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Fargo de Joel Coen et Ethan Coen

Ne cherchez pas un sens caché, Fargo est la ville-frontière entre les Etats du Minnesota et du Dakota du Nord. Autrement dit un lieu vide au climat continental, agricole et religieux, très peu peuplé : la ville de Fargo compte à elle seule près d’un cinquième de tous les habitants de l’Etat. C’est l’Amérique « profonde » vue de New York, où les loosers et les frustrés sont légion.

C’est ce que mettent en scène avec une ironie affirmée les frères Coen en leur sixième film. Le looser phare est le vendeur de voitures pompeusement titré « directeur commercial » (William H. Macy) qui ne parvient pas à faire assez de marge et s’endette sans espoir de retour à meilleure fortune. Avec sa bouille de grenouille dès qu’il sourit et ses yeux bleus faussement candides, il est le menteur-type, celui qui veut vous fourguer un « supplément » pour l’anti-corrosion alors qu’elle est d’usine. Il n’imagine rien moins que de faire enlever sa femme (Kristin Rudrüd) par le copain malfrat d’un employé indien de sa concession (Steve Reevis) qui l’a rencontré en prison. Non seulement il épongera ainsi ses dettes mais se vengera par derrière de son beau-père autoritaire (Harve Presnell) qui a tout réussi et le considère pour ce qu’il est : un minable. Il ne pense pas un instant à Scotty (Tony Denman), leur fils adolescent qui a déjà des problèmes à l’école.

Rien évidemment ne se passe comme prévu. Le malfrat (Steve Buscemi) a déjà « un air bizarre » qui ne passe pas inaperçu dès qu’il parait quelque part. Il est flanqué d’un comparse imprévu qui ne dit quasiment pas un mot (Peter Stormare) mais se défoule avec brutalité pour régler les situations. D’où trois meurtres en dix minutes sur une route déserte après l’enlèvement effectué, ce qui n’était pas envisagé. C’est alors que la police, qui ne devait pas s’en mêler, s’en mêle et c’est l’engrenage.

La chef inspecteur du comté (Frances McDormand) apparaît comme une niaise de première mais elle cache un esprit obstiné et logique sous son apparence de femme enceinte. Le spectateur se demande pourquoi elle a épousé un gros nul, Norman, flic lui aussi mais subalterne (John Carroll Lynch), sauf que le couple est équilibré et s’aime – que demander de plus au fond ? Les frustrés devraient en prendre de la graine qui veulent toujours plus en se plaignant des autres. La chef enquête. Les témoignages des barmen et des putes qu’ont fréquentés les malfrats (air bizarre a l’obsession de baiser tandis que bouche cousue a l’obsession de bouffer) n’aboutissent qu’à pas grand-chose. Les témoins sont tellement terre à terre et conventionnels, ils ne remarquent rien. Mais le flic descendu lors du contrôle de la voiture avait noté sa marque et sa couleur sur son carnet de bord, en bon professionnel, ce qui est une piste et va mener au nid.

Le vendeur de voitures exige absolument de livrer la rançon pour s’en mettre 90 % dans la poche, mais le beau-père qui finance exige d’aller lui-même « régler ça ». Imbu de son autorité, et muni d’un revolver, il ne sait pas à qui il a affaire et Air bizarre agacé le descend. L’autre le blesse à la mâchoire mais ne l’empêche pas de mettre la main sur le fric, sans livrer la fille, et de s’en retourner auprès de Bouche cousue. Lequel en a eu marre d’entendre geindre cette demeurée de bonne femme et l’a claquée assez fort pour qu’elle clamse. Il faut dire que l’hystérique est restée sans réagir lorsqu’elle a vu un cagoulé s’approcher de sa fenêtre avec un pied de biche, qu’elle a tenté d’ouvrir durant plusieurs minutes une fenêtre qu’elle n’a pas eu le temps d’escalader, qu’elle s’est précipitée avec le rideau de douche devant les yeux pour fuir, puis que, ligotée et cagoulée, elle a couru comme un poulet sans tête pieds nus dans la neige pour tenter d’échapper à ses ravisseurs. Du grand n’importe quoi qui fait farce.

Sauf que le film est déclaré tiré « d’une histoire vraie » arrivée en 1987 comme nous l’apprend l’introduction écrite d’un ton sérieux et compassé (ce qui est une invention marketing des réalisateurs). Un contraste d’autant plus fort avec le corps du film qui multiplie les bouffons et les perdants dans une part d’Amérique où le mal-être se dissimule sous les apparences obligées des relations sociales. Même l’ancien copain d’école de la flic, qui lui téléphone en pleine nuit parce qu’il l’a vue à la télé, lui raconte une histoire sur ses amours au lieu de la réalité. Toutes les frustrations explosent en hiver, alors que l’apparence de la nature est à la pureté insoutenable.

Air bizarre enterre la plupart du fric dans la neige, ne conservant que les 80 000 $ prévus initialement. En parfait con, il ne devine pas que le climat continental va entraîner un violent dégel de printemps et un été caniculaire – qui mettra au jour sa valise laissée près d’une clôture interminable sans repère, au bord de la route principale… Planter une palette à gratter la glace n’y changera rien. Quand il retrouve son comparse, et le cadavre de l’enlevée, il ne peut que péter un câble, ce qui lui vaut la réaction primaire évidente de Bouche cousue. La flic inspecteur, en passant par hasard devant l’endroit isolé où ils se sont réfugiés, aperçoit la voiture ocre signalée et arrête le multi-tueur en train de passer son copain au broyeur à bois : cinq meurtres à son actif, et cela pour une maigre poignée de dollars. Le vendeur de voiture sera arrêté lui aussi et son ado se retrouvera orphelin de mère, de père et de grand-père.

Une vraie comédie humaine à l’américaine !

DVD Fargo, Joel Coen et Ethan Coen, 1996, avec William H. Macy, Frances McDormand, Steve Buscemi, Peter Stormare, Harve Presnell, MGM United Artists 2020, 1h40, €10.00

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Les amants crucifiés de Kenji Mizoguchi

Mariée à Ishun (Eitarō Shindō), Grand imprimeur à privilèges de la Cour impériale japonaise en 1684 – mais de trente ans plus âgé qu’elle – San (Kyōko Kagawa) n’est pas heureuse. [Le O’San n’est qu’un préfixe de respect et n’a rien à faire dans une traduction moderne : hier on disait l’honorable San, aujourd’hui simplement San.] Son frère Doki (Haruo Tanaka) ou sa mère viennent sans cesse la solliciter pour quémander de l’argent. Le frère, désormais chef de maison, se croit artiste de chant et se la coule douce. Mais, cette fois, s’il s’agit d’une petite somme, « un demi-kan d’or » (soit, 1875 kg, au prix actuel de l’or environ 92 000 €). Elle est destinée à payer l’hypothèque de la maison familiale qui, autrement, sera saisie, la famille ruinée, le déshonneur sur elle. San promet de demander à son mari. Mais celui-ci, trop sollicité, refuse tout net. Il n’est pas la vache à lait des familles ; lui travaille, ils n’ont qu’à travailler.

