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Arsène Lupin, Le dernier des romains BD

arsene lupin les origines le dernier des romains
Le Robin-des-bois Belle-Époque a eu une enfance et une adolescence. Ces trois tomes en bande dessinée s’y attachent. Dans le tome 2, nous sommes en 1893 et Arsène a 17 ans. Il se fait nommer Arsène de La Marche et est flanqué de deux amis, Arès del Sarto et Bérenger de La Motte. Tous trois étudient à l’école chic de la Croix des Whals, après s’être juré une amitié éternelle au sommet d’une montagne, puis de s’être jetés nus dans l’eau glacée d’un lac depuis le haut d’une falaise. En bref tout ce que font les ados pour se montrer entre eux les plus forts.

Hélas, ce beau serment fraternel ne résistera pas aux avances d’une belle jeune fille. Arsène et Béranger vont s’affronter lors des épreuves de l’école pour remporter le prix : la femme. Ce qui est un peu macho – mais d’époque – bien que soigneusement traduit à la sauce correcte de notre époque : la fille choisit et l’épreuve et le garçon.

Arsène est montré double-face : un côté aristocrate de par ses origines, un côté plèbe de par son existence familiale mouvementée. Il représente cette nouvelle élite française des esprits à la fin XIXe, un méritocrate dont l’honneur ne le cède en rien aux ex-Grands (raccourcis à la Révolution), mais qui le justifie par son honneur populaire (la décence commune) et son savoir-faire. La noblesse ne réside plus dans le sang bleu mais dans l’attitude chevaleresque, non plus du fait de la naissance et de la génétique, mais par le courage et l’astuce réellement manifestés.

arsene lupin les origines les disparus

Mais comme l’histoire personnelle ne saurait se détacher des malheurs de famille ni des complots de l’argent, l’album est découpé en séquences successives comme un film : les ados en bande, d’ex-forçats baleiniers de retour à Marseille, le château d’Ô en Normandie. Ce n’est pas forcément aisé à suivre mais alimente le suspense et prend tout son sens dans la durée des trois albums. Car nul ne sait ce qui va arriver dans le tome 3 et dernier…

Le dessin, un peu à la serpe pour les personnages (toujours le plus difficile en BD…), est bien servi par la coloriste Marie Galopin. Ses couleurs bistre et violentes arrangent une atmosphère sombre dès qu’il le faut, en contraste avec l’éclatant paysage montagnard du début. La jeunesse montre sa vigueur entre les pages, ce qui laisse présager des aventures palpitantes pour la suite !

Arsène Lupin – les origines tome 2, Le dernier des romains, scénario Abtey et Deschodt, dessin Gaultier, 2015, éditions Rue de Sèvres, 96 pages, €13.50,
format Kindle €5.99
Arsène Lupin – les origines tome 1, Les disparus, €13.99
format Kindle €5.99
Un tome 3 est en préparation.
Le vrai roman : Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentlemen cambrioleur, 1907, Livre de poche 1973, €4.10

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William Faulkner, Parabole

william faulkner parabole
Seul roman qui se situe hors du Mississippi natal et qu’il a mis 11 ans à écrire, A Fable (titre américain) est une allégorie évangéliste avec quelques enflures rhétoriques. Il a du souffle mais des longueurs. Le trou noir central, maelström qui entraîne l’humanité malgré elle, aurait du être la guerre mais Faulkner choisit comme point central un avatar creux du Sauveur, idée mal incarnée qui semble flotter ici ou là. Parabole apparaît comme une grande ambition – mais épuisée.

Nous sommes en mai 1918 sur le front français ; la victoire hésite et les Allemands sont encore vigoureux. C’est alors que la lassitude des poilus, après 4 ans de tranchées, se manifeste par la mutinerie silencieuse de tout un régiment : 3000 hommes qui refusent tout simplement de sortir des trous aux ordres, après le barrage d’artillerie. Tout le système conventionnel de l’armée s’écroule d’un coup et le général qui les commande se voit contraint de demander qu’on les fusille. Tous. Ce qui ne se fera pas ; on ne fusillera que le bouc émissaire et on « suicidera » le général en prison pour qu’il ait l’air d’avoir été tué à l’ennemi. Il sera enterré avec les honneurs et muni d’une décoration supplémentaire : le système est sauf.

Mais pourquoi ce refus collectif ? Parce qu’un groupe de 13 hommes mené par un caporal va de popote en popote pour porter la bonne nouvelle. Que la paix vaut mieux que la guerre, que ceux qui décident ne sont pas ceux qui se font tuer – on n’en sait guère plus, Faulkner semble bien embarrassé d’expliquer comment les gens peuvent être convaincus d’être plus pacifistes universalistes que patriotes. Il préfère le symbole, la lourde allégorie biblique, qu’il illustre avec une croix chrétienne en tête de tout chapitre – comme dans un missel.

Le lecteur n’échappera pas à Judas (Polchev) ni au triple reniement de Pierre (Bouc) avant la Tentation sur la montagne (par le généralissime français qui est son père ignoré) et la Passion qui le fait crucifier au poteau pour être fusillé (avec deux larrons), couronné de barbelés lorsqu’il chute. Il est recueilli par trois femmes dont deux sont prénommées Marya et Marthe (évidemment), et enterré sous un hêtre dont les racines forment grotte. Il « disparaît » le troisième jour lors d’un duel d’artillerie… Cette enflure qui démarque lourdement les Évangiles est un peu pénible à suivre, hors des États-Unis dévots et avec un demi-siècle de recul.

Cette « allégorie de la conscience morale » – comme Faulkner le défendait – a quelques traits d’humour qui sauvent le propos : le cadavre du caporal Stefan (dont ne connait le prénom qu’à la toute fin, Étienne, premier martyr chrétien) deviendra celui du « soldat inconnu » sous la flamme de l’Arc de Triomphe à Paris, tandis que passe le cortège du généralissime mort. Le Sauveur et le Boucher, chacun dans sa bulle, étendus là pour l’édification des foules…

Plus que le christianisme, c’est au fond le vieux stoïcisme aristocratique du Sud que met en scène l’auteur, une maçonnerie pas très franche, mais de façon contournée et pesante, allant jusqu’à inclure un chapitre américain de passion pour un cheval. Il faut accepter l’homme tel qu’il est, bon et mauvais, mais porter tout son poids sur les institutions. La caste militaire, bras exécutif du complexe militaro-industriel, fonctionne comme une Église pour la domination du monde : « toute notre petite espèce répudiée et sans patrie sur cette terre, qui non seulement n’appartient plus à l’humanité mais plus même à la terre, puisque nous avons été obligés de recourir à ce dernier coup de dés abject et désespéré [le tir de barrage en plein sur les soldats qui fraternisent de part et d’autre des barbelés] pour y conserver notre dernière position précaire et désespérée » p.994. Ce clergé militaire actionne l’idéalisme pour faire rêver d’aventures et de gloire les jeunes, comme ce pitoyable et infantile Levine, sous-lieutenant d’aviation incorporé les derniers mois de la guerre (comme l’auteur), qui se suicide dans les chiottes du terrain d’aviation parce que la guerre s’arrête.

Au spectacle de la guerre civile européenne 14-18 est opposée la grande liberté américaine, dans un chapitre incongru transporté au Mississippi : « L’affirmation d’un credo, d’une croyance, la déclaration d’une foi immortelle, la revendication d’un irréductible mode de vie ; la haute et puissante voix de l’Amérique elle-même, issue du grondement en marche vers l’ouest de ce continent gigantesque et meurtri mais indomptablement vierge, où rien, sauf le ciel immense ignorant de la morale, ne limitait ce qu’un homme pouvait essayer de faire et où le ciel même n’opposait point de limite à sa réussite et à l’adulation de son semblable » p.826. A cette liberté « élue » s’oppose, selon les badernes bardées de décorations, le choix de fraterniser qui est de la subversion. Choisir la paix est une guerre contre ses chefs, préférer la vie est une insulte au drapeau.

Publié en 1954, cette contestation littéraire du prix Nobel 1949 de littérature anticipe la contestation à la guerre du Vietnam des années 1960. Il démontre aussi, une fois de plus, l’absurdité des « commémorations » de la guerre de 14-18 et leur récupération par des politiciens trop avides de popularité – faute de savoir agir dans le présent.

William Faulkner, Parabole (A Fable), 1954, Folio 1997, 640 pages, €10.60
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50

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Bruckner et Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux

bruckner finkielkraut le nouveau desordre amoureux

Pas encore trente ans (à l’époque) et les deux nouveaux philosophes dissertent sur l’amour. Ils pourfendent (selon l’époque) le permis et le défendu pour prôner (à la mode de l’époque) la déconstruction de la norme et la valorisation des écarts. Cet ouvrage est donc daté. A la fin des années 1970 – ces années post-68 – il fallait être absolument antibourgeois gauchiste, avant la reconversion de tout ce beau monde – l’âge venant – en bourgeois de gauche. Le recentrage est en marche au profit de la norme, donc des nouvelles limites du défendu. Ainsi va le monde, par cycles… ou la pensée, par dialectique : thèse la génitalité macho, antithèse la révolution sexuelle du tous sur tous, synthèse la nouvelle liberté du jouir.

L’amour bourgeois, façonné par la religion du Livre et par le droit sur l’héritage, exige le dégoût de la chair et le choix de l’esprit. L’amour est donc réduit aux acquêts : la progéniture. Le plaisir est absent, la position du missionnaire requise, la chose expédiée de nuit, dans le silence intime. Mai 68 arrive et avec lui la mise au rebut des slips, maillots de corps, soutien-gorge et gaines : on montre son corps à tous, de jour, et le plaisir est requis. Ce serait égoïste de ne pas le faire partager. Médicastres et psycho-machins s’en mêlent, montrant « scientifiquement » (cette nouvelle croyance) que retenir l’énergie sexuelle est néfaste à la santé. Mais ce retour de balancier, disent les auteurs, est aussi contraignant que l’autre. Où est le plaisir dans ces obligations ?

