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L’anneau sacré d’Uli Edel

Découvrir la mythologie germanique est intéressant, d’autant qu’elle est peu connue. Mais Uli Eden a réalisé un téléfilm en deux parties plus qu’un film et cela se sent. La Chanson des Nibelungen, tirée des poèmes héroïques de l’Edda nordique, a inspiré Wagner pour son Ring et a été chérie par les nazis, ce qui explique peut-être pourquoi cette mythologie nordique est délaissée aujourd’hui. Un téléfilm américano-britanno-allemano-italien ne pouvait que rester fade et plat, malgré quelques moments de bravoure. La mystique dépasse en effet tellement les Yankees, tandis que les Teutons restent soumis au politiquement correct… Malgré une histoire qui se tient, nous sommes loin du Seigneur des anneaux !

Tout commence lorsque les envahisseurs saxons massacrent la garnison du royaume du Nord, permettant seulement au fils du roi, qui n’a pas encore 7 ans, de s’échapper sur un tronc d’arbre au fil de l’eau. Il est recueilli sur le fleuve par le forgeron du roi Gunther (Max von Sydow) qui arbore un marteau de Thor en sautoir pour marquer qu’il reste adepte des anciens dieux. Il l’adopte pour fils en lui apprenant son métier et le prénomme Erik (qui veut dire le Roi), mais son vrai prénom est Sigurd (Siegfried en allemand burgonde) qui signifie Gardien de la victoire. Il reprendra ce nom lorsqu’il se fera reconnaître en vainquant en combat singulier devant les armées réunies les rois jumeaux saxons qui ont massacré son père et son clan.

Mais auparavant Eric doit grandir et atteindre ses 18 ans. L’acteur Benno Fürmann, Allemand de 32 ans, est un peu vieux pour le rôle malgré son large décolleté qui se veut juvénile. Grand et fort, il aide son père adoptif à forger des épées et à se battre contre les pillards. Il voit passer un jour sur le fleuve « la reine d’Islande » Brunehilde (Kristanna Loken). Au VIe siècle, l’Islande quasi déserte ne connaissait ni roi ni reine mais seulement quelques moines irlandais ; la légende parle seulement d’un pays du nord et le film tord la réalité en « vérité alternative ». Restée païenne elle aussi, la « reine » consulte une devineresse qui lance les runes d’Odin et lit l’avenir ; elle lui a annoncé cette rencontre au moment où un astre tombera du ciel. La nuit qui suit les regards échangés sur le fleuve, le destin se réalise : une météorite tombe du ciel non loin de là. Érik le jeune homme au beau sourire et au corps lourd, tout comme Brunehilde la reine froide et passionnée, se précipitent en même temps au même endroit et en pleine nuit à l’endroit de l’impact, dans le cercle de feu, commencent par se combattre avant de se faire l’amour à poil sous les étoiles. C’est pour chacun la première fois. Ils se jurent fidélité et de se revoir pour s’épouser.

Erik se fait remarquer par la cour burgonde chrétienne lorsqu’il vient livrer le chargement d’épées au château du roi avec son père. Il se bat bien et livre un combat qui désarme le jeune frère du roi Giselher (Robert Pattinson) après que le faucon de celui-ci, nommé Arminius comme le héros germanique qui vainquit les Romains, ait délaissé son poing pour celui d’Erik, le consacrant en quelque sorte. C’est à ce moment qu’il se fait remarquer par la sœur du roi Gunther, la belle Kriemhild (Alicia Witt), qui le mettrait bien dans son lit. Mais, lors de la fête du solstice, Erik avoue au masque femelle qui l’interroge qu’il aime ailleurs et que son cœur est promis. Kriemhild n’aura alors de cesse qu’intriguer pour le faire changer d’avis.

Elle profite du ressentiment haineux de Hagen (Julian Sands), noble de la suite de Gunther, dont le père est le nain Albéric (Sean Higgs), laid et contrefait. Cette impureté de lignée rend Hagen jaloux et avide de puissance pour laver cette tache de naissance. Le nain était gardien de l’or des Nibelungen mais le dragon Fafnir a mis ses pattes dessus et dort sur le trésor. Lorsqu’il se réveille, il incendie quelques villages et piétine les villageois. C’en est trop pour le roi, qui part le combattre avec ses preux. Mais la troupe revient, piteuse, n’ayant pas réussi à entamer la cuirasse du dragon, et le roi Gunther est blessé.

Erik se dit qu’il pourrait vaincre le dragon avec la nouvelle épée qu’il s’est forgé avec le métal très dur de la météorite. Il s’y essaie et, après quelques péripéties hasardeuses, tue le monstre tout en crocs et queue. Une intuition (signe des dieux) lui enjoint de se baigner nu dans le sang du dragon, ce qui le rendra invulnérable. Mais une feuille d’automne se colle malencontreusement sur son épaule et cet endroit du corps restera sa faiblesse, tout comme le talon d’Achille. L’or est alors à lui, malgré les mises en garde des fantômes de Nibelungen qui lui disent qu’il rend fou. Il le confie au roi Gunther afin de le garder en ses caves, sous les yeux concupiscents de Hagen. Il ne prend pour lui qu’un anneau, l’anneau du Nibelung.

Erik devient Siegfried en accompagnant l’armée comme héros vainqueur du dragon, lorsqu’il défie en combat singulier et vainc à son tour les rois jumeaux qui l’ont fait orphelin. Il désire se rendre en Islande pour épouser la reine et emporter le trésor. Lorsque Hagen l’apprend, il décide de tout faire pour l’en empêcher et garder à sa main le trésor. L’avidité comme l’avarice rendent fou, tare héréditaire chez les nains qui ne savent rien de la noblesse ni de l’honneur. Comme il sait le roi Gunther amoureux de la reine Brunehilde, seule digne de son rang, il soudoie son père nain Albéric afin de lui concocter un filtre d’amour qu’il fera prendre à Siegfried via son amoureuse Kriemhild.

