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Gojoe de Sogo Ishii

Un film japonais à l’atmosphère « étrange », qui lie l’action samouraï au mysticisme animiste. Cela se passe au XIIe siècle. Les Heike ont vaincu les Genji et ont pris le pouvoir. Mais ceux-ci résistent à l’est. Le pont de Gojoe à Kyoto est une frontière entre les deux armées. Quiconque tente de le franchir de nuit est décapité par des « fantômes ».

L’ancien guerrier samouraï Musashibo Benkei (Daisuke Ryu), converti a bouddhisme et s’étant fait moine, reçoit dans un rêve la révélation d’Acalanatha, une déesse guerrière du bouddhisme Vajrayana, qu’il doit tuer le démon pour sauver le peuple. Il pourra le faire avec le sabre sacré de la secte Yamabushi, qui vit en ermite dans les montagnes. Son maître Ajari (Saburo Teshigawara) le met en garde contre l’illusion, mais Kenkei passe outre : il n’a pas encore trouvé la Voie…

Sur le pont, de jour, Benkei rencontre Tetsukichi (Masatoshi Nagase), un ancien forgeur de sabres qui désormais collectionne les armes des soldats morts. Il le suit lorsque Benkei, en tant que moine, exorcise une femme en couche et sauve son bébé. La nuit suivante, Benkei assiste à la bataille des troupes Heike contre les démons du pont, et se rend compte que ce sont des humains masqués et habillés de noir, experts au sabre. Ce sont Shanao (Tadanobu Asano), un jeune mystique qui est Yoshitsune, l’héritier des Genji, et ses deux pages assistants, Gojin et Keshimaru. Ils vivent dans une grotte et son prêtre Shoshinbo presse Shanao de prendre le commandement de l’armée Genji de l’est pour se venger des Heike, maintenant qu’il a accompli son entraînement.

Benkei, accompagné de Tetsukichi, part à la recherche du refuge des Genji, mais est arrêté par une forêt dans laquelle règne un esprit malin qui l’empêche d’avancer. Il tente de l’exorciser, mais une force supérieure s’y oppose, celle de Shanao. Magie de la forêt japonaise, bien rendue dans son vert tendre et son aspect touffu, aux vieux troncs morts inquiétants. Pas étonnant que la vision abstraite du bouddhisme se compose en ce pays avec l’animisme des origines.

Benkei et son acolyte sont arrêtés par les soldats Heike, qui les conduisent à leur chef Taira no Tadanori (Ittoku Kishibe). Le général propose à Benkei de consolider la puissance des Heike, mais il refuse, ayant désormais consacré sa vie à Bouddha. Il ne veut plus tuer d’humains – seulement les démons, qui ne sont pas humains, sophistique filandreuse qui le met en contradiction, prouvant qu’il n’a pas trouvé la Voie. Puisque Benkei refuse, Tadanori le fait lier et le condamne à être décapité dans la forêt.

C’est alors que surgissent les trois combattants avec Shanao, qui déciment à grands coups de sabre les soldats Heike et en font un massacre. La manie des plans serrés du réalisateur empêche de suivre l’action, au profit d’une suite d’éclairs passés en accéléré, où les sabres font jaillir une pluie de sang comme autant de braises échappées d’un foyer. C’est assez éprouvant pour les yeux, et peu satisfaisant pour la compréhension. Tadanori est tué et Shanao défie Benkei, qui refuse le combat puisqu’il n’est pas un démon. Les deux sabres de Shanao cassent sans problème le sabre tueur de démons. Shanao convie Benkei à un duel entre eux sur le pont Gojoe – celui des démons.

Tetsukichi, qui a survécu à la bataille et collecté une dizaine de sabres pour sa collection, est sommé de reforger le sabre tueurs de démons bien qu’Ajari, reparu, prévienne Benkei que son rêve n’est qu’une illusion. D’autant que Shanao annonce qu’il répudie son alliance avec les Genji et combat désormais pour lui-même. L’orgueil de l’expert en art martial a submergé sa raison et, d’héritier combattant légitime, il devient progressivement un démon inhumain. Il va voir Ajari et lui annonce que le monde est devenu chaos, abandonné des dieux, et qu’il faut se battre chacun pour soi. Il quitte la voie de l’ordre cosmique pour emprunter celle, démoniaque, du désordre. Dans sa grotte, il tue son moine et sabre les statues sacrées du bouddhisme, marquant sa rupture avec le monde.