Ils y voient le mépris des femmes, du corps sensible et du jouir féminin non focalisé sur le génital, en bref le machisme recyclé en envie du pénis, caresse du pénis, fellation du pénis, pénétration du pénis « en con, en cul, en bouche » pour parler comme Matzneff. Or l’amour est bien autre chose que le seul sentiment, mais bien autre chose aussi que la seule pénétration pénienne. L’amour est caresses, sensibilité de la peau, zones érogènes, fantasmes et imagination. Le sexe s’apprend, s’explore, se teste. La procréation n’est plus le seul but, ni l’orgasme obligatoire. Est donc qualifiée par la mode et par le tu-dois social de « subversive, malséante, régressive, bestiale, la moindre autonomie accordée, par exemple, aux érotismes prégénitaux » p.282.

A l’inverse, « il y a une utopie de l’étreinte amoureuse qui nous permet de penser ce sacrilège : que chacun de nous – homme, femme, enfant – est un ensemble ouvert de pluralités corporelles animales, végétales, aquatiques, gustatives, vocales, minérales, une infinité de profils que l’excitation voluptueuse porte à la lumière et déploie exactement comme la chaleur du soleil déploie l’efflorescence des plantes. Les amants peuplent d’aventures leurs chairs les plus inertes » p.286. Aimer, c’est honorer le corps, le faire jouir par tous les pores. L’époque était au « tout politique » que les auteurs tendent à traduire par le « tout érotique ». Comme Robbe-Grillet le laissait entendre dans le Nouveau roman, caresser une poignée de porte sur cinq pages est déjà faire l’amour…

Mais ils mettent au jour une vérité bonne à dire : l’amour ne se réduit ni à la procréation, ni à se vider (comme disent les ados), à « étancher sa soif » (écrivent les auteurs). Le désir permet de vivre son corps avec le corps de l’autre. Le génital est bon mais isole du reste de l’anatomie, l’érotisme au contraire valorise tous les creux et toutes les aspérités. La libido n’est pas orientée, elle veut se décharger, et la liberté de chacun commande le respect de tout partenaire pour faire monter, aiguillonner et orienter le désir vers le plaisir partagé. Ni coït paranoïaque, ni fusion névrosée, mais l’amour – cette « exquise urbanité du corps érotique » (p.295). Sans refouler les sexualités antérieures de l’adulte : « fœtale, enfantine, adolescente, mais aussi végétale, cosmique, animale ». Ce nouveau désordre amoureux qui se fait jour désoriente l’ordre bourgeois religieux qui régnait depuis la Révolution.

C’est contre lui que s’érigent aujourd’hui – en 2014 – les nouvelles barricades des intégristes, catholiques, islamistes, puritains, moraux-socialistes et autres contempteurs du « tous à poil » ou de la prostitution tarifée au profit du voile, de la censure, du non-dit et de la répression de tout comportement inadéquat.

bruckner finkielkraut

Il faut libérer l’éros pour libérer le plaisir et déconstruire les interdits bourgeois, religieux, capitalistes, étatistes – et mêmes médicaux. Car l’amour contemporain « est en passe de devenir, par l’action conjuguée de la psychanalyse et de la sexologie, une indiscrétion savante qui tient à la fois de la table d’écoute, de l’atelier d’usine et du gymnase ; bref, un calque hédonique de la rentabilité industrielle, un processus à la fois technologique et disciplinaire qui, en privatisant les jouissances, uniformise les comportements, pénalise les déviances et rend la sexualité anxieuse d’elle-même » p.304. Avec la standardisation du film et de la télé, le standard mannequin, c’est la laideur qui devient pornographique. Le nu est accepté s’il est esthétique, refusé comme obscène s’il ne l’est pas. C’était 20 ans avant l’Internet, mais la tendance s’est accentuée, d’où les selfies anxieux à demi nu que publient inlassablement les ados en mal d’être reconnus.

La société résiste, désorientée sur la place de l’Occident dans le monde, des Français dans l’Union européenne, de la majorité blanche provisoire dans le multiculturel galopant, de la virilité sous les assauts du féminisme, des valeurs sur le relativisme du tout vaut tout. Les auteurs montrent « les nouveaux libertinages en perspective : l’indéniable alliance d’une phallicité déclinante, d’un féminin prépondérant puis au-delà, grâce au brouillage des codes et rôles opéré par le mouvement des femmes, un transsexualisme qui n’est nullement la non-différenciation du désir mais au contraire sa division à l’infini, sa manière de distribuer, de couper, d’accroître les particularismes, de propager la divagation de tous les flux sexuels » p.278. Cela ne tue pas l’ordre mais « permet seulement que ses ultimatums cessent de légiférer et que son emprise diminue » p.372. Les différences ne sont plus vécues comme dissidences mais comme expériences.

Les auteurs se sont manifestement amusés, alternant style lourdingue hérité de la khâgne et humour des encadrés. Entre Marx et Ulla, une dialectique de la libération qui peut encore se lire.

Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux, 1977, Points Seuil 2010, 379 pages, €7.22

La vue 2002 de Pascal Bruckner

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Fanny Kelly, Ma captivité chez les Sioux

fanny kelly ma captivite chez les sioux

Aucun « romantisme » dans la description que Fanny fait des Sioux. Durant son périple pionnier, elle a été enlevée par eux avec sa fille adoptive, sa nièce Mary, le 12 juillet 1864 dans le Wyoming. Cette dernière, qui a réussi à fuir, a été retrouvée, massacrée et scalpée par des Indiens qui sont bien loin du rousseauisme de ceux qui ne les ont jamais côtoyés.

Certes, les Indiens se défendent devant les envahisseurs blancs ; certes, ils ont au cœur le ressentiment d’être toujours repoussés par les langues fourchues, de perdre leurs terres et de voir leurs troupeaux de prédation diminuer. Mais, nous apprend Fanny Kelly, les Sioux ne sont pas comptables de la nature. Ils chassent surtout pour le sport, ne mangeant par exemple qu’une cuisse d’un bison entier qu’ils ont tué. Crue. Les mâles sont valorisés, guerriers depuis la plus tendre enfance, vivant tout nu jusque vers 7 ans, en seul pagne ensuite, habitués à ne jamais se plaindre des souffrances, donc prêts à en infliger d’horribles. Non seulement ils tuent les Blancs, mais ils les torturent, particulièrement les adolescents, avant de leur prendre le scalp. C’est un fait, pas un fantasme.

Au demeurant dotés d’une certaine culture, adorant le Grand Esprit et aimant la nature, fabriquant leurs arcs et visant juste. Les femmes entre elles sont jalouses et hiérarchiques, la première épouse d’un chef régentant les autres ; mais elles peuvent être aussi solidaires et Fanny en donne maints exemples. Nous sommes donc loin du mépris colonial pour les « sauvages » ; loin aussi de l’idéalisme rousseauiste pour les « bons » sauvages. Fanny Kelly, devenue esclave par rapt guerrier, n’a de cesse de retrouver sa liberté. Malgré les chefs qui veulent la vendre à d’autres.

Elle dit qu’elle n’a jamais été « touchée ». Peut-être – mais ce ne fut pas le cas de toutes les captives qu’elle a rencontrée. Certaines ont été violées ou soumises au guerrier qui les avait « conquises » par la flèche et le tomawak. Soif, épuisement, coups n’ont pas été épargnés à Fanny Kelly. Ni les menaces de mort, le bûcher préparé pour elle. Ni les traitrises de ceux qui l’ont abordée pour la faire évader, l’abandonnant à son sort une fois les présents remis.

Aucune acrimonie contre les Indiens, mais la constatation de leurs mœurs, vraiment très différentes. Le machisme, la ruse, la traitrise, l’égoïsme, ne sont pas des qualités humaines remarquables. Beaucoup plus de vantardises que d’héroïsme parmi les jeunes guerriers. De la xénophobie aussi, envers les autres Indiens et envers les enfants blancs élevés avec les autres.

Fanny Kelly sera « vendue » par un groupe de guerriers à un fort de l’armée ; les guerriers Sioux avaient envisagé de l’utiliser comme appât pour pénétrer dans la place et piller tout, mais Fanny a su mettre dans sa lettre assez de mots pour contenter le chef suspicieux qui la contrôlait (mais ne savait pas lire) et mettre en garde ses compatriotes contre la traîtrise projetée (en accolant des mots pour n’en faire qu’un). Elle est donc revenue à la civilisation de l’Ouest, mais n’en a pas fini avec les épreuves. L’après captivité est une autre histoire.

Intéressant témoignage d’un vécu ; intéressant écrit d’une femme ; intéressant récit d’aventures. Pour remettre sur terre les idées fausses sur les Indiens pré-écolos et naturellement « bons ». Ils étaient humains – comme les autres. Ni pire, ni certainement meilleurs.

Fanny Kelly, Ma captivité chez les Sioux, 1871, Petite bibliothèque Payot 2012, 266 pages, €8.22

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Thorgal 23, La cage

Thorgal la cageCet album est tout entier dédié aux femmes : séductrices, jalouses, vindicatives. Dans les deux albums précédents, Jolan a délivré sa mère et sa sœur, puis Thorgal a été délivré par la déesse Frigg avec l’autorisation d’Odin. Chacun est dans son exil, Aaricia sur l’île domestique, Thorgal chez le prince Galathorn avec qui il s’est évadé.

Mais chacun veut retrouver l’autre, d’où le chassé-croisé de bateaux sur la mer libre, Aaricia et Jolan partis chercher l’aide d’un soudard défiguré, Sardaz l’Écorché, aussi bête que brute ; Thorgal revenant sur son île, après maille à partir avec les envoyés de la princesse jalouse d’avoir été délaissée. Le destin rit de se jouer encore une fois du couple, Thorgal croisant Aaricia sans la voir, Aaricia croisant le bateau désemparé des envoyés sans le voir.

princesse seductrice de thorgal

Reste qu’une fois rentré sur l’île, Thorgal se trouve assommé dans un piège et capturé dans une cage par les ingénieux enfants chargés de se protéger tout seul. Sauf Louve, qui n’a jamais vu son père mais qui comprend les animaux : son chien Muff lui affirme qu’il s’agit bien de Thorgal. Mais comme elle n’a que 3 ans, elle laisse Aaricia décider.

aaricia impardonnable

Et celle-ci décide de mettre « l’homme » en pénitence. C’est ainsi qu’elle le nomme, son Thorgal ayant disparu et – pire – vécu deux années à côté d’elle sans même la voir, allant coucher sans vergogne avec la Kriss qu’elle devait servir. Aaricia a du mal à se faire à l’idée d’oublier tout ça et de pardonner. Elle laisse donc Thorgal en cage – une fois de plus – à peine sorti du couple en l’île pour tomber entre les griffes de Kriss en son noir château, puis prisonnier des exigences d’Odin et enserré dans les filets de la bienséance au château de Brek Zarith avant d’être gardé en cage où le maintient Aaricia !

