanier se sert ouvertement, j’en vois un qui emporte une énorme pastèque dans les bras.

Nous donnons à nos chauffeurs de 4×4 un demi-millier de soums chacun. « C’est la tradition », selon Rios. Hors famille ou clan, tout se monnaie, selon la culture arabe. Ceux-ci ont montré dans l’histoire quels boutiquiers ils savaient être. Les chauffeurs des deux véhicules sont le père et le fils. Il se trouve que nous avons dormi chez eux la nuit dernière – séjour payé par l’agence, bien entendu. La femme aux trois petits était la femme du chauffeur le plus jeune. Le veau d’or est exploité en famille. Je comprends mieux l’ampleur et l’aspect neuf de la grande demeure traditionnelle d’hier.

Durant la queue que nous faisons pour la paperasserie, un chien tout seul, une sorte de cocker noir et blanc attaché au milieu de la piste de contrôle des voitures, frétille de la queue et jappe désespérément vers nous. A-t-il été abandonné ? Est-il interdit de passer des chiens à la frontière ? Il fait en tout cas la fête à chaque touriste qui sort. Un douanier vient de temps à autre lui apporter de l’eau, de la nourriture, ou une vague caresse.

Les femmes locales tentent de resquiller dans la queue, tout à fait comme aux temps soviétiques. Mais l’officier qui contrôle se fait très sévère : elles passeront les dernières ! Nous devons déclarer à nouveau notre identité, pourquoi nous sommes là et combien de devises nous emportons. Il n’existe plus de formulaires en anglais et nous sommes obligés de rédiger – en caractère latins – ceux qui restent en cyrilliques ! Heureusement, j’ai gardé un modèle en anglais de la fois précédente. On nous avait dit de le remplir en double, ce qui ne servait à rien. Reste à supputer que les lignes du formulaire anglais soient les mêmes que celles en cyrilliques… Les données de nos passeports sont préalablement entrées sur écran, avant qu’un autre préposé ne les recopie à la main dans un registre papier. Les bagages sont passés aux rayons X, la déclaration de devises est un formulaire à part. Nul ne demande de les montrer ; c’est vraisemblablement « au cas où » un problème surgirait que les fonctionnaires pourraient objecter, ayant ainsi un prétexte « légal » pour nous retenir un moment. Deux beaux gamins, en short et débardeurs à la mode, la peau dorée, attendent leurs parents partis chercher leur voiture côté Ouzbek ; ils contrastent largement avec les petits paysans trop vêtus, pantalons et chemises de grosse toile à manches longues, le visage rouge mais la gorge pâle, qui accompagnent les femmes dans la queue. Deux mondes brutalement confrontés.

Le bus climatisé de l’autre jour nous attend au-delà des barrières. La route, mal entretenue, comporte des trous avec quelques flaques. Un gamin se fait complètement asperger d’eau boueuse par une camionnette qui passe. Le chauffeur l’a peut-être même fait exprès. Toujours est-il que le gosse en pleure, tout en tordant son tee-shirt. Il fait chaud et il sera vite sec, mais sale pour le reste de la journée.

Plus loin, une voiture civile est arrêtée au bord de la route, au ras d’un canal d’irrigation. Un père fait sortir ses deux gamins, qui s’empressent d’ôter à la va-vite tous leurs vêtements en quelques gestes. Ils les jettent dans le véhicule, par la porte restée ouverte. Et c’est tout nu qu’ils se plongent dans le canal qui s’étale un peu à cet endroit. S’ils avaient des sœurs, elles ne seraient pas autorisées à les imiter… L’eau coule, elle n’est pas trop fangeuse : voilà une piscine toute trouvée !

Nous revenons à l’hôtel Orient Star de Samarcande pour le déjeuner, un peu tardif. Malgré sa sophistication, sa cuisine ne vaut quand même pas celle de Liouba. Nous sommes servis par deux garçons d’une vingtaine d’années souples et silencieux. Leurs noms sont écrits sur un badge qu’ils portent sur le sein. Il y a Djamal et Djovid. Nous avons déjà eu affaire au dernier il y a une semaine. Il est toujours aussi stylé, en chemise banche qui fait ressortir ses traits réguliers. En zakouskis, nous sont servies des têtes de chou-fleur frites, de petits poivrons farcis au fromage et des tranches d’aubergines roulées à l’ail. Suivent la soupe au riz et au jus de viande, puis de fortes et grasses côtelettes de mouton largement adulte, accompagnées de pommes de terre et de tomates cuites. Le gâteau mou international au vague goût chocolat qui termine est digne de la cuisine d’avion – autrement dit sans aucun intérêt. Je le laisse aux amateurs.

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