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Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir

Christine Arnothy est une Anne Frank qui a survécu à l’occupation nazie de son pays, la Hongrie. Elle a subi trois mois durant « le siège de Budapest » qui fit 100 000 morts, dont les Hongrois parlent avec horreur et respect. Née en 1930, elle a eu 15 ans en 1945 ; réfugiée avec ses parents et ses voisins dans la cave de son immeuble, elle ne voulait pas mourir…

Les bombes soviétiques pleuvent, le petit canon nazi tonne, les mitraillages arrosent au hasard et les snipers russes visent juste. Les SS réquisitionnent les vivres et fusillent sans ménagement tout récalcitrant. Mais les voisins cachent par solidarité un Juif, malgré l’égoïsme de ceux qui « ont » envers ceux qui « n’ont rien ». La survie révèle les âmes ; celle de Christine est candide, une adolescente catholique élevée dans un milieu protégé. Elle écrit à la lueur d’une bougie, ce qui la sauvera du viol des soldats soviétiques. S’approchant trop de la flamme, ses cheveux prennent feu et elle doit se coiffer en jeune garçon en attendant la repousse. Beaucoup d’autres y passeront à répétition, y compris une vieille de 73 ans. Quant aux Allemands blessés, ils seront impitoyablement achevés. Le seul Juif du groupe, qui a remis son étoile en croyant être sauvé par les troupes communistes, se prend un chargeur entier de pistolet dans le bide pour avoir mal parlé à un soldat russe.

Le récit de tout ce qui se passe est réaliste, mais conté avec pudeur. Les sentiments s’expriment, mais sans l’hystérie de mise aujourd’hui. La faim, la peur, la promiscuité, font que toute nouveauté devient un événement, ainsi Pista, jeune Hongrois non fasciste, qui aide tout le monde à trouver de quoi en osant sortir sous les bombes. D’ailleurs il y restera, en apportant un voile de marié au très jeune couple juste béni dans la cave par un prêtre.

Une fois les Allemands vaincus, « nous comprîmes que ce qui arrivait était bien différent de ce que nous avions espéré. Tout, désormais, devait être un long cauchemar fait d’atrocités ». Ceux qui se veulent libérateurs violent, volent et tuent comme les autres. Les soudards en campagne n’ont aucune morale, même s’ils sont communistes. La Hongrie sous Staline devient une grande prison ; elle était un pays riche en pétrole et en blé, elle devient un pays exploité pour avoir, dans les derniers mois, choisi le fascisme. Tout le monde est suspect aux yeux du nouvel occupant, d’autant que la langue hongroise n’a rien à voir avec les langues slaves mais avec le basque et le finnois.

Réfugiés à la campagne, les parents de Christine subsistent quelques années en cultivant leur jardin et en donnant des leçons, mais ce n’est pas une vie. Ils n’ont donc qu’une idée : passer en Autriche, pays divisé en zones d’occupation, où les Occidentaux représentent bien plus la liberté que le socialisme stalinien. Le récit du passage de la frontière, par une nuit sans lune et avec plusieurs épaisseurs de vêtements, reste dans les esprits. Arrivés à Vienne, le père s’aperçoit que les billets qu’il a échangé avec le passeur hongrois n’ont plus cours depuis quelques mois…

Ainsi s’arrête le livre. L’auteur lui a donné une suite, désormais publiée sous le même volume.

Au camp de Kufstein, les réfugiés attendent qu’on statue sur leur sort. « A cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l’être humain affublé du nom de ‘réfugié’ doit avoir un destin de saltimbanque, qu’il lui faut être le bouffon d’une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu’on écoute à peine » p.171. Un vrai entretien d’embauche que la carte de séjour… La situation n’a pas changé, et c’est compréhensible : les peuples qui accueillent veulent savoir à qui ils ont affaire. Catholique, jeune et cultivée, Christine Arnothy saura s’intégrer, non sans quelques expériences que l’on pourrait qualifier de bizutage, d’autres étant plus bénéfiques.

