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Bernard Clavel, Le tambour du bief

C’est un grave sujet de société, dans son Jura natal, que Clavel nous conte à la fin des années soixante : l’euthanasie. Une vieille se meurt d’un cancer, elle souffre, elle est une charge pour sa fille et ses six enfants, elle empêche son mari ouvrier de trouver du travail. Que faire ?

Pour la famille : rien – ça ne se fait pas. La religion est prégnante et la société autoritaire : c’est interdit. Mais rien n’empêche d’y penser : ah, si Dieu daignait la rappeler à Lui ; pourquoi la faire souffrir encore et encore, en faisant souffrir aussi des enfants innocents ?

Pour Antoine, infirmier à l’hôpital : c’est possible. Difficilement imaginable mais possible. Allant piquer la vieille chaque jour contre la douleur, sur ordre du médecin, il lui suffirat d’injecter un certain produit à une certaine dose pour que la souffrance cesse et que la malade connaisse enfin la paix. Mais ce n’est pas dans la déontologie de celui qui soigne que de donner la mort, même si la vieille la réclame. Il faudra du temps – et des litrons – pour qu’Antoine accomplisse enfin le geste salvateur.

Il n’a d’ailleurs lui-même presque plus rien à perdre. Son métier l’ennuie, il est mis sur la touche par un docteur devant qui il a défendu son ami Emmanuel, père des six enfants, qui braconne du poisson la nuit parce que sans cesse au chômage. Le docteur, qui fraude le fisc « comme tout le monde » n’a pas supporté de se voir mis au rang d’un braconnier qui rosse les garde-pêches. Antoine a été muté au service des vieux crapotant dans une aile de l’hôpital. Il est encore à sept ans de la retraite (alors à 65 ans).

Chef tambour lors des joutes sur le Doubs, il est respecté mais souvent saoul. Il ne peut se retenir de picoler, et il est effarant de constater que la norme ouvrière des années soixante est encore de quatre litres de vin rouge par jour pour les hommes. Elevé par son oncle, gardien de la scierie au village voisin, après la mort de ses parents (le père à la guerre de 14), il a appris du vieux le tambour et en joue à la perfection, sachant tendre la peau pour qu’elle rende un son clair. Il est simple, il est bon, il ne comprend pas qu’on laisse souffrir un être humain et sa famille par la même occasion.

Après bien des hésitations, il va donc oser ce que nul n’ose, ni la vieille malade, ni sa famille, ni son médecin, ni la société : offrir la délivrance. Il pique une clé dans un bureau d’infirmière-chef, il ouvre l’armoire à drogues surveillées, il vole un flacon puis remet la clé où il l’a trouvé. Ni vu, ni connu. Seul le chirurgien qui devait réopérer la vieille, venu constater son décès et délivrant le permis d’inhumer, soupçonne que sa mort subite n’est pas dans l’ordre des choses. Il incite Antoine à demander sa retraite anticipée mais ne va pas plus loin, il le comprend.

Car chacun, humble ou savant, est devant sa propre conscience. Est-ce du courage ou un crime qu’offrir la délivrance à qui la demande parce que la vie lui est devenue un fardeau ? Qui peut le savoir ? Le curé ? le psy ? le médecin ? le gendarme ? Non, personne. Pas de grands principes invoqués mais, quand la loi interdit, il est parfois une autre loi, supérieure, qu’Antigone connaissait bien chez les Grecs et qu’Antoine retrouve tout seul au bord du Doubs.

Bernard Clavel, Le tambour du bief, 1970, J’ai lu 1973, 183 pages, €1.17 occasion

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Bernard Clavel, Les petits bonheurs

Bernard Clavel, mort en 2010, on l’a oublié aujourd’hui, a obtenu le prix Goncourt en 1968 pour Les fruits de l’hiver. Au tournant du millénaire, passé 75 ans, il livre son petit livre de souvenirs heureux – seulement ceux-là. Sa mémoire n’est plus ce qu’elle était, imprégnée d’émotions plus que de raison, d’odeurs plus que de visions, d’impressions plus que de sentiments. Mais il se livre en un livre et c’est là l’essentiel, l’unique.