S’il est radin pour sa famille, il est prodigue pour ses plaisirs égoïstes, en bourgeois individualiste dans une société féodale collectiviste – ce qui le perdra. Il profite des privilèges que lui vaut son négoce auprès des nobles de la Cour, à qui il prête de l’argent qui ne lui sera jamais remboursé, et des privilèges du maître dans sa propre maison : il sollicite la jeune servante Tama (Yōko Minamida) pour qu’elle couche avec lui. Il va jusqu’à lui promettre de lui acheter une maison afin que leurs ébats soient discrets ; s’il ne peut être aimé pour lui-même, il peut acheter du sexe. Mais Tama n’a que faire d’un vieux libidineux ou de l’argent ; elle est amoureuse de l’intendant en second, Mohei (Kazuo Hasegawa), beau jeune homme de son âge encore en apprentissage. Lequel voue un amour secret à San, sa maitresse de Maison.

La tragédie qui se noue vient de ce que chacun désire autre chose que ce qu’il peut avoir dans une société hypocrite qui ne fonctionne que par le rang et l’honneur. Le pouvoir n’est rien sans l’argent, mais l’argent n’est rien sans le pouvoir et Ishun, grand bourgeois qui singe les samouraïs, n’est pas noble, donc à la merci des fonctionnaires de la Cour qui donnent les distinctions.

San demande à Mohei la faveur de lui prêter ce demi-kan d’or. Mohei n’a pas la somme et se prépare à user du sceau du Maître sur une feuille vierge pour faire un faux. Sukeimon (Eitarō Ozawa), le premier intendant, le surprend et lui demande de rajouter la même somme à son profit pour prix de son silence. Ce n’est pas la première fois qu’il détourne de l’argent et Mohei le sait. Mais lui, Mohei, n’a jamais trempé dans ces faux et il se rend compte de l’engrenage qui le guette. S’il honore San en lui donnant la somme par un faux en écriture en volant son mari, il avilira son amour pour elle. Même s’il envisage de rembourser son patron dans le futur, son penchant en restera entaché. Il renonce donc et va se dénoncer au Maître, qui le prend fort mal. Pourtant, cet élan d’honnêteté aurait dû le conduire à pardonner et à mieux considérer cet employé. Mais son pouvoir sur les autres l’aveugle et il s’obstine à demander à Mohei à quoi ou à qui était destiné cette somme, ce que le garçon refuse par honneur de dire.

Malgré les objurgations de San, qui est responsable, et de Tama qui l’aime, Mohei sera donc enfermé dans un entrepôt gardé par deux jeunes garçons et livré à la police le lendemain. Connaissant le Maître, le jeune homme sait qu’il ne reviendra pas sur sa décision et il prend le parti de s’évader, ce qui n’est guère compliqué quand les adolescents dans le foin sont endormis.

San avoue à Tama que la demande vient d’elle et qu’elle ne sait trop que faire devant l’obstination de son mari. Tama lui apprend alors avec réticence et honte les avances que lui fait le Maître pour qu’elle le laisse abuser d’elle. San décide alors de prendre sa place dans la chambre, sous le futon, et de confondre son mari, ce qui lui donnera un moyen de pression en faveur de Mohei. Mais ce dernier, qui vient faire ses adieux à Tama, découvre San et lui dit son intention de quitter la maison. Celle-ci, qui a si peu de personnel en qui avoir confiance, ne veut pas qu’il parte, persuadée qu’elle peut faire revenir Ishun sur sa décision avec ce qu’elle sait de ses avances à Tama. Au lieu d’être ferme sur ce qu’il veut et mâle dans sa décision, Mohei reste hésitant et tergiverse. Le temps passe, son évasion est découverte, les serviteurs le cherchent dans la maison. Le mari étant parti aux putes pour se réconforter, le premier intendant cherche la maitresse de maison. Il découvre Tama dans sa chambre et, se précipitant dans celle de Tama, San et Mohei tombés l’un sur l’autre. Il ne s’est rien passé, qu’un mouvement de panique pour retenir Mohei, mais le mal est fait : la réputation de San est compromise.

Mohei s’enfuit, San affronte son mari sans les armes qu’elle avait affûtées. Il ne croit pas ses explications, bien content de sauver son plaisir personnel par la faute sociale de sa femme. San est une fois de plus traitée en objet de parure insignifiant et pas en être humain ni en épouse. Le machisme de la société japonaise du XVIIe siècle est patent. Elle quitte donc la maison, ne voulant plus vivre auprès de ce vieux porc égoïste.

Le drame est qu’elle rencontre Mohei par les rues de Kyoto. Il lui conseille raisonnablement d’aller chez sa mère mais San n’a rien de raisonnable. Epouse bafouée, femme déshonorée, fille en dette envers sa famille qu’elle n’a pas su renflouer, il ne lui reste que le suicide. Mohei, qui l’aime sans lui avouer, en est effaré. Il ne l’abandonnera pas. Se déroule alors implacablement la tragédie de l’amour impossible – jusqu’à la mort. Tragédie parce que tout est écrit d’avance et que les pauvres papillons aveuglés par la lumière de leur passion connaissent déjà le sort qui leur sera réservé : celui des amants convaincus d’adultère que l’on va crucifier en procession devant la foule assemblée, tels que ceux qu’ils ont vu passer la veille devant l’imprimerie.

Le mari, prévenu de la fuite des deux est persuadé qu’ils sont amants et envoie son personnel les rechercher. Devant la Cour il veut éviter le scandale et exige que San soit ramenée seule et que Mohei soit livré à la police. Ou, s’ils se sont suicidés, seule façon de réparer le déshonneur dans une société d’ordres fondée sur la réputation, que leurs corps soient séparés avant d’en aviser les autorités. Mais des invités nobles entendent une partie de conversation qu’Ishun a avec son intendant et supputent tout le profit qu’ils pourraient en tirer. Ils verraient bien sa ruine, ce qui épongerait d’un coup leurs dettes envers lui et rabaisserait sa prétention. Les cloisons des maisons traditionnelles japonaises sont en papier et les apparences ne peuvent se sauver entièrement. Le premier intendant est suborné par le second imprimeur de la Cour, Isan (Tatsuya Ishiguro), chargé des Parchemins, qui lui laisse miroiter son poste dès qu’Ishun sera tombé et qu’il aura pris le sien. Dès lors, argent, pouvoir, honneur, tout concourt à la perte des amants, ce n’est qu’une question de temps.

Ils fuient, s’échappent habilement lorsqu’ils sont reconnus, mais ne vont pas très loin. Marcher à pied avec une femme plus habituée à la litière n’est ni de tout repos, ni vraiment efficace. Ils sont reconnus par un colporteur à deux jours de Kyoto. Il leur faudrait se séparer et Mohei le propose raisonnablement : le mari reprendrait son épouse pour éviter le scandale et lui pourrait peut-être échapper aux poursuites en se réfugiant dans une grande ville anonyme comme Osaka. Mais San ne veut plus quitter Mohei. Juste avant qu’elle se suicide par noyade dans le lad Biwa, il lui a en effet avoué son amour secret pour elle et cela change tout. Elle l’aime en retour parce qu’il est tout ce que son mari n’est pas : jeune, dévoué, protecteur, généreux. Et qu’elle ne veut plus subir le carcan social, la loi des autres, de sa mère, de son frère, de son mari, qui ne lui ont apporté que des déboires. Sa passion personnelle jusqu’alors contenue par les conventions sociales devient effrénée, donnant une impulsion aux engrenages de la tragédie. Il essaye de l’abandonner aux mains d’une vieille femme, elle le rattrape ; retrouvés par les hommes d’Ishun, San ramenée de force à Kyoto chez sa mère, Mohei s’évade avec l’aide de son père et va… la rejoindre à Kyoto. Lui non plus ne peut plus la quitter.