Elle trouve en effet, une fois majeure, une place de gouvernante d’une petite fille dans une famille de Versailles. Son accent, sa précarité, font qu’elle est vite exploitée par la bourgeoise qui se venge ainsi de ses frustrations sociales. Christine ne va pas rester ; elle a rencontré George, beau jeune homme hongrois fils de famille, blond lui aussi, qui poursuit son droit sans jamais le rattraper. Le couple trouve une chambre, copule, travaillote ici ou là. Mais lui vit dans ses rêves velléitaires bouleversés par la guerre, elle sent naître une vie dans son ventre et cela l’oblige. Tout en travaillant comme bonne ou gouvernante, elle écrit (en hongrois) un roman d’après un caractère entrevu à Vienne, une Wanda dont elle imagine l’existence de vamp riche et mouvementée. Elle y déverse ses fantasmes et le roman est accepté.

Est-il aisé d’être mère courage et intellectuelle ? Fille de ses parents et femme indépendante ? En couple mais pas vraiment amoureuse faute de réciprocité ? Il n’est pas si facile de vivre – et le récit s’arrête à la naissance de sa fille.

Brassant tous les sentiments humains, rendant compte des exactions des guerriers contre les sédentaires au-delà de toute morale – malgré les justifications politiques -, montrant comment l’obstination et la volonté peuvent créer un destin, ce récit reste d’actualité. Peut-être parce qu’elle n’est pas juive comme elle, Christine Arnothy a été plus vite oubliée qu’Anne Frank, mais son existence l’a mûrie et elle enseigne toujours comment résister aux malheurs du temps.

Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir (1955) suivi de Il n’est pas si facile de vivre (1957), Livre de poche, 348 pages, €5.60 e-book format Kindle €5.49

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Agatha Christie, Black coffee

agatha christie black coffee le masque

Nous sommes en 1934 et Hercule Poirot, le ridicule et vaniteux petit Belge d’un mètre soixante au crâne en forme d’œuf et aux moustaches superlatives, est appelé au téléphone à Londres par un lord savant, sir Claud Amory. Il vit dans le sud-est de la capitale dans un ravissant manoir tout à fait victorien, au milieu d’hectares de parc et de jardin. Il règne sur la maisonnée présentée à la table du soir : sa sœur Caroline, son fils Richard avec sa femme Lucia, sa nièce Barbara, Edward son secrétaire un peu savant lui aussi et le docteur Carelli, une rencontre du village de Lucia.

Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, au moment du café, sir Claud annonce qu’il a découvert que la formule d’un nouvel explosif très puissant qu’il vient de découvrir a disparu de son coffre fermé à clé, et qu’il a mandaté un détective de Londres pour trouver le coupable. Stupeur dans la salle. Lorsque la lumière s’éteint, sur ordre de sir Claud durant une minute, afin que le voleur puisse remettre le papier ni vu ni connu, divers bruits, tintements, soupirs et froissements se font entendre. Quand l’éclairage revient, sir Claud git les yeux fermés dans son, fauteuil – mort. C’est alors qu’Hercule Poirot entre en scène.

Écrite pour le théâtre en 1930 (reprise en 2014 au Royal Theatre de Windsor), cette œuvre a été après la mort de l’auteur adaptée en roman sur la demande de l’éditeur par l’écrivain australien Charles Osborne et l’on sent l’effort des belles phrases. Nous ne sommes pas dans le style Agatha, plus sec, mais dans une adaptation fleurie plus vraie que nature. Donc un peu forcée, comme ces intérieurs américains trop neufs qui singent les meubles de style. Mais toute l’intrigue est ramassée en un seul lieu, sur quelques heures, avec les mêmes protagonistes. Ce schéma apparaît compliqué mais obéit à une logique ; il est recouvert par un double méfait, le vol et le crime. Les deux sont-ils liés ?

Chausse-trappes, impasses, fausses pistes ne manquent jamais chez Agatha. Pas plus que la grande scène finale où, tous réunis, la révélation surgit. Rien de magique, la simple agitation des petites cellules grises…

agatha christie black coffee poche

Nous sommes ici dans du Agatha tout pur ; arsenic et vieilles dentelles sont un peu recyclés pour les besoins de la modernité, mais la trame y est. Huis clos, tous cachottiers, chacun avait un intérêt soit au vol, soit au crime, soit aux deux. Who done it ? Qui l’a fait ? En deux heures vous serez intéressés, supputerez les indices, calculerez votre coupable – et resterez pantois lorsque la vérité éclatera, car elle est imprévue.

