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Bernard Clavel, La maison des autres

En 1937, Bernard Clavel a 14 ans ; il entre comme apprenti pâtissier à Dole pour deux ans. Il romance sa propre histoire sous le nom de Julien Dubois dans ce premier tome d’une saga populaire. Lorsqu’il entre chez les Petiot, il est chargé de la plonge et des courses, de remonter le charbon de la cave et de chauffer le four. Tout cela pour un salaire de misère puisqu’il n’est pas encore ouvrier. Il apprend le métier. Et avec lui les hommes et la vie.

Julien est fils de boulangers pauvres qui doit travailler bien qu’il soit doué à l’école. Pâtisser a ses joies, la chaleur du four et de l’équipe sous les ordres du chef, la bonne odeur des croissants qu’il faut livrer chaque main et dont on ajoute deux ou trois au panier de commande pour les manger en route, les courses à vélo pour livrer les particuliers et les hôtels, les pourboires en nature ou en argent. La vie en commun a ses satisfactions comme de filer en douce le soir par les toits pour aller boxer, en amateur, avec les autres apprentis, le bonheur de sentir son corps, déjà « mince et très musclé » à 14 ans. Les relations sociales apprennent à se tenir, à réagir, à être un homme.

Le patron Petiot est un petit-bourgeois conservateur âpre au gain, ancien combattant de 14-18 et résolument contre « la racaille », dont les communistes sont les pires, appelés au Parlement par le Front populaire et dont la CGT est le fer de lance syndical. Julien, dont l’oncle Pierre est anticlérical donc plutôt de gauche, sait qu’il doit se défendre contre l’exploitation et prend sa carte. Rien de révolutionnaire mais le désir de voir le droit (encore mince) s’appliquer équitablement.

C’est que l’existence d’apprenti avant-guerre n’est pas de tout repos : lever à 4 h pour chauffer le four, sa laver torse nu avec les autres, même l’hiver, à la fontaine de la cour pour se réveiller, enfournage des croissants du matin pour les livrer avant 8 h aux hôtels et cafés, préparation des gâteaux, vacherins et bûches selon la saison, du chocolat glacé à livrer aux cinémas le soir. Entre temps les clients à livrer, à vélo, avec le risque constant de renverser la marchandise fragile – ce qui arrive deux fois en deux ans à Julien. Coucher vers 11 h, quand le travail est fini, le nettoyage, les ultimes livraisons. Les repas sont pris en commun et assez roboratifs, des biftecks et des pâtes, des légumes, de la tarte aux pommes le dimanche. Le dortoir est cependant rempli de punaises, impossibles à éradiquer car au-dessus du four dont une couche de sable leur permet de se planquer. Un seul jour de repos par semaine, le mardi pour Julien, ce qui lui laisse le temps d’aller voir son oncle et sa tante à vélo, mais pas ses parents, trop loin.

D’ailleurs, lorsqu’il revient chez eux, dans la maison familiale, il s’ennuie vite. Son univers d’enfant lui paraît lointain et tous ses copains sont éparpillés, certains continuant au lycée et ne voulant plus frayer avec un laborieux, d’autres pris par d’autres relations et les filles. Julien fait du vélo, des agrès, nage à la piscine. Il est plus heureux à pêcher le brochet dans le Doubs avec son oncle Pierre et la chienne Diane. Il retrouve presque avec plaisir la chiourme, Chez Petiot, le patron irascible qui fait de lui souvent son bouc émissaire, la patronne cauteleuse qui admire sa jeunesse mais ne lui passe rien, le chef bienveillant qui le traite en jeune frère, le second Victor très blagueur, et l’autre apprenti Maurice, un vrai copain de boxe.

Mais l’oncle Pierre meurt d’un anévrisme, à 61 ans, et sa tante part vivre chez leur fils. Maurice termine son apprentissage et est remplacé par Christian, le nouvel apprenti pas encore pubère. Victor trouve une place et part lui aussi. Jusqu’à la guerre qui s’invite et fait partir le chef, mobilisé, et le nouvel ouvrier Édouard, un sale type qui aime à dénoncer. Julien, qui a vu sur l’invitation de plombiers, une fille couchée nue avec un homme dans une chambre d’hôtel, en est obsédé. Elle l’a reconnu et il l’invite, pressé de conclure. Ce qu’ils feront un soir dans la chambre de la fille, sous les toits. Pour lui, qui a 15 ans, c’est la première fois ; Hélène en a 26 et elle le trouve « bien foutu » pour son âge, même s’il s’est vieilli d’un an et demi pour faire plus viril. Il la reverra quelques fois mais elle a déjà un fils de 8 ans et partira pour un nouveau poste. Lui rêve d’une passante de 16 ans qu’il suit dans la rue et qui ressemble à Marlène Dietrich, qu’il dessine mais qu’il n’abordera jamais.