Dès lors qu’il a bu le vin épicé du filtre, le valeureux jeune homme oublie promesse et promise malgré lui ; il ne désire plus qu’épouser la sœur du roi Gunther. Mais ce dernier, s’il a le champ libre, doit encore vaincre aux épreuves que la reine d’Islande a édictée pour se marier. Elle ne veut pas épouser un faible mais un égal et seul celui qui parviendra à la vaincre, ainsi que les runes l’ont prédit, deviendra son mari. Gunther presse donc Siegfried de prendre sa place et de concourir sous son apparence. Après avoir vaincu le dragon, le jeune homme a en effet surpris Albéric qui cherchait à le tuer pour reprendre le trésor, mais ses manières cauteleuses n’ont pas réussi. Siegfried lui a fait grâce de la vie (à tort) mais lui a ravi son heaume magique qui permet de prendre toutes les formes vivantes au prononcé d’une formule.

Cette fausseté fera que Brunehilde épousera Gunther malgré elle, Siegfried n’ayant plus pour elle aucun sentiment ; lui épousera sa Kriemhild le même jour. Tout le monde pourrait être heureux, le trésor restant chez les Burgondes, Gunther et Siegfried ayant chacun leur amour comme compagne. Mais Brunehilde ne se laisse pas faire et les runes, interrogées une fois de plus, révèlent qu’il y a mensonge. Elle se refuse donc à son roi et exige qu’il la vainque au lit comme il l’a vaincue au combat. Gunther fait alors preuve de faiblesse, une fois de plus, une fois de trop ; il demande à Siegfried de prendre à nouveau sa place sous son apparence pour défaire la ceinture et ouvrir les cuisses de la belle. Mais le prince Giselher, lutinant sa jeune promise dans les couloirs du château, aperçoit pour la seconde fois deux Gunther et soupçonne la substitution. Bêtement (il ne faut jamais se parjurer, ni révéler une vérité à une femme), Siegfried se résout à avouer à son épouse Kriemhild trop jalouse la supercherie de son frère. Elle en défiera Brunehilde sur les marches mêmes de la cathédrale, devant le peuple assemblé.

Dès lors que le secret devient public, tout est dit : Gunther ne peut rester roi légitime car tout fils qui lui naitra sera le fils de Siegfried. Le roi Gunther, humilié et perfidement conseillé par le traître Hagen qui ne pense qu’à l’or devant compenser son hérédité douteuse, se résoudra à l’assassinat. La perdition de l’argent marque la tare de la richesse : l’apparence se prend pour le vrai, l’habit pour le moine, l’or pour la vertu. On ne devient pas noble d’âme et de lignée en achetant sa fonction. C’est encore Hagen, l’antihéros du poème, qui va s’en charger. Il prend Siegfried par traitrise et lui plante sa lance à l’endroit vulnérable, entre les deux épaules, qu’il connait pour avoir espionné  une conversation. Le jeune homme, tout comme Achille, aura eu une vie brève mais glorieuse, tragique d’avoir été trompé par les mauvais. Lorsque son corps sera rapporté au château après la chasse, tous s’entretueront comme de vulgaires Atrides, la reine d’Islande elle-même mettra fin à ses jours sur la nef funéraire en feu de son amour, tandis que seul le jeune prince Giselher survit pour perpétrer la lignée burgonde. Siegfried était devenu son héros, son mentor ; il l’admirait.

Cette histoire est platement rendue, déroulée comme un script sans imagination ni relief, sauf peut-être la scène de baise torride dans le cercle de feu de la météorite. Siegfried a un beau sourire mais un corps plus massif qu’héroïque car l’acteur est trop vieux pour le rôle. Gunther est un minet mou plus que roi burgonde. Seules les femmes sont à la hauteur de leur rôle, ainsi que le forgeron qui meurt de vieillesse avant la fin. Evidemment, après le romantisme échevelé de Wagner, toute reprise peut paraître fade, mais ce film raté ne conte qu’une belle histoire – trop compliquée pour qu’elle soit bien comprise, et dite sans souligner les points forts, tout sur le même plan. C’est plus un divertissement en famille qu’un film culte ; il se regarde sans ennui, mais sans plus. Ne jamais confier une mythologie à un Yankee lorsque les Yankees n’en sont pas les héros : aussi bien pour Troie que pour les Nibelungen, les Américains se montrent des tâcherons à ras de terre ; ils ne s’élèvent aux étoiles que lorsqu’ils dominent le monde et s’en font gloire.

DVD L’anneau sacré, Uli Edel, 2004, avec Benno Fürmann, Kristanna Loken, Alicia Witt, Julian Sands, Samuel West, Sony Pictures 2006, 2h56, €6.56

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Le masque de la mort rouge de Roger Corman

Une épidémie menace le nord de l’Italie à la Renaissance – déjà ! C’est « la mort rouge » qui saisit les gens et les contamine, une métaphore diabolique de la peste, de la variole ou de toute autre maladie. Ce film fantastique du satanisme années 60 est tiré d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe publiée en 1842 et l’acteur principal, qui joue le prince Prospéro (Vincent Price), y apparaît suavement pervers.