Comme d’habitude. Du grand art des méandres et de la psychologie. En outre, chacun des personnages est bien campé dans ses travers et ses grandeurs. Il en a été tiré deux films et un téléfilm, aucun disponible en DVD en français.

Agatha Christie, Black coffee, novelisation 1997, Le Masque 2001, 222 pages, €5.60

e-Book format Kindle, €2.49

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Stefan Zweig, La peur et autres nouvelles

stefan zweig la peur

La Peur (ou Angoisses) est la montée progressive de ce monstre tapis au sein de la conscience d’une bourgeoise de Vienne qui s’est livrée, par désœuvrement et avancée de l’âge, à l’adultère. Il faut dire que le mari est avocat et l’amant pianiste : se désennuyer du droit par l’art était très viennois, surtout pour une femme de trente ans. Rien de pire dans une société confite en statuts sociaux où l’ordre bourgeois est tout entier centré sur les biens et les héritiers. Fauter, c’est engendrer le soupçon sur la transmission du patrimoine, dont la réputation familiale fait partie. D’où cette boule qui naît dans le ventre, puis enserre la gorge, lorsqu’une fille vous reconnaît sortant de chez votre amant, malgré la voilette.

Elle demande de l’argent. Que faire ? Ignorer superbement et se voir convoquer au tribunal conjugal ? Devoir peut-être quitter le confort de l’épouse installée pour la honte du retour flétri dans la famille ? Laisser les enfants ? Elle paye. Non seulement de l’argent, mais aussi du remord et de la constante menace de devoir encore une fois payer. Toujours plus. Autant le désir fait s’envoler dans les escaliers avant le septième ciel, autant la matérialité du chantage fait redescendre dans la réalité.

Je ne dévoilerai pas le reste, tant cette nouvelle est ciselée comme une nouvelle policière. La psychologie est au service de l’action, tout comme chez Hitchcock dans Psychose.

Révélation inattendue d’un métier (ou Découverte inopinée d’un vrai métier) révèle à l’écrivain qu’il est voleur à la tire, tout comme le pickpocket observé à Paris boulevard de Strasbourg. Écrire est un vrai métier tout en finesse, comme le vol en virtuose sur la personne même des bourgeois. L’écrivain dérobe aux gens leurs traits, fouille leur personnalité comme leurs poches, et s’enrichit grâce à ces larcins. La victime est troublée, fascinée, presque consentante…

Leporella est encore un une histoire de suicide, après une fouille psychologique minutieuse. Une servante dévouée à son maître, qui la surnomme selon un personnage de Mozart est tellement dévouée à son maître qu’elle favorise ses amours adultérins et va jusqu’à empoisonner au gaz et au véronal son épouse haïe. Mais voilà que cet acte engendre la méfiance dudit maître, qui la chasse. Telle la statue du Commandeur, elle lui jette sa propre mort à la face en se jetant dans la Danube. De la passivité à la liberté, nul ne sait ce que la passion peut révéler en chacun d’énergie insoupçonnée !

La Femme et le Paysage est l’histoire très romantique du narrateur, transporté par les éléments dans un rôle d’amant passager d’une très jeune fille. Nous sommes dans le Tyrol, c’est l’été, et il fait étouffant. La nature extérieure se confond avec la nature intérieure, le paysage est un état d’âme. L’orage menace, la terre aspire à la pluie. La jeune fille, de même, entre en transes la nuit venue ; elle aspire à être arrosée par le mâle. Mais le principe de plaisir se heurte aux convenances, cela « ne se fait pas » quand on a 15 ans et que l’on est avec ses parents. La nature jouit sans entraves et le fait savoir dans le vacarme de la foudre et les cataractes les nuages crevés. Comme somnambule, elle va dans la chambre du narrateur, se fait prendre sous l’orage. Le lendemain, elle a tout oublié.