Ainsi grandit le jeune Julien, il fait son trou dans la société, il devient un homme. C’est raconté avec pudeur et une vraie empathie et le roman se lit avec enthousiasme. A l’issue de son apprentissage, Julien ne reste pas chez les Petiot, il a trop de mauvaises souvenirs du patron. Il met celui-ci en difficulté car il est resté le seul avec le nouvel apprenti, tous les autres ayant été mobilisés, mais c’est ainsi. A trop exploiter les gens tout en les insultant, on suscite la rébellion. Julien a trouvé par ses parents une place d’ouvrier pâtissier à Lons-le-Saunier. Il est trop jeune pour être mobilisable, mais la guerre peur durer…

Bernard Clavel, La maison des autres – La grande patience 1, 1962, J’ai Lu 2001, 576 pages, occasion €1,62

Bernard Clavel, Oeuvres tome 2 – La grande patience, Omnibus 2003, 1216 pages, €19,99

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Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris

leon paul fargue le pieton de paris

Né en 1876, Léon-Paul est né et a toujours vécu dans Paris. « J’ai vu pousser la tour Eiffel. Nous allions la voir en sortant du lycée, le veston en cœur remonté par la serviette » (La Tour Eiffel). C’est dire s’il y a longtemps – et combien son Paris est méconnaissable. Mais le charme demeure malgré les bouleversements, ce pourquoi ce petit livre est constamment réédité, même si nul ne peut y trouver un guide pour aujourd’hui. Car Monsieur Fargue a rencontré et côtoyé la crème de ces années-là : « Je disais un soir à Marcel Proust, qui venait précisément de commander pour nous, à minuit, un melon frais au Ritz… » (Palaces et hôtels).

C’est à la cinquantaine largement dépassée qu’il recueille et publie ses chroniques sur la Ville-lumière entre deux guerres. Paris est alors la capitale du monde, la fête pour Hemingway, la peinture pour Picasso, la littérature pour Valéry, Schwob, Claudel, Gide ou Larbaud. Poète, adepte des formules bien frappés, attentifs aux petites gens et à la cocasserie des situations, Fargue nous conte un Paris disparu, un Paris de l’autre siècle mais un Paris éternel.

1888 paris construction tour eiffel

La plupart des noms cités, célèbres à l’époque, sont inconnus de nos jours. Les grands hôtels ont changé de mains et de clientèle, les princes arabes et les nouveaux riches ont remplacé les maharadjahs et les aristocrates. Paris a été bouleversé par l’extrême modernité, évacuant le petit peuple au profit des bobos et des immigrés. Son quartier à lui, « de la gare du Nord et de la gare de l’Est à la Chapelle » (Mon quartier) est devenu un cirque à touristes où la prostitution prospère. Montmartre ne suscite plus d’artistes, ni les Champs-Élysées un jazz de qualité ; même Saint-Germain des Prés ne met plus à la page ni ne fait se sentir, comme hier, au « plus près de l’actualité vraie, des hommes qui connaissent les dessous du pays, du monde et de l’Art » (Saint-Germain des Prés). Je vis dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

Car la France n’est plus la première puissance militaire du monde après 1918, ni le phare universel de la pensée avec les grands auteurs, ni la capitale de la mode et des artistes. Paris est tristement Paris, rapetissé sous Hollande après l’avoir été sous Sarkozy et déjà sous Chirac. Nous ne pouvons plus remarquer, comme le fit il y a moins d’un siècle, « Charles-Louis Philippe, Jarry et moi-même, que la crise, ou les crises, sont des mots inconnus en Montparnasse ». J’ai vécu dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

1930 Paris carrefour plaisance rue raymond losserand

Peut-être le cinéma est-il différent (encore que), car subventionné et protégé ? C’est en tout cas le thème qui offre le meilleur exemple du style à la Fargue. Léon-Paul décrit avec verve « bouffis de suffisance et marinés dans la même nullité, deux jeunes représentants du cinéma français, et quand je dis cinéma, c’est pour être poli. Elle, très femme de chambre de grande grue de chef-lieu, mais gentille, et d’une bêtise de fraise à la crème. Lui, plus solennel : c’est l’escroquerie à particule, les dents lavées à la poudre de riz. Il s’entraîne au genre flegmatique de seigneur d’Hollywood et porterait, s’il osait, du caviar en guise de pochette » (De l’Opéra à Montparnasse).

leon paul fargue par man ray

Il reste en revanche l’équivalent de « cette Internationale mi-intellectuelle, mi-nocturne, où fraternisent les riches, les ratés, les paresseux et les illuminés de Chine, d’Afrique, de l’avenue Friedland, de Londres ou d’Asnières » (Montparnasse). Alcool, drogue, sexe et cynisme composent un cocktail permanent. On ne refait pas le monde, on s’en moque : « Le progrès ? dit avec raison Mac Orlan. On vous balade dans une usine pendant une heure : turbines, courroies, dynamos, etc. C’est pour tailler un crayon… » (Le Parisien). Encore que Mac Orlan ait eu le sens des bons mots – aujourd’hui, ce talent est moins répandu.

A lire pour le plaisir, par petites doses comme on savoure un digestif. Pour mesurer aussi combien – en deux générations – la démagogie repentante et la cuistrerie des politiciens a dénaturé la ville, Paris capitale et la France universelle.

Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris (1932) – D’après Paris (1939), Gallimard L’Imaginaire 1993, 308 pages, €8.50

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