Chacun vit sa propre vie, à nulle autre pareille. Celle du petit Bernard est à Dole en Jura, dans un quartier où son père était boulanger. Il a pris sa retraite tôt, ayant commencé apprenti à 12 ans, et s’est occupé de son jardin comme du cheval qu’il avait laissé à son successeur, dont l’atelier était en face de chez lui. C’est tout un milieu d’artisans que décrit Clavel, lui-même apprenti pâtissier à 14 ans dont la fiche Wikipedia, fort mal faite ne nous dit rien (les petits intellos qui écrivent et gardent jalousement l’encyclopédie en ligne s’en foutent de l’ouvrier Clavel, même la notice des grands bourgeois du Who’s who est meilleure !).

L’artisanat a été remplacé par l’industrie, même si le Jura a résisté longtemps ; après-guerre (celle de 40), ce sera au tour de l’agriculture d’être industrialisée ; aujourd’hui, ce sont les services « grâce » à l’informatique (même ce que les ignares appellent « intelligence » est devenue artificielle). Clavel chante à l’antique le siècle passé, la sérénité des humbles et des besogneux, lui qui s’est formé sur le tard et par lui-même à la peinture et à la littérature après deux années de bagne petit-patronal.

Les années 30, c’était l’eau non courante et la lumière du pétrole ; il fallait tirer au puits et allumer la lampe pigeon. Dès lors, la maisonnée vivait dehors l’été ou devant la cheminée l’hiver. C’était vivant, naturel, communautaire. Le chat ou le chien étaient des commensaux, les voisins faisaient partie de la famille, le quartier était un vivier de connaissances, voyager jusqu’à Lyon une véritable expédition. La lumière dansante de la lampe n’avait rien à voir avec la lumière froide des ampoules électriques et les ombres encourageaient l’imagination – comme dans les grottes de la préhistoire.

Le père (« classe quatre-vingt-treize ») aimait le travail bien fait, honneur de l’artisan, et l’on disait volontiers que son pain était le meilleur du canton. Un vieux s’en souvenait même avec les yeux humides, bien après que le père ait vendu son fonds. Le petit Bernard, fils unique, aime son père et suit son exemple. Il regarde avec fascination le bourrelier tailler le cuir en grommelant sur l’absence de soin des gens pour leurs godasses, il écoute avec attention le vieux luthier qui bâtit des chef d’œuvre d’un bout de presque rien, il compatit au drame du tonnelier et de sa tonnelière à la voix de stentor et aux muscles d’ogresse qui, un beau jour, reçoivent une sommation d’huissier parce que le terrain qu’ils occupent depuis des décennies et sur lequel ils ont bâti leur maison – tout en bois, y compris le chevillage – a été vendu et que le nouveau propriétaire veut le récupérer.

Le petit Bernard connait même « le petit Victor », fils d’un maître de fabrique prénommé Paul-Emile, qui se rendra célèbre dans l’exploration du pôle. Il voudra partir avec lui, il sera trop petit mais deviendra son ami. Paul-Emile Victor donnera à Bernard Clavel le goût du nord, de la neige et des paysages glacés ; ils alimenteront sa vie (il épousera une canadienne et ira habiter au bord du Saint-Laurent) comme sa littérature (Les colonnes du ciel).

Que des petits bonheurs qui remontent à la mémoire, le sel de l’existence – la sérénité du souvenir.

Bernard Clavel, Les petits bonheurs, 1999, Pocket 2002, 157 pages, €0.96 occasion e-book Kindle €10.99

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Bernard Clavel, L’homme du Labrador

Clavel écrit l’un de ses petits romans tirés d’un fait insignifiant mais qui l’a marqué. Le Labrador n’est pas ici un chien mais un pays, en haut à droite de la carte du Canada, au nord du fleuve Saint-Laurent face à Terre-Neuve (Newfoundland en globish).