Le Bouquiniste Mendel (ou Buchmendel) dit la mort de l’art à cause de la politique et de la guerre. Un vieux libraire très érudit ne lit pas les journaux, il ne vit que pour les livres. Ne sachant rien du déclenchement de la guerre, il continue d’écrire à l’étranger pour recevoir des catalogues. La police secrète s’intéresse à cet « espion » – qui se révèle étranger (juif russe). Il est interné en camp. A sa libération, son monde est détruit et sa passion morte. Il finit pauvre et vide. La guerre et la politique ont dévasté en l’homme tout humanisme.

La Collection invisible décrit les effets de l’inflation galopante qui suivit en Allemagne la première guerre mondiale. Un collectionneur compulsif, épargnant sous par sou pour augmenter sa collection de gravures célèbres, devient aveugle. Sa femme et sa fille se liguent pour vendre pièce à pièce la collection sans qu’il le sache, juste pour manger. Elles remplacent les gravures par des feuilles de papier de même texture et l’aveugle ne voit rien. Le passage d’un libraire de Berlin, qui raconte cette histoire à l’auteur, risque de révéler le pot aux roses. Zweig, qui était collectionneur farouche, dit ici sa peur d’être spolié par les événements à venir. Mais il reste une situation très humaine, déchirée entre le devoir et l’estomac, entre l’art et la nourriture.

Stefan Zweig, La peur, 1913, Livre de poche 2002, 250 pages, €5.43

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 2, 2013, 1584 pages, €61.75

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Faits divers à Tahiti

Le mari violent tue son voisin de 73 ans. A Faa’a, encore ! Une grosse dispute conjugale tourne au drame. Des voisins excédés par le bruit, les menaces, les cris, habitant à une trentaine de mètres de la scène de ménage se sont approchés et l’homme de 73 ans a voulu s’interposer. Mal lui en a pris, le mari violent, enseignant de profession, armé de son coupe-coupe s’est rué sur le vieil homme et lui a asséné un coup terrible au niveau de la tête. La femme du papy venue à son secours a été blessée à une main ; le beau-fils du couple de retraités a tenté de désarmer le forcené a lui aussi été blessé… Le papy est décédé et l’agresseur est en prison.

Autre cas, un homme de 63 ans, victime de cambriolages en série, est racketté et menacé de mort chez lui. Il est inquiet, on le serait à moins. La police enquêterait mais n’aurait toujours pas de piste, mais… Il n’a que 15 ans. C’est lui pourtant qui cambriolait son voisin sexagénaire, qui le rackettait et le menaçait de mort. L’affaire racontée dans La Dépêche a permis à la police de mettre la main sur ce petit caïd, déjà connu de leurs services.

gendarme farani

Polynésie première nous a diffusé le dernier documentaire de Jacques Navarro-Rovira. Durant près d’un an le réalisateur plusieurs fois primé au Fifo a suivi les hommes et les femmes de la Brigade territoriale des Tuamotu Centre (BTTO) lors de leurs missions dans sept atolls parmi les plus isolés. 52 minutes de plaisir et de découverte.

Un gendarme annonce qu’il est le même dans le 77 (Seine et Marne) et à Takaroa aux Tuamotu. Le quotidien de ces huit gendarmes, 4 métropolitains et 4 Polynésiens dont deux femmes est d’être tour à tour gendarme, notaire, huissier, examinateur du permis de conduire, assistante sociale, psychologue, voire pasteur sur ces atolls où les problèmes existent et où les lois de la République semblent inappropriées. Des scènes cocasses où l’examinateur doit faire passer le permis de conduire alors qu’il n’y a qu’une seule voiture sur l’atoll et inutilisable depuis plusieurs années. Sur un autre atoll, comment passer d’une route départementale sur une autoroute alors que l’atoll n’a qu’une route de corail et une voiture qui peine à rouler.