Thorgal enfants dans le meme lit

La vérité en amour appartient aux enfants, chœur antique qui dorment tous dans le même lit.

aaricia dans l antre de sardaz

Chacun utilise ses « pouvoirs », Jolan en dématérialisant un fouet et en coulant un bateau, petit blond fluet face aux gros mâles avinés et couturés qui rient de sa menace… à tort ! D’ailleurs Jolan plus sage que son âge, l’avait bien dit à sa mère déboussolée que ce n’était pas une bonne idée. Compensation enfantine délicieuse.

Thorgal amour enfant jolan lehla

Louve parle aux bêtes jusqu’à la séquence hitchcockienne des Oiseaux. Derek se montre inventif en piège et Lehla intuitive en amour. Louve reconnaît son papa qu’elle n’a encore jamais vu, Jolan s’élance immédiatement vers lui, Lehla rêve d’être amoureuse un jour et dit comment elle verrait ça. La vérité est d’innocence et Aaricia, qui aperçoit des signes de connivence entre son petit garçon et sa copine, finit par prendre sur elle.

Thorgal la verite sort de la bouche des enfants jolan lehla

Rien de tel pour cela qu’une bonne bagarre avec les soudards de Sandaz, venus sur l’île la relancer pour ce trésor qu’elle leur a fait miroiter afin de sortir Shaïgan du château rempli d’or de Valnor. Une baffe et un coup de fouet plus tard, voilà Aaricia ramenée à la raison. Après tout, son homme revenu, ce n’est pas si mal.

thorgal aaricia comme adam et eve

Dans un paysage de paradis terrestre, Adam-Thorgal et Ève-Aaricia se reconnaissent, loin des morsures du serpent de la jalousie. Rien ne vaut le couple et les enfants qui vont avec. La forteresse fusionnelle de la famille se reconstitue dans le monde hostile.

Oui, vous avez deviné, ça risque de devenir ennuyeux. L’une des dernières case est de style patriarcal, à l’ancienne – sauf qu’il y a inversion : Aaricia préside la table debout, partageant à sa droite les garçons, à sa gauche les filles ; Thorgal n’est qu’en face et décalé, vue de dos par les lecteurs. Ce sont bien les femmes et les filles qui commandent dans cette histoire, du souvenir de Kriss à la vengeance de la princesse bafouée, du pardon arraché d’Aaricia à la confiance de Lehla envers Jolan et de Louve envers ce père qu’elle n’a jamais vu.

aaricia partage garcons filles

Mais l’exil recommence, ce qui redonne du piquant au final ; l’île est trop connue pour rester discrète. Il faut partir, à la grande joie des garçons avides d’aventures. Le couple y résistera-t-il encore une fois ?

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 23, La cage, 1997, Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Daniel Devos, Coup de chaud à Rennes-le-Château

Un truculent roman empli d’histoire, de bonne bouffe, de sexe et d’aventures dans une région propice aux mystères. Nous sommes en effet en Corbières, autour de Rennes-le-Château, célèbre pour son abbé Saunière, devenu riche on ne sait comment. Du trésor des Templiers au saint Graal, nombreux sont les archéologues, les historiens locaux et les illuminés à avoir cherché, interprété, gratté… sans rien trouver que leurs fantasmes. La région est d’autant mieux connue que le sanctuaire contre « la fin du monde » (maya) s’érige à quelques pas, dans le village de Bugarach. Le 21 décembre 2012, on saura si cette 184ème fin du monde est la bonne ou encore une invention.

Daniel Devos, pseudo d’un prof qui a écrit aussi des ouvrages « sérieux » sur la fortification médiévale dans le midi de la France (dit-il en dossier de presse), se lâche dans ce roman picaresque et facétieux. Il engage toute une fine équipe régionaliste autour d’un prof qu’il nomme Christian Castel, double symbole du Christ (autour duquel tourne toute cette histoire) et des châteaux (dont la région cathare est fort pourvue). Vous avez Charles et Claude, Pépé et Gneu, le beau Alex (un bon Aryen), sans parler du Vieux, du Grand et de Kiki. Et les filles : Louise et Marion, fort « chaudes » en décolletés affriolants, quand ce n’est pas seins nus à se baigner dans les sources ferrugineuses – ou absorbées à leur besogne sous la table à « l’heure du biberon ». John et Penny, Anglais bios, assurent l’intendance au Presbytère, un gîte rural où l’on y mange très bien.

Les plaisirs de la chère ne cèdent en rien à ceux de la chair. Ce ne sont que pâté de Limoux, saucisse sèche de Foix, petits boudins blancs de Carcassonne, jambon cru d’Ariège, le tout agrémenté des mongettes de rigueur. Et bien sûr très arrosé, depuis l’apéritif jusqu’au digestif, en passant par les vins de tables. Vous saurez tout sur les Rivesaltes, muscats, Maury, Fitou, Corbières, Château Giscours, Rauzan Ségla, Saint-Julien… et sur la Blanquette (de Limoux).

L’histoire est habilement troussée et contée comme Rabelais. Vous avez un pays, une histoire, des traditions. Les chercheurs de trésor ne sont pas à la hauteur, entre bouseux avides, notables affriolés de tourisme, hippies vibrant aux énergies, pseudo-historiens du dimanche et illuminés ésotériques. Ajoutez une pincée de cailleras des villes et un complot arriviste interne à la télé. L’auteur n’a pas son pareil pour allécher le lecteur qui ne sait rien, ni du mystère ni de la région. Lui a tout lu sur le sujet, même l’écart du géopoliticien Alexandre Adler appelé Société secrètes – De Léonard de Vinci à Rennes-le-Château, comme en témoigne une allusion au « train qui peut en cacher un autre », signature radio du Je-sais-tout-sur-tout.

Mais c’est le livre ancien de l’abbé Henri Boudet, Sur la piste du trésor de Rennes-le-Château – La vraie langue celtique, qui fonde l’intrigue bâtie par l’auteur. Elle est fort bien écrite et rondement menée, jusqu’à la découverte finale… dont vous ne saurez rien. Le fil est une émission télé pour le prime-time, bien plus palpitante que Des racines et des ailes. Louise, diplômée supérieure de com, engage Marion la « monteuse » pour actionner caméra et membres de l’équipe masculine. Engins bien en mains, la quête se fait en live et débouche sur quelques moments chauds du spectacle.

C’est écrit avec raillerie plutôt qu’humour. On reste dans la blague émoustillée, un peu sud-ouest, plutôt macho – bobotes parigotes et féministes écolotes s’abstenir, l’auteur est redoutable aux faiseurs. Mais plus de gueule que d’actes, « Je suppose que c’est la vie en société. Une grande dose de refoulement, un peu d’hypocrisie et le reste en fantasmes. C’est comme ça qu’on peut tenir… » p.376. C’est ce que l’auteur fait dire à son double Castel, « le prof ». Alors ne pas « se choquer » pour si peu, avec cette affectation politiquement correcte tellement tendance sur les blogs et les réseaux… Nous sommes dans la vraie vie régionale, aux particularités ancrées : le vin, la chasse, la fête, les filles (dans cet ordre). Avec son humanité de partage, d’amitié entre hommes, de tendresse envers les femmes et d’érotisme campagnard pour tous. Un roman qui vous laisse un bon goût de terroir, de chatte et de mystère, une grande envie d’aller visiter cette région attachante et ceux qui la peuplent.

Avec en prime cette description du sanctuaire censé échapper à la fin du monde : « A la sortie d’un long virage, le val de Bugarach apparaissait dans toute sa splendeur. Qui l’a vu peut mourir heureux ! La vaste dépression est encadrée de montagnes couvertes de forêts. Des lames verticales de rochers calcaires brillent au soleil. Dans un concert de verts, de jaunes et de rouges, des colliers de rouleaux de foin sont abandonné dans les prés. Le village de Bugarach occupe le fond de la cuvette. En point de fuite, la rivière Blanque creuse ses gorges vers les lointains de Rennes-le-Château et de Rennes-les-Bains » p.37.

Si m’en croyez, lisez ce livre, l’un des plus heureux de l’éditeur lyonnais loin des afféteries germanopratines !

Daniel Devos, Coup de chaud à Rennes-le-Château, 2012, éditions Baudelaire, 449 pages, €23.75

Le lecteur tant soit peu lettré s’effrayera de la quantité de fautes de français du livre. Abandons et lâchetés de l’Éducation nationale, l’auteur sait écrire « connard » sans oublier les deux n et le d, mais bute sans cesse sur les expressions classiques. Inventaire non exhaustif (mais qui est déjà trop) – à corriger dans une édition ultérieure :

  • p.12 « C’est un garçon délicieux. Tellement intentionné » – attentionné serait tellement plus juste !
  • p.39 « une pose à Bugarach » – une pause ferait nettement plus vrai
  • p.46, p.219, p.441 « nous avions convenu » – nous étions convenus est la seule façon correcte
  • p.50 « une émotion bien compréhensive » – (pauvre bête…) plus compréhensible serait plus compréhensible au lecteur
  • p.94 « nous gouttâmes quelques minutes de repos » – comme une vulgaire flotte ? ou du verbe goûter, donc « goûtâmes » ?
  • p.124 « cargollade » – pourquoi deux l à la cargolade ? Surtout en catalan, les ‘ll’ se prononcent non le mais lieu… Or il s’agit justement du plat d’escargots régional grillés aux sarments de vigne
  • p.124 « habeam papam » – nous avons un Pape se dit habemus papam en vrai latin
  • p.158 « faire pâte de velours » – pour enfourner la tarte ? la patte de velours est en référence au chat…
  • p.180 « chemin de piste » – les scouts disent jeu de piste, c’est plus réaliste
  • p.241, p.259 « le grés » – pour le grès (roche siliceuse)
  • p.264 « Pépé était prés à leur rentrer » – comme une vache rêvant à l’étable ? prêt, comme le scout toujours prêt, serait mieux venu
  • p.274 « en signe de bienvenu » – comme il s’agit de la ‘bien venue’, le mot prend un e à la fin
  • p.276 « source d’eau ferrugineuse acidule connue » – acidulée ?
  • p.320 « entre de bonnes mains » – en de bonnes mains est plus cohérent car « entre », on ne voit pas comment saisir…
  • p.331 « permettait le déclanchement » – déclenchement avec un e
  • p.416 « chinter » – shunter ?
  • Sans parler, un peu partout de l‘inévitable „ballade“ avec deux l, qui ne marche pas mais se braille… Se balader avec un baladeur lors d’une balade – tout cela ne prend qu’un seul l !
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Thorgal 19 La forteresse invisible

Née en 1977, la bande dessinée Thorgal devait se renouveler. Seize ans plus tard, voici que l’enfant venu des étoiles, Thorgal, hésite entre suivre une vie d’aventures ou revenir vers les siens. Les grands espaces sont dans ses gènes, lui qui est né ailleurs ; mais l’amour l’attache, conquis de haute lutte.