Au crépuscule menaçant de nuages noirs, une vieille cueille la ramée pour son foyer. Un homme vêtu en moine écarlate, capuche sur la tête, lui donne une rose que, d’un tour de main, il mute de blanche en rouge. Il lui dit d’annoncer au village que chacun va prochainement être libéré de ses chaînes. Le soir même, le prince Prospéro arrive en carrosse confirmer sa fête annuelle au village de masures ; il leur jettera les restes du festin. Son véhicule manque d’écraser une fillette qu’un jeune dépoitraillé en tunique de cuir sauve in extremis, Gino (David Weston). Mais comme il ouvre sa gueule, le prince ordonne qu’il soit étranglé.

Sa fiancée, la jeune et rousse Francesca supplie le seigneur de lui pardonner et d’avoir pitié. Touché plus par sa beauté extérieure que par son âme pure, mais un brin émoustillé de pouvoir la souiller corps et âme tout en faisant souffrir son cœur, il consent à surseoir et le fiancé comme le père de la fille sont emmenés au château et jetés aux oubliettes – où l’on n’aura garde de les oublier. Ils doivent en effet participer au plaisir de la société en se battant en duel à mort. Seul le survivant sera gracié – ou pas. Des cris déchirants de vieille clament au seigneur que la mort rouge est là : Prospéro fait brûler le village et chasser les habitants. Il court se réfugier au château, vaste demeure bien garnie et inexpugnable sur un piton rocheux qui domine la plaine.

Prospéro, viveur mûr revenu de tout et notamment de « l’amour », après l’avoir abondamment consommé avec telle ou telle, s’est voué au Diable depuis qu’il a constaté que le Dieu de bonté n’agit nullement en ce monde : ce ne sont que pestes, famines, guerres, viols, pillages et trahisons. Il se livre donc à ce qui est qualifié de « vices » par l’Eglise, ce qui veut dire l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la paresse et la gourmandise – en bref les sept péchés capitaux, pour lui capiteux. Il a créé en son logis une chambre secrète toute noire vouée au culte de Satan, appelé jadis Bélial. On n’y accède qu’après avoir traversé la chambre jaune, la chambre violette et la chambre blanche – une allégorie des divers types de personnalités humaines. Seule la couleur rouge est bannie des yeux du prince, lui rappelant le sang, la mort, le diable.

Il fait conduire Francesca dans la chambre de sa femme et la fait jeter dans la baignoire pour s’y décrasser de la vie ; l’épouse laissée prendra une autre chambre. La paysanne en ressort parfumée et parée comme une princesse, digne d’être aux côtés du prince pour une soirée de bal masqué où il a convié tous les seigneurs de la région, ses féaux, pour les protéger de la mort rouge qui rôde et s’amuser de leur sottise. Il a fait fermer les frontières du castel, porte et herse à défaut de pont-levis. Tous ceux qui viennent demander asile une fois les portes fermées sont rejetés comme contaminés et, s’ils récriminent, le prince les fait flécher du haut des remparts. Après tout, n’est-ce pas leur rendre service que de leur donner la mort subite plutôt que la mort lente dans les affres de la maladie ? Ainsi raisonne le Malin, feintant la bonté pour mieux arrimer les âmes. Pour nier la mort, il faut assouvir tous les désirs que suscite la vie : ordonner, posséder, tuer, violer, dominer, jouir. Le seigneur agit comme le Seigneur : il est tout-puissant sur son terrain.

Francesca est horrifiée et sa foi simple comme sa bonté naïve séduisent Prospéro. Elle est originale, bien supérieure à la mentalité des riches qui font la cour et à l’abbé confit en perversités sexuelles qui se ferait bien la naine Esmeralda à l’apparence d’une fillette de dix ans (Verina Greenlaw). Comme elle passe trop près de lui en dansant devant les invités, elle renverse sa coupe et il la gifle. Le nain Quasimodo (Skip Martin) n’aura de cesse que de se venger – par ruse – en faisant déguiser le gros abbé en singe avant de le livrer aux bouffons. Francesca est un défi, un ange qu’il faut déchoir. Prospéro s’y emploie sans y parvenir et cela l’excite.

Cela excite aussi la jalousie de Juliana (Hazel Court), la princesse en titre, qui a été réticente jusqu’ici à se vouer à Satan. Devant sa rivale plus jeune et plus séduisante, elle doit par vanité faire le grand saut pour s’attirer ainsi les grâces renouvelées de son seigneur. Mais péché d’orgueil est toujours puni : sa beauté parée, marquée au fer par une croix inversée l’engageant au Malin, se trouve déchirée par un oiseau de proie, corbeau ou faucon. L’abbé est grillé par ses désirs ardents. Prospéro lui-même est rattrapé par la mort qui surgit au bal en froc rouge, malgré son ordre de bannir la couleur.

Tous se voulaient puissants et invulnérables, tous sont frappés. Seuls les purs survivent : la fillette des villageois épargnés par la peste mais fléchés par le seigneur, Francesca que Prospéro ne peut se résoudre à souiller, son fiancé plein de vie Gino pour le happy end hollywoodien de rigueur (qui ne figure pas chez Poe), et le couple de nains : les premiers seront les derniers…

Outre l’outrance symbolique biblique, rajoutée par le réalisateur, l’opposition constante entre la vie et la mort, la jeunesse et l’âge mûr, le cuir ouvert sur la poitrine nue et le fin costume chamarré d’or, la puissance et la ruse, font de la Mort rouge une allégorie du Bien et du Mal, de la Vie et de la Mort. Nul n’échappe à son sort, petit ou grand, puissant ou misérable. La pandémie frappe où elle veut, qui elle veut, sans considération de rang ou d’âge. Le masque de la mort rouge est-il de Dieu ou de Satan ? Nul ne sait, sinon que le destin est le même pour tous.

