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Claude Simon, La route des Flandres

claude simon la route des flandres
« Le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux, comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps » (ponctuation de l’auteur respectée). Cette phrase qui termine La route des Flandres en donne probablement la clé : la guerre rend absurde tout ordre rationnel des sociétés comme des esprits ; tout roman ne peut donc être que décousu, au fil de la pensée, sautant du coq à l’âne, mêlant les époques et les gens. Le « nouveau roman » se veut ainsi révolutionnaire, écrit compact sans presque de ponctuation, décrivant minutieusement sur une demi-page une chose insignifiante, comme vue au travers d’une loupe, puis évoquant des souvenirs, revenant au présent, ponctuant de dialogues par petits bouts…

Il s’agit d’une littérature « difficile » à lire car il faut en avaler de grosses lampées sous peine de perdre le fil, trois parties sans presque revenir à la ligne. Mais il s’en dégage une sorte d’envoûtement, le rythme du conteur finissant par charmer au bout de quelques pages.

L’histoire se passe en juin 1940, lors de l’invasion allemande du nord de la France. Une troupe de cavaliers menée par un capitaine aristocrate, flanqué de son ordonnance, jockey dans la vie civile, mène le trot dans l’anarchie de la défaite, jusqu’à ce qu’une embuscade le mette bas. D’autres seront tués, il semble qu’il ne reste que trois cavaliers, dont Georges le narrateur, qui se retrouvent en camp de prisonniers.

La guerre n’est qu’en arrière-plan, comme un décor, ou plutôt comme le décor convenu qui fond sous la pluie persistante. Même un cheval mort s’amalgame peu à peu avec la boue, retournant à la « poussière », le chaos originel, comme il est dit dans la Bible. Ce délitement de la matière est celui de la France tout entière, avec son armée effritée sans ordres, mal commandée par des badernes formées sous Pétain. Mais le propos n’est jamais politique, cet état de fait ne se manifeste que par ce cri du cœur d’Iglésia, l’ex-jockey populaire : « S’ils font la guerre sur des banquettes, dit-il des Allemands en engins mécanisés, qu’est-ce qu’on fout là, nous, sur nos cagneux. Mince alors ! On avait bonne mine… » (dernières lignes de la partie II).

La mémoire est fragmentaire, fonctionne par analogies, et l’auteur restitue sa propre expérience dans ce miroir brisé. Il fait des boucles autour du cheval, centre d’attention des cavaliers, comme sur un champ de courses. Le cheval, le capitaine, la femme, tous se chevauchent dans la mémoire comme dans la vie. Le capitaine a été fait cocu par son jockey qui a monté sa femme comme sa pouliche ; la France n’aurait-elle pas aussi faite cocue par les badernes qui la gouvernent, tandis que les Allemands ont su accueillir la modernité technique ? (Rien n’a changé, hélas…)

Le désordre apparent du roman se compose par la chevauchée autour de la route, métaphore du temps qui passe, sa continuité étant marquée par l’absence fréquente des repères de ponctuation. De la mort des repères renaît la vie originelle, comme une force que rien ne peut éradiquer, les fleurs, les désirs, les sensations. Naufrage de la raison, comme ce grand pays effondré en 40 ; énergie vivace des désirs, toujours présente dans la chevauchée, l’ivresse et le coït. Noyade du sens ; enivrement des sens.

« Y’a plus de front, pauvre con ! » est le cri au narrateur sorti des entrailles d’un soldat qui a tout compris de son époque et du monde. De ce traumatisme, l’auteur ne se remettra pas, revenant des décennies plus tard sur cette blessure de la débâcle.

Claude Simon, La route des Flandres, 1960, éditions de Minuit 1982, 315 pages, €8.60
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
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Paris ce printemps

Il fait beau, un peu brumeux peut-être, mais très doux. Enfin, l’hiver interminable se termine. Le climat se réchauffe-t-il ? En tout cas pas chez nous, où il faisait 15° en mai et où la neige est tombée en abondance dès le 15 décembre ! La promenade commence par les quais avec – est-ce un signe d’époque ? – à la Monnaie une grande affiche de ‘Peur sur la ville’ ! Elle se tient jusqu’au 17 avril et rassemble des archives de Paris Match, bien réelles, ‘Guerre ici’ du reporter-photographe Patrick Chauvel et ‘Paris Street View’ de Michael Wolf (vidéo ici). Il ne s’agit pas du Japon, ni du nucléaire, ni de feu la crise financière, mais des photomontages qui montrent Paris envahi par les batailles. Prémonitoire ?