Il aime sa femme Aaricia, son fils Jolan qui a dans les 7 ans, et Louve, sa dernière née encore bébé qu’il ne connait pas vraiment. Thorgal est comme Ulysse, parti en guerre qui veut revenir sur son île, mais que certains dieux veulent empêcher.

L’album s’ouvre sur un cauchemar, sa femme et ses enfants lui tendent les bras mais un gouffre les engloutit à deux pas de lui. Il se réveille aux côtés de son âme damnée, Kriss de Valnor, la Circé implacable amoureuse de lui.

Elle le provoque : pourquoi reste-t-il avec elle, la belle Kriss, s’il pense sans cesse à « cette petite dinde » d’Aaricia (dont elle est jalouse) ? Il préfère le souvenir enfui à la jeunesse offerte. La malédiction de Thorgal, elle n’y croit pas, toujours dans le présent, mue par ses seuls désirs. Elle ramène tout à ce qu’elle sent et juge son bel étalon brun aux instincts : la liberté plutôt que la soupe et la marmaille !

Suit une scène érotique où Kriss nue se trouve attaquée par deux ruffians d’une banlieue viking qui voient en elle une femme, donc une proie facile. Bonne à violer avant de l’égorger. Mais c’est qu’elle ne se laisse pas faire. Thorgal la tire de là au moment où elle va se noyer, maintenue par les bras puissants de l’un des hommes. Évidemment elle le nie, mais il l’a sauvée.

Il la sauve encore une fois d’elle-même en refusant qu’elle tue les deux fuyards d’une flèche, comme elle sait si bien le faire. Thorgal a tort de les laisser s’enfuir, mais il ne le sait pas encore. Ou plutôt, il a eu raison à long terme, car les dieux n’auraient pas apprécié, mais tort à court terme, car il sera capturé par le village, après avoir quitté Kriss, écœuré.

Condamné à mort et suspendu par les pieds sur chevalet jusqu’au lendemain matin, il aura tout le loisir de méditer ses erreurs. La première vient de ne pas écouter une vieille femme (encore une tentatrice !) qui lui prédit son avenir. Il la traite de sorcière alors qu’elle voit plus loin.

Après quelques péripéties où elle vient le délivrer, puis lui fait retrouver in extremis Kriss qui le sauve à son tour des ruffians qui voulaient lui faire la peau, elle s’entend enfin invoquer pour sauver le couple désassorti des flammes d’un vallon sans sortie. Chez les Vikings, le destin est écrit et l’être humain ne peut pas faire grand-chose, sinon tenir bravement son rôle. Thorgal a eu beau refuser l’errance, il y est condamné. A lui de combattre au mieux les monstres et les ennemis sur sa route, s’il veut retrouver sa famille.

Il va donc entrer au pays des sortilèges, où les êtres prennent des apparences aimées afin de l’empêcher d’agir. C’est ainsi qu’il retrouve Leif, son père adoptif, puis Tjall, le joyeux blond écervelé, toujours torse nu dans les tempêtes. Les blonds fluets en rajoutent toujours dans le comportement viril pour compenser leur apparence ; c’est vrai encore aujourd’hui, n’avez-vous pas remarqué ?

Après avoir combattu un dragon qui n’était qu’un petit garçon (qu’il a bel et bien égorgé d’un coup d’épée bien ajusté), il doit lutter contre trois belles femmes prêtes à le poignarder. Heureusement que ses sens sont retenus par Aaricia !

La sorcière se révèle une déesse, elle le guide dans la forteresse invisible jusque sur la pierre où les noms de tous les hommes ont été gravés par les dieux pour conserver la mémoire. Là, il peut appliquer sa propre main pour effacer son nom, ce qui le fera oublier des dieux. Il pourra alors rentrer chez lui, être libre des liens envers l’autre monde.

Mais en contrepartie, il perdra tous ses souvenirs, car les dieux ne donnent rien pour rien. Lorsqu’il se réveille – comme au début aux côtés de Kriss de Valnor – il se voit appeler Shaïgan-sans-merci et rappeler qu’il est l’amant de Kriss, compagne fidèle de tous ses combats…

Son avenir sera-t-il d’être roi du monde ? Grand guerrier sans pitié comme Kriss de Valnor ? Loup aventurier plutôt que mouton familial ?

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 19 La forteresse invisible, 1993, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Paul Doherty, La vengeance du Mysterium

Ce roman policier médiéval part d’une histoire vraie : Sir Thomas de Weyland, juge royal, fut disgracié par Édouard 1er et s’est réfugié en monastère. L’auteur le transforme en Sir Walter Evesham et explique pourquoi. Sandewic, lourdaud mais fidèle gouverneur de la Tour de Londres est rendu tel qu’en lui-même, comme le roi. Les relations des marchands et des truands sont rendues telles que les textes historiques les donnent. Mais cette authenticité qui fait le charme des romans policiers de Paul Doherty (la réalité dépasse toujours la fiction) ne va pas sans un sens de la dramaturgie. L’historien sait ciseler des whodunit (Who done it – Qui l’a fait ?) à la manière de la grande Agatha Christie. Nous sommes donc en 1300 et quelques et, selon la première phrase du roman, « un vent froid balayait la Tamise ».

Des meurtres ont lieu ici ou là, jamais par hasard. Ce sont des serviteurs du roi, juges, coroners et prêtres, même une veuve et son amant. Leur point commun est cette lettre M tracée au poignard sur le front de chaque victime et ce bout de parchemin sur lequel est écrit : « Mysterium Rei » – la chose mystérieuse. Il y avait certes un « Mysterium », assassin qui signait ainsi ses œuvres, mais c’était vingt ans auparavant. Et les victimes étaient toutes des ennemis des marchands ou des grands. Sir Evesham, juge au Banc du roi, l’avait pourchassé et logiquement acculé. Depuis, les meurtres avaient cessé. Sauf que Sir Evesham s’est fait prendre la main dans le sac avec des truands, chefs de bande notoire terrorisant Londres. Il avait troqué sa pendaison contre une retraite en abbaye, à condition de faire silence sur ses notes, qui impliquaient le roi…

Mais Sir Evesham est assassiné dans sa cellule fermée, gardée par un chien de guerre et un vieux moine. Pas de traces, mais la signature M sur le front. Sir Hugh Corbett flanqué de son fidèle Ranulf, est chargé de l’enquête. Le roi veut tout savoir, et point de scandale.

Le magistrat, raide comme la justice et l’œil du faucon, tourne autour de sa proie avant de fondre dessus. Il reconstitue les faits et gestes des protagonistes – et ils se multiplient entre aujourd’hui et vingt ans avant ! Nul ne sort blanchi. Pas même Dieu et la foi : « J’étais un bon prêtre, clerc. Vraiment. (…) Savez-vous ce que c’est que de prendre soudain conscience que tout ce à quoi vous accordiez foi n’est que mensonge ? Qu’il n’y a ni justice ni droit ? » p.341. Et l’Église ne dit rien, le roi consent, les grands participent…

Quand la vertu n’est plus dans la cité, chacun pour soi se défend et fait justice lui-même. Ce qui débecte Corbett et l’amène – mais oui ! – à mettre fin à sa carrière. L’affaire résolue, il rend l’anneau et la chaîne de sa charge au roi Édouard, furibard. Mais il n’en a cure, c’est sa liberté. « Corbett réussissait très bien dans sa carrière ; pourtant il y avait du moine en lui. Il était fort épris de son épouse et refusait d’assister aux divers soupers, banquets et fêtes organisés par la Cour. Il s’intéressait davantage à la liturgie, au rituel de l’Église, dans lesquels il puisait sa force. Fermement convaincu que la juste loi devait faire régner l’ordre, il était prêt à se lancer dans les plus violents combats pour mettre ce principe en œuvre. Il était captif de sa foi, présent au monde mais pas du monde, partie du monde tout en s’en tenant à distance. Ce clerc était persuadé du bien-fondé de l’Église et de la loi et pensait que, si l’univers en était privé, tout mauvais qu’il soit, il serait bien pire encore » p.141.

Est-ce la fin des aventures de Sir Hugh Corbett ? Peut-être, peut-être pas. Après 17 opus, l’auteur s’est peut-être lassé de son personnage, lui qui a créé dans la même veine médiévale Frère Athelstan, Mathilde de Westminster, Matthew Jankyn, Kathryn Swinbrooke. Mais il faut qu’Édouard 1er disparaisse. Justement, la fin du règne arrive…

Paul Doherty, La vengeance du Mysterium (The Mysterium), 2010, 10-18 mai 2012, 354 pages, €8.36 

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Thorgal 17, La gardienne des clés

Nous avons laissé dans le tome précédent Thorgal et sa petite famille au bord de l’hiver, dans le village viking natal d’Aaricia. Père et fils chassent tandis que la mère allaite sa fille à la maison. Louve vient de naître et Jolan a six ans. Il voudrait bien utiliser l’arc de son père mais il n’est guère assez fort. Encore que… C’est une flèche qu’il tire maladroitement dans les buissons qui va déclencher toute l’histoire.

L’album renoue avec la veine fantastique, puisqu’Aaricia est clouée au bébé. Difficile de vivre des aventures itinérantes dans ces conditions. Ce sont donc Thorgal et Jolan qui s’y collent, sans parler des dieux.

Parce qu’une femme serpent fait revenir de l’autre monde (l’un des innombrables mondes qui existent dans la mythologie) un affreux pour la servir. Elle veut obtenir pour elle la ceinture qui permet l’invulnérabilité et le passage des mondes. Simple, non ?