A revoir pour la puissance des images, le jeu des acteurs… et la résonance avec l’actualité la plus immédiate.

DVD Le masque de la mort rouge (The Mask of the Red Death), 1964, Roger Corman, avec Vincent Price, David Weston, Hazel Court, Jane Asher, Nigel Green, Patrick Magee, Sidonis Calista 2011, 1h25, €9.97 blu-ray €25.99

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Michel Tournier, Le coq de bruyère

michel tournier le coq de bruyere

Quinze contes pour enfant ou adulte, racontés à la façon Tournier inimitable, fois badine et grave. Guillerettes ou grinçantes, ces histoires toujours un tantinet freudiennes parlent des hommes et des femmes, des petits et des grands, de l’initiation à la puberté et de l’âge de l’amour, du fétichisme et de l’âge qui vient.

La fugue du petit Poucet sonne délicieusement années 1970 avec ce hippie à grandes bottes devenu doux ogre père d’une huitaine de petites filles, lesquelles emportent le petit Pierre évadé de son immeuble parisien de béton armé. Car il aime la nature, le petit Pierre Poucet, il ne veut pas habiter en pleine solitude au sommet d’une tour avec ascenseur automatique, vitres vissées et air conditionné. La modernité le révulse. La nature, ce sont les arbres et les petites filles aussi douce que les trois lapins qu’il a élevés. Filles qui jettent toutes leurs vêtements par-dessus les moulins le soir venu pour dormir ensemble à même le lit, entraînant le petit garçon qui en est chatouillé. Mais voilà, cela ne plaît pas au père Poucet ni à la police. La société est contre la nature, même contre-nature disait-on dans les années 1970.

Amandine est une autre fillette, elle aussi solitaire ; elle aborde l’âge où l’être humain se modifie, vers dix ans. Elle explore l’inconnu. Justement, ce jardin voisin entouré de hauts murs l’attire, parce que sa chatte s’y est perdue. La voilà prête à oser explorer cet univers pour y trouver sa chatte. Ce qu’elle réussit, au bout d’un labyrinthe où « un jeune garçon tout nu avec des ailes dans le dos » p.45 trône sur un piédestal de pierre, un arc à ses pieds, prêt à s’envoler. Lorsqu’elle revient dans son milieu, elle saigne. Ce conte initiatique, qui fit un brin « scandale » chez les prudes du journal Le Monde (catho « de gauche »…) a d’abord été publié en album pour enfant… Il n’est plus disponible, évidemment, tant la chatte sonne furieusement sexuel – même s’il s’agit de l’animal à soyeuse fourrure.

michel tournier amandine ou les deux jardins

Le nain rouge est plutôt sadique, revanche d’un aigri qui veut dominer ceux qui le dominent. Les suaires de Véronique disent combien la photo est ogresse, capturant les corps jusqu’à n’en rien laisser… Tristan Vox met en scène la voix à la radio, qui fait fantasmer, alors que l’être derrière le micro est un petit-bourgeois casanier. Le fétichiste ne peut aimer que les dessous féminins encore chauds, absolument pas la nudité. L’aire du Muguet fait entrer le printemps sur l’autoroute, une autre résistance à la modernité tellement années 60…

Et puis Le coq de bruyère : La nouvelle qui donne son titre au recueil est placée presque en dernier, on ne sait pourquoi, peut-être parce que le premier conte se passe juste après la Genèse et que le dernier sombre dans la folie. Le fameux « coq » est un fringuant sexagénaire de province, colonel à particule, qui aime lever les jeunettes pour vigoureusement les besogner. Il va à la chasse aux filles comme aux coqs de bruyère, « le premier jour je le lève, le deuxième jour je le fatigue, le troisième jour je le tire » p.207. C’est élégant mais n’a pas l’heur de plaire à sa baronne Eugénie d’épouse, élevée au couvent et emmêlée de prêtres. Je vous laisse deviner la fin.

Mais l’on découvre en ce conte grivois l’attrait de Cécile Aubry aux yeux de l’auteur. Il est vrai que l’égérie télé des années 60, mère du vif et vigoureux Mehdi qui joua si bien Sébastien, a un air de garçon. En ces années pré-68, elle pouvait plaire tant au fils du Pacha de Marrakech, qui lui fit son sensuel enfant acteur, qu’à l’écrivain Michel Tournier, peu enclin aux minauderies et aux falbalas des têtes de linotte de son époque. « Cécile Aubry… Hé, hé ! Un peu petite certes, la tête un peu grosse pour le corps, le visage boudeur du genre pékinois. Mais tout de même, tout de même, quel joli brin de petite fille… ! » p.221.

cecile aubry

Il y a de l’allégresse en ces humanités, dit le conteur. Père Noël, Robinson, petit Poucet, Abel et Caïn, l’auteur agite les mythes et les rend inactuels. Ce que notre époque de petit-bourgeois illettrés trop sérieux a perdue. L’auteur n’est plus mais sa manière lui survit : la vie, justement, est un magasin de friandises, même si l’on est malheureux parfois. Il suffit de la prendre du bon côté et de se laisser guider par le printemps.

Michel Tournier, Le coq de bruyère, 1978, Folio 1980, 343 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires

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Si le titre français est du traducteur français, le poète Charles Baudelaire, l’édition américaine de 1845 s’intitule simplement ‘Tales’ (Histoires) ; elle regroupe des contes parus entre 1836 et 1845 dans les revues.

