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Jules Vallès, La rue à Londres

Exilé à Londres après la Commune, Vallès rédige des notes, enquête, décrit la ville dans sa correspondance. Il veut en faire une œuvre, parallèlement à sa trilogie de Jacques Vingtras, ce qui aboutit in extremis avant sa mort. C’est encore un livre fait de découpures, de textes épars cousus ensembles mais qui se lit bien parce que l’auteur raconte aussi son vécu. Il s’agit d’opposer Londres à Paris, l’Angleterre (plus que le Royaume-Uni) à la France. Pour Vallès comme pour son temps, ce sont des frères ennemis malgré le traité commercial signé par l’empire. Le souvenir de Napoléon le premier reste vivace dans les mémoires.

Tout oppose Londres et Paris. Déjà, « les cochers (…) conduisent à gauche »… p.1205 Pléiade. Ce qui est pire pour Vallès, la rue londonienne est morte, figée par le cant, la discipline moraliste, le ce-qui-se-fait, l’agitation utilitaire du commerce. Il voit la rue parisienne du haut de son exil au contraire vivante, carnavalesque, bon enfant, rabelaisienne, révoltée. Les femmes ne sont pas des plantes de serre ou de viles putains comme à Londres mais ont de la coquetterie, des sourires, un air érotique. Les gavroches parisiens ont de l’ironie à la bouche. Les cafés sont ouverts et ont des tables communes, au contraire des pubs ou des clubs enfermés aux tables ou fauteuils individuels. Le dimanche n’est pas désertifié pour cause de religion mais empli de rires et de promenades.

Pour l’insurgé, la rue est avant tout le territoire des pauvres et ceux de Londres ont une condition pire que ceux de Paris. Il existe certes des workhouses où l’on reçoit les indigents contre dû travail, la mentalité protestante n’admettant pas la charité sans contrepartie ; chacun doit se prendre en mains. Mais les pauvres sont loqueteux, déguenillés, les enfants dépoitraillés et pieds nus, jouant dans la vase de la Tamise à marée basse. La rue est niée par les mœurs anglaises qui laissent faire les bas-fonds en les ignorant tout simplement, les cantonnant dans leurs quartiers.

L’inverse de la rue est l’intérieur. Vallès nie le « confortable » des intérieurs anglais ; pour lui ils sont austères, froids et sans âme. « Les Anglais vivent en cellule dans leurs coffee shops, dans leurs coffee rooms, dans leurs public houses – partout ! Ils restent, du berceau à la tombe, isolés, marmottant entre leurs dents, emboîtés dans des compartiments comme les Chinois dans les cangues » p.1204. Les bibliothèques sont sans bruit, les appartements des immeubles sans cuisine et les cuisines collectives en sous-sol sans casseroles, les chambres n’ont même pas de table de nuit pour le pot, ironise-t-il. L’homme s‘occupe de tout, les femmes ne doivent pas travailler, ce qui les incite à boire et à être souvent ivres quand elles ne sont pas des « moules à gosses ». En France la femme est tout, en Angleterre rien, résume Jules Vallès hanté par les parisiennes.

« L’Anglais ? Il est excentrique, point téméraire ; il est froid, point raisonnable ; il est morne, point rêveur » p.1204. Mais leur vertu est « la fierté d’être Anglais, c’est le chauvinisme affreux et héroïque (…) l’idée de patrie est forte autant que la foi chez les prêtres » p.1205. Ce réflexe ancré dans la mémoire culturelle explique le Brexit mieux que les arguments que l’on a cherché. « Voyez avec quelle prestesse leur brutalité cache tout d’un coup ses poings, rentre ses griffes dans le gant fourré de la diplomatie ! Ces grossiers par nature, ces impolis par orgueil, ces casseurs de nez, ont une politique cauteleuse et rusée » p.1205. Malgré la caricature, ce n’est pas si mal vu, De Margaret Thatcher à Boris Johnson, toute la diplomatie britannique en témoigne.