Sauf que son affreux n’est pas honnête (qui l’eût cru ?) et veut garder l’objet pour lui. Il profite d’être déguisé en Thorgal pour tenter de forcer ce dernier à aller récupérer ladite ceinture auprès de la Gardienne des clés. Jadis en effet, Thorgal a eu une aventure intime avec elle.

L’errance du héros renoue donc avec Les trois vieillards du pays d’Aran, ce qui est prétexte à laisser épouse et gamins pour courir le monde sensuel. Il y a de la nature, de la chasse, de la bagarre et de la femme dans l’aventure.

Jolan est trop petit pour y participer vraiment mais, comme les jeunes lecteurs ont tendance à s’identifier à lui comme à un petit frère rêvé (une sorte de fils de David Beckham aujourd’hui), il sert de déclencheur et d’appât, d’otage et de mascotte. Lui aussi découvre le deuxième monde…

Mais sa hantise, comme celle de tous les gamins, est d’être abandonné par son père. C’est que l’aventure est bien plus tentante que la chaumière et qu’un adulte sait bien mieux s’amuser tout seul que traîner un mouflet.

Nous avons donc tous les ingrédients nécessaires à une belle histoire. Il y a de l’action rude et de beaux paysages, de la morale et de l’éducation. Les rapports hommes-dieux se font sous contrat et des rapports homme-femme sont égalitaires – pas identiques, chacun son rôle et ses désirs, mais aussi utiles, au même niveau. Il y a de la bagarre et du sentiment, de la rudesse et de la tendresse.

Le dessin somptueux sert le texte riche. La nature nordique est dessinée minutieusement et le village viking est rempli de détails. Les personnages ont du corps, comme on le dit d’un vin, et de la personnalité, comme le montrent les expressions du visage de Jolan. La couleur n’est pas plaquée, elle ajoute au visuel.

A noter aussi l’image contrastée du père brun et du fils blond, de la mère blonde et de la fille brune. Thorgal, fils d’Aegir (c’est-à-dire le vent) est viking adopté, irréductiblement étranger (il vient des étoiles). Il n’est donc pas le grand blond imberbe et musculeux de la mythologie mais un noiraud velu charpenté sans gonflette, les traits rudes.

Il est adulte et pas adolescent, homme mûr qui pense aux autres, notamment à ceux qu’il aime mais aussi aux nains et aux animaux, pas Narcisse heureux de se voir si beau dans son miroir. Les aventures ne sont pas pour lui une occasion de se faire admirer, mais la nécessité du destin auquel l’ont condamné les dieux pour n’être pas vraiment de « ce » monde.

L’ensemble est riche et cet album 17 montre un dessin maîtrisé et un beau renouvellement de l’histoire. On aime à voir grandir les enfants dans un monde impitoyable mais d’une beauté prenante, et la justice triompher parce qu’on le veut.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 17, La gardienne des clés, 1991, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 3, Les trois vieillards du pays d’Aran, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô

Le terme japonais qui donne son titre au livre, hizakurige, en français traduit par ‘à pied’, signifie les genoux des chevaux alezans. Le livre regroupe plusieurs volumes, parus à l’époque d’Edo, de 1802 à 1822 – donc avant l’ouverture Meiji, forcée par l’Américain Perry en 1860. Le Japon est alors une île repliée sur elle-même qui a développé une culture originale. On connaît volontiers en Occident celle des lettrés, du zen, du kabuki, des geishas et l’art du thé ou du bouquet ; on connaît moins le Japon populaire, celui des pèlerinages, des auberges et des catins. C’est tout le propos de ce roman picaresque où Rabelais côtoie Diderot.

Qui a voyagé à pied au Japon de nos jours, comme votre serviteur, reconnaît avec ravissement les paysages, les personnages et les étapes du parcours. Comme tout pays îlien à forte tradition, le Japon n’a au fond guère changé. Il aime à deviser et à boire, il se préoccupe des menus d’auberge et de la qualité des recettes coutumières, il a soin de trouver des compagnons ou des compagnes. Le Japon d’hier était moins prude que l’Amérique et on allait volontiers ensemble faire l’amour pour une nuit. Les paysannes, occasionnellement servantes dans les auberges fréquentées des parcours pèlerins, arrondissaient leurs fin de mois avec les dons des clients satisfaits. Dans le peuple, cela n’avait rien d’immoral. On rencontrait aussi des garçons mineurs, parfois dès 12 ans, qui partaient à l’aventure avec pour objectif les dévotions dans un grand sanctuaire comme celui d’Ise. C’était permis, la route était sûre, la fugue des gamins n’étaient pas punie. Les samouraïs voyageaient avec leur suite, le système du bakufu les obligeant à venir faire leur cour à la capitale (à cette époque Kyoto) en laissant à la province leur famille en otage. Il y avait plus de 4 millions de pèlerins chaque année sur les routes du Japon à l’époque de l’auteur.

Nos deux compères venus d’Edo, Yajirobei et Kitahachi, feront en 20 ans 2300 km au long le la Mer de l’Est, de Tokyo jusque vers Hiroshima, en passant par l’île de Shikoku, avant de revenir. Ce sont des comiques universels à qui il arrive nombre de bourdes. Ils se croient malin et cherchent à prendre avantage ; leur stratagème se retourne souvent contre eux et rira bien qui rira le dernier ! Edoïtes comme on dit parisien, ils se gaussent des péquenots aux accents prononcés (bien rendus par le traducteur), mais se font rouler autant qu’ils ne cherchent à rouler par le bon sens paysan des Japonais moyens.

Il faut passer des cols, quatre larges rivières, subir la pluie ou le soleil. La marche fatigue et le bain du soir est le bienvenu, avec le saké et les amuse-gueules. Des rabatteuses d’auberge incitent les voyageurs à descendre dans leurs établissements, vantant son menu, son confort et ses à-côtés (masseurs, catins). Le goupil guette les voyageurs dans les forêts profondes, réputé prendre toutes les formes. Il faut se méfier, jouer du bâton ou du sabre court (le long est réservé aux samouraïs). Fatigué, il faut louer des chevaux cul-léger, un palanquin porté par deux hommes ou traverser à gué sur les épaules d’un passeur. Les tarifs sont réglementés mais soumis aux aléas climatiques. Le pèlerin abattait facilement 40 km par jour et il trouvait toujours sur son chemin des maisons de thé où se désaltérer et des auberges où dormir.

Yagi est l’adulte mûr, Kita l’ex-giton exubérant. Sur ce couple improbable (tous deux aiment fort les filles, qu’ils appellent ‘chignon’,‘fendues’, ‘empileuses de riz’ ou ‘filles du pas de tir’) se greffent nombre de quiproquos, de coups de sang et d’anecdotes qui font pâmer de rire. Le traducteur se fend de notes détaillées pour expliquer les usages du temps et, si cela rompt la lecture, elles nous apprennent beaucoup sur le Japon en son quotidien. On rigole avec les Japonais sur le ‘passe-pet’, bande de tissu qui sert de slip entre les jambes ; sur l’expression ‘tout nu’ qui évoque certaines circonstances gênantes ; sur l’envie de pisser qui prend en plein milieu d’une barque ; sur le bambou percé qui sert d’exutoire ; sur un menu alléchant tel que « soupe de maquereau bâtard, konjak et grand radis séché ! Au plat du jour, nous avons de la cotriade de poulpe. » (p.273) Avec son bol de riz bien plein de rigueur et ses hors-d’œuvre de légumes macérés au vinaigre de riz, comme cela se fait encore de nos jours.

Les aventures picaresques et rabelaisiennes de nos deux compères sont entrecoupées de clins d’œil à la culture du temps, jeux de mots, jeux de rôle et convenances. Elles sont entrelardées d’épigrammes en vers singeant les poètes inspirés de la route, tel Basho, mais pour de plus triviales poursuites. Au total, qui connaît le Japon trouvera ici une truculence populaire qu’il soupçonne à peine lors des voyages aseptisés d’aujourd’hui ; qui ne le connaît pas aura envie de découvrir ce pays original autrement – à pied par exemple – ce qui est le meilleur moyen à mon avis !

Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche 2002, 393 pages, €9.97

Excellents voyages en partie à pied au Japon avec Terre d’Aventures, accompagnés par mon ami Gérard :

  • Traditions et modernité au pays du soleil levant
  • Chemins de pèlerinage de Shikoku
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Alexander Kent, A rude école

Paru en 1975 et 1978 en deux volumes en Angleterre, Phébus Libretto rend disponible en français un seul volume pour les deux premiers tomes de la saga de marine. A rude école est le premier d’une série enthousiaste et réaliste de 21 tomes sur la marine anglaise à l’époque de sa gloire.

Ce sont ici deux aventures qui content les débuts maritimes et mouvementés de Richard Bolitho, alors aspirant de 16 ans dans la marine de Sa Majesté. Richard B. a déjà les nerfs solides et ce goût des relations humaines et du commandement qui en fera un bon chef de bord. Son père, l’auteur Douglas Reeman, est entré dans la carrière au même âge. Lui en 1940, pas en 1773, mais c’est dire combien l’auteur connaît la mer, les marins et l’existence aventureuse du bateau de guerre.

Vous lirez une histoire de pirates, de traite négrière, de contrebandiers et de naufrageurs. Embarqué sur un vaisseau de 74 canons appelé la Gorgone, le jeune homme aime l’action et la camaraderie : il est servi ! Destination inconnue pour son deuxième embarquement avec son ami Dancer, à l’âge où un jeune officier rêve de responsabilités. Ce n’est pas sa première expérience de la mer, il l’a commencée dès douze ans. Après le gros 74, l’adolescent traque la contrebande d’alcool français sur un petit patrouilleur au large des côtes de Cornouaille. Sur ce Vengeur, le jeune Richard découvre que son frère aîné Hugh, est capitaine du bâtiment. Ce n’est pas de tout repos.

L’éditeur français nous en promet de belles : « Promiscuité des entreponts, brutalité des maîtres d’équipage, peur au ventre à l’heure des manœuvres dans la voilure quand le gros temps malmène le navire – sans parler de quelques coups fourrés non prévus au programme… » Tout arrivera, comme il se doit. Richard domptera son vertige, se défendra comme il le peut, apprendra sans cesse à dompter la mer comme les hommes.