La mère de San est effarée : c’est la ruine assurée de tout le monde, du couple et de leurs deux familles, celle du mari Grand imprimeur et la sienne, le déshonneur complet. Mais rien n’y fait, la raison n’atteint plus ni San, ni Mohei. Ils sont dénoncés par Doki, pris, jugés, et crucifiés. Ce supplice chrétien est considéré comme vil depuis que le christianisme a été interdit en 1613 par le shogun et les convertis massacrés à Nagasaki. Mais ils sont heureux car amoureux, au-delà des classes car humains, rayonnants sur le cheval qui les conduit ligotés au sacrifice ; ils sont égarés, loin des lois sociales, par des lois supérieures. Mohei est innocent, mais c’est aussi sa faiblesse : pas coupable mais demeuré enfant. Il n’aurait pas dû rester pur en refusant de voler individuellement pour le bien social de sa maitresse, donc de la réputation des familles. Celle de San n’aurait pas dû vendre sa personne à un vieux riche laid pour se sauver socialement de la ruine. Mais les purs sont condamnés d’avance car ils ne transigent sur rien alors que les hypocrites s’en sortent toujours car ils changent d’avis et retournent leur veste. Les individus sont écrasés par le collectif social s’ils ne s’y soumettent pas.

A la fin, la société et ses conventions, malgré son code d’honneur féodal, n’a pas été plus forte que la passion qui, elle, est vraiment chevaleresque. Le Maître Ishun, qui n’a pas dénoncé les amants, est exilé, ses biens saisis ; le premier intendant est convaincu d’avoir piqué dans la caisse et banni ; le frère flemmard, par qui tout est arrivé, est forcé de se prendre en mains tout seul. Il a compté sur le mariage arrangé de sa sœur pour continuer à vivre sans travailler et faire des dettes, épongées régulièrement par son beau-frère trop riche… jusqu’au refus définitif, qui va tout précipiter.

Tiré de La légende du grand parcheminier de Monzaemon Chikamatsu (1653-1724), Mizoguchi réalise en vingt-neuf jour un film rare qui montre la face sombre de la société japonaise, trop rigide, enserrée dans des règles d’honneur où l’hypocrisie ne peut que prospérer puisque seules comptes les apparences. Toute velléité individuelle est irrémédiablement condamnée par la loi collective qui ne tolère, comme dans toutes les sociétés rigides, aucune déviance. Le réalisme poétique des décors reconstitués, des costumes, des façons de porter une litière ou de courir, les paysages de sentiers de montagne et de forêts de bambous, participent à l’atmosphère en noir et blanc.

DVD Les amants crucifiés, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kazuo Hasegawa, Kyôko Kagawa, Yôko Minamida, Films sans frontières 2008 (japonais sous-titré français), 1h38, €20.00 blu-ray €24.29

Disponible sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022 en replay

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Espoirs 2021

Les variants du virus font galoper les contaminations tandis que la vaccination patine pour diverses raisons industrielles et administratives, montrant combien la machine étatique est peu capable d’anticiper, de faire travailler ensemble des baronnies établies et de définir une stratégie au-delà d’une semaine. Malgré cela, il faut penser à l’avenir.

A partir de l’été prochain nous pouvons espérer un relâchement des contraintes de circulation et un redémarrage économique. Mais les mesures de soutien seront progressivement réduites puis retirées, montrant, comme l’anecdote favorite des économistes, quels sont les nageurs qui n’ont pas de slip lorsque la marée se retire. Nombre d’entreprises vont disparaître, réduisant l’activité globale, l’emploi, les impôts versés. Un nouveau monde va naître… en Europe. Car le reste du monde se porte plutôt bien, merci : la Chine en plein essor, les Etats-Unis résilients après le show du clown, les pays émergents qui continuent d’émerger.

Côté économique, la pandémie et ses conséquences ont accentué les tendances à l’œuvre. Les secteurs marchands les plus touchés ont été les services – trop nombreux, redondants, parfois inutiles – et les moins touchés ont été ceux qui sont apparus fondamentaux : l’agroalimentaire, la distribution, la santé, l’Internet – et les transports. La capacité industrielle compte plus que la communication, produire des masques et des vaccins est plus important que faire de « l’événementiel », de la spéculation, du traitement de données commerciales ou du « consulting ». Les filières d’études devraient se réorienter et les étudiants choisir des formations plus concrètes que Staps, psycho ou social… Sauf à rêver d’être fonctionnaire de bureau en « passant un concours » (en général juridique) – et à accepter leur soumission au bon vouloir des Yankees pour la technologie et aux Célestes pour les produits vitaux de consommation.

Côté politique, les Etats-Unis viennent de le montrer, capitalisme et démocratie divorcent. Longtemps ils ont marché de concert, la liberté permettant la curiosité pour la science, l’entreprise et l’exploration, tandis que l’égalité fraternelle assurait une redistribution des richesses collectives. Aujourd’hui, l’exemple emblématique de la Chine montre que l’essor économique est possible et que la santé est mieux assurée sans libertés. Aux Etats-Unis, le marché se porte bien et le désintérêt pour les droits des individus et des minorités ne cesse de grandir au profit d’une resucée du fascisme. Les droits et libertés ont été rigidifiés tandis que la souveraineté collective s’érodait par la concurrence « libre et non faussée » exigée de la mondialisation qui, en même temps, a affranchi le droit de propriété de toute limite en termes de devoirs et de fiscalité. Si les règles sont identiques, les puissances ne le sont pas, ce qui engendre la dépendance des salariés (dont les usines ferment pour être ouvertes dans des pays plus flexibles et à coûts plus bas) ou des sous-traitants (incités à auto entreprendre pour éviter toute garantie collective). Un quart des jeunes récusent les valeurs démocratiques au profit d’une radicalité afin d’assurer une redistribution autoritaire des fruits de la croissance. La démocratie ne sait plus maîtriser le capitalisme. Les inégalités sapent les valeurs citoyennes au profit du chacun pour soi et de la loi de la jungle, valeurs affectionnées par Trump en plus du machisme et de la suprématie de race de son camp – lui n’est qu’un dealer de ce que les gens veulent entendre.

La mondialisation a incité les Etats à déréguler, ce qui accroit l’influence des élites, plus riches et tenant plus de levier du pouvoir. Elle a réduit la légitimité du régime démocratique et l’intérêt pour la politique tout en attirant vers les propos anti-élite, anti-progrès et antiscience. Les libertés personnelles et les mécanismes institutionnels destinés à prévenir l’abus du pouvoir et les dérives autoritaires semblent devenus des entraves à une prospérité partagée. Or l’ajustement par les marchés n’est ni légitime ni économiquement efficace face à des chocs tels que le Covid ou les probables suivants. D’autres catastrophes sanitaires, climatiques, géopolitiques vont nous frapper plus fréquemment à l’avenir, et ils sont très différents des chocs d’accumulation de déséquilibres économiques tels que les bulles boursières ou les « crises » du pétrole que nous avons connues.

Le citoyen s’aperçoit que le rôle de l’État ne peut être remplacé par aucun autre pour répondre à cette exigence essentielle qu’est, dans toute société, l’avantage mutuel. L’avenir est à une maîtrise du capitalisme sous d’autres formes que celles que nous connaissons, devenues impossibles sauf à agir de concert partout sur la planète (ce qui n’est pas pour demain). Ainsi la richesse acquise sera moins taxée que la richesse transmise (ce qui apparaît plus juste et évite l’évasion fiscale ou l’expatriation des plus hauts revenus), le patrimoine mort (l’immobilier non occupé ou de loisir, l’or, les comptes épargne hors livret A) sera plus taxé que le patrimoine dynamique (l’investissement en actions ou en entreprises), l’accès aux biens essentiels comme la santé et l’éducation seront sortis du cadre marchand, des revenus de base pourront être envisagés.