Un autre  gendarme reçoit un habitant venu porter plainte pour le vol de paka (cannabis) dans son champ ! Cette soirée où les gendarmes détruisent paka et bulletins de vote en même temps, tout en devisant. Une scène, la scène-clé du documentaire, la plus tendue, où un déséquilibré circulant à vélo et portant le drapeau des Indépendantistes menace les gendarmes. Le lendemain, après discussion il acceptera de recevoir une piqûre de calmant.

rapt vahine

Une scène marquante pour moi : la gendarme interroge un homme jeune soupçonné d’inceste. La sœur, élève en 4ème au collège, a porté plainte contre lui. L’officier de police tente de lui faire avouer, tirant mot après mot, ce qu’il a fait en employant des termes simples. L’audition est éprouvante pour la gendarme, mais l’adolescent finira par avouer. Pourquoi fais-tu cela à tes sœurs ? Fais l’amour avec ta petite amie. – J’ai pas de petite amie…

La Polynésie très loin des clichés pour touristes ! Si vous avez un jour l’occasion, visionnez Makatea, Marquisien mon frère, ou La compagnie des Archipels.

Hiata de Tahiti

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Voyage aux Îles Gambier 1 : Tureia et Totegegie

Article repris par Medium4You.

Un mardi matin huit heures, aéroport de Tahiti Faa’a, personnel à son poste, décollage immédiat. Le vol est à destination de l’archipel des Gambier via Tureia, cinq heures de vol prévues. Pour moi, ce sera le cinquième et dernier archipel qui clôturera mon tour complet de la Polynésie française.

C’est où ? C’est quoi les Gambier ? Les Îles Gambier sont à la latitude 23°7 sud et à la longitude 134°58 ouest. Les terres émergées ont une superficie de 32 km2, un pourtour récifal de 90 km et un immense lagon. La capitale des Gambier sur l’île de Mangareva se nomme Rikitea. Mangareva mesure 9 km de long sur 600 m à 3 km de large.

L’archipel est composé de 11 motu coralliens (dont Totegegie, l’aéroport), de 4 grandes îles volcaniques (Mangareva, Taravai, Akamanu, Aukena) et de 6 petites îles volcaniques : par ordre décroissant Agakauitai, Kamaka, Makaroa, Mekiro, Manui, Makapu. Le marnage maximum atteint 1m20. Les Gambier sont âgés de 6 à 7 millions d’années. Les altitudes varient de 54 m à 441 m. Le point culminant le mont Duff, haut de 441 m, se situe sur Mangareva. Les superficies des îles varient de 0,1 km2 à 15,4 km2. Le point le plus bas du lagon atteint -80 m. Il existe trois passes ouvertes sur l’océan.

Tahiti est à 1450 km, l’Australie à 6300 km et Santiago du Chili à 6050 km.

Après 3 heures de vol, escale à Tureia, archipel des Tuamotu, 100 habitants, 5 personnes descendent, 5 nouvelles têtes prendront place. A Mangareva, ils reprendront le même avion pour Tahiti. Nous ne sommes qu’à 1190 km de Tahiti, c’est un atoll sans passe, 8,4 km2 de terre émergée, un lagon de 47,2 km2, une piste pour l’ATR 72, un village, des cocotiers, une tôle au-dessus d’un banc pour attendre l’avion une fois par semaine. Le fret est déchargé, les fûts remplissent les réservoirs, ici tout est manuel !

On dirait que tout le village est venu, en 4×4, bavarder et interroger. Encore un peu de patience sous la pluie et l’on repart pour les Gambier. Quelques semaines après mon retour à Tahiti j’apprendrai que des habitants de Tureia, accompagnés de leur maire, ont pour la première fois été autorisés à se rendre à Moruroa, « l’atoll du grand secret », lors du premier déplacement du Haussaire dans leur atoll en compagnie d’une brochette de casquettes à galons dorés. [Rappel : le Haussaire est l’abréviation affectueuse-envieuse du Haut-commissaire de la République française en Polynésie – Arg.]

Au départ, l’avion n’était pas complet, nous n’occupions que 60 sièges sur un total de 72. Les places vides ont été utilisées pour le fret car bientôt aura lieu l’inauguration de la cathédrale de Rikitea après de gros travaux de restauration. Le plafond de nuages est toujours aussi bas. Quelques petites fenêtres me permettent d’apercevoir, enfin, l’archipel des Gambier. Incroyable, c’est comme sur la carte !