Nous sommes à Lyon en 1937, par un soir de brume entre Saône et Rhône. Un homme entre dans un bistro toujours sombre où officie Sophie, une jeune serveuse rousse opulente au travail monotone. Elle sert tous les jours la même consommation aux mêmes heures aux mêmes habitués. Un bistro de quartier quoi, qui réunit entre hommes les commerçants du coin avant et après le marché, les artisans en fin de journée, les joueurs de belote.

Dans cet univers fermé et sans avenir, le personnage qui entre déclare venir du Labrador, une province sauvage où le vent puissant est omniprésent et la nature hostile. Les loups y hurlent en toute impunité et, en hiver lorsqu’ils ont faim, il faut veiller et entretenir un feu d’enfer pour ne pas être égorgé et dévoré. Certains l’ont été. Mais la cabane en rondin est confortable, les fleuves remontés en canots d’écorce poissonneux et sauvages, les portages entre rapides épuisants mais revigorants. La solitude à deux ou trois est contemplative, loin des petits tracas minables des urbains engoncés dans leurs travaux monotones et leurs manies. Et il y a la perspective de trouver de l’or.

Un vieil Indien à New York a vendu une carte à un compère, que l’homme du Labrador qui dit s’appeler Freddy est venu retrouver. Mais l’Américain nommé Wallace est absent, Freddy doit l’attendre, ou le chercher. Il s’impose donc quelques jours chez Sophie, dans son studio minuscule sous les toits avec point d’eau et toilettes sur le palier, sans gaz à l’étage. La serveuse a été immédiatement séduite par cet homme fort et sûr de lui qui sait raconter sa vie de mâle nomade aventureux. Elle a couché, a rêvé. Freddy lui a dit qu’il avait besoin d’une femme comme elle pour le conforter, pour garder la base arrière dans une ville de la côte. Sophie est prête, elle s’est remplie de l’homme, corps et âme, et son esprit est ailleurs. Freddy a fécondé son rêve.

Et puis un soir, l’homme sent qu’on le suit ; quelqu’un qu’il a connu lui veut du mal. Ils doivent partir ; Wallace a été tué mais Freddy a pu récupérer ses documents. Sophie, qu’il préfère appeler Nelly, son second prénom qui fait plus américain, et lui doivent aller chercher son frère qui va embarquer avec eux pour l’aventure. Tout le bistro s’enthousiasme, certains auraient voulu venir, tous veulent au moins participer financièrement. C’est qu’il parle bien, le Freddy et qu’il sait ce qu’il dit, selon un consommateur qui a lu un livre et vérifie.

Sauf que… l’homme qui l’a connu entre le dernier soir dans le bistro. Et je vous laisse découvrir la fin.

Clavel met en scène la puissance du rêve exotique, la fascination de la parole conteuse, le prestige de celui qui vient d’ailleurs, dans les petites vies ternes et sans futur des ouvriers, artisans et petits commerçants urbain – son propre milieu qu’il connait bien. C’est doux amer, empli de vérité humaine. Mais un peu court, comme souvent avec Bernard Clavel. Il n’a pas la puissance de développer une histoire.

Bernard Clavel, L’homme du Labrador, 1982, J’ai lu 2001, 127 pages, €4.47 e-book Kindle €12.99  

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Bernard Clavel, Le tonnerre de Dieu

Une histoire simple, à la Clavel. La rédemption par l’attention, la rencontre des aspirations. Simone est pute fraîchement achetée à la campagne pour trimer après un an de « maison de redressement » où d’autres putes lui apprennent à être putes. Elle fait son métier depuis qu’elle est mineure (jusqu’à 21 ans à l’époque) et elle a désormais 26 ans. Alors qu’elle tombe de sommeil ses copines du bar à pute l’invitent à venir voir un phénomène : Antoine de Brassac, un soûlard de la quarantaine qui s’est mis une particule et fait son théâtre devant les dames. Il est grand et fort, rassurant. Il s’entiche de la gamine et la paie pour l’emmener. « Où ? – tu verras bien ».