Les institutions construites dans l’après-guerre ont répondu aux chocs d’accumulation. En Europe, modèle de libéralisme régulé, l’économie sociale de marché est inscrite dans les traités fondateurs. L’État se porte garant du cadre dans lequel les acteurs privés évoluent en toute autonomie et assure le fonctionnement efficient des marchés pour empêcher la constitution de monopoles. Mais son intervention est limitée en régulation conjoncturelle et protection sociale. Or le « capitalisme de plateforme » (Robert Boyer), qui propose des services numériques et logistiques à distance tout en fonctionnant en semi-monopoles d’acteurs-clés (tous américains) profitant des rendements d’échelle exceptionnels, incitent les États-nations à accroître leur intervention dans le domaine économique. En Europe, il apparaît nécessaire de bâtir une politique budgétaire et industrielle commune à long terme, pour résister par l’innovation technologique. Mais aussi pour répondre au besoin d’État fort que la pandémie a renforcé. La coopération et la complémentarité entre institutions monétaires et institutions budgétaires est préférable en taux faibles, risques déflationnistes avérés et dettes élevées. La sortie de la crise mettra à l’épreuve la capacité de chaque pays à intégrer les nouvelles filières technologiques et à débureaucratiser pour gérer cette grosse dépense publique tout en emportant le secteur privé dans sa dynamique.

Pas sûr que la France soit si bien placée – car la « réforme de l’Etat » reste un serpent de mer depuis des décennies.

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Pierre Sipriot, Honoré de Balzac

Paru une première fois « sans masque » en 1992, le livre est réédité pour le millénaire chez un autre éditeur juste après le décès de son auteur, journaliste sur France culture. Comme il a été surtout le biographe de Montherlant et que cet auteur est oublié pour sa morale trop ancienne et ses mœurs politiquement non correctes, toute l’œuvre de Pierre Sipriot est passée aux oubliettes. C’est dommage car les biographies récentes et fouillées de Balzac ne courent pas les rues.

Ce fils de paysan albigeois dont le père a pris la particule étant arrivé en société par les fournitures aux armées, a été sa vie durant en excès. Trop de tout : ambition, illusions, travail, café, dépenses, amours… Les Balssa (nom du grand-père) sont homonymes des Balzac d’Entraigues, lignée de favorites royales et de fauconnier du Roy. Bernard-François le père est un ambitieux près de ses sous qui s’engage chez un notaire avant de monter à Paris, greffier à l’administration du domaine de la couronne. Il passera les régimes en commissaire aux vivres puis aux armées sous le Roy, la Révolution, Napoléon, la Restauration. Il est protée, il sait les affaires.

Il engendre Honoré à 52 ans avec une mère de 22. Un premier-né était mort l’année d’avant à 32 jours et ce nouveau bébé, la mère ne l’a jamais aimé. Ils l’envoient en nourrice à la campagne durant trois ans. « Un véritable meurtre ! » écrit le biographe (La mère amère). Trois ans plus tard nait Laure et les deux enfants resteront très liés. La famille vit dès lors à Tours. En 1807 naîtra un troisième enfant – bâtard – Henry, fils de Jean-François (de) Margonne, resté le préféré de sa mère. A 8 ans, fin de l’âge d’or, le petit Honoré est mis en pension au collège oratorien de Vendôme, jusqu’à ses 14 ans. Plus de vie de famille, même aux vacances ; uniforme et punitions corporelles, croix et élection à « l’académie » qui permet des lectures divertissantes. Peu discipliné dans son travail, tendance à l’exaltation, dit-on du jeune Honoré, malgré un accessit en latin. Une probable « facétie » le renvoie du collège, il en est heureux – mais son père le met en pension à Paris dans une école de rattrapage où les élèves suivent aussi les cours du collège Charlemagne. Nous sommes en 1813 et l’empereur va être chassé puis revenir avant de céder devant la réaction. A 17 ans, Balzac se fait embaucher comme petit clerc chez un avoué tout en suivant des cours de droit.

Il ne tarde pas à écrire et à publier dans les journaux. C’est le grand essor de la presse avec Girardin et des feuilletons avec Alexandre Dumas et Eugène Sue. Balzac se lance sous pseudonyme, puis sous son nom. Exalté, il part au quart de tour sur toutes les brillantes idées d’éditeur ; ses associés habiles le laissent s’enferrer et accumuler les dettes. Pour les payer, il écrit comme un forcené. Le droit d’auteur n’existant pas, il est allègrement pillé par les éditeurs belges et vend plusieurs fois ses œuvres à des « libraires » qui éditent en différents prix et formats. Mais si la lecture se porte bien, la vente de livres se porte mal. Les gens lisent en « cabinets de lecture », ils n’achètent que le journal ou à la rigueur une revue. Les livres de Balzac ne sont tirés qu’à 800 ou 1000 exemplaires, pas plus que les « jeunes auteurs » d’aujourd’hui. Ce n’est qu’avec le temps (dix ans d’apprentissage du roman par le feuilleton et l’œil journaliste) puis par la reconnaissance de ses pairs comme Lamartine et Victor Hugo, avant les rumeurs favorables des « salons », qu’il deviendra classique. Il écrit à la Garraud, sa maitresse : « Le talent d’écrire ne se communique pas par une contagion ; il s’apprend lentement ». Balzac, imite, plagie, se forme. En 1829, il perce avec La Physiologie du mariage, livre pratique et édifiant qui séduit les mondaines. Avec La Peau de chagrin commence le grand’œuvre de la Comédie humaine qu’il va poursuivre inlassablement, même s’il laisse certains romans inachevés.

Mais il ne devient pas plus riche ni considéré pour autant, toujours endetté par des achats hors de ses moyens, toujours ruiné par des liquidations successives, fuyant ses créanciers et les inspecteurs de la Garde nationale où il est d’astreinte comme les autres mais ne se présente pas. Il est constamment amoureux, cherchant auprès des femmes ce que sa mère ne lui a jamais donné. Mais il ne veut pas s’engager, sauf sur sa fin : « Dans l’attitude de Balzac face au plaisir, il y a une gloire du refus. Il a choisi Mme de Castries infirme, Mme de Berny vieillissante, transie et plaintive, Eve Hanska mariée, qu’il verra rarement et ‘par civilité’, Zulma Garrau, mère avant tout pour son Yorrick qui naît en 1834 ». Parler d’amour suffit, vivre l’amour le moins possible. Balzac n’aura qu’un seul enfant – par la main gauche – Lionel-Richard, fils de Mme Guidoni-Visconti, né en 1836. L’enfant qu’il a enfourné à la Hanska sera avortée par elle pour convenances… avant que, comtesse polonaise veuve et sa fille casée, elle se marie avec lui juste avant qu’il ne meure (elle lui survivra de 32 ans). Quant à la petite Marie, fille de Maria du Fresnay, née en 1834, c’est lui qui affirme qu’elle est sienne, mais le croire suffit-il à ce que ce soit vrai ?

