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Le masque de la mort rouge de Roger Corman

Une épidémie menace le nord de l’Italie à la Renaissance – déjà ! C’est « la mort rouge » qui saisit les gens et les contamine, une métaphore diabolique de la peste, de la variole ou de toute autre maladie. Ce film fantastique du satanisme années 60 est tiré d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe publiée en 1842 et l’acteur principal, qui joue le prince Prospéro (Vincent Price), y apparaît suavement pervers.

Au crépuscule menaçant de nuages noirs, une vieille cueille la ramée pour son foyer. Un homme vêtu en moine écarlate, capuche sur la tête, lui donne une rose que, d’un tour de main, il mute de blanche en rouge. Il lui dit d’annoncer au village que chacun va prochainement être libéré de ses chaînes. Le soir même, le prince Prospéro arrive en carrosse confirmer sa fête annuelle au village de masures ; il leur jettera les restes du festin. Son véhicule manque d’écraser une fillette qu’un jeune dépoitraillé en tunique de cuir sauve in extremis, Gino (David Weston). Mais comme il ouvre sa gueule, le prince ordonne qu’il soit étranglé.

Sa fiancée, la jeune et rousse Francesca supplie le seigneur de lui pardonner et d’avoir pitié. Touché plus par sa beauté extérieure que par son âme pure, mais un brin émoustillé de pouvoir la souiller corps et âme tout en faisant souffrir son cœur, il consent à surseoir et le fiancé comme le père de la fille sont emmenés au château et jetés aux oubliettes – où l’on n’aura garde de les oublier. Ils doivent en effet participer au plaisir de la société en se battant en duel à mort. Seul le survivant sera gracié – ou pas. Des cris déchirants de vieille clament au seigneur que la mort rouge est là : Prospéro fait brûler le village et chasser les habitants. Il court se réfugier au château, vaste demeure bien garnie et inexpugnable sur un piton rocheux qui domine la plaine.

Prospéro, viveur mûr revenu de tout et notamment de « l’amour », après l’avoir abondamment consommé avec telle ou telle, s’est voué au Diable depuis qu’il a constaté que le Dieu de bonté n’agit nullement en ce monde : ce ne sont que pestes, famines, guerres, viols, pillages et trahisons. Il se livre donc à ce qui est qualifié de « vices » par l’Eglise, ce qui veut dire l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la paresse et la gourmandise – en bref les sept péchés capitaux, pour lui capiteux. Il a créé en son logis une chambre secrète toute noire vouée au culte de Satan, appelé jadis Bélial. On n’y accède qu’après avoir traversé la chambre jaune, la chambre violette et la chambre blanche – une allégorie des divers types de personnalités humaines. Seule la couleur rouge est bannie des yeux du prince, lui rappelant le sang, la mort, le diable.

Il fait conduire Francesca dans la chambre de sa femme et la fait jeter dans la baignoire pour s’y décrasser de la vie ; l’épouse laissée prendra une autre chambre. La paysanne en ressort parfumée et parée comme une princesse, digne d’être aux côtés du prince pour une soirée de bal masqué où il a convié tous les seigneurs de la région, ses féaux, pour les protéger de la mort rouge qui rôde et s’amuser de leur sottise. Il a fait fermer les frontières du castel, porte et herse à défaut de pont-levis. Tous ceux qui viennent demander asile une fois les portes fermées sont rejetés comme contaminés et, s’ils récriminent, le prince les fait flécher du haut des remparts. Après tout, n’est-ce pas leur rendre service que de leur donner la mort subite plutôt que la mort lente dans les affres de la maladie ? Ainsi raisonne le Malin, feintant la bonté pour mieux arrimer les âmes. Pour nier la mort, il faut assouvir tous les désirs que suscite la vie : ordonner, posséder, tuer, violer, dominer, jouir. Le seigneur agit comme le Seigneur : il est tout-puissant sur son terrain.

Francesca est horrifiée et sa foi simple comme sa bonté naïve séduisent Prospéro. Elle est originale, bien supérieure à la mentalité des riches qui font la cour et à l’abbé confit en perversités sexuelles qui se ferait bien la naine Esmeralda à l’apparence d’une fillette de dix ans (Verina Greenlaw). Comme elle passe trop près de lui en dansant devant les invités, elle renverse sa coupe et il la gifle. Le nain Quasimodo (Skip Martin) n’aura de cesse que de se venger – par ruse – en faisant déguiser le gros abbé en singe avant de le livrer aux bouffons. Francesca est un défi, un ange qu’il faut déchoir. Prospéro s’y emploie sans y parvenir et cela l’excite.

Cela excite aussi la jalousie de Juliana (Hazel Court), la princesse en titre, qui a été réticente jusqu’ici à se vouer à Satan. Devant sa rivale plus jeune et plus séduisante, elle doit par vanité faire le grand saut pour s’attirer ainsi les grâces renouvelées de son seigneur. Mais péché d’orgueil est toujours puni : sa beauté parée, marquée au fer par une croix inversée l’engageant au Malin, se trouve déchirée par un oiseau de proie, corbeau ou faucon. L’abbé est grillé par ses désirs ardents. Prospéro lui-même est rattrapé par la mort qui surgit au bal en froc rouge, malgré son ordre de bannir la couleur.

