Bernard Clavel, Marie Bon Pain

Le tome 4 des Colonnes du ciel, dont les deux premiers volumes ont été chroniqués sur ce blog, se focalise sur Marie, la mère de Petit Jean et la compagne de Bisontin-la-Vertu. Le premier tome racontait la peste et la perte volontaire de Matthieu en sacrifice christique, la seconde l’exil au pays de Vaud dans la lumière du lac Léman, le troisième (que je n’ai pas lu) la geste d’Hortense femme de guerre. L’auteur aime alterner les destins, entre lumière et nuit. Marie, c’est la paix, le retour au Jura près de Dole, dans le village détruit de la Vieille-Loye. Bisontin et ses compagnons reconstruisent la maison, un forgeron piémontais se pointe et rebâtit la forge, des verriers viennent rebâtir la verrerie où travaillait Johannes, le mari défunt de Marie. Est-ce le bonheur ?

Marie la terrienne voudrait le croire, Marie la femme de maison voudrait s’accrocher à ce qu’elle connait : le pays, le village, la ferme. Elle voudrait ancrer sa famille, arrêter le temps, couler des jours heureux. Mais le destin est là qui se met en travers du chemin, et l’esprit des hommes, jamais en repos.

Hortense reparaît, après avoir sauvé des enfants de la guerre puis pris les armes contre les mercenaires ; on l’accuse désormais de sorcellerie. C’est un moyen commode de lyncher ceux qui vous déplaisent en remuant les mauvais instincts de la foule. Les « réseaux sociaux », malgré leur prétention à être à la pointe de la modernité et de la civilisation, ne font pas autre chose lorsqu’ils hurlent en meute haro sur un coupable. Le « procès » d’Hortense à Dole est jugé d’avance et on la brûle vite pour éviter qu’elle ne parle, qu’elle ne dise publiquement les lâchetés et trahisons de certains bourgeois de la ville durant la guerre et la peste. Hortense part en fumée la tête haute, elle méprise ces faux juges.

Bisontin en est bouleversé, qui était séduit par cette grande femme de tête qui travaillait comme un homme. Marie le sent qui lui échappe et cela la brise. Mais Bisontin est un compagnon, aspirant à autre chose que le fauteuil et les chaussons. Cela Marie, comme beaucoup de femmes, ne parvient pas à le comprendre. Bisontin l’a aidée à sortir de la guerre, l’a aidé à rebâtir le nid, l’a aidé à élever son fils et sa fille, Petit Jean à qui il apprend le métier de charpentier et Léontine. Mais Bisontin ne s’est pas marié avec Marie qui ne l’a jamais réclamé. A qui donc s’en prend-t-elle ?

Entre non-dits et refus de s’engager, comment pourrait-elle retenir un compagnon qui ne rêve que grand large ? Il suffit que Dolois-cœur-en-joie, compagnon charpentier lui aussi, mette dans la tête de Bisontin les charpentes de navire à Saint-Malo la riche pour que le compagnon veuille reprendre la route. Qui pourrait l’en blâmer ? Marie qui s’est fait son cinéma toute seule, sans comprendre l’autre ni mettre au clair leurs relations ?

Elle a mal, elle a peur, elle se sent vieille et délaissée. Mais certains ne sont pas faits pour le foyer et elle ne veut pas le comprendre, aimant au fond à se faire souffrir pour expier, travers très catholique qui la ronge au bas du ventre. Elle se tue au travail, autre travers catholique pour expier les péchés après la Chute et elle se démet un bras qui ne revient pas. La voilà impotente, inutile, délaissée. Elle se complaît en macérations et chagrin, autre travers catholique du repli sur la conscience de soi sans envisager ni les autres, ni l’avenir.

C’est un portrait de femme que nous brosse Clavel, son chant des artisans en même temps que la gloire d’une petite patrie de poids humain, avec tout ce qu’elle abrite de passions et d’instincts mais sans guère de raison. Bisontin, après avoir construit des navires à Saint-Malo, part pour le Nouveau monde avec une jeunette de 20 ans. Leur épopée sera pour le prochain tome. L’artisan a pour patrie son métier ; la femme a pour patrie sa maison. Mais les enfants grandissent et s’émancipent ; Petit Jean a 11 ans, il sera bientôt homme. Et Marie, qui s’agrippe à sa terre et à sa maison, que deviendra-t-elle ?

Bernard Clavel n’est pas un grand romancier, ses portraits sont caricaturaux et ses leçons trop moralisatrices. Mais il sait conter comme peu des histoires et évoquer les paysages et les éléments avec beaucoup de délicatesse. C’est moins vrai pour les âmes.

Bernard Clavel, Marie Bon Pain – Les colonnes du ciel 4, 1980, Pocket 1997, 292 pages, €2.81  

Bernard Clavel, Œuvres : Tome 4, Les colonnes du ciel et autres écrits : La saison des loups, La lumière du lac, La femme de guerre, Marie bon pain, Compagnons du Nouveau monde, autres récits, 2004, Omnibus, 1080 pages, € ?

Bernard Clavel, Les colonnes du ciel, 5 volumes, Pocket, €46.79

Les colonnes du ciel sur le site Bernard Clavel

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