Ce qui plaît bien à Jules, en revanche, c’est la boxe. Il a regretté enfant de devoir se brimer. Tous jeunes, les garçons sont invités à boxer et les adultes les laissent se battre libéralement sous leurs yeux, jusqu’au sang, comme ces deux gamins de 12 ans qu’il a vu se bourrer de coups jusqu’à tituber sous les yeux de leurs pères qui comptaient les points. Le sport, en général, est bien vu en Angleterre et participe de l’éducation, ce qui paraît une horreur à l’Université française, rassise en intellectualisme issu des prêtres. Quant aux filles, « elles ont été élevées à la diable – en garçons – elles n’ont pas étouffé, ainsi qu’Emma Bovary, dans la discipline de l’école ou du couvent qui interdisait les ébats grossiers et masculins, mais encourageait les rêveries solitaires, au bout desquelles se dressait la volonté de tout savoir, l’envie de se jeter dans les bras d’un héros botté et moustachu » p.1261. Ainsi la fille embrasse beaucoup mais ne se livre pas ; « quand vient l’âge nubile, elle n’est point secouée par les ardeurs qui troublent les sens et fouettent la chair des ingénues de chez nous » id.

Cette excursion ethnologique dans le Londres des années 1870 est une curiosité et se lit bien.

Jules Vallès, La rue à Londres, 1884, Hachette livres BNF 2017, 327 pages + 22 eaux fortes et nombreux dessins, €19.20

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Soif

L’été revient, et avec lui la soif.

Le climat se réchauffe, l’eau se fait plus rare, il pleut moins – ou à torrent. Chacun retrouve le plaisir simple de l’eau aux fontaines du plaisir.

L’eau à laquelle on aspire, celle que l’on boit, celle qui est la vie.

La peau tout entière aime l’eau qui coule, caresse et refroidit. S’en verser, s’en imbiber, s’en délecter est d’un rare plaisir aux temps chauds du climat ou des hormones.

La jeunesse est cet âge où la vie est la plus présente. En soi durant qu’on la vit, et pour les autres, lorsqu’on la regarde. Et la soif est sans borne.

Soif de vie, soif de plaisir, soif de vivre. A déguster torse nu pour ne pas en perdre une seule goutte. « Les plus douces joies de mes sens ont été des soifs étanchées » disait Gide comme Nourritures terrestres.

D’eau ou de lait, de tout liquide – la soif à boire le pis de la fontaine animale.

Boire à la fontaine est une joie indicible, la première gorgée de frais sur un palais aride – et c’est la vie même qui est rendue.

La vie faite fille, fontaine du désir, à boire à grandes goulées.

 

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Patrice Montagu-Williams, BOPE

patrice montagu williams bope

Un roman policier très contemporain pour connaître le Brésil, ce pays de contrastes violents ; une tragédie en trois actes qui laisse un peu sur sa faim mais qui dit sur le pays bien plus que les statistiques de l’ONU ou les reportages superficiels des journalistes internationaux.

Le BOPE est le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio dont le logo est « une tête de mort dont le crâne est transpercé verticalement par un poignard » p.39. « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.16.

Le roman commence fort, par une descente de la police militaire dans une favela où la guerre des gangs a débordé sur la ville. Flanqué malgré lui du journaliste Marcelo en quête effrénée de scoop, le capitaine Bento Santiago et son commando pénètrent le bidonville. Un ordre venu d’en haut lui enjoint de faire une pause aux abords d’une école pour laisser faire les fédéraux. Lorsqu’il parvient à avancer, 25 enfants sont morts avec leur maitresse…

Car la guerre des polices entre le Département de la police fédérale et la Police militaire n’est qu’un épisode de la corruption endémique et du bon plaisir des privilégiés du régime, riches ou puissants. Il suffit d’avoir du pouvoir politique, de gagner de l’argent ou de se tailler un territoire par les armes pour exister dans ce pays volcanique. Tout est sans cesse au présent : on ne rénove pas, on construit à côté ; les vieux remplacent leur femme par des jeunettes de 14 ans ; le trafic et la drogue font et défont les richesses par vagues successives.

Le vrai pouvoir, ce sont les « narcos et groupes armés. Ce sont eux qui faisaient régner l’ordre. Ils rendaient la justice et réglaient les conflits entre les habitants. Ils contrôlaient les entrées dans le bidonville, taxaient les fournisseurs, procédaient à l’installation des branchements sauvages sur le réseau électrique et veillaient au ramassage des ordures. Il y a peu, ils avaient refusé que l’on installe le tout-à-l’égout car ils ne voulaient pas que les autorités mettent si peu que ce soit le nez dans leurs affaires. Ce sont eux aussi qui attribuaient les logements à ceux qui en avaient besoin et qui récoltaient les loyers » p.57. Tout comme voudraient le faire les islamistes dans les banlieues d’Europe – le vrai pouvoir est à ce prix lorsque l’État recule à faire appliquer le droit, y compris en son sein.