L’avion se pose sur le motu Totegegie. Il fait beau. Maintenant il faut prendre la navette municipale pour une demi-heure ou une heure suivant l’état de la mer. Cela pour enfin débarquer à Mangareva. Le nom qui serait la contraction de manga (montagne) et reva (fleur des Gambier, blanche aux fruits vénéneux, contenant de la cerberine, poison très violent). Les résidents des Gambier paient une redevance de 500 francs pacifique mais, pour les touristes, c’est gratuit. Aux Gambier mon amie et moi sommes plus vieilles d’une heure par rapport à Tahiti.

Les habitants vivent à Rikitea et à Taku sur Mangareva, quelques familles à Aukena, d’autres à Akamaru et Taravai, un original à Kamaka. Tout pousse aux Gambier, comme aux Australes. Les fruitiers comme le pamplemoussier, citronnier, oranger, litchi, arbre à pain (uru ou maiore), bananier, caféier, pêcher, du bois d’œuvre. Les fermes perlières sont très nombreuses, les greffeurs sont Chinois, les Japonais étaient trop chers ! On reconnait qu’ici, les perles sont les plus belles, les plus grosses. Une perle peut être récoltée 18 à 24 mois après le greffage. On compte 20% de perte. Au total il ne restera que 10% de belles perles.

A Rikitea, gros bourg, on dénombre la mairie, la poste, la gendarmerie et des écoles primaires avec 26 couples de jumeaux ! Il y a aussi un CETAD avec atelier de formation à la gravure sur nacre, unique en Polynésie. Mais pas de collège, les adolescents doivent émigrer à Hao ce qui pose de gros problèmes aux familles.

Le potentiel touristique est important mais le prix du billet d’avion, en raison des distances à relier, décourage un grand nombre de candidats au voyage.

Hiata de Tahiti

Si la Polynésie vous intéresse, ne ratez pas l’émission télé Archipels consacrée à Tahiti-Pacifique magazine le samedi 25 février à 20h35 sur France O, TNT canal 19.

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Joyeuse fin d’année en Polynésie…

Hiata de Tahiti souhaite une bonne année 2012 à tous les lecteurs d’argoul.com !

Pour les fêtes de fin d’année, la télévision tahitienne nous a offert une pièce de théâtre : Papa Penu, Mama Roro. L’histoire d’un couple dont le mari boit un peu trop de vin, où la femme cancane un peu trop avec ses voisines et, quand monsieur rentre, rien n’est prêt. Heureusement un toate (médecin) trouvera un excellent médicament. Quatre acteurs sur scène, un délice !

Las ! le réveillon de Noël pour les familles de Katiu (Tuamotu) a tourné court. Commandées à leur fetii (famille) de Tahiti, les denrées festives n’ont pas été livrées par Air Tahiti… Il y aurait eu surcharge aérienne – alors ils ont débarqué le fret, bien que payé, avant le décollage. Adieu fruits de mer, lychee, champagne, et autres… Espérons qu’ils les ont remis en chambre froide et que toutes ces victuailles ont pu attendre le réveillon du Nouvel an car ici il fait 30° en décembre !

Non, vous avez vu ? Il paraît que c’est en augmentation. Quoi ? Les vols bien sûr ! Pas ceux d’Air Tahiti, non, mais en boutiques. Avant, disent les commerçants, c’était l’apanage des petits délinquants – mais ce serait maintenant monsieur et madame tout le monde qui chapardent. L’ouverture de certains commerces 24h sur 24 ou tard dans la nuit attirent les voleurs. Il paraîtrait même que… certaines personnes ayant un emploi, précisément certains fonctionnaires, s’adonneraient avec délectation à ces petits larcins. Tous les rayons n’attirent pas autant, certains font envie plus que d’autres. Le rayon alcool a la cote, le rayon des accessoires de beauté également. Dans le rayon alimentation, les voleurs sont attirés par la viande, les steaks, le fromage. Mais aucun produit PPN (produit de première nécessité) n’est subtilisé ! Bizarre !