Si les personnages manquent encore de profondeur, les volumes suivants déploieront toute la palette de la psychologie. Manquer Bolitho adolescent serait une erreur. Une première fois contre les négriers sur la côté africaine, une seconde fois contre les contrebandiers du sud de l’Angleterre, il obéit à la rude discipline de la marine anglaise et fait preuve de cette qualité suprême outre-Manche qu’est le courage. Il sert son pays sans oublier ses intérêts de commandement. A l’heure de l’oxymore démago du « patriotisme économique », c’est une morale revigorante. L’ennemi est interne à la nation : il est cet aristo anglais qui préfère son enrichissement personnel au bien de son pays.

Suivre l’adolescent depuis sa première responsabilité jusqu’à son âge mûr où il est fait amiral est un rare bonheur de lecture. Nous avons ainsi l’impression d’un jeune neveu qui lentement se révèle. Qu’y a-t-il de plus fort que surveiller son éclosion pour s’attacher à un être ?

Alexander Kent, A rude école (Midshipman + The Avenger), 1975 et 1978, Phébus Libretto, 2005, 256 pages, €8.45 

Les romans maritimes d’Alexander Kent déjà chroniqués sur ce blog.

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Diderot, Jacques le fataliste et son maître

Autant je suis peu sensible au ‘Neveu de Rameau’, autant j’aime ‘Jacques le fataliste’. Le mal cousu du premier devient fantaisie, l’échevelé devient exubérance, les digressions deviennent des aventures en poupées russes reliées par l’idée juste que la vie est sans cesse mouvement et que l’homme sage la prend comme elle vient, en profite et en tire leçon. Ce conte philosophique n’échappe pas aux aléas Diderot : comme les autres, il est écrit rapidement en 1771, comme les autres il est repris, raturé, recopié, et publié en volume seulement… en 1796, après la mort de l’auteur. Ce ne sont que quelques privilégiés aristo qui ont pu lire ‘Jacques le fataliste’ sous Louis XV.

Il faut dire que le roman est impertinent : il parle de sexe avec bonheur, de relations hors mariage et d’adultères, de pucelage ôté par des matrones aux jeunes garçons, de moines pervers qui enclosent des mineures pour leurs plaisirs. Le sexe ne devrait-il pas être cette chose sérieuse qu’on n’aborde qu’avec tact, à mi-voix et les sourcils froncés, tant il est « grave » de mettre les gens en situation ? Foin des soutanes et des vertugadins ! Diderot en rajoute dans le libertin.

C’est que le libertinage est le premier pas vers la liberté. Le manant, le domestique, le bourgeois même ne peuvent se désaliéner des contraintes religieuses, politiques et sociales qu’en baisant. L’acte sexuel est la seule transgression à portée de toutes les bourses… D’où les amours de Jacques racontées à son maître, lequel maître est si captivé qu’il laisse renverser l’ordre social l’établissant supérieur. Il y a désormais contrat entre Jacques et le maître, contrat social qui acte que tous deux sont liés l’un à l’autre et ne sauraient se séparer sans dommage pour chacun ; il est donc d’intérêt mutuel de se respecter mutuellement, d’écouter alternativement le bavardage de l’un et de l’autre.

Ce pourquoi le maître aussi conte ses aventures libertines, beau moment d’égalité entre hommes, si ce n’est entre les hommes. Car les femmes (qui sont des hommes comme les autres lorsqu’il s’agit des droits) sont aussi entreprenantes, politiques et perverses que les meilleurs (ou les pires) des hommes. Maints exemples nous en sont donnés. Mais l’on voit bien que raconter c’est unir et que la démocratie qui va naître dans le sang et les convulsions en 1789 est préparée par cet état d’esprit.

Diderot sait admirablement jouer du récit en feuilleton, entrelacer les histoires et la pérégrination des voyageurs, entretenir les coups de théâtre et les à propos, pour tenir son lecteur en haleine. Une vraie bande dessinée ! Nous sommes dans le réel où l’on se bat, l’on bouffe et l’on baise ; nous sommes dans le conte où l’on raconte l’histoire arrivée à tel ou tel, édifiante pour le présent. Le récit va comme un verre de champagne, vin qui est servi abondamment par une aubergiste bavarde qui ajoute – en tout bien tout honneur – son grain de sel au roman. Elle tient la taverne du ‘Grand cerf’, tout un programme dans le fantasme sexuel !

Les couples ne manquent pas, à commencer par Jacques et son maître, auparavant Jacques et son capitaine, encore avant Jacques et son ami adolescent, dépucelés tous deux par la même fille de forgeron. Il y a le maître et son faux chevalier escroc, le bourreau et son cheval habitué à s’arrêter aux gibets, l’aubergiste et sa Nicole – une petite chienne qui a reçu un coup de pied. C’est qu’il n’y a pas de vie sans les autres, ni instincts, ni affections du cœur, ni dialogues pour l’esprit sans mise en branle en société.

Jamais Diderot n’a dit avec autant de verve son amour pour la compagnie, le voyage ensemble, la bonne chère de concert, la conversation sur les amours. Le débat est incessant car il n’est pas de vie sans débattre ni se débattre. Donc la démocratie… On conçoit ce qu’a pu avoir de subversif ce ‘Jacques’ là, prénom usité comme synonyme de quidam ou de rebelle (jacqueries).

Raconter c’est penser, et rien ne prédispose mieux à penser que pérégriner. C’est ce que Nietzsche dira en parcourant à pied les sentiers d’Engadine : la marche aide les idées à se mettre en place, à leur rythme, avec bon sens, les pieds fermement attachés à la terre et la tête au vent qui passe. Entre les deux ? La philosophie. Celle de la vie bonne, ici et maintenant, pas celle des grands systèmes pervers créés ex nihilo pour jouer à Dieu et tyranniser les hommes. C’est cela aussi, la démocratie… Plutôt Athènes que Sparte, 1789 que 1793, le libéralisme que le collectivisme.

« Le maître : – A propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir ? Jacques : – Je n’y crois ni décrois, je n’y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d’hoirie » p.815. Vivre ici et maintenant est sagesse, sans entretenir l’illusion du passé ni la crainte de l’avenir. Montaigne le dit, comme les sages antiques et les philosophies orientales. Il n’y a que les églises chrétiennes qui jouent des peurs humaines pour instaurer leur pouvoir. Vivre, c’est être à propos.

« Jacques : – C’est que faute de savoir ce qui est écrit là-haut on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal. Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle l’expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour l’avenir » p.676. Il faut espérer ou craindre à propos, pas hors de propos ; et le propos juste est d’expérience comme de raison. Il n’est écrit nulle part, ni imposé par quelque homme providentiel.

Une anecdote ne prouve rien mais elle édifie, elle fait penser. C’est ce qui naissait à la fin du XVIIIe siècle et qu’on jubile de découvrir. C’est ce qui meurt avec la pensée unique et la globalisation des convenances sur la Toile – qu’on déplore aujourd’hui d’observer…

Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître, 1771, Folio, 2006, 373 pages, €4.84

Denis Diderot, Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

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Les filles dans Alix

Alix le Gaulois romanisé est un héros mâle initialement pour les garçons. Créé en 1948 dans une société restée autoritaire, hiérarchique et militaire, il devait inciter la jeunesse à être bon collaborateur, scout débrouillard et vertueux écolier. Mais l’irruption d’un jeune compagnon Enak à protéger, l’explosion sociale de mai 1968 qui a libéré les publications destinées à la jeunesse du carcan juridique et moral du patriarcat catholique, enfin l’extension du lectorat aux filles, ont rendu Alix plus sensible à l’élément féminin dans les albums.

Il faut distinguer trois parties chronologiques dans l’oeuvre :

  1. avant 1968 où la loi restrictive pour la presse de jeunesse inhibait le dessin de filles,
  2. de 1969 à 1996 où Jacques Martin écrivait et dessinait seul ses albums,
  3. après 1996 où le dessin lui échappe en raison d’une macula aux yeux puis, progressivement, le scénario qui est repris, revu et réinterprété par divers scénaristes.

Jacques Martin avec sa femme et ses deux enfants en 1966.

Avant 1968, les filles sont vues soit comme mère autoritaire castratrice (Athéna dans le cauchemar d’Alix, Adrea reine du Dernier Spartiate), soit comme une alliance politique et bourgeoise (Lidia nièce de César dans Le tombeau étrusque).

De 1969 à 1996, on assiste à une explosion des filles dans les aventures d’Alix et d’Enak. On ne compte plus les amoureuses déçues d’Alix : Héra dans Le dieu sauvage, Ariela dans Iorix le grand, Saïs dans Le prince du Nil tandis qu’Enak joue la pute torse nu sur la fourrure devant pharaon…

Il y a encore Sabina dans Le fils de Spartacus, Samthô dans Le spectre de Carthage, Malua dans Les proies du volcan, Archeola (qui se révèle le garçon Archeoloüs) dans L’enfant grec, Marah dans La tour de Babel, Yang dans L’empereur de Chine, Cléopâtre dans Ô Alexandrie.

Enak est alors trop jeune pour qu’on tombe amoureux de lui ; il est en revanche le prétexte tout trouvé pour que le héros ne s’encombre pas d’une fiancée, encore moins d’une épouse. Un preux chevalier reste chaste dans l’imaginaire scout dont Jacques Martin est issu. Il ne connait de l’amour que l’élévation de l’âme, le plus haut degré selon Platon, pour qui la beauté d’un corps devait conduire à aimer la beauté en soi, puis vouloir le Bien absolu universel.

Après le retrait de Jacques Martin du dessin, puis progressivement du scénario (il en avait préparé quelques dizaines, mais certains plus précisément que d’autres, restés à l’état d’idées), l’élément féminin se diversifie pour coller de plus près à la réalité de notre siècle – pour le meilleur et pour le pire !

Apparaissent les intrigantes (Julia dans La chute d’Icare, Cléopâtre qui veut marier Enak), les divertissantes (les danseuses des Barbares puis du Démon du Pharos, les filles de bain du Fleuve de Jade et de C’était à Khorsabad), la druidesse Folamour de La cité engloutie.

Innovation : comme Enak a atteint désormais non seulement la puberté mais aussi l’âge légal actuel d’être sexuellement actif (15 ans), l’histoire fait tomber amoureuses les filles : Markha n’est pas preneuse dans Le fleuve de jade, ce qui est réciproque, mais Sirva veut l’entraîner dans C’était à Khorsabad. Il résiste.