Le choix de Baudelaire n’est pas anodin : en effet, après un premier volume « extraordinaire » d’histoires tirées de l’optimisme scientifique du siècle XIX commençant, le choix du second volume est plus noir et plus « gothique ». L’auteur, qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme (ce qui a fasciné Baudelaire), voit le monde en noir et la vie humaine comme une impasse.

L’amour n’est jamais heureux sur cette terre, pas plus celui des femmes que celui des amis ou celui des… chats. Le chat noir conte cette belle histoire d’êtres faits l’un pour l’autre, l’animal et l’humain, avant que l’humain – de nature compliquée – gâche tout par son ivrognerie. Il devient violent, jaloux, irascible. Il étrangle et pend son chat. Repentant il en apprivoise un autre, du plus beau noir luisant. Mais celui-ci est un avatar revenu des ombres pour se venger…

chat noir

La célèbre Chute de la maison Usher n’est pas en reste. Un ami, hypersensible et cadavérique, invite l’auteur à passer quelques jours avec lui, en proie à la solitude et à ses démons intérieurs. La psychanalyse n’est pas encore inventée mais la sœur jumelle de ce jeune homme meurt de phtisie et les compères entreposent le cercueil dans une crypte sous la maison en attendant l’enterrement. L’infortunée n’était qu’en catalepsie et se réveille en pleine bière ! Ce coup d’état contre l’humain ne peut que susciter l’ire des éléments déchaînés et la disparition en marécage de ladite maison Usher, avec ses derniers descendants.

Hop-Frog est un nain dont le roi se moque, jusqu’à ce qu’un jour l’avorton se venge. La barrique d’Amontillado est elle aussi un plat qui se mange froid, à la suite d’insultes répétées. Le masque de la Mort rouge anticipe Ébola : qui veut s’isoler pour se prémunir voit s’infiltrer jusque chez lui la Justice immanente. Le diable dans le beffroi se moque de ces placides Flamands qui tirent sur leur pipe les yeux rivés à leur montre, tout à la répétition du temps paysan et à la jouissance de la vie immobile. Mais ne voilà-t-il pas que le démon (de la modernité ?) vient faire danser les cloches et affoler les horloges, précipitant toute cette humanité confite en traditions dans l’agitation sans cause ! Un curieux Dialogue avec une momie préfigure les Aventuriers de l’Arche perdue tandis qu’une Conversation entre Eiros et Charmion conte la fin de la vie terrestre sous le passage d’une comète. Le portrait ovale émet l’hypothèse Dorian Gray, le peintre aspirant la vie même dans sa toile à tel point que, possédé par son art, il vide sa bien-aimée de toute existence.

edgar allan poe portrait dessine

Edgar Allan Poe était un précurseur par l’imagination. Enfiévré par l’alcool, il amplifiait la sensibilité du temps. La révolution industrielle venait à peine de commencer qu’il en voyait tous les inconvénients. Finie la placidité de vivre et de prendre son temps ; consommée l’ignorance des astres et de leurs dangers ; terminée la foi naïve au profit des doutes et craintes maléfiques.

Le plus beau n’est-il pas cette profession de foi écologiste écrite en 1841 dans le Colloque entre Monos et Una ? Le conte peint la mort physique et mentale, la progressive extinction de toutes les facultés personnelles : « le sentiment de l’être avait à la longue entièrement disparu ». Mais la terre elle-même, n’est-elle pas menacée tout autant par l’homme en temps qu’espèce nuisible ? « Aussi bien, tandis qu’il se pavanait et faisait le Dieu, une imbécilité enfantine s’abattait sur lui. Comme on pouvait le prévoir depuis l’origine de la maladie, il fut bientôt infecté de systèmes et d’abstractions ; il s’empêtra dans des généralités. (…) Ce mal surgit nécessairement du mal premier : la Science. L’homme ne pouvait pas en même temps devenir savant et se soumettre. Cependant, d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. (…) Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde approchait. C’est ce que ne voyait pas la masse de l’humanité, ou ce que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas voir » (p.463 Pléiade).

Si les écolos d’aujourd’hui avaient ce style au lieu de leur véhément ressentiment de prédicateur, peut-être seraient-ils mieux entendus alors qu’août ressemble à octobre et qu’octobre reste un mois de juin, tandis que les tempêtes hivernales et les pluies de printemps opèrent leurs ravages ?

Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires (1836-1845, publiées par Charles Baudelaire en 1857), Garnier-Flammarion 2008, 314 pages, €3.80
Edgar Allan Poe, Œuvres en prose traduites par Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1951, 1165 pages, €46.70

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Martin Amis, Poupées crevées

marin amis poupees crevees

Second roman de l’auteur, paru il y a presque 40 ans, Dead Babies révèle déjà le style inimitable de cet Anglais de la haute, torturé familial et englué dans son époque. So British est cet humour qui pousse à l’absurde des situations éphémères, so British ce sadisme comique qui va rarement jusqu’au bout, sauf à la fin, so British cette méfiance désinvolte d’aristocrate qui prend toute réalité avec les pincettes de son éducation.