Même si « le pays est en état de coma dépassé » p.106, le Brésil est fascinant, à la fois très ancien et très vivant. Ni le droit, ni l’ordre ne règnent, et la loi de la jungle rend l’existence plus éphémère, donc d’autant plus précieuse. Survivre est la préoccupation de chaque jour, des enfants aux vieillards : il s’agit de ne pas se faire tuer, de trouver les bons protecteurs, de ne pas se laisser prostituer. Même quand on est journaliste en vue et qu’une actrice veut se venger d’un ex-gouverneur qui la mettait dans son lit.

Rio est « cette mégapole monstrueuse de plus de quatorze millions d’habitants, à la fois superbe et dangereuse » p.29. Chacun peut y rencontrer « l’une de ces filles qu’on ne rencontre qu’au Brésil, pour lesquelles faire l’amour est une fonction aussi naturelle que dormir, boire ou se laver les dents » p.24. De quoi rêver. Chacun peut y boire une « agua de Alentejo. C’était un cocktail à base de cachaça avec de l’ananas, du lait de coco et de la crème de menthe battue avec de la glace saupoudrée de cannelle » p.96. Miam ! C’est aussi le pays où « avec l’aide de la bière et de la maconha, les barrières sociales, raciales ou sexuelles ont sauté, donnant à ces corps agglutinés l’illusion que rien n’est impossible » p.140. Rien.

Après cet échec du BOPE, le capitaine Santiago réfléchit. Il n’est pas une machine à tuer, ni un robot aux ordres. Il s’informe, noue des contacts ; il devient le parrain d’une ex-pute de 15 ans, Euridice. Un colonel bien informé lui ouvre les yeux : « Tu croyais te battre pour défendre l’ordre et la justice. Pas pour servir les intérêts de flics corrompus. Moi, tu vois, j’ai fini par m’y faire. Tu connais le proverbe chinois qui dit que le poisson pourrit toujours par la tête ? Eh bien, c’est exactement ce qui se passe dans ce pays… » p.113. Le capitaine Santiago décide donc de se mettre en congé du BOPE, pour reprendre sa liberté, ne plus être manipulé ni pris dans un engrenage de vendettas croisées. Il veut rejoindre les Indiens d’Amazonie dont son père était originaire, et aider à leur survie.

Alléché par l’action du premier acte, édifié par la complexité de la corruption au second acte, le lecteur de roman policier se trouve un peu frustré de ce renoncement du troisième acte. Mais pour qui veut comprendre le Brésil d’aujourd’hui, quel bon livre !

Patrice Montagu-Williams, BOPE – Dans les soutes du Rio des JO, 2016, Asieinfo Publishing, 149 pages, €11.00

D’autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Précision p.15 : on n’appuie pas sur « la gâchette » d’une arme, mais sur la détente, la gâchette est une pièce essentielle, mais interne à l’arme... Autre précision : on écrit métis et pas « métisses » comme si le mot était constamment au féminin.

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Cucugnan sans curé

Nous partons à pied vers Cucugnan, ce village dont Alphonse Daudet a rendu le curé célèbre.

cucugnan cure de daudet

Parce que ces paroissiens en prenaient selon lui trop à son aise, le bon curé leur conta en chaire le songe qu’il dit avoir fait : personne du village au paradis, personne non plus au purgatoire : seraient-ils tous en enfer ? Certes : et je vis sur des fagots, au milieu des flammes : le père Gaulinier qui se grisait si souvent et qui battait sa femme ; la petite Mioune qui couchait dans cette ferme isolée, vous savez bien, garçons ! la mère Françoise qui s’est mariée trois fois : on ne sait que le nombre de ses maris ; ce païen de Bascou, l’esprit fort du village, l’instigateur de tous vos procès, et son frère l’usurier, et son cousin le voleur… Bref, tous ceux qui sont morts depuis vingt ans, même les moins pécheurs, tous étaient là, les pieds dans la braise ». À cette peinture de l’enfer, tous se repentent et courent demander confesse, au point que le curé est obligé de planifier les jours…

cucugnan vignes et butte castrale

Nous ne le verrons pas, le curé, mais visiterons l’église Saint-Julien-Sainte-Basilisse.