Tous se voulaient puissants et invulnérables, tous sont frappés. Seuls les purs survivent : la fillette des villageois épargnés par la peste mais fléchés par le seigneur, Francesca que Prospéro ne peut se résoudre à souiller, son fiancé plein de vie Gino pour le happy end hollywoodien de rigueur (qui ne figure pas chez Poe), et le couple de nains : les premiers seront les derniers…

Outre l’outrance symbolique biblique, rajoutée par le réalisateur, l’opposition constante entre la vie et la mort, la jeunesse et l’âge mûr, le cuir ouvert sur la poitrine nue et le fin costume chamarré d’or, la puissance et la ruse, font de la Mort rouge une allégorie du Bien et du Mal, de la Vie et de la Mort. Nul n’échappe à son sort, petit ou grand, puissant ou misérable. La pandémie frappe où elle veut, qui elle veut, sans considération de rang ou d’âge. Le masque de la mort rouge est-il de Dieu ou de Satan ? Nul ne sait, sinon que le destin est le même pour tous.

A revoir pour la puissance des images, le jeu des acteurs… et la résonance avec l’actualité la plus immédiate.

DVD Le masque de la mort rouge (The Mask of the Red Death), 1964, Roger Corman, avec Vincent Price, David Weston, Hazel Court, Jane Asher, Nigel Green, Patrick Magee, Sidonis Calista 2011, 1h25, €9.97 blu-ray €25.99

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The Undead de Roger Corman

Malgré la couverture racoleuse à tête de mort, il ne s’agit pas d’un film de zombies. L’histoire est tirée d’un fait divers réel survenu en 1952 aux Etats-Unis : un hypnotiseur amateur a plongé son épouse en transe et elle s’est retrouvée un siècle auparavant incarnée en Irlandaise nommée Bridey Murphy.

Roger Corman transforme le XIXe siècle en siècle du roi Mark, dans la Cornouaille médiévale de Tristan et Yseut. Un soir de brume intense à Londres, un psychiatre qui revient de longues années d’initiation au Tibet vient trouver son ancien professeur à l’Institut de psychologie américaine. Il tient une jeune femme à la main, pas frileuse car elle est décolletée comme si de rien n’était.

Parce qu’elle a plusieurs vies, sinon une vie éternelle en plusieurs corps. C’est ce que veut démontrer le psy. Il joue pour cela à l’apprenti sorcier en hypnotisant Diana pour la faire régresser dans ses vies antérieures. Avec ce qu’il a appris au Tibet et au Népal, il veut fusionner son esprit avec elle et donc explorer l’époque où elle reviendra de mémoire.

Ce qui est fait. Diana se révèle être Hélène, accusée d’être sorcière en ces temps où le christianisme peinait encore à s’imposer ; il fallait frapper par la terreur, comme Lénine le fit pour imposer la croyance communiste. Hélène est donc enfermée dans la tour de la mort et sera exécutée à l’aube. Pendragon, qui l’aime, veut la sauver mais ne sait trop comment faire. Il est poursuivi par une Diana ophidienne qui ondule de la croupe par lascivité et qui veut à tout prix le baiser. Lui refuse ; Diana est une véritable sorcière maléfique dont la mère a scellé un pacte avec le Diable. La jeune femme, pour parvenir à ses fins, propose alors à Pendragon de sauver Hélène s’il consent à vendre son âme au Diable.

Nous sommes évidemment dans la nuit du sabbat et le Prince des enfers apparaît à minuit juste dans le cimetière du lieu. Tous les exploités, les nullards, les bancroches, viennent signer pour accéder à une vie normale et Pendragon se laisse faire. Jusqu’à ce qu’un chevalier en armure – qui est le psy dont l’esprit a réussi à suivre sa patiente hypnotisée – l’en dissuade.

Nous avons jusque là une histoire de sorcières classique où les filles se transforment en chattes noires ou en chauve-souris et où Meg Maud, sorcière bénéfique vouée à soigner, amuse par sa laideur, sa canne torte et son gros bon sens paysan. Le film est tourné en noir et blanc dans une brume campagnarde édifiante, avec des cottages typiques et un croque-mort sentencieux qui se croit ensorcelé – peut-être parce qu’il dit la vérité ? Mais l’hypnotisme a changé le cours de l’histoire d’Hélène et de Diana dans le temps. Si Hélène est sauvée, sa vie s’achèvera à son terme et sans plus ; si elle meurt à l’aube comme prévu, elle aura des vies sans fin et sauvera Diana la sorcière.

Ce dilemme shakespearien fait tout le sel du film. D’autant que le deus ex machina, le psy revenu du Tibet, voit son orgueil puni de s’être pris pour Dieu. Et le Diable en rit encore.

DVD double The Undead, Roger Corman, 1957, avec Pamela Duncan, Richard Garlan, Allison Hayes, Richard Devon, 1h10 (+ bonus La cité des morts, John Moxey, 1960, 1h16), Pinnacle 2003, €15.98

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