Souvenirs de sa propre jeunesse, amplifiés et déformés, observés avec le recul en projetant les dates, l’auteur met en scène dix personnages et un auteur, tel le savant qui examine une colonie de singes dans la même cage. Il situe la scène dix ans plus tard, avec la volonté de présenter un futur probable qui accentue les travers du présent. Il reprendra ce procédé, pas très heureux, dans London Fields. C’est que la frénésie sexuelle décrite dans Poupées crevées reste celle des années 1970, après l’explosion 1968 qui a fait craquer toutes les gaines du vieux monde. Le titre Dead Babies signifie d’ailleurs « vieilles lunes », « tigres en papier » ou « baudruches », ces conventions sociales et jalousies qui ne devraient désormais plus être de mises. Dès 1984, le sida mettra un terme à ces mœurs débridées, prouvant que la réalité n’est pas la fiction et que tout n’est pas possible sans conséquences. Six garçons et quatre filles à peine dans la vingtaine se réunissent un week-end au presbytère d’Appleseed dans la campagne, la résidence secondaire de l’un d’eux. Ils ont pour objectif de « s’éclater » par tous les orifices, ingérant diverses drogues, divers alcools et diverses bites dans toutes les compositions qui leurs viennent à l’esprit.

Quentin est l’Anglais type, grand, blond, musclé, la voix chaude, le charme hypnotique, le maintien aristocratique ; Celia est sa femme, qui l’a draguée et est bien avec lui. Andy est l’ami contrasté de Quentin, brun, vigoureux, presque toujours torse nu, d’une vitalité animale, une sorte de sauvage du temps, jean coupé et moto ; Diana est sa compagne du moment, mais il ne veut pas s’engager. Giles est très riche, un placard entier d’alcools dans sa chambre, mais a de mauvaises dents, comme l’auteur, il est névrosé par sa mère et hésite à franchir le pas de la baise. Keith est un nain obèse et frustré, tellement ridicule qu’il repousse toute sexualité possible, sauf aux déjantés. C’est le rôle des trois Américains invités de servir d’aiguillons. Marvel est docteur et expert en chimie, sa valisette de drogues permet de donner à chacun ce qu’il souhaite – en théorie. Skip est son jeune compagnon, pédé jusqu’au trognon, élevé dans la violence et le viol. Roxeanne est l’Américaine type, vue d’un œil anglais, sorte de pute sans pudeur mais généreusement gratuite, qui accomplit la baise comme une gymnastique professionnelle. « A l’intérieur de son body transparent, ses seins grouillaient et clapotaient » p.240.

Elle est la candide qui dit tout haut que le roi est nu et que « personne, ici, ne sait baiser » – pique de l’auteur à ses compatriotes, qui se croient « libérés » en 1975 alors qu’ils ne font que transgresser les tabous et principes inculqués que pour mieux y retomber. Par exemple : « Pour Diana, le sexe n’était pas une préoccupation charnelle ; c’était un cadran de contrôle, comme dans une machinerie, qui entretenait la considération qu’elle avait d’elle-même, un hommage à son sens de l’élégance, une salve d’applaudissements pour tous ses exercices de gymnastique, un coup de chapeau à son régime, le compliment requis à son coiffeur, le moyen de se mesurer socialement aux autres » p.137. A l’inverse, la sexualité américaine se veut scientifique, loin des tabous sociaux de la vieille Europe (dont le socialisme voudrait faire table rase). Marvell : « Les mômes, là-bas, ils baisent à l’école primaire. Nous, on se croyait malins quand on se faisait dépuceler à douze ans. Là-bas, les mouflets se font des pipes dans leurs parcs » p.236.

ados en chaleur

Mais il n’y a ni page blanche ni an 01 : chacun a sa propre histoire qui l’a façonné, tordu plus ou moins. Le sexe n’est pas libre mais conditionné. Le nain peut-il baiser comme un grand ? Celui qui s’est construit une apparence et s’est vêtu d’une armure d’aristocrate est-il à l’abri d’un retour du refoulé, d’autant plus violent qu’imprévu ? « J’ai toujours pensé que baiser librement était une aubaine pour nous, les vieux, et une calamité pour les jeunes qui en ont eu l’idée les premiers. (…) Notre nature sexuelle était déjà formée, donc la pire des choses pour nous, c’était l’ennui. (…) Mais pour vous (…) les libérés (…) vous n’êtes pas libres du tout » p.303. Le risque est de rester immatures une fois adultes. Quentin : « Quand donc ces enfants élevés dans la promiscuité prendront-ils le temps de grandir ? Quand donc leurs émotions sexuelles auront-elles le temps de se développer ? Quand donc leur nature trouvera-t-elle le temps d’absorber la frustration, le désir, la joie, la surprise… ? » p.236. C’est ce que l’on reconnait aujourd’hui, ce pourquoi la pédophilie (vaguement admise hier) est à proscrire : les jeunes doivent découvrir, sans tabous mais entre eux, ce qui fait le désir et le respect de l’autre ; ce n’est que lorsque la maturation est avancée, 15 ans dit la loi, que des relations presque adultes peuvent naître sans dommage, dans le consentement et l’attention.

Ce ne serait pas drôle selon Martin Amis si tout ne finissait pas mal, et l’auteur pousse le bouchon très loin. Il a le regard féroce sur sa propre société, satirisant ses ridicules et revalorisant les sentiments, cette aversion des Anglais. Car si la raison pure est criminelle (tels ces « conceptualistes » qui font des « gestes » meurtriers pour frapper les spectateurs), les instincts bruts aussi (la baise à outrance depuis tout jeune lasse très vite et rend impuissant) : seules les émotions donnent couleur à l’existence et aux relations humaines. La scène révélatrice est celle où un baiseur frénétique depuis « à peine l’âge de 13 ans » (Andy) bande le plus fort est lors d’une vidéo érotique où les caresses habillées n’ont aucune conclusion – ni nu, ni baise.