cucugnan eglise sans cure

Sa particularité est d’exposer une statue de Vierge Marie enceinte. Elle est en bois polychrome de 50 cm de haut et date de la fin du 17ème. Confiée au Conservatoire départemental des antiquités en 1930 par le curé qui la trouvait « spéciale », elle est réintégrée dans l’église en 1945 sur demande des habitants après un orage de grêle violent. Elle sera volée en 1981 et retrouvée par hasard à Lille, dans une consigne de gare.

cucugnan eglise vierge enceinte

Elle contient aussi un saint Jean-Baptiste.

cucugnan eglise st jean baptiste

Le soleil s’est levé mais le vent est constant, il souffle dans les 300 jours par an ici, selon le guide. Il tempère l’impression de chaleur mais n’élimine pas les UV et dessèche le corps. Il ne faut pas oublier de boire.

Même les forgerons ont chaud au village, comme en témoigne l’enseigne qui grince dans le vent.

cucugnan enseigne de forgeron

Cucugnan est situé sur une motte castrale. Si le château initial n’est plus qu’une ruine enfouie sous le gazon, un moulin à vent restauré étend ses ailes au sommet de la butte, attraction pour les touristes venus de la côte en ce dimanche de Pentecôte.

cucugnan moulin

Nous poursuivons notre marche sur un chemin caillouteux à plat, parmi les vignes.

cucugnan plaque

Il nous faut cependant vite remonter vers le village de Duilhac, au pied de notre second château. Nous le visiterons demain. Cette demi-journée de mise en jambes avec le vent, sous le soleil, nous suffit pour aujourd’hui. Nous arrivons vers 18 h au gîte municipal, presque neuf. Le dortoir unique est fait de lits superposés, au grand dam de J. qui n’avait pas demandé tant de promiscuité.

Nous dînons dans le village de charcutaille et cassoulet au restaurant La Batteuse, le seul du village, qui semble peu habité. Malgré son église Saint-Michel consacrée en 1155, sa fontaine des amours où l’on buvait l’eau fraîche, et sa place Georges Frêche et la plaque en hommage à tous les élus qui ont contribué au financement de la restauration du coin, le village semble composé de résidences secondaires. Aucune vie ce soir, sauf un « chien aimable » (comme il est précisé sur un carreau de faïence encastré dans la clôture) mais qui aboie avec force dès que l’on frôle son territoire. Quelques chats errent, silencieux, sur les murets et s’enfilent dans les herbes, mais aucun gosse à jouer dans les ruelles désertes, aucune matrone rentrant le linge – pas même un touriste à part nous.

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Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô

Le terme japonais qui donne son titre au livre, hizakurige, en français traduit par ‘à pied’, signifie les genoux des chevaux alezans. Le livre regroupe plusieurs volumes, parus à l’époque d’Edo, de 1802 à 1822 – donc avant l’ouverture Meiji, forcée par l’Américain Perry en 1860. Le Japon est alors une île repliée sur elle-même qui a développé une culture originale. On connaît volontiers en Occident celle des lettrés, du zen, du kabuki, des geishas et l’art du thé ou du bouquet ; on connaît moins le Japon populaire, celui des pèlerinages, des auberges et des catins. C’est tout le propos de ce roman picaresque où Rabelais côtoie Diderot.