Tandis que le garçon, pas encore mûr, préfère observer en voyeur un couple dans L’Ibère, les ombres lui fouaillent le torse, façon allusive de dessiner son excitation !

Ou encore les convives des banquets seins nus de Cléopâtre (réminiscence du Banquet de Platon…) et les danseuses dévoilées du Démon du Pharos.

Femme ou fille, c’était l’interdit dans la société patriarcale traditionnelle catholique romaine. Athéna ou Adrea étaient des maîtresses femmes, déesse ou reine, qui disaient ce qu’il faut faire. Cet interdit a sauté en 1968, mais renaît avec la mode banlieue depuis une dizaine d’années, ce qui s’observe en 2007 dans L’Ibère où l’Espagnol (forcément un peu arabe dans l’imaginaire) fait un sort à sa sœur pour l’honneur. La compagne de Vercingétorix, dans l’album du même nom, est réduite elle aussi dès 1985 à l’état de mère qui suit son mâle, mais Jacques Martin n’a jamais aimé les Gaulois, leur vanité, leurs fanfaronnades et leurs archaïsmes.

Les filles sont introduites comme compagnes acceptables dès 1969 avec Kora enfant amoureuse du héros dans Le dieu sauvage (qui saute dans le sable torse nu avec les garçons), pendant d’Héra jalouse veut dompter Alix. Mais Alix a déjà deux compagnons, dont le petit Héraklion est à éclipse en raison de son jeune âge, il ne peut s’adjoindre une fille en plus.

Ce serait rejeter Enak qui n’est pas son petit frère mais un filleul adopté, son compagnon de toujours, auquel s’identifient le plus ses lecteurs (filles comme garçons). Qu’on ne croie pas que les filles lisant Alix aimeraient qu’Enak soit une fille ! Elles préfèrent être garçonnes et que les combats, épreuves et tortures physiques des garçons aient lieu, plutôt que de tordre la réalité historique.

Les filles acceptables pour les lecteurs et lectrices sont les amoureuses éphémères (Ariela, Saïs, Samthô, Malua, Yang), les ambitieuses ou putains (Maïa et sa mère, Archeoloüs, Cléopâtre, Archeola), les filles soignantes qui aident Alix pour Enak (Yang en Vierge Marie dans la crèche où Enak git) ou les petites à protéger comme on protège les enfants (Kora, Marah).

L’impossibilité du couple est posée dès Le dernier Spartiate par Alix à la reine Adrea : « Sache que je ne suis venu ici que pour délivrer mes compagnons de voyage, et surtout le plus jeune, mon ami Enak ». Elle est renforcée par Iorix qui déclare à Ariela, amoureuse : « son seul compagnon est ce garçon qu’il dorlote dans son chariot ». Elle est rationalisée par un Enak grandi et jaloux dans Les proies du volcan, lorsqu’il dissuade Alix de prendre Malua (les seins nus provocants) sur le radeau qui les fait s’évader de l’île.

Elle est clairement dessinée dans ce contraste des couples entre Ollovia et Vercingétorix tenant l’enfant mouillé, et Alix et Enak presque nus qui leur tournent le dos.

Elle est relativisée en « passes » admises entre Alix et qui le veut, s’il accepte, comme avec Cléopâtre qui le viole (après l’avoir vu crucifié avec son petit ami) dans Ô Alexandrie, puis le baise une fois encore dans Le fleuve de Jade.

Une allusion sexuelle est faite par la servante de Cléopâtre dans Ô Alexandrie : « ils reviennent sans rien d’autre que de petits sacs !… Peu de choses !… » Rien dans la culotte, quoi.

Les garçons ont la main devant le sexe mais ils ne tiennent pas leurs bijoux de famille : seulement les gemmes précieuses ramassées par l’économe Enak dans le désert. Ce qui va les faire pardonner par l’avide Cléo – qui va remercier Alix en nature en le mettant dans le bain.

Mais Alix refuse Julia qui veut baiser dans le bateau devant Enak endormi, dans La chute d’Icare. En revanche il « s’égare » avec Lidia, nièce de César, qu’il veut forcer dans le bassin de la villa, la nuit dans Roma Roma – un très mauvais album tant pour le dessin que pour la morale.

Quant à la druidesse qui sonne la fin du monde (le sien) dans La cité engloutie, elle est Méduse, la sorcière diabolique, mère nationaliste castratrice. Mais ce n’était plus Jacques Martin aux commandes et la cohérence comme la vertu s’en ressentent !

Les 20 albums scénarisés et dessinés par Jacques Martin seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

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Aaricia, l’enfance de Thorgal

Pause dans les aventures. Après le pays de Qâ qui avait vu Thorgal adulte et père de famille sauver son petit Jolan de la tyrannie sud-américaine, l’auteur prend le soin de mettre un peu de douceur dans ce monde de brutes. Encore que les garçons aiment ça, la brutalité ; les filles aussi – si cela se termine bien. Dans cet album, il y en a pour les deux. Les garçons se battent, sont battus, jetés nus à terre, attaqués par les loups, menacés d’être passés au fil de l’épée. Les filles discutent de songes et de garçons, de mariage et de perles, aident leur élu à triompher du sort.

Aaricia a quelques années de moins que Thorgal, née après lui avec deux perles dans le poing, mises là par une déesse. On apprend ici pourquoi. Thorgal voit son père adoptif, le chef viking Leif mourir alors qu’il a dix ans. Le nouveau chef, Gandalf, est une brute épaisse et vantarde, macho cruel et avide. Il s’empare des terres de Leif, pourtant destinées à Thorgal, mais qui n’est qu’un bâtard recueilli par charité. Le gamin quitte le village, la neige le surprend et il ne doit la vie qu’à la ruse d’Aaricia qui évoque devant son père un trésor dont il posséderait la clé. Gentille, amoureuse et rusée Aaricia. Elle aime Thorgal et le veut depuis l’enfance. Il est bon et gentil avec elle, courageux et rêveur comme elle, loin du matérialisme grossier et couard de son frère Bjorn, bien fils de son père.

La première histoire voit Thorgal, 7 ou 8 ans, ramener la petite Aaricia de 4 ans que sa mère vient de quitter… pour toujours. Des nixes l’ont piégée alors qu’elle croyait voir des elfes. Si les seconds sont bénéfiques aux innocents, les premiers sont des démons qui ne pensent qu’à mal.

La seconde histoire voit la mort de Leif Haraldson, qui a recueilli Thorgal bébé et l’a élevé comme son fils.

Le gamin qui ne veut pas tomber sous la griffe de Gandalf le Fou, le nouveau chef, s’enfuit, succombe à la neige, est rattrapé sur ordre de Gandalf persuadé qu’il connait le trésor des vikings.

Il va être égorgé net lorsque Hierulf, envoyé par le Thing (ce parlement des chefs), lui découvre la couronne qui lui est destinée… s’il agit en bon viking, « notamment en protégeant les faibles et les enfants ». Gandalf est bien obligé de s’exécuter plutôt que d’exécuter le gamin, mais il le relègue à l’écart du village à se débrouiller seul et le condamne à ne pas s’entraîner en guerrier comme les autres garçons mais à seulement jouer du luth.

Est-cela qui va gêner Thorgal ? En garçon débrouillard (qui se dit « kid paddle » en anglais, ça ne vous dit rien ?), il se bâtit une cabane, pêche, chasse et coût ses vêtements de peau, recueille la tourbe pour brûler l’hiver, sale la viande en réserve.

Il a vers les onze ans dans la troisième histoire lorsque Bjorn vient fanfaronner devant lui avec sa cour de faire-valoir. Il croit Thorgal incapable de se battre mais celui-ci le jette à terre d’un coup de poing. Décidé à se venger, il va trouver son père. Le chef organise un duel à mort sur un îlot désert entre les deux garçons. C’est l’ordalie médiévale, appelée chez les vikings holmganga, où les dieux décident de laisser la vie à qui ils veulent. Voilà les gamins de onze ans enchaînés sur le rocher pour ne pas qu’ils fuient à la nage, obligés de se massacrer à l’épée, vêtus seulement d’une culotte et d’un casque pour que le sang se voie bien, et munis d’un bouclier en bois. Bjorn est un taureau fonceur, mais aussi peu subtil. Thorgal est souple et esquive, réussissant une parade de judo qui fait rouler Bjorn à terre. Il pose son épée sur la gorge nue du vaincu quand… suspense : deux hommes armés surgissent des flots et s’avancent vers le garçon. Suite au prochain épisode.

C’était une ruse de Gandalf, évidemment. Il n’allait pas risquer la peau de son fils pour un bâtard désormais sans protecteur ! Comme le duel n’a pas de témoins, quoi de plus facile que d’enfoncer une épée dans le corps du gamin et de faire croire que c’est une victoire de Bjorn ? Sauf qu’Aaricia n’est pas d’accord. Futée comme toutes les petites filles, elle a écouté aux portes et s’est cachée dans la barque pour assister Thorgal. Elle surgit alors que les deux soudards, bousculés par le jeune garçon, commencent à se mettre en colère. Aaricia ruse une fois de plus pour sauver son amoureux : elle laisse croire que le représentant du Thing, Hierulf, est au courant. Les deux envoyés quittent alors l’îlot et laissent les deux gamins régler leur querelle.

Bjorn va pour reprendre l’avantage mais il est coincé. S’il tue Thorgal, sa sœur va parler et tout le monde saura qu’il est un lâche et un sacrilège. S’il tue sa sœur aussi, ce sera hors duel et fera de lui un meurtrier. Le stratagème d’Aaricia a réussi : ils diront tous qu’elle les a persuadés de cesser le combat et tout le monde sera content. Mais elle met ses conditions : Thorgal sera réintégré dans la société et s’entraînera avec les autres.