Le duel entre l’ordre et le chaos, le bouddhisme et le démoniaque, le bien et le mal, a lieu de nuit sur le pont Gojoe. Benkei affronte Shanao, qui lui brise encore son sabre tueur de démons. Mais Benkei use du jiu-jitsu pour parer les sabres de Shanao et, lorsqu’il est transpercé à la poitrine, l’attire à lui. Il brandit son tronçon de sabre vers le ciel tandis qu’un gigantesque orage fait rage. Il appelle la foudre divine. Un éclair jaillit, qui les grille tous les deux et met en feu le pont de bois, ce qui fait de jolies images. Le combat du bien et du mal sur un pont qui relie deux territoires est complété par le combat de l’eau du fleuve et du feu du ciel, dont Benkei est le condensateur grâce au fer, forgé par l’homme à partir de la matière. Un message mystique de synthèse pour Japonais.

L’histoire réelle reprend sa réalité lorsque le prêtre Shoshinbo rencontre les émissaires Genji et les convainc que l’adolescent Keshimaru (Takahito Hosoyamada), survivant de la bataille sur le pont, est Yoshitsune, le dernier Genji. Retour à l’humanité. Tetsukichi, devenu aveugle par l’éclair, récupère le bébé sous le cadavre de sa mère.

DVD Gojoe – Le pont vers l’enfer, Sogo Ishii, 2000, avec Tadanobu Asano, Daisuke Ryu, Jun Kunimura, Masakatsu Funaki, Masatoshi Nagase, Wild Side Vidéo 2005, japonais, sous-titré français, 2h18, €27,00

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Rocher des haruspices étrusques

Nous nous rendons ensuite en forêt de noisetiers sous le Monte Cimino vers le rocher des haruspices étrusques, il sasso del Predicario. Il domine la vallée et s’ouvre sur le ciel, ce qui permettait aux augures étrusques d’observer le vol des oiseaux, la direction de la fumée des offrandes, la direction de la foudre et la giration des étoiles. Les haruspices étaient spécialisés dans l’observation des entrailles et surtout du foie des animaux.

Le foie de bronze de Plaisance, découvert en 1877 en Emilie-Romagne, montre comment il pouvait être lu en fonction de chaque divinité particulière. Ce siège de la pensée selon les anciens Sumériens, étaient divisé en quatre points cardinaux. Il s’agissait moins de prédire l’avenir que de savoir si le lieu était propice à l’agriculture et à l’installation des hommes. Il est vrai que l’observation d’un foie permet de connaître la santé de l’animal, donc l’abondance de la nourriture du coin et de la qualité de l’eau. Le foie gorgé de sang était symbole de vie, une sorte de microcosme matériel de l’élan vital du macrocosme.

L’empereur Claude, mort en 54 de notre ère, empoissonné par sa femme Agrippine qui lui préfère le jeune et beau Néron, a repris à Rome cette fonction étrusque et y a soutenu devant le Sénat le maintien du collège des soixante haruspices – qui durera jusqu’en 408. Claude a d’ailleurs écrit une Histoire des Tyrrhéniens (nom grec des Étrusques) aujourd’hui perdue et a été marié durant quinze ans avec Plautia Urgulanilla, d’une puissante famille toscane – qui sont les descendants biologiques des Étrusques selon les analyses génétiques récentes.

Le sentier est peu tracé dans la forêt de Malano car il n’est fréquenté que par des initiés, dont nous sommes. Des paysans enfouis sous les arbres cueillent les noisettes à l’aide d’un engin qui ressemble à un ventilateur et qui absorbe feuilles et fruits en tournant avec le vrombissement d’une tondeuse. Je n’avais jamais vu de machines à cueillir les noisettes.