Rien de ce qui avait été promis ne se passe comme prévu, ni l’effet des drogues concoctées pour chacun, ni le spectacle underground à la ville voisine, ni les vidéos importées des États-Unis mettant en scène diverses combinaisons dont un goret enfilant une fille ou un gamin copulant avec des singes, ni la baise absolue rêvée par Andy et Roxeanne… Un curieux tricker, Johnny, s’invite parmi les dix et nul ne sait qui il est. Il écrit des lettres enflammées, instille la haine entre eux, donne des envies de suicide. Qui est Johnny ? Comme dans les Dix petits nègres de tante Agatha, nul ne sait mais tous sont touchés à mesure.

Le lecteur ne s’ennuie pas à la lecture du livre. Il replonge dans l’ambiance génésique des années 1970 qui a pris aujourd’hui une teinte bistre, comme si elle datait de l’autre siècle et de la génération d’avant. Les drogues ne sont plus aussi tétées dans un souci de se fondre dans un grand tout, le sexe s’est apaisé, plus fluide, les jeunes passant d’un partenaire à l’autre en diverses « expériences », pour connaître les êtres plus que pour s’anéantir en « petites morts ». L’exemple de l’acteur Ezra Miller montre combien ces nouvelles sexualités expérimentées dans les années 1970 sont entrées dans les mœurs, mais sans l’excès des premiers temps.

Martin Amis, Poupées crevées (Dead Babies), 1975, Folio 2006, 395 pages, €7.51
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Thorgal 17, La gardienne des clés

Nous avons laissé dans le tome précédent Thorgal et sa petite famille au bord de l’hiver, dans le village viking natal d’Aaricia. Père et fils chassent tandis que la mère allaite sa fille à la maison. Louve vient de naître et Jolan a six ans. Il voudrait bien utiliser l’arc de son père mais il n’est guère assez fort. Encore que… C’est une flèche qu’il tire maladroitement dans les buissons qui va déclencher toute l’histoire.

L’album renoue avec la veine fantastique, puisqu’Aaricia est clouée au bébé. Difficile de vivre des aventures itinérantes dans ces conditions. Ce sont donc Thorgal et Jolan qui s’y collent, sans parler des dieux.

Parce qu’une femme serpent fait revenir de l’autre monde (l’un des innombrables mondes qui existent dans la mythologie) un affreux pour la servir. Elle veut obtenir pour elle la ceinture qui permet l’invulnérabilité et le passage des mondes. Simple, non ?

Sauf que son affreux n’est pas honnête (qui l’eût cru ?) et veut garder l’objet pour lui. Il profite d’être déguisé en Thorgal pour tenter de forcer ce dernier à aller récupérer ladite ceinture auprès de la Gardienne des clés. Jadis en effet, Thorgal a eu une aventure intime avec elle.

L’errance du héros renoue donc avec Les trois vieillards du pays d’Aran, ce qui est prétexte à laisser épouse et gamins pour courir le monde sensuel. Il y a de la nature, de la chasse, de la bagarre et de la femme dans l’aventure.

Jolan est trop petit pour y participer vraiment mais, comme les jeunes lecteurs ont tendance à s’identifier à lui comme à un petit frère rêvé (une sorte de fils de David Beckham aujourd’hui), il sert de déclencheur et d’appât, d’otage et de mascotte. Lui aussi découvre le deuxième monde…

Mais sa hantise, comme celle de tous les gamins, est d’être abandonné par son père. C’est que l’aventure est bien plus tentante que la chaumière et qu’un adulte sait bien mieux s’amuser tout seul que traîner un mouflet.

Nous avons donc tous les ingrédients nécessaires à une belle histoire. Il y a de l’action rude et de beaux paysages, de la morale et de l’éducation. Les rapports hommes-dieux se font sous contrat et des rapports homme-femme sont égalitaires – pas identiques, chacun son rôle et ses désirs, mais aussi utiles, au même niveau. Il y a de la bagarre et du sentiment, de la rudesse et de la tendresse.

Le dessin somptueux sert le texte riche. La nature nordique est dessinée minutieusement et le village viking est rempli de détails. Les personnages ont du corps, comme on le dit d’un vin, et de la personnalité, comme le montrent les expressions du visage de Jolan. La couleur n’est pas plaquée, elle ajoute au visuel.

A noter aussi l’image contrastée du père brun et du fils blond, de la mère blonde et de la fille brune. Thorgal, fils d’Aegir (c’est-à-dire le vent) est viking adopté, irréductiblement étranger (il vient des étoiles). Il n’est donc pas le grand blond imberbe et musculeux de la mythologie mais un noiraud velu charpenté sans gonflette, les traits rudes.

Il est adulte et pas adolescent, homme mûr qui pense aux autres, notamment à ceux qu’il aime mais aussi aux nains et aux animaux, pas Narcisse heureux de se voir si beau dans son miroir. Les aventures ne sont pas pour lui une occasion de se faire admirer, mais la nécessité du destin auquel l’ont condamné les dieux pour n’être pas vraiment de « ce » monde.

L’ensemble est riche et cet album 17 montre un dessin maîtrisé et un beau renouvellement de l’histoire. On aime à voir grandir les enfants dans un monde impitoyable mais d’une beauté prenante, et la justice triompher parce qu’on le veut.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 17, La gardienne des clés, 1991, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 3, Les trois vieillards du pays d’Aran, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal papa

Nous avions laissé Thorgal sorti de son errance dépressive après la perte de sa femme enceinte Aaricia. Le sixième album va mettre en œuvre les promesses du cinquième : Thorgal investit le château de Breik Zarith pour aider l’héritier légitime à retrouver son bien mais surtout pour retrouver sa blonde.