Son portrait brossé en 1843 (44 ans) par le chargé d’affaires russe à Paris qui défend sa demande de visa est coloré : « un petit homme gros, gras figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, mise de cabaretier, et voilà ! Il n’a pas le sou ». Il est en fait malade d’excès de cortisol par l’hypophyse, le syndrome de Cushing ignoré en son temps. Il mourra à 51 ans.

Balzac est pour un pouvoir fort ; il incline assez vers Napoléon premier. Les élites doivent être fortes pour que le peuple les perçoive comme légitimes : « le peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l’action, la parole, l’intelligence et la gloire. Sans cette triple puissance, tout privilège s’évanouit » (La duchesse de Langeais). Pour lui, l’autorité est l’esprit même de la vie ; communicative via l’énergie, elle entraîne les autres ; en excès et par orgueil, elle peut engendrer une tyrannie. Mais, après tout Aristote n’a pas dit autre chose, lui qui préférait le régime aristocratique à l’autoritarisme tyrannique ou à la démagogie démocratique. Les personnages que crée Balzac dans Illusions perdues et dans Splendeurs et misères des courtisanes sont des figures de lui-même au cours de sa vie, jeune ambitieux, journaliste fleuve, éditeur inventeur, dominateur de jeunes à l’assaut du pouvoir bourgeois.

J’aime cet aspect protée, touche à tout, gourmand de la vie. J’aime ces descriptions qui, paraît-il, ennuient les lecteurs et trices hier comme aujourd’hui. Il n’y a pas que l’action dans la littérature, ni les « grands » sentiments ; il y a aussi la vie telle qu’elle est, dans ses décors sociaux et dans ses paysages. J’aime La Grenadière, cet idéal de Thébaïde familiale au centre mesuré de la France est un idéal des Lumières, du cultiver son jardin de Voltaire à l’éducation de Rousseau, aujourd’hui un idéal écologique de relative autarcie en harmonie avec la nature.

Pierre Sipriot, Honoré de Balzac 1799-1850, L’Archipel 1999 (réédition de Balzac sans masque, 1992), 457 pages, €27.50

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Bourse en avril

La situation globale reste favorable parce que la bourse américaine commande et qu’elle va bien. Moins qu’avant, d’où la forte hésitation de l’automne, mais pas si mal, d’où le rebond depuis. Les dernières Minutes du comité fédéral des marchés (FOMC) déclarent une pause dans les actions de politique monétaire de la Banque centrale américaine. L’opinion des gouverneurs sur la croissance passe de Forte à Solide, ce qui est moins optimiste mais encore soutenu.

L’inflation américaine reste sous les 2% avec un quasi plein emploi et 3.9% de chômeurs seulement. La croissance se tient, bien qu’inférieure à ce qu’elle était au dernier trimestre de l’année 2018. La consommation croit un peu avec les hausses de salaires tandis que les entreprises profitent toujours des impôts qui ont baissés grâce à Trump. Seul l’investissement immobilier résidentiel décline, mais n’est-ce pas sain au vu du niveau de l’endettement privé des citoyens américains ?

La création de monnaie favorable au crédit ne sera pas limitée et la taille du bilan de la Réserve fédérale ne sera pas réduite pour le moment. Donc ni hausse de taux attendue, ni retour sur le marché des achats fédéraux précédents.

Tout irait donc bien s’il n’existait le reste du monde, ce boulet pour les Américains, et s’il n’existait également le Trump, ce trublion pour le monde.

Car l’éléphant dans un magasin de porcelaine continue à sévir. Après avoir joué des matamores avec les Coréens du nord pour un « deal » ridicule où n’a rien obtenu de concret ; après avoir roulé des mécaniques pour relocaliser les usines tournevis du bon côté de la frontière avec le Mexique et juré de bâtir un mur (d’à peine 200 km) sans que le Congrès veuille lui avancer les fonds ; après avoir trompeté, tempêté, menacé l’ennemi principal – la Chine – le voilà qui se tourne, faute de mieux, contre ses alliés. Car la Chine résiste, pas l’Europe, qui s’effrite et doit bientôt voter, tandis que les Anglais clament qu’ils la quittent tout en refusant de le faire depuis trois ans. Le Boeing 737 Max est cloué au sol ? Attaquons Airbus ! Une bonne amende antisubventions, selon la loi territoriale américaine, ferait du bien à l’ego.

Tout va mieux côté chinois, donc soulagement ; tout va aller mal côté européen et la guerre commerciale va toucher les proches alliés, mais c’est tout bénéfice pour les spéculateurs du nord-est et les bouseux du centre-ouest : aux Etats-Unis, seuls comptent les bénéfices et on ne les obtient que le Colt à la main et la Bible juridique dans l’autre. La Turquie, alliée de l’OTAN, se tourne vers la Russie, cet ennemi juré du Département d’Etat ? Trump n’a pas le même ennemi : il est pour lui chinois et, au contraire de son Administration, il aime bien les Russes, même s’il a été « blanchi » officiellement de toute collusion avec leurs hackers pour être élu. Trump a ralenti le commerce mondial avec ses droits de douane ? Touché les exportations et fait monter les prix ? Que lui importe puisque le marché américain est très peu ouvert au reste du monde et presque autosuffisant.

Donc tout va bien pour la bourse américaine malgré le ralentissement de la croissance mondiale, l’escalade des tensions commerciales, la hausse des dettes publiques et privées, le ralentissement accentué en Chine et les risques politiques dans de nombreux pays. Si la bourse américaine va bien, les bourses du reste du monde n’iront pas trop mal car la planète finance est globale. Il reste probablement plusieurs mois de hausse des marchés actions.

Si l’on observe un graphique du SP 500 (indice Standard & Poors des 500 plus grandes valeurs de la bourse américaine), nous semblons nous situer à la fin de la phase de correction qui devrait précéder la dernière vague de hausse du cycle. Le schéma graphique de la période récente ressemble à la correction de fin 2015 et début 2016 – avant la grande hausse 2017-2018. Commence aujourd’hui une phase plus dangereuse car plus spéculative, mais aussi plus rapide et plus brutale peut-être.

Se terminera-t-elle à l’automne 2019 (les mois d’octobre sont meurtriers) ou courant 2020 ? Difficile de le savoir pour le moment : 2020 sera l’année où Trump joue sa réélection, avec toutes les outrances possibles d’un tel clown – mais représentatif d’un Américain réel sur deux. D’ici la fin de cette année auront lieu le Brexit et les élections au Parlement européen, Macron devra montrer qu’il baisse autant les impôts qu’il le dit, mais aussi la dépense publique pour compenser – faute de quoi la dette dépassera les 100 % du PIB comme en Italie, et Merkel sera remplacée par AKK à échéance dans deux ans.

Il y a donc des risques – il y a toujours des risques. Mais les autres actifs ne rapportent rien ou peu, seules les actions ont un rendement compatible avec l’évolution de l’économie et supérieur à la hausse des prix.

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Démocratie athénienne

La démocratie directe est une tentation contemporaine face à la captation par une oligarchie de la démocratie représentative. La démocratie antique athénienne apparaît comme un exemple plus que la république romaine. Je me suis donc replongé dans les œuvres de Claude Mossé, agrégée d’histoire arrivée première en 1947 et qui a étudié sa vie durant la Grèce classique.