Nous grimpons le flanc de vallée par une sente très escarpée jusqu’au plateau où nous prendrons notre premier pique-nique. Il s’agit d’une salade de roquette aux petites tomates et aux olives vertes avec carottes râpées, jus de citron et huile d’olive. Nous avons aussi du jambon et du fromage pecorino. Le pain n’est pas salé au nord de Rome – donc meilleur pour la santé ! – à cause de l’impôt sur le sel exigé en son temps par le pape Paul III.

Nous suivons un sentier à plat en bord de falaise dans la forêt où poussent les chênes, les érables de Montpellier et les myrtes. Lorsque les rochers sont à découvert, le soleil tape fort. Il fait plus de 30°. Nous rencontrons parfois une nécropole étrusque creusée dans la roche, un simple trou avec des banquettes tout autour, ainsi que des sarcophages à même le sol dont les couvercles ont été pillés. Ils sont bien alignés, comme dans un cimetière. Un mur « étrusque » est réalisé en gros blocs cyclopéens. Il semble ne rester des Étrusques que les éléments intangibles du décor, grattés jusqu’à la roche mère. Les Romains ont tout pris et ont effacé du paysage le souvenir même de la culture qui a précédé la leur.

Le rire dit « sardonique » vient de l’île de Sardaigne où des stryges (les sorcières de l’époque) empoisonnaient les gens avec une plante à la strychnine (l’œnanthe safranée) qui leur donnait un rictus mortel. Les vieux étaient ainsi sacrifiés à Chronos avant les Romains. Selon le guide, les Italiens se caricaturent ainsi : le Milanais produit, le Romain mange et le Napolitain dort. Tout ce qui est fabriqué et vendu génère des impôts que les fonctionnaires de la capitale s’empressent d’utiliser tandis que les gens du sud attendent la manne. Peut-on le dire en France de respectivement Paris, Lyon et Marseille ?

La marche se poursuit sur des chemins de terre poussiéreux et de petites routes de campagne agricole. Il fait très chaud. Nous devons rejoindre la camionnette garée à l’ombre.

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

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Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Bill Bryson, Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950

Bill Bryson est un marrant. Il mêle humour anglais (où il vit adulte) et ironie américaine (proche de la française). Son enfance est un bonheur, reconstitué d’époque, comme lyophilisé. Rien d’excitant en effet que de naître à Des Moines, Iowa, dans ce milieu du monde américain plein de maïs, ni ville ni campagne, ni nord ni sud, ni démocrate ni républicain… Rien de fabuleux à venir au monde dans la classe moyenne, père journaliste sportif et mère journaliste d’intérieur, petit dernier d’une fratrie plus âgée. Rien de magique à grandir dans un pays leader, en une époque explosive, devant cependant aller à l’école chaque matin. D’où l’intuition d’être un extraterrestre confié au cocon de gens moyens, The Thunderbolt Kid himself !

L’anglais a cet avantage de dire beaucoup en peu de mots (understatement…) : ‘Thunderbolt’ signifie à la fois foudre et menace – énergie et danger. Le gamin se veut Guy l’Éclair et Max la Menace, fervent lecteur de BD vivant à cent à l’heure une serviette de toilette en guise de cape sur le dos et remuant la génération plan-plan qui l’environne (ah, ces batailles d’allumettes dans le noir de la cave !). C’est que nous sommes en 1951, à l’orée de la décennie qui fait boum. Non seulement la bombe H qui suit la A et ses essais dans l’atmosphère, mais aussi la croissance qui explose de 40% sur dix ans, la démographie qui multiplie par deux les habitants et l’équipement des ménages qui bénéficie du doublement de la productivité entre 1950 et 1960. Les États-Unis post-1945 voient leur puissance au zénith, reconvertissant en accéléré les industries de guerre en industries de consommation. Le frigo, la bagnole, la télé envahissent les foyers, faisant muter la société. Tout devient rapide, automatique, « atomique ». Il faudra attendre la décennie 1985-1995 pour voir exploser le vieux monde aussi vite en Amérique.