Nous avons ici un classique de l’épreuve : des obstacles impressionnants, forteresse « imprenable », soldatesque à tous les créneaux, un seigneur cruel et cynique sans pitié, et même une technique pour faire la guerre imitée de Syracuse !

Bien entendu Thorgal, héros sans peur et sans reproche, va triompher, quoiqu’in extremis. Il va retrouver Aaricia, ce qui n’empêchera pas cette amoureuse fidèle d’assommer son héros parce qu’il veut laisser provisoirement le gamin. Il ne sait pas de qui il s’agit, mais il fait la connaissance du petit dans l’obscurité d’une cellule. Il est séduit, selon des liens mystérieux. Jolan, qui a trois ans, n’a aucune peur de cet adulte menaçant surgi de l’ombre, comme s’il savait. Cet enfant a « des pouvoirs » et le seigneur de Breik Zarith l’a découvert, il l’exploite. Ce pourquoi il a été si clément avec la mère et le fils.

Mais ces pouvoirs sont incontrôlés, l’enfançon n’est que premier mouvement. Après l’épreuve, le couple ne veut que s’isoler du monde pour faire enfin famille. Une île déserte non loin de la côte norvégienne fera l’affaire. Sauf qu’Aaricia, avec cette propension des femmes à nier toute évidence qui ne va pas selon leur cœur, ne veut pas voir que le petit Jolan ne doit pas être laissé à lui-même.

C’est l’objet de l’album huit (il faut en sauter un). Jolan a dans les cinq ans et se sent solitaire ; il désire ardemment un ami, un enfant comme lui avec qui jouer. Puisqu’il en a le pouvoir, il en invente donc un. Mais il est lié par un mystérieux bracelet gravé de signes qu’il a trouvé et déchiffre, sans pourtant savoir lire. Sur le bracelet est écrit Alinoë, le prénom du garçon de six ans aux cheveux verts avec qui il joue sous la cascade. Sa mère ne comprend rien, elle se croit seule sur l’île, elle croit que Jolan lui ment. Par sa violence, son mouvement d’autoritarisme buté de qui ne veut pas savoir (les mères sont redoutables en ces cas là), elle va retourner la situation. D’ami, Alinoë devient ennemi. Violent, il tend des pièges et frappe. Toute l’île est bientôt envahie de haine, autant de clones incarnés de la pulsion du mal. Comme au Tibet, on ne matérialise pas par la pensée des êtres malfaisants sans conséquences.

Papa revient en sauveur et Thorgal a cette parole magnifique à son petit garçon, qui dit les liens profonds de la paternité assumée : « j’ai entendu ta peur m’appeler ».

D’où viennent ces « pouvoirs » ? L’album précédent, le sept, intitulé ‘L’enfant des étoiles’ nous apprend comment Thorgal bébé a été recueilli dans une capsule échouée sur une rive par des Vikings égarés dans le brouillard. Les gros mâles prêts à s’entretuer adoptent le gamin et l’élèvent comme un des leurs. Nous voyons donc Thorgal bébé, tout nu, puis à six ans qui s’isole pour rêver. Un nain lui demande son aide contre le serpent Nidhogg et le petit gars joue les héros, volant pour la première fois sur un chat ailé de Frigg, la déesse ! Au réveil, ses copains apprennent à Thorgal que la femme du chef, Gandalf-le-fou, vient d’avoir une fille née avec deux perles dans ses poings. On la prénomme Aaricia…

Le même album saute les années pour nous montrer Thorgal grandi. A dix ans, vêtu à la diable, gorge largement découverte et jambes nues, il part chasser mais, sous la pluie de Norvège, n’attrape rien. Rosinski dessine admirablement les gamins. Il saisit la souplesse du corps et la grâce des traits. A dix ans, l’adonaissant a la beauté d’un elfe.

Thorgal se réfugie sous un buisson où, comme souvent, il rêve. Il vit alors dans un autre monde, part en quête du dieu de la montagne, au-delà de la forêt brûlée, dont les chamanes ont parlé. Un vieillard apparaît, qui lui dit être son grand-père. Là, sous les étoiles, il répond à ses questions sur son origine. Un mnémodisque, conservé comme talisman de la capsule échouée, apprend à Thorgal ce qui s’est passé. Mais le grand-père solitaire et qui n’en a plus pour longtemps efface dans la mémoire les souvenirs, ne laissant à Thorgal qu’une intuition. L’origine est un handicap, « il est facile de passer pour un dieu lorsqu’on dispose de pouvoirs supérieurs » ou d’une foi révélée. « Et la tentation est grande d’user de cette faculté pour dominer ses semblables », dit au gamin le vieillard venu d’ailleurs. L’identité n’est pas ce qu’on a hérité qu’il suffirait de conserver, mais la personnalité qu’on se façonne durant une vie. Pas des gènes ou des « pouvoirs », mais une histoire vécue, des chemins pas à pas choisis plutôt que d’autres selon ce qu’on veut être.

Lorsqu’il se réveille, le jeune garçon retrouve son père adoptif inquiet, qui le cherche depuis cinq jours. Façon de dire que la paternité volontaire vaut autant que la biologique. L’enfant adopté est son enfant comme peuvent l’être ceux envoyés par la nature.

D’autant que ce papa viking inculque une morale virile au garçon, prolongeant la leçon du grand-père : « Tu apprendras que les vrais talismans d’un homme sont sa tête, son cœur et son bras », lui dit-il. Les trois étages de l’humain que sont la force vitale et la passion, le tout contrôlé par la raison intelligente. C’est très beau.

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 6, La chute de Breik Zarith, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 7, L’enfant des étoiles, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 8, Alinoë, 1985, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

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