Pourtant, Paris aime l’amour. La péniche ‘i-grec deux o’ reste à quai, immuable depuis des décennies. On dit que c’était un bordel pour Académiciens, la vénérable Institution étant juste en face. Faut-il le croire ? Aucun va et vient (extérieur) constaté en tout cas.

L’amour à Paris est surtout étranger ou provincial. Des centaines de cadenas de toutes sortes sont verrouillés sur les grillages de la passerelle des Arts. Ils disent la liaison « à vie » de deux êtres qui divorceront probablement dans quelques années. Mais on est au spectacle : dans la société médiatique, l’instant seul est revendiqué et c’est aujourd’hui le lien qui compte. Faire pareil que tout le monde aussi : la mode est venue du Japon, dit-on.

Paris est-il toujours Paris ? Les faux-culs officiels continuent de voiler la statue de Voltaire, sur les frontons du Louvre. Je suis scandalisé : est-ce l’islamisme excité qui fait la loi chez nous ? Voltaire était contre les « infâmes », contre tous les intégrismes. A son époque, la toute-puissante inquisition catholique régentait la morale, les opinions et les arts. Voltaire a écrit une pièce intitulée ‘Le fanatisme ou Mahomet’ où il dénonce l’intégrisme de la foi, d’où qu’elle vienne. Mahomet est meilleur que son titre puisque Voltaire déclare : « Sa religion est sage, sévère, chaste, et humaine ». Sa pièce visait surtout les Jacobins catholiques qui avaient armé le poignard régicide de Jacques Clément. Est-ce pour cela qu’on voile encore Voltaire ? Pour nullité culturelle ? Ou par peur de déplaire  en faisant le lit de la dame Le Pen ? Le maire de Paris n’est pas réputé pour son audace, mais les ministres non plus. C’est « ça » la patrie des intellos-médiatique et des Droits de l’Homme ? Ils se « mobilisent » pour l’autre côté de la planète mais restent peureusement muets chez eux ?

Je préfère la femme nue du jardin des Tuileries. Elle s’exhibe hardiment devant un régiment de voilées qui passe, venues d’un pays plus ou moins proche de l’Orient. Elles papotent à n’en plus finir ces adolescentes, sans regarder la nudité. Comme quoi on se fait des idées.

Les malheurs du temps retrouvent symbole avec le garçon blessé soutenu par un proche – ou Enée portant Anchise (toutes les statues ont été changées !). Le groupe borde le bassin où des kids s’amusent à lancer des bateaux.

Les voiles se gonflent au vent assez vif qui souffle le chaud plutôt que le froid. Pas de risque de tsunami dans ce bassin !

Place Saint-Sulpice, de l’autre côté de la Seine, d’autres kids skatent à qui mieux mieux. Courts vêtus et en bande, ils jouent pour oublier tout le reste. Le soleil les caresse tandis que les statues des quatre point cardinaux les surveillent depuis la fontaine commencée en 1844 sur les plans de Visconti. Pas de ‘s’ à point, s’il vous-plaît ! Ces cardinaux là n’en sont justement point – ils sont resté évêques : Bossuet, Fénelon, Massillon et Fléchier.

Le printemps ouvre les chemises. L’adolescent qui joue au ballon avec ses copains sur le parvis de l’Institut d’art en a chaud. Il pense à son émoi, tout entier centré sur les sensations, jouant avec la boule de cuir qui pend à ses pieds. Un autre  un peu plus loin sort de son lycée dans le même état : est-ce la nouvelle mode du décolleté BHL ?

Sur un trottoir, mais sans le faire, une paire de fesses accuse la féminité. Ach ! Paris sera toujours Paris !

Il n’est jamais plus beau qu’au printemps, quand les indigènes sortent à nouveau pour arpenter leur ville.

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