La belle endormie se laisse traîner, de Lyon jusqu’à Loire qui est une ville pas très loin, et de là à pied, en hauts talons, dans la campagne où la nuit est tombée. S’ouvre alors une maison où vivent les chiens de son maître et sa femme, dans cet ordre. Marie est stérile et se désole de ne pas donner d’enfant. Antoine adopte des chiens au refuge et les ramène à la maison. Ce soir, il a bu, c’est une fille. « Une pute » dit-il. Simone n’en a pas honte, il faut bien un métier.

Elle veut repartir le lendemain matin mais Marie la persuade de rester au moins jusqu’à midi. Elle y restera trois mois, puis sa vie durant. Brassac ne la touche pas, il la récupère comme une chienne perdue. Il adore les chiens et s’en fait aimer. De Simone aussi. Il lui présentera son pote, un voisin qui travaille à l’usine mais a gardé la ferme après que tous ses frères en soient partis. Roger la désirera, la mettra enceinte, l’épousera. Enfin un petit dans la maison ! s’écrira le vieux Brassac, théâtreux sans talent mais le cœur sur la main. Et Marie se retrouvera « grand-mère » sans avoir été mère…

Le personnage d’Antoine a été magnifié par Jean Gabin dans le film qu’a tiré de l’histoire Denys de la Patellière. Il est vrai qu’à la fin des années 50, être « pute » était l’état le plus bas de la société. De la sortir de son mac pour en faire une mère, c’était beau. Surtout dans la nature loin de la ville, parmi les châtaigneraies et le vent qui souffle fort parfois, ou la neige qui dure un mois en hiver. Une histoire simple mais toujours populaire.

Bernard Clavel, Le tonnerre de Dieu (qui m’emporte), 1958, J’ai lu 1993, 128 pages, €4.10

DVD Le tonnerre de Dieu, Denys de La Patellière, 1965, avec Jean Gabin, Michèle Mercier, Robert Hossein, Lilli Palmer, Georges Géret, StudioCanal 2011, noir et blanc 1h25, €25.80

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Bernard Clavel, Malataverne

Dédié à ses trois fils, ce court roman met en scène trois garçons d’un village paysan du Jura : Robert, 15 ans et apprenti plombier, Serge, 16 ans et fils de famille, Christophe, 18 ans et aide épicier de son père. L’aîné est le seul à rouler à moto, celle du paternel, mais il veut entraîner ses copains avec lui. Pour cela, il faut de l’argent, donc monter des coups comme voler des fromages ou subtiliser le portefeuille bien gonflé d’une vieille avare.

Fort des fromages bel et bien dérobés sans se faire repérer, le chef du trio veut enchaîner aussitôt avec le larfeuille de la vieille sourde dont le chien est méchant. Pour cela, le plan est bien au point : neutraliser le clebs avec une boulette bourrée d’arsenic, fracturer la porte de la ferme, se rendre à pas de loup dans la chambre où elle ronfle, piquer le fric enfoui dans un pot à lait et repartir, ni vu ni connu. Mais masqué au cas où elle se réveille.

Robert est le plus jeune et le plus émotif. Il est orphelin de mère et son père boit ; il n’a que ses copains et Gilberte, sa copine d’enfance dont il est amoureux mais qui le domine de ses 16 ans et qu’il ne peut toucher qu’au-dessus du corsage. Et la femme de son patron, belle encore dans sa trentaine et qui n’a pas d’enfant ; si la morale villageoise n’était pas si stricte avec la peur de l’enfer et des mauvaises langues, elle se le ferait bien, le jeune Robert, vu comme elle regarde son visage frais et sa chemise toujours largement ouverte.