L’auteur est né en plein milieu du baby-boom, ces 76.4 millions d’enfants nés entre 1946 et 1964. « Il y avait donc des mômes partout, tout le temps, dans des proportions inimaginables de nos jours, mais encore plus chaque fois que quelque chose d’intéressant ou d’inhabituel se produisait » (p.54). Les seuls dangers étaient la polio, les « cigales tueuses » et le « sumac vénéneux », sans parler des frères Butter, semi-débiles qui aimaient martyriser tout enfant plus petit qu’eux. Le positif embellissait les choses : l’alcool rend joyeux et la cigarette calme les nerfs, le DDT purifie et l’atome désinfecte. « Nous étions indestructibles. Nous n’avions pas besoin de ceintures de sécurité, d’airbags, de détecteurs de fumée, d’eau minérale, (…) [ni] de bouchon ‘sécurité enfant’. Nous vivions très bien sans porter de casque à vélo ni de genouillères et de coudières en patins à roulettes. Nous savions, sans qu’il soit nécessaire de nous le rappeler par écrit, que l’eau de Javel n’était pas une boisson rafraîchissante et que l’essence mise en présence d’une allumette avait pour mauvaise habitude de s’enflammer. Nous n’avions pas à nous préoccuper de ce que nous mangions car presque tous les aliments étaient bons pour la santé : le sucre nous donnait de l’énergie, la viande rouge de la force, les glaces des os solides, tandis que le café nous maintenait éveillés dans un ronronnement productif » p.98.

L’Amérique serait-elle devenue bête depuis ? L’éducation ne se fait-elle plus, seulement par les pubs débiles manipulées pour faire du fric ? Le juridisme a-t-il envahi l’existence au point de ne pouvoir vendre quoi que ce soit sans une centaine de pages de mises en garde sous peine de poursuites du style : « ne pas mettre le chat dans la machine à laver » ou « fumer tue » ?

On craignait une catastrophe, comète folle ou troisième guerre mondiale, mais l’Amérique était inoxydable. Même si les peurs sempiternelles suscitaient les mêmes fantasmes qu’aujourd’hui : la BD incite à se masturber (donc plus de belles pépées), à devenir pédé (donc plus de jeune assistant du super héros auquel s’identifier), ou à la violence (donc plus de morts par balles et un seul coup de poing du gentil sur le méchant à la fin). L’alcool est interdit aux moins de 21 ans (donc désirable dès 12 ans), le striptease à la foire agricole est interdit aux moins de 13 ans, puis 14, puis 16, puis… à mesure que la vieille génération se voit menacée par la jeunesse. L’explosion des mômes est sympathique, moins celle des adolescents, programmés pour remettre en question ce qu’ils voient. « Le mot teenager lui-même n’avait été inventé qu’en 1941 » p.172. Mais pire : « les adolescents fumaient, répondaient insolemment et se pelotaient à l’arrière des voitures. (…) Ils avaient de petits sourires narquois. (…) Ils pouvaient passer jusqu’à quatorze heures par jour à se repeigner. Ils écoutaient du rock’n’roll, un genre musical énervé clairement conçu pour donner envie aux jeunes de forniquer et de fumer du chanvre » p.173. Il leur faudra une bonne guerre… Le politicien star John F. Kennedy leur donnera le Vietnam la décennie suivante.

Mais c’est une autre histoire. Bill Bryson, issu d’un père luthérien germanique et d’une mère catholique irlandaise, ira en Angleterre après sa première année d’université, préférant l’Europe à 21 ans, en 1972. Il s’y mariera et fera quatre kids. Voir étant enfant baiser ses parents tout nus sous les draps (p.150) ne l’a en rien traumatisé, contrairement aux théories modernes des psys qui ne savent pas quoi inventer pour faire encore plus de fric.

Autant dire que cette autobiographie décalée, hilarante, dit beaucoup non seulement sur l’auteur (électrique) mais aussi sur cette Amérique (sûre d’elle-même et dominatrice) d’un incorrigible optimisme, à qui tout souriait dans les années 1950. Justement parce qu’elle voyait la vie en rose et qu’elle restait pleine d’énergie. Une leçon pour notre temps ? En tout cas le lecteur ne s’ennuie jamais au long de ces 349 pages aux 14 chapitres ornementés de citations des faits divers surprenants du ‘Des Moines Register’ !

Bill Bryson, Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950 (The Life and Times of the Thunderbolt Kid), 2006, Petite bibliothèque Payot 2010, 349 pages, €8.69 

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