Prenez votre souffle, voilà c’est dit Taputapuatea (« tapou tapou atéa »). C’est la première éco-commune. L’association des Eco-Maires de France a décerné à cette commune de Polynésie le Prix du Jury des Trophées Outre-mer durables 2011. Depuis 2007, la municipalité a fait d’un projet issu du tri sélectif une prise de position en faveur de la culture biologique. Les enfants de Taputapuatea (révisez la prononciation ci-dessus selon la méthode rhétorique !) mangent des légumes issus des plantations bios que la commune et les agriculteurs ont réalisées. Fruits et légumes sont produits sans engrais chimiques. La commune a réalisé un excellent compost à partir des déchets verts. Bien entendu cela ne s’est pas fait dans la facilité, mais le tavana (maire) et son équipe ont réussi. Maintenant ils s’attaquent à la transformation des produits agricoles. La purée d’ufi est déjà dans les assiettes des enfants de la cantine. [L’ufi n’est pas une sorte d’ufo (unidentified flying object) mais un cousin local de l’igname].

Au verger, plus d’une centaine de kilos de mangues consommées  sous toutes les formes, bananes, abiu (Pouteria caïmito, fruit tropical) par cageots entiers, figues, cocos, fruits de la passion, ananas, et même les kavas (en français pometier, en anglais lychee des îles). Le Pometia Pinnata est un grand arbre indigène qui donne à profusion des fruits volumineux, moins fins que les litchis. Normalement ils mûrissent en février mais dame Nature a donné un coup d’accélérateur d’où cette profusion de fruits en avance sur la saison. Ne le dites pas aux écolos mais mon congélateur est rempli de purée de mangues et de jus de mangues… pour l’hiver qui viendra ici en juillet-août.

J’avais omis de vous parler de ma septième merveille : mon jardin suspendu, comme à Babylone. Oui, c’est nettement plus rustique, mais quand même. J’y cultive radis, tomates, gombos, plantain pour Jeannot lapin, choux chinois, basilic, courgettes, salades, coriandre. Le persil a du mal à pointer le bout de son nez. Vous constaterez vous-même sur les photos. Les dimensions de cette merveille ? 5 m de long sur 1 m de large !

Portez-vous bien.

Hiata de Tahiti

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Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens

Les chiots de la nouvelle éponyme sont devenus les chiens. Ils ont grandi dans le Lima péruvien des années 1950. Nous sommes en Amérique latine, continent machiste, catholique, hiérarchique et autoritaire – tout ce qu’adorent les Français, même à gauche. Aussi bien les touristes sur les sites des sacrifices humains au Mexique que la révolution guévariste à Cuba. L’Amérique latine a les mœurs de la France, en plus archaïque, ce qui fait qu’on se sent les maîtres bienveillants… Castro a symbolisé ce que Mélenchon rêve de devenir, et Allende ce que Martine Aubry aurait rêvé d’être – sans parler du très gaulliste Perón. Passons.

A 14 ans, les gamins sont happés par les collèges, soit curés, soit militaires. L’idée reçue dans la bonne société est qu’il faut les dresser. Ces mômes qui abordent la vie sont obsédés par les idées de faire comme les grands : bite, bière et baston. Il y a trop de tentations dans la ville, entre les lieux obligés : l’école, la plage, la salle obscure et la maison. Rien de tel qu’une bonne pension pour les mater, ces bouillonnants. Les parents le disent eux-mêmes : le collège militaire, c’est pour éviter la maison de redressement ou pour empêcher qu’ils soient pédés. Dans une société où le ‘virilisme’ est poussé au paroxysme d’une Méditerranée portée aux rives d’un océan, faire des hommes vaut mieux que frère des hommes.