C’est la fin de l’été, l’orage gronde parfois mais c’est surtout le vent qui mugit. Robert, tourmenté par sa conscience, a peur de son ombre : elle le suit. Petit mâle déjà avec boulot et copine, il se laisse entraîner mais malgré lui. Plus il y pense, plus il raisonne par lui-même, plus il résiste. Il se tue au travail pour faire taire sa raison et privilégier l’affectif d’être dans la bande et d’honorer l’amitié, mais en vain. Le soir du coup sur la vieille, il va trouver Christophe et lui dit qu’il ne vient pas, que ce n’est « pas bien » et qu’ils devraient renoncer. Ce sont surtout les menaces de Serge, écervelé qui veut faire plus viril que la classe d’où il vient, qui l’inquiètent. Un bon coup de gourdin ferait taire l’avare s’il lui arrivait de se lever.

Tourmenté, émotif, Robert ne peut dormir la nuit du coup ; il remet sa chemise pour aller trouver Gilberte qui, à 10 h passées, ne l’attendait plus. Il lui raconte tout et la convainc de l’aider. A deux, on explore mieux les solutions. Aller trouver le père de Christophe ? ce serait trahir ; en parler à sa patronne ? c’est trop tard, le patron est couché ; le signaler aux gendarmes ? il faut voir comment ils traitent physiquement les jeunes, même innocents, lorsqu’ils tombent entre leurs pattes à la fin des années cinquante ; le curé ? Robert ne va plus à la messe depuis la mort de sa mère mais il tente, la bonne le traite de saoulard et de voyou et ne veut pas réveiller le prêtre. Il ne reste que la pire des solutions : aller sur place convaincre les deux malfrats de renoncer à leur méfait…

Et là se joue le drame. Une fin abrupte qui confine à cet absurde dont Albert Camus donnait déjà lecture. Un absurde de village qui ne vole guère haut. Pour moi une fin décevante qui aurait méritée d’être repensée et mieux préparée. Malataverne est donc un bon roman mais croupion, mal achevé, c’est dommage car les figures des trois garçons et de la patronne sont bien croquées. Robert, 15 ans, est rendu avec tous les affects et toutes les tempêtes de son âge. Mais si Bernard Clavel sait conter des histoires, il sait rarement donner un sens aux personnages qu’il crée. Comme s’il manquait un sens à sa propre vie.

Bernard Clavel, Malataverne, 1960, J’ai lu 1977, 187 pages, €7.00 occasion

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Bernard Clavel, Marie Bon Pain

Le tome 4 des Colonnes du ciel, dont les deux premiers volumes ont été chroniqués sur ce blog, se focalise sur Marie, la mère de Petit Jean et la compagne de Bisontin-la-Vertu. Le premier tome racontait la peste et la perte volontaire de Matthieu en sacrifice christique, la seconde l’exil au pays de Vaud dans la lumière du lac Léman, le troisième (que je n’ai pas lu) la geste d’Hortense femme de guerre. L’auteur aime alterner les destins, entre lumière et nuit. Marie, c’est la paix, le retour au Jura près de Dole, dans le village détruit de la Vieille-Loye. Bisontin et ses compagnons reconstruisent la maison, un forgeron piémontais se pointe et rebâtit la forge, des verriers viennent rebâtir la verrerie où travaillait Johannes, le mari défunt de Marie. Est-ce le bonheur ?

Marie la terrienne voudrait le croire, Marie la femme de maison voudrait s’accrocher à ce qu’elle connait : le pays, le village, la ferme. Elle voudrait ancrer sa famille, arrêter le temps, couler des jours heureux. Mais le destin est là qui se met en travers du chemin, et l’esprit des hommes, jamais en repos.