Elle note que la première inscription mentionnant un conseil populaire a été trouvée dans l’île de Chios, mais le système athénien est mieux connu. Il commence avec Clisthène en -508. Le peuple est divisé en 10 tribus territoriales comprenant chacune un district côtier, un campagnard et un urbain, préfigurant la répartition des sondages modernes. Le conseil populaire est la Boulé, 500 membres tirés au sort annuellement, soit 50 par tribu. L’assemblée est l’Ecclésia, réunion de tous les citoyens sur la colline de la Pnyx, quatre fois par prytanie (ces 36 jours durant lesquels les 50 boulés d’une tribu constituent le bureau permanent). Les magistratures sont tirées au sort comme aux États-Unis aujourd’hui et le cens exigible est abaissé, bien que payer l’impôt montre que l’on participe matériellement à l’entretien de la cité. Les magistrats sont les archontats ont une fonction judiciaire, au nombre de trois puis de neuf. Le collège des 10 stratèges est élu, il s’occupe de la politique générale, des activités militaires et de la politique extérieure. Les tribunaux populaires sont recrutés parmi les 6000 citoyens tirés au sort chaque année.

La politique est la querelle des factions et le procès politique plus que le compromis en apparaît à l’expérience la pièce maîtresse – ce sera pire à Rome sous Cicéron. Les procès du IVe siècle étaient surtout des querelles d’options entre reconstituer l’empire ou seulement assurer le ravitaillement de la cité. Périclès aurait institué une indemnité pour charges publiques contre son adversaire, mais cela n’enlève rien au fait qu’il a créé aussi les conditions d’établissement d’une véritable démocratie, même si son autorité était en fait quasi monarchique (à la de Gaulle) : il a été réélu stratège pendant 15 ans. En développant l’empire, Périclès assurait les salaires du démos. Les démagogues (qu’on appelle aujourd’hui populistes), de – 429 à -338 (défaite de Chéronée) avaient un ascendant certain sur les votes de l’assemblée mais défendaient globalement une politique qui servait les intérêts du démos (le peuple).

Le démos athénien a exercé une souveraineté effective, de façon absolue pour la politique proprement dite, et après consultation des spécialistes quand la décision était technique (comme les travaux publics la construction de navires). Après avoir été dûment informé, le démos prenait alors un choix qui était politique, tout comme le parlement actuel lorsqu’il consulte des experts ou demande des rapports à ses haut-fonctionnaires. Reste que, dans le système français, la tentation du gouvernement des experts sur le modèle saint-simonien, est constante – d’où l’intérêt des contrepouvoirs.

Mais il ne faut pas oublier qu’à Athènes seuls les citoyens mâles étaient appelés au vote sur l’agora – sans les femmes, les jeunes, les métèques ni les esclaves. Les aptes à voter représentaient environ 10 à 12 % de l’ensemble de la population et, sur ces 10 à 12 %, seulement 2 à 3 % venaient effectivement débattre et choisir, souvent les mêmes, des familles urbaines et intéressées par la politique de père en fils. La démocratie athénienne n’était donc pas idéale, même si ses règles le paraissent.

La composition sociale d’Athènes était fondée sur l’esclavage qui permettait aux citoyens de libérer une part de leur temps pour le service de la cité. Démocratie et esclavage paraissent donc liés, bien loin du mythe de l’égalité parfaite. Nous avons depuis remplacé l’esclavage par la machine, mais l’ouvrier ou l’employé qui travaille à plein temps est moins disposé à participer au débat citoyen que, par exemple, les retraités, les professions libérales ou les riches, qui peuvent choisir leur emploi du temps. Les paysans formaient les quatre cinquièmes du corps civique au début du IVe siècle athénien. Ils cultivaient eux-mêmes avec leurs esclaves et ne se rendaient à l’assemblée que si la question à débattre les concernait, ce qui n’était pas le cas la plupart du temps. Les artisans et petits commerçants formaient donc l’essentiel de ceux qui siégeaient. De condition modeste, les salaires publics apportaient un complément de revenu, ce qui montre qu’il faut aussi un certain niveau de vie pour participer à la vie démocratique. Les riches, enfin, se distinguaient par l’absence de nécessité du travail. Ils vivaient de leurs rentes, des domaines ou des ateliers qu’ils possédaient. Ils pouvaient consacrer l’essentiel de leur temps à la vie politique pour leur intérêt, leur gloire personnelle ou la représentation de leur lignée. Ils forment donc souvent, à Athènes comme de nos jours, l’essentiel du personnel politique.

Au Ve siècle avant, les riches et les pauvres trouvaient des satisfactions psychologiques et matérielles à l’empire athénien. La guerre du Péloponnèse a détruit des domaines paysans selon la tactique d’abandon de Périclès ; les paysans ont donc aspiré à la paix furent réticents à mener tout autre guerre. Les riches, par la perte de l’empire, ont dû soutenir de plus en plus les frais de guerre et des expéditions maritimes ; ils ont aspiré à la paix eux aussi et ont renoncé à l’empire. Seul le démos urbain souhaitera rétablir l’empire et l’emportera entre – 378 et – 356, rappelant que la démocratie plébiscitaire type 1793, des deux Napoléon, ou plus tard fasciste, est souvent expansionniste…

La rupture du consensus se fait lorsque la démocratie est perçue comme un régime de classe. Le mot démos a un double sens, à la fois l’ensemble du corps civique et aussi le petit peuple opposé aux notables – comme aujourd’hui. Cette rupture n’a porté à Athènes que sur la politique générale, le partage des terres – et l’abolition des dettes toujours associée à la fin de la démocratie. L’égalité était d’abord conçue comme une égalité politique et son principe ne mettait pas en cause le régime de la propriété.

Nous pouvons donc voir que la démocratie athénienne était loin de l’idéal participatif auquel nous avons envie de croire. Il n’y a jamais eu que très peu de citoyens prêts à participer constamment à la vie publique, et c’étaient en général ceux qui avaient un intérêt certain, psychologique, social ou matériel à le faire. Il apparaît dès lors vain de vouloir remplacer aujourd’hui la démocratie participative par la démocratie directe car le risque qu’une étroite minorité sans contrepouvoir remette en cause les droits et les libertés est réel.

Mais il est probablement nécessaire d’aménager la démocratie représentative en l’ouvrant par un renouvellement plus fréquent du personnel politique, de la doubler éventuellement d’une assemblée tirée au sort pour un temps limité pour débattre d’un sujet précis, et d’organiser des référendums réguliers portant sur des sujets matériels et sociaux. Sans oublier quand même que la France jacobine n’est pas la Suisse fédérale et qu’on ne dégage pas une opinion aussi facilement à 65 millions d’habitants qu’à 8. La démocratie directe est un mythe, sauf à la centraliser en la personne d’un seul homme plébiscité, aidé d’un parti organisé à ses ordres – ce qui parait le contraire même de « la démocratie » comme participation de tous.

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Le prochain krach en octobre ?

1929, (…) 1987, 1998, 2001, 2008… Tous les dix ou douze ans un krach imprévu survient, venu de nulle part, anticipé par personne ou seulement par ceux qui crient au loup pendant des années et ont un fois sur dix ans raison. Or c’est dans la panique que l’on fait les meilleures affaires parce que la raison est lâchée et que tout le monde crie sauve-qui-peut. Mais il n’y a jamais urgence à intervenir car une panique s’étend par vagues comme un incendie et qu’elle ne s’éteint pas de suite, pas avant que les « mains faibles » aient éradiqué jusqu’à la dernière trace de risque en vendant tout ce qui leur est possible. Trump trompe les Etats-Unis en déclenchant une suicidaire guerre commerciale (surtout à ses alliés) et booste artificiellement la croissance par des baisses massives d’impôts – au détriment de l’équilibre budgétaire et de l’endettement d’Etat. Mais Trump s’en fout, il ne joue qu’à court terme : les élections à mi-mandat puis sa réélection dans deux ans –– et que crève l’Amérique du moment que la Vérité qui est la sienne, l’histoire qu’il se raconte, est crue par les gogos.