Alberto est donc envoyé au collège militaire Leoncio Prado de Lima. Il entre l’année de ses 14 ans en troisième année, il devient donc un « chien ». Il doit être dressé, tenu en laisse par ses aînés et faire le beau sur ordre de ses supérieurs. Mais la vie de caserne, à l’âge tendre, n’est pas des plus drôles. Comme en meute, il faut établir sa place, se battre, mordre et se palper pour être accepté. Très vite naît le surnom, celui qui qualifie votre originalité. On ne sait pas son vrai nom mais il y a « le Jaguar », parce qu’il est aussi souple, vif et insaisissable que le félin lorsqu’il se bat. Alberto – l’auteur – est vite appelé « le Poète » parce qu’il sait écrire des lettres d’amour pour les filles des autres, et de petits romans porno qu’il vend à ses copains pour acheter des cigarettes. Il y a aussi « Boa » parce qu’à poil dans les douches on peut voir pendre son long sexe ; il se fait d’ailleurs une poule (une vraie, à plumes !) devant ses copains sur les arrières du collège. « Le Frisé » l’est en raison de ses cheveux nègres en poil de couilles. Et puis « l’Esclave », parce qu’il répugne à se battre et qu’il se laisse faire.

Tous se soudent lors des premiers jours d’entrée au collège où le bizutage des grands est humiliant et prolongé. Il s’agit comme toujours de coups, d’alcool et de sexe – tout ce qui « fait un homme » ma bonne dame, selon les mœurs machistes du temps et de la culture catho-latine. Le Jaguar, parce qu’il n’a pas peur, devient chef de la bande, il est le plus rusé. Il fait se venger les chiens juste entrés, organise les vols pour compenser les affaires perdues ou pour connaître à l’avance les sujets d’examens, ment avec aplomb lorsque son intérêt le commande. Mais il n’aime pas les mouchards. Sa force repose sur l’emprise qu’il a sur les autres. La dénonciation, par morale ou devoir, casse ce pouvoir personnel. Ce pourquoi le drame va se nouer.

Poussé par le Jaguar, Cava va voler un soir les sujets d’une composition de chimie. Nerveux, il casse un carreau et l’effraction est découverte. Tout le monde est consigné. L’Esclave devait sortir pour voir la copine Teresa dont il est amoureux ; il ne peut pas. Rejeté par les autres qui lui pissent dessus quand il dort, lui collent des morpions dans les poils pubiens, le frottent sexuellement et le traitent de petite femme, il n’a rien à perdre et tout à gagner. Il négocie donc sa sortie contre la dénonciation du coupable.

Mais dans ce monde étroit tout finit par se deviner, sinon par se savoir. La vengeance sera terrible. Cet excès même va retourner Alberto, qui a brimé l’Esclave comme ses copains. Il a grandi, mûri, est lui-même amoureux. Il s’interroge sur les limites : tout est-il permis au nom de la solidarité de clan ? N’y a-t-il pas des principes supérieurs concernant la vie humaine ? Est-ce courageux de se taire alors qu’une chose très grave a été commise ? Dénoncer le mal, est-ce trahir ?

Ce long roman, le premier de l’auteur, écrit à 23 ans, se déroule par chapitres captivants qui vous laissent en haleine. De fréquents retours en arrière, changement de plans et de personnages qui disent « je » avant d’être repoussés au « ils », composent une trame baroque, accordée à la mentalité du Pérou années 50. La sensualité affleure aux chemises déboutonnées, aux baisers des petites amies ou aux actes gratuits des putes envers les moins de treize ans. Le milieu des garçons entre eux est carrément planté, avec ses défis permanents, son exaspération sexuelle, sa hiérarchie des compétences, ses rêves naïfs et sa camaraderie de panier : les chiots entre eux s’aiment, non d’affection mais de promiscuité. Voir un semblable « à poil » des mois durant crée un sentiment, ainsi qu’il est dit dans le roman.

Les filles, c’est l’extérieur, la ville, un terrain vierge où se répandre en conquérant. Jusqu’aux statues érigées des généraux, héros nationaux, qui indiquent la voie de leur sabre brandi. Il s’agit d’ériger le sexe mâle dans toute sa splendeur sociale, le sabre n’étant que le prolongement viril de la chose. Ces statues balisent le collège et les places de la ville, symboles du pouvoir mâle dominateur que les chiens doivent adopter pour devenir des hommes (des vrais).

D’ailleurs le Poète deviendra ingénieur et le Jaguar banquier.

Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens (La ciudad y los perros), 1962, Folio, 530 pages, 7.98€

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