Hortense reparaît, après avoir sauvé des enfants de la guerre puis pris les armes contre les mercenaires ; on l’accuse désormais de sorcellerie. C’est un moyen commode de lyncher ceux qui vous déplaisent en remuant les mauvais instincts de la foule. Les « réseaux sociaux », malgré leur prétention à être à la pointe de la modernité et de la civilisation, ne font pas autre chose lorsqu’ils hurlent en meute haro sur un coupable. Le « procès » d’Hortense à Dole est jugé d’avance et on la brûle vite pour éviter qu’elle ne parle, qu’elle ne dise publiquement les lâchetés et trahisons de certains bourgeois de la ville durant la guerre et la peste. Hortense part en fumée la tête haute, elle méprise ces faux juges.

Bisontin en est bouleversé, qui était séduit par cette grande femme de tête qui travaillait comme un homme. Marie le sent qui lui échappe et cela la brise. Mais Bisontin est un compagnon, aspirant à autre chose que le fauteuil et les chaussons. Cela Marie, comme beaucoup de femmes, ne parvient pas à le comprendre. Bisontin l’a aidée à sortir de la guerre, l’a aidé à rebâtir le nid, l’a aidé à élever son fils et sa fille, Petit Jean à qui il apprend le métier de charpentier et Léontine. Mais Bisontin ne s’est pas marié avec Marie qui ne l’a jamais réclamé. A qui donc s’en prend-t-elle ?

Entre non-dits et refus de s’engager, comment pourrait-elle retenir un compagnon qui ne rêve que grand large ? Il suffit que Dolois-cœur-en-joie, compagnon charpentier lui aussi, mette dans la tête de Bisontin les charpentes de navire à Saint-Malo la riche pour que le compagnon veuille reprendre la route. Qui pourrait l’en blâmer ? Marie qui s’est fait son cinéma toute seule, sans comprendre l’autre ni mettre au clair leurs relations ?

Elle a mal, elle a peur, elle se sent vieille et délaissée. Mais certains ne sont pas faits pour le foyer et elle ne veut pas le comprendre, aimant au fond à se faire souffrir pour expier, travers très catholique qui la ronge au bas du ventre. Elle se tue au travail, autre travers catholique pour expier les péchés après la Chute et elle se démet un bras qui ne revient pas. La voilà impotente, inutile, délaissée. Elle se complaît en macérations et chagrin, autre travers catholique du repli sur la conscience de soi sans envisager ni les autres, ni l’avenir.

C’est un portrait de femme que nous brosse Clavel, son chant des artisans en même temps que la gloire d’une petite patrie de poids humain, avec tout ce qu’elle abrite de passions et d’instincts mais sans guère de raison. Bisontin, après avoir construit des navires à Saint-Malo, part pour le Nouveau monde avec une jeunette de 20 ans. Leur épopée sera pour le prochain tome. L’artisan a pour patrie son métier ; la femme a pour patrie sa maison. Mais les enfants grandissent et s’émancipent ; Petit Jean a 11 ans, il sera bientôt homme. Et Marie, qui s’agrippe à sa terre et à sa maison, que deviendra-t-elle ?

Bernard Clavel n’est pas un grand romancier, ses portraits sont caricaturaux et ses leçons trop moralisatrices. Mais il sait conter comme peu des histoires et évoquer les paysages et les éléments avec beaucoup de délicatesse. C’est moins vrai pour les âmes.

Bernard Clavel, Marie Bon Pain – Les colonnes du ciel 4, 1980, Pocket 1997, 292 pages, €2.81  

Bernard Clavel, Œuvres : Tome 4, Les colonnes du ciel et autres écrits : La saison des loups, La lumière du lac, La femme de guerre, Marie bon pain, Compagnons du Nouveau monde, autres récits, 2004, Omnibus, 1080 pages, € ?