La quatrième histoire voit Aaricia, dans les dix ans, rêver aux perles pures comme la pluie trouvées à la naissance entre ses poings que son père a fait monter en pendentif pour elle. Une barque s’échoue et la fillette, qui n’a pas froid aux yeux, va voir tandis que sa copine plus peureuse court vers le village pour ameuter les adultes. Aaricia découvre un jeune homme aveugle aux vêtements doux comme de la soie. C’est un dieu mineur qui a quitté Asgard, le monde des dieux, pour visiter Mitgard, le monde des humains. Il a pris la porte de l’horizon, là où la terre et le ciel se rejoignent, pour accomplir un exploit qui le fera exister dans la mémoire des hommes. Mais le géant des glaces lui gèle les yeux et c’est ainsi qu’il se trouve à merci de la petite fille. Celle-ci préfère les poètes rêveurs aux guerriers vantards et elle est généreuse. Elle l’aide comme elle peut, avec les moyens qu’elle a. C’est ainsi qu’un arc en ciel, créé par ses perles, rend la vue au dieu Vigrid et lui permet de retrouver Asgard car il forme pont entre la terre et le ciel. Lorsque Thorgal, 13 ou 14 ans, retrouve Aaricia, elle est endormie sous un buisson. Elle lui raconte son rêve et ils s’étreignent, vraiment faits l’un pour l’autre.

J’aime beaucoup cet album d’amour et de courage, où les preuves s’accumulent entre les deux enfants. Le jeune lecteur comprend mieux, par la suite, quel est le lien exclusif qui lie Thorgal à Aaricia. Un lien voulu par les dieux, autre nom du destin. Le récit est pudique et réaliste, les personnages permettent de s’identifier, à cet âge incertain où l’on se cherche. Le dessin, en ligne claire, correspond à la rudesse des mœurs et de l’époque. La neige qui gèle les extrémités du petit garçon, la mer glacée qui entoure le combat torse nu des préadolescents sur l’îlot rocheux, la chaleur de l’être aimé, tout cela est fort pour les corps de 10 à 15 ans. La débrouillardise scoute de Thorgal à dix ans renforce le sentiment d’être autonome, robinson de village, self made boy habile et vigoureux comme tout garçon rêve d’être.

Rosinski et Van Hamme, Aaricia – Thorgal 14, 1989, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Chantier archéologique d’Étiolles 1972

« Le gisement que vous fouillerez se trouve dans un champ qui descend en pente douce vers la Seine, proche des deux villages d’Étiolles et de Soisy-sur-Seine, mais dans un site champêtre. » C’est ainsi que la circulaire administrative décrivait le chantier dans lequel nous, jeunes de l’Essonne, allions fouiller durant le mois de juillet 1972. Cela fait 40 ans déjà que le ramassage de surface de l’automne 1971, effectué par le club de la SNECMA à Corbeil (Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Avions) a mis en évidence lors des labours la présence massive de silex taillés.

Le champ descend toujours en pente douce vers la Seine, mais le blé vert qui nous avait accueilli est désormais éradiqué, l’endroit clôturé, et un bois a poussé tout seul. La nature reprend ses droits très vite… Le Ministère des Affaires culturelles – ainsi nommé à l’époque – a décidé d’entreprendre une campagne de fouilles, financées par le Conseil général du département. Le chantier dure encore… Il est l’un des plus riches du bassin parisien sur les restes du Magdalénien final, vers 13 000 avant notre ère.

Premier jour, début juillet 1972, un carré du champ est fauché, une tente installée, aux pans relevés pour avoir la lumière. Il pleut… Mais très vite revient le soleil de juillet. Nous creusons à la pioche et emportons la terre à la brouette, torse nu car il fait chaud et la jeunesse irrigue nos corps. Très vite sont dégagées les dalles de pierre calcaire et quelques éclats de silex manifestement taillés. Ce sont le plus souvent les poubelles de l’histoire car les éclats utiles ont été façonnés en outils puis emportés. Je ne tarde pas à découvrir un éclat allongé dont je me souviens encore : il est en silex brun bordeaux sombre. Le spécialiste de préhistoire (à un peu plus de 16 ans, je n’y connais rien), s’exclame alors : « un burin dièdre sur troncature concave ! » Bien que ce soit de l’hébreu pour moi, j’ai le sentiment d’avoir contribué à l’avancée de la science.

Nous sommes une quinzaine de jeunes du département flanqués d’étudiants en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous encadrent Yvette Taborin, professeur de préhistoire à Paris 1, Nicole Pigeot qui entreprend un DEA (master 2) et Monique Olive, en maîtrise de préhistoire (master 1). Philippe Soulier, en cours de thèse, reste une bonne semaine en renfort, mais il ne tarde pas à partir sur un autre chantier.

Les trois adultes qui nous mènent, nous les appelons gentiment « le matriarcat ». On dit en effet qu’avant la sédentarisation, les groupes humains adoraient volontiers une déesse de la fécondité (exemple Lespugue) et étaient menés par les femmes. Cette conception du XIXe siècle reste anthropologiquement peu probable, aucune société humaine historique connue n’ayant fonctionné sous ce régime. La transmission des biens ou du nom peut se faire par les femmes, le pouvoir jamais. Il n’en reste pas moins que la thèse reste à la mode chez les féministes, notamment américaines, et que Jean M. Auel, auteur femme de romans préhistoriques, s’en fait l’ardente propagandiste dans ses œuvres.

Mais elle n’a encore rien écrit en 1972. L’époque est plutôt à Rahan, une bande dessinée qui vient alors de sortir. Elle met en scène un beau jeune homme des temps préhistoriques, blond et musclé pour titiller les femmes et se faire admirer les ados. Une sorte de Tarzan solitaire à qui il arrive plein d’aventures avec des lions des cavernes ou des tigres aux dents de sabre, des groupes humains hostiles, des inventions lumineuses. A Étiolles, sur le site, nous rêvons le soir venu aux « mammouths galopant dans la plaine » qu’auraient pu voir les hommes préhistoriques 13 000 ans avant nous. De fait, nous trouverons dans le sol, plutôt bien conservée, une omoplate d’un mammouth sur le sol archéologique, à un mètre environ sous nos pas.

Une fois le sol remué chaque année par la charrue dégagé (une trentaine de cm de profondeur) commence la fouille fine. Nous abandonnons pioche et pelle pour la truelle et la pelle à poussière. Une fois un objet découvert (silex taillé, os ou pierre rougie au feu), pas question de le bouger. Il nous faut le dégager au grattoir de dentiste (une spatule d’acier) et nettoyer au pinceau. Les objets laissé ainsi en place nous permettront, une fois le sol archéologique entièrement dégagé, d’avoir une vue sur les restes du campement.

Après une suite de dalles calcaires plus une moins plates, appelées un temps « le chemin gaulois » faute de silex découverts, nous ne tardons pas à atteindre un sol tapissé de silex. Ce sont des déchets de taille, le noyau de silex brut étant importé de carrières situées à une dizaine de km, avant d’être dégrossies, puis débitées suivant un ordre précis. Il s’agit, pour le tailleur, de dégager un plan de frappe plat, duquel il va dégager, par effet de levier et frappe indirecte, des lames de silex d’une longueur suffisante pour façonner des outils. Chaque lame brute sera ainsi retaillée d’encoches, de dentelures ou de retouches pour en faire un burin, un perçoir ou un grattoir. Ces termes modernes servent à donner l’usage présumé des outils ainsi finis : une pointe, une extrémité renforcée ou un large côté préparé, le tout étant emmanché sur une perche par une colle végétale.

Une fois le sol dégagé, les photos prises, commence le démontage des trouvailles. Chaque objet (silex, pierre et os) est enlevé, marqué et mis en sachet, une fois porté sur un plan à l’échelle (ou une photo verticale). Un numéro lui est donné et sur une fiche de démontage sont portés divers éléments de son identité : altitude par rapport à un point zéro proche de la surface actuelle, coordonnées métriques, orientation du bulbe (l’endroit où il a été frappé pour être façonné), face plane supérieure ou inférieure, pente, etc. Ces détails, qui paraissent maniaques, ont pour but de bien situer l’objet dans l’ensemble et de permettre des reconstitutions ultérieures, via l’informatique ou l’œil avisé. Reconstituer ainsi un bloc de silex brut à parti de chaque fragment s’apparente à un puzzle, mais permet de montrer quelle trajectoire ont accomplis les éclats entre le moment de leur taille et le moment de leur trouvaille. De quoi en déduire que certains lieux étaient plus propices au dégrossissage, d’autres à la fabrication d’outils, d’autres enfin aux apprentis, probablement de jeunes garçons.

Très vite, l’imagination travaille. Vivant 24 h sur 24 sur le chantier sans week-end faute de moyens de transport, et en communauté assez homogène sous la houlette d’adultes légitimés par leur savoir, nous sommes heureux. Nous dormons sous la tente, faisons notre toilette au robinet du gymnase à une centaine de mètres, prenons nos repas sous une tente mess où chacun fait à tour de rôle cuisine et vaisselle. Notre groupe reconstitue un peu ce qui fut l’existence à l’époque, du vieux sage aux petits enfants, la majeure partie étant composée de jeunes encore non accouplés. Un lieu, un groupe, un projet : il n’en faut pas plus pour être humainement à l’aise. Comme si nous étions façonnés par les millénaires à vivre en bande de chasseurs-cueilleurs…

L’habitat mis au jour, et qui ne cesse de révéler d’autres étapes depuis, était probablement le campement provisoire de chasseurs de rennes. Ces animaux migrent chaque année en fonction de la saison, vers le sud quand il fait plus froid, vers le nord quand les chaleurs arrivent. Les hommes qui en vivent suivent les hordes. A cet endroit la Seine est moins difficile à passer à gué, une île s’érigeant en son milieu.

Au centre de l’habitation est le foyer, recouvert de pierres calcaires du bassin parisien qui gardent toute une nuit la chaleur (nous l’avons testé). Autour, probablement une tente de peaux, montée en cône sur des piquets de bois. Ni la peau ni le bois n’ont résisté au temps, mais subsistent sur la terre des « témoins négatifs », ces endroits sans rien, qui suggèrent que quelque chose est resté là avant de se décomposer, ce qui a empêché tout autre objet solide de s’y mettre. Des pierres brûlées, des os de cheval, de renne, un bois de renne, plus d’une tonne de silex… La récolte est fructueuse. De quoi passer les longs mois d’hiver et de printemps aux études ! Je reviendrai chaque année durant six ans sur ce chantier de ma jeunesse.

Chantier archéologique d’Étiolles, Route Nationale 448, face à l’IUFM (ex-couvent dominicain du Saulchoir).

Exposition PDF sur les fouilleurs d’Etiolles

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