Qui a voyagé à pied au Japon de nos jours, comme votre serviteur, reconnaît avec ravissement les paysages, les personnages et les étapes du parcours. Comme tout pays îlien à forte tradition, le Japon n’a au fond guère changé. Il aime à deviser et à boire, il se préoccupe des menus d’auberge et de la qualité des recettes coutumières, il a soin de trouver des compagnons ou des compagnes. Le Japon d’hier était moins prude que l’Amérique et on allait volontiers ensemble faire l’amour pour une nuit. Les paysannes, occasionnellement servantes dans les auberges fréquentées des parcours pèlerins, arrondissaient leurs fin de mois avec les dons des clients satisfaits. Dans le peuple, cela n’avait rien d’immoral. On rencontrait aussi des garçons mineurs, parfois dès 12 ans, qui partaient à l’aventure avec pour objectif les dévotions dans un grand sanctuaire comme celui d’Ise. C’était permis, la route était sûre, la fugue des gamins n’étaient pas punie. Les samouraïs voyageaient avec leur suite, le système du bakufu les obligeant à venir faire leur cour à la capitale (à cette époque Kyoto) en laissant à la province leur famille en otage. Il y avait plus de 4 millions de pèlerins chaque année sur les routes du Japon à l’époque de l’auteur.

Nos deux compères venus d’Edo, Yajirobei et Kitahachi, feront en 20 ans 2300 km au long le la Mer de l’Est, de Tokyo jusque vers Hiroshima, en passant par l’île de Shikoku, avant de revenir. Ce sont des comiques universels à qui il arrive nombre de bourdes. Ils se croient malin et cherchent à prendre avantage ; leur stratagème se retourne souvent contre eux et rira bien qui rira le dernier ! Edoïtes comme on dit parisien, ils se gaussent des péquenots aux accents prononcés (bien rendus par le traducteur), mais se font rouler autant qu’ils ne cherchent à rouler par le bon sens paysan des Japonais moyens.

Il faut passer des cols, quatre larges rivières, subir la pluie ou le soleil. La marche fatigue et le bain du soir est le bienvenu, avec le saké et les amuse-gueules. Des rabatteuses d’auberge incitent les voyageurs à descendre dans leurs établissements, vantant son menu, son confort et ses à-côtés (masseurs, catins). Le goupil guette les voyageurs dans les forêts profondes, réputé prendre toutes les formes. Il faut se méfier, jouer du bâton ou du sabre court (le long est réservé aux samouraïs). Fatigué, il faut louer des chevaux cul-léger, un palanquin porté par deux hommes ou traverser à gué sur les épaules d’un passeur. Les tarifs sont réglementés mais soumis aux aléas climatiques. Le pèlerin abattait facilement 40 km par jour et il trouvait toujours sur son chemin des maisons de thé où se désaltérer et des auberges où dormir.

Yagi est l’adulte mûr, Kita l’ex-giton exubérant. Sur ce couple improbable (tous deux aiment fort les filles, qu’ils appellent ‘chignon’,‘fendues’, ‘empileuses de riz’ ou ‘filles du pas de tir’) se greffent nombre de quiproquos, de coups de sang et d’anecdotes qui font pâmer de rire. Le traducteur se fend de notes détaillées pour expliquer les usages du temps et, si cela rompt la lecture, elles nous apprennent beaucoup sur le Japon en son quotidien. On rigole avec les Japonais sur le ‘passe-pet’, bande de tissu qui sert de slip entre les jambes ; sur l’expression ‘tout nu’ qui évoque certaines circonstances gênantes ; sur l’envie de pisser qui prend en plein milieu d’une barque ; sur le bambou percé qui sert d’exutoire ; sur un menu alléchant tel que « soupe de maquereau bâtard, konjak et grand radis séché ! Au plat du jour, nous avons de la cotriade de poulpe. » (p.273) Avec son bol de riz bien plein de rigueur et ses hors-d’œuvre de légumes macérés au vinaigre de riz, comme cela se fait encore de nos jours.

Les aventures picaresques et rabelaisiennes de nos deux compères sont entrecoupées de clins d’œil à la culture du temps, jeux de mots, jeux de rôle et convenances. Elles sont entrelardées d’épigrammes en vers singeant les poètes inspirés de la route, tel Basho, mais pour de plus triviales poursuites. Au total, qui connaît le Japon trouvera ici une truculence populaire qu’il soupçonne à peine lors des voyages aseptisés d’aujourd’hui ; qui ne le connaît pas aura envie de découvrir ce pays original autrement – à pied par exemple – ce qui est le meilleur moyen à mon avis !

Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche 2002, 393 pages, €9.97

Excellents voyages en partie à pied au Japon avec Terre d’Aventures, accompagnés par mon ami Gérard :

  • Traditions et modernité au pays du soleil levant
  • Chemins de pèlerinage de Shikoku
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