Bernard Clavel, Les colonnes du ciel, 5 volumes, Pocket, €46.79

Les colonnes du ciel sur le site Bernard Clavel

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Bernard Clavel, La lumière du lac

Ce roman est le pendant de lumière du précédent voué aux ténèbres, La saison des loups déjà chroniquée. Le personnage principal n’est plus Matthieu le chauffeur, pendu pour avoir choisi la soumission au lieu de la liberté, mais Bisontin, compagnon charpentier qui mène les fuyards de la Comté ravagée par la guerre et la peste vers l’asile du canton de Vaud. La forêt laisse place au lac, le catholicisme doloriste au christianisme généreux.

Mais une fois de plus surgit un personnage clé, une sorte de prophète du Bien comme dans le précédent tome. Ce n’est plus un prêtre jésuite qui incite à souffrir ici-bas pour se racheter au-delà mais un médecin conquérant prénommé Alexandre qui se rachète ici-bas pour avoir laissé mourir son fils par désir de fuite. Tous deux ont les mêmes yeux illuminés et la parole ensorceleuse ; tous deux captivent les foules et sont suivis dans leur mission ; tous deux meurent à la fin, rappelés au ciel comme on croit. Cette fois, il ne s’agit plus d’enterrer les morts mais de sauver les enfants qui sont la vie, l’avenir.

Nous sommes en hiver 1639 et la petite troupe de pionniers en chariots bâchés qui quitte la Comté arrive à Morges épuisée. Ils se sont battus contre le froid et la bise, ont perdu un chariot dans un virage à cause de la glace et deux hommes tandis qu’un autre est blessé. Ça gronde dans la troupe, portée par facilité à chercher un bouc émissaire aux malheurs qui frappent. Deux clans se forment, comme par hasard les paysans et les artisans. L’auteur se situe résolument du côté de ces derniers, plus évolués et moins attachés à la glèbe, ouverts sur le monde et sur l’esprit industrieux. Comme s’en rend compte le compagnon Bisontin, « ma patrie est mon métier » plus qu’une terre précise. Les paysans quittent les artisans et tout s’arrange.

Bisontin-la-Vertu, de son nom de compagnon charpentier, parvient à trouver du travail auprès d’un bourgeois de la ville qu’il connait déjà et qui l’apprécie. Ce n’était pas gagné car les Vaudois ferment les portes aux étrangers par crainte de la peste qu’ils apportent. La quarantaine est obligatoire dans un village abandonné à demi ruiné, puis dans une cabane d’une forêt à essarter où même petit-Jean, 7 ans, coupe des fagots. Le travail libère et chacun trouve à s’employer, justifiant sa pitance et sa présence.

Jusqu’à ce que le destin (la main de Dieu pour ceux qui croient) fasse retentir la nuit de cris d’enfants et d’aboiements rageurs de chien : dans l’hiver glacé, les loups ont faim. Ils attaquent des voyageurs en chariot bâché. Les forestiers se précipitent et mettent en fuite les cinq loups qui ont amoché le chien, mordu la jument et terrorisé les enfants. Alexandre Blondel est médecin et a recueilli des petits abandonnés dans les ruines de leurs villages incendiés, sous les cadavres de leurs parents morts. Il a aussi pris soin de Julie, fille de 16 ans qui en paraît 13, violée et reviolée par les soudards, et désormais enceinte d’on ne sait qui. Le guérisseur, éperdu de la perte de son petit David qu’il aurait pu sauver s’il avait cherché un peu plus dans les ruines de sa propre maison, se donne pour mission christique de sauver tous les enfants du monde.

Il va dès lors s’employer à faire passer les bébés et les éclopés vers le Vaud, embobiner la ville de Morges et ses échevins, faire adopter ses protégés par les mamans qui ont perdu un enfant. Il est fou, il est saint, c’est un sauveur qui donne du sens à la vie de la vieille fille Hortense comme du contrebandier Barberat, du sens à Marie et Bisontin, à Pierre et Julie. C’est poignant, dans la nature hostile, avec le ciel reflété dans le lac comme un regard de Dieu ici-bas. Nous sommes dans la tendresse humaine et un nouveau monde commence, à la lumière du lac.