Nous vivons dans un monde tragique. Contrairement au monde platonicien où tout est dans l’ordre – hors du monde – le monde tragique est mi-figue mi-raisin, toujours. Il n’y a pas « d’autre monde possible » ni de Dieu salvateur, ni de souverain Bien, ni de Loi de l’Histoire, ni de Vérité qui n’attend que d’être « révélée » comme si elle existait déjà, sous-jacente : il y a au contraire l’infini complexité du monde naturel et des profondeurs humaines. Le pire et le meilleur – toujours. Le yin et le yang, mêlés, ce petit point de couleur opposée dans la virgule de l’autre. Le tragique est notre monde ; le monde des Idées (de Platon, de Hegel, de Marx et des marxistes, du Pape et des croyants de la finance) n’est pas le monde réel mais le monde rêvé.

Si la crise financière a été si grave et si longue depuis 2007-2008, qu’un moment rien n’a valu plus rien, c’est à cause de la croyance souveraine en la Vérité en soi, la Modélisation et la Sophistication.

La vérité

Lehman Brothers, la banque qui a fait la retentissante faillite dont on fête les dix ans ces temps-ci et qui a déclenché la panique financière globale en quelques semaines dans le monde entier, a fait comme toutes les entreprises : elle a parqué des engagements dans le hors-bilan. Enron avait fait pareil (ce pourquoi elle a elle aussi fait faillite en 2002) et cela continue. Pourquoi ne pas changer le modèle comptable ? Pourquoi croire tellement en la Vérité – la transparence, la confession publique, le grand déballage pipole à l’américaine – qu’il faille autoriser que certaines dettes ne figurent pas au bilan et évaluer en comptabilité tous les engagements à terme au seul prix de marché instantané ? Cela fonctionne tant qu’un marché fonctionne ; mais quand il n’y a plus que des vendeurs (dans les situations de panique) le meilleur actif ne « vaut » plus rien ; il n’a « pas de prix » parce que personne n’est capable de proposer un quelconque prix – personne ne veut acheter ! La Vérité platonicienne n’a que faire des pauvres larves qui se traînent sur le sol : pas de prix, pas de valorisation – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Vérité comptable et immuable rayonne.

Les modèles mathématiques

Se souvient-on encore du fonds LTCM, en faillite virtuelle en 1997 avant que la Fed n’appelle à la rescousse un pool de banques (dont Lehman…) pour le sauver ? Ce fonds qui spéculait sur l’avenir avec un effet de levier colossal avait été fondé par des prix dits « Nobel » d’économie et était alimenté de modèles mathématiques qui tournaient dans de jeunes têtes bien pleines. Sauf qu’un modèle n’invente rien : il ne sort que ce que vous lui avez entré, la moulinette en plus… Or, rien de ce qui est humain n’obéit aux lois impeccables de la physique – ce pourquoi on désigne les sciences en question d’« humaines ».

Si vous entrez dans un modèle des données passées, il vous sortira la probabilité que le passé ressemble à l’avenir – jusqu’à ce qu’une aile de papillon engendre un cyclone (ce qu’on appelle par euphémisme les « queues de distribution »). Le risque est très peu « probable » mais, lorsqu’il survient les 1 % du temps calculé, vous le subissez à 100 % ! Où a-t-on modélisé le comportement de foule et la panique des marchés ? Si, chez les analystes, le risque disparaît si volontiers qu’ils projettent à l’infini le taux de croissance long terme évalué aujourd’hui (oui, à l’INFINI !) – dans le monde réel, humain, qui a une fin, le risque existe. On ne fait pas boire un âne qui n’a plus soif, mais un analyste ou un modélisateur, si. Il a « raison » puisque le calcul le démontre – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que le Modèle mathématique immuable rayonne et que les procédures de théoriques sont rigoureusement appliquées.

La sophistication financière

L’économie, au fond, c’est assez simple : faire avec ce qu’on a pour produire plus que les éléments épars. Mais l’économie est trop simple, trop vulgaire de bon sens pour les sectateurs de Vérité armé du Modèle mathématique. Tout est calculable, disent-ils, et du moment que tout est Vrai (transparent, étalé, disséqué, oublié à force d’être sous votre nez) – rien de faux ne peut arriver. Tous les établissements financiers (banques, assurances, fonds de pension) qui détiennent des actifs ont procédé à des échanges de ces actifs par swaps et autres opérations à terme ; à de la titrisation de prêts plus ou moins risqués, au mélange dans des produits sophistiqués des risques pour offrir une façade acceptable ; à des ventes et des couvertures de ces mêmes produits dans un sens et dans l’autre.

Tout cela théoriquement se calcule, volatilité historique et risque instantané, perte maximum probable. Avec cela, on se croit invulnérable. Voire… comme les opérations sont complexes, très nombreuses et conclues pour des années, toute situation de panique fait entrer dans le brouillard. Plus personne ne sait qui a quoi et qui doit quoi à qui. Il y a pour des années de cadavres dans les placards, subprimes, asset-backed security (ABS), Special Purpose Vehicle (SPV), Special Purpose Company (SPC), Structured Investment Vehicle (SIV), Asset-backed security (ABS), Residential Mortgage Backed Securities (RMBS), Commercial Mortgage Backed Securities (CMBS), Collateralised debt obligation (CDO), Collateralised Bond Obligation (CBO), Collateralised Loan Obligation (CLO), Collateralised Commodity Obligation (CCO), Collateralised Fund Obligation (CFO),    Collateralised Foreign Exchange Obligation (CFXO), Whole Business Securitisation (WBS), etc. Trop compliqué, trop répandu, trop abstrait. Il suffit de seulement 8 % de l’actif en réserve pour obtenir des agences la meilleure notation AAA…

Une grande banque française que je connais bien, farcie de tête d’œuf formatées aux seuls maths dans leur courte existence, ne craignait pas d’affirmer que leur « modèle des spreads de swap » avait « recours à un modèle de corrections d’erreurs qui permet de distinguer les tendances de long terme des chocs court terme éphémères. » Et d’assurer, un peu plus loin dans le texte que « la modélisation offre une robustesse et un pouvoir prédictif élevé. » Certes… quand toutes choses sont égales par ailleurs. Ce qui justement n’est jamais le cas dans les périodes de panique mais qu’importe – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Sophistication raffinée de la finance rayonne.

Vérité, Modélisation et Sophistication sont la rançon de la Raison pure, ce tropisme platonicien qui sépare le souverain Bien (toujours hors du monde, dans l’abstrait des idées) de la dégradation réelle, concrète, terrestre. A long terme ? « Mais nous serons tous mort ! » s’écriait John Maynard Keynes. Lui, au moins, était un économiste qui avait compris que la science humaine n’est pas mathématisable de part en part et que subsistera toujours cette incertitude du risque : justement parce que nous sommes mortels et que nous n’avons pas le temps. Keynes fut l’un des rares économistes à être devenu riche en investissant personnellement en bourse. En 1929, il a élaboré sa fameuse Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que tout le monde cite encore sans probablement l’avoir lue.