Bernard Clavel, La lumière du lac – Les colonnes du ciel 2, 1977, Pocket 1997, €2.99

Bernard Clavel, Œuvres tome 4 – Les colonnes du ciel et autres écrits, Omnibus 2004, 1080 pages, €49.81

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Bernard Clavel, La saison des loups

Un roman tout simple, populaire, le début d’une saga. Le personnage principal est ici Mathieu, jeune homme dans la trentaine qui a perdu sa femme et sa fille de maladie. Le lecteur fait sa connaissance torse nu, lorsqu’il alimente la chaufferie de Salins-les-Bains en Franche-Comté, territoire neutre entre les royaumes de France et d’Espagne en 1639. C’est un garçon vigoureux, fruste mais imaginatif, qui travaille bien. Il a été charretier auparavant et aime le grand air, la route et les chevaux.

Mais les sergents de la ville viennent un jour le chercher aux Salines. Les échevins ont ordonné qu’il devienne fossoyeur aux Loges de la Beline, ce hameau de baraques créé sur le plateau à l’écart des bourgeois pour recueillir les malades de la peste qui sévit sur les décombres de la guerre. Mathieu ne peut qu’obéir même s’il lui prend une irrésistible envie de fuir.

Un père jésuite volontaire pour assister les mourants le prend sous son emprise. Il a des « yeux de source », il vient de Dole et a décidé de servir les plus malheureux. Il engage le jeune Mathieu à faire de même, lui qui porte le prénom de l’un des Douze que le Christ appela à le suivre. Dès lors, le roman se déroule comme une passion christique. Mathieu est séduit par le père jésuite, tenté par la sorcière Antoinette, éprouvé par les soins aux miséreux. Il se retire dans le Désert en suivant une carriole qui fuit la Comté pour le canton de Vaud, où le lecteur fait la connaissance des personnages qui écloront dans les volumes suivants de la saga : Marie bon pain et Bisontin-la-vertu, compagnon charpentier. Une vraie fuite en Egypte avec les deux petits dans la neige.

Mathieu ne peut oublier les yeux ni les paroles du père jésuite et, après avoir aidé le convoi à trouver la route de la Suisse en plein hiver, revient aux Loges pour accomplir sa mission ici-bas. Antoinette la sorcière (le pendant infernal de Marie la mère) lui jette un sort, le cingle du fouet et le dénonce comme fuyard et espion. Il a eu le malheur de coucher avec elle et d’aimer ça, avant de récuser le brin de gui qu’elle fait porter à tous par superstition contre la peste, et surtout de refuser de fuir avec elle après son retour.

Le garçon est un simple, la fille un serpent. La peste une fois finie, les survivants sont autorisés à revenir en ville mais Mathieu est enfermé au cachot par les échevins bourgeois, trahi par la perfide qui veut se venger. Elle sera violée par les gardes comme ensorceleuse et lui pendu comme traître.

Faire son salut ici-bas exige de se soumettre à la souffrance plus qu’au plaisir. Ce message chrétien n’est guère audible, même si les épreuves renforcent la spiritualité. Les bourgeois qui font parlement dans la Comté sont pires que les nobles. La guerre et l’épidémie leur font appliquer le droit du plus fort et leur l’égoïsme bien compris. Seul le peuple exploité subit. Le salut est dans le Ciel et la vie entière consiste à se préparer à bien mourir – alors qu’il faudrait plutôt assurer au mieux sa vie au service des autres.

La pensée est un peu courte mais le roman est humaniste et coule de source.

Bernard Clavel, La saison des loups –Les colonnes du ciel 1, 1976, Pocket 1998, 286 pages, €4.99

Bernard Clavel, Œuvres tome 4 – Les colonnes du ciel et autres écrits, Omnibus 2004, 1080 pages, €49.81

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