L’excès de dettes pourrait engendrer une panique, donc un retrait de tous de tout, et un krach. Pas l’équivalent de 1929 ou de 2018, qui n’a lieu semble-t-il qu’une fois par siècle, mais quand même. Et avec le paon gonflé d’ego à la tête de la (pour l’instant) première puissance mondiale, le risque croit très fort. Soyez-en avisé !

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Pourquoi la Banque de France ne finance pas le Trésor

Les frontistes de droite comme de gauche, se demandent pourquoi ne pas « revenir » à ce qui existait avant 1973 ? Mais ils partent de sophismes sur la croissance et la spéculation, ils sombrent dans la démagogie et accusent indument l’ultralibéralisme d’être à l’origine de l’indépendance des Banques centrales ; quand il existe des solutions moins radicales (Angleterre, Japon), elles ne sont pas plus efficaces, et l’Eurozone a choisi d’agir collectivement, bien qu’en balbutiant, ce qui est tout de même un « progrès ». Au total, on se demande où sont passés les politiciens sur l’Europe… Grands discours – faibles effets : le Mal français.

1/ Fausses causalités

La croissance ne dépend pas de la planche à billets : « Les années 1950 et 60 étaient en croissance ET la Banque de France finançait le Trésor ». Mais ce sont deux affirmations fausses :

1/ la corrélation entre croissance et financement direct du Trésor n’est pas causale ; l’époque était à la reconstruction d’après-guerre, avec une démographie de baby-boom et sans concurrence des pays sous-développés – rien de tel aujourd’hui ;

2/ la Banque de France avait DEJA l’interdiction de financer sans limite le Trésor depuis… 1936.

La spéculation ne dépend pas du contrôle monétaire par le Trésor :

  • L’agiotage, dont les subprimes sont un récent exemple, est l’effet de la mathématisation de la finance et des techniques de l’information et de la communication. L’empêcher est le rôle de la loi et des organismes de contrôle, le financement direct du Budget de l’État par la Banque de France n’aurait aucun effet contre l’inventivité des ingénieurs-modèles.
  • Pas plus qu’il n’a d’influence sur le prix de l’immobilier – dont la cause est l’absence de tout encouragement à l’épargne alternative longue en actions ou en obligations, par la faute des États (dettes excessives qui dégradent les obligations et fiscalité des titres boursiers sans rapport avec le risque).
  • On ne voit pas non plus comment un ministère pourrait « contrôler » la masse monétaire mieux qu’une banque centrale : il disposerait des mêmes instruments, l’expérience professionnelle en moins.
  • Quant aux contrôles publics sur la finance, observons qu’ils ont été bien indigents dans tous les pays, y compris pour l’endettement des communes.

2/ Démagogie du financement politique illimité

Le financement direct de l’État par une Banque centrale aux ordres du gouvernement offrirait un boulevard à la démagogie. Créer une quantité de monnaie « politique », au gré des demandes et des lobbies, générerait de l’inflation incontrôlable. C’est ce qui s’est produit dans le système de Law avec les assignats – juste avant la Révolution – mais aussi dans l’Allemagne des années 20 et le Japon des années 30. Non seulement la misère sociale n’a pas été comblée, mais elle a été dramatiquement amplifiée, engendrant une réaction politique violente.

hyperinflation allemande annes 20

Ce pourquoi tous les États ont historiquement mis en place des institutions crédibles qui séparent le Budget de la création et de la surveillance de la quantité de monnaie en circulation. Les banques centrales sont devenues indépendantes non par complot, mais par rationalité.

Pour financer leurs déficits les administrations publiques émettent des titres publics de dette achetés par les banques auxquelles la Banque centrale peut imposer un taux d’intérêt ou des incitations ou restrictions quantitatives pour les contraindre à une politique de crédit plus ou moins dynamique et éviter la surchauffe. Le fait de passer par le système bancaire pour financer la dépense stérilise l’effet des déficits budgétaires et supprime le risque d’instabilité de la monnaie. L’État se trouve obligé de prévoir en temps utile les recettes pour couvrir ses dépenses et les remboursements des emprunts échus, et suivre un plan de trésorerie.

3/ La décision d’indépendance n’est pas « ultralibérale » mais rationnelle

Le Front populaire a nationalisé la Banque de France créée par Napoléon 1er, situation actée en 1945 par un gouvernement au tiers communiste. Les souverainistes voudraient donc « revenir à cet acquis ».

Une loi a précisé le 3 janvier 1973 que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. » Mais le gouvernement Pompidou n’en est pas l’auteur, c’est une proposition du rapporteur général de la Commission des finances du Sénat, introduite en seconde lecture.

Qui ne change rien, car cette interdiction était déjà dans la loi du 24 juillet 1936, article 13 : « Tous les Effets de la dette flottante émis par le Trésor public et venant à échéance dans un délai de trois mois au maximum sont admis sans limitation au réescompte de l’Institut d’Émission, sauf au profit du Trésor public. » C’est toujours ce qui paraît « évident » qu’il faut interroger.

En revanche, jusqu’à la loi du 4 août 1993, le Trésor public français pouvait recourir à un financement du déficit auprès de la Banque de France sous la forme de conventions entre le ministre de l’Économie et le Gouverneur, lui-même autorisé par délibération du conseil général, et approuvées par le Parlement (qui les a plafonnées à 40 milliards de francs). Depuis, la Banque de France – comme toutes les banques centrales nationales de la zone euro – ne peut plus accorder de financement au Trésor public qui doit faire appel comme tout le monde aux autres agents économiques : banques, particuliers, institutions étrangères. Cela pour éviter les privilèges d’une garantie commune au financement d’un seul pays « privilégié ». Mais rien n’empêche de recréer cette forme de conventions au niveau européen… sauf la volonté politique des politiciens nationaux, toujours prêts aux discours mais rarement à l’action.

L’indépendance donnée à la Banque de France a marqué la volonté d’assurer la continuité de la politique monétaire en la dégageant des préoccupations de court terme. Pour être crédible, une politique monétaire doit être conduite en faveur de la stabilité des prix, quelles que soient les évolutions politiciennes nationales. C’est cela qui hérisse tous les « volontaristes » politiciens pour qui un vote signifie un blanc-seing. Or c’est justement le propre de la démocratie que d’instaurer des contrepouvoirs contre les tentations à l’excès de pouvoir de quelques-uns. Un politicien est toujours tenté par la dépense à court terme (les prochaines élections), rarement par la prévoyance à long terme : on se souvient de « la cagnotte » sous Jospin. Tenté aussi par l’attribution de privilèges exclusifs à ses propres électeurs – au détriment de tous.

Même la Banque de Chine est devenue autonome, le bras de l’État étant assuré par des « banques politiques » non vouées au profit, chargées de gérer les fonds de manière planifiée, de les collecter auprès de certains secteurs et de les utiliser à des fins déterminées. Elles existent chez nous : c’est le cas de la Banque publique d’investissement en France et de la Banque européenne d’investissement pour l’Europe. Au temps où la Chine pratiquait l’économie planifiée, les capitaux étaient répartis selon le Plan et il n’existait pas de marché financier. C’est ce que voudraient voir revenir les partisans des solutions autoritaires mais faisons confiance aux Chinois : si la solution ancienne était la meilleure dans l’économie moderne, ils l’auraient conservée !

4/ Il reste des solutions moyennes, mais pas plus efficaces

La Banque du Japon a pour devoir de soutenir la politique économique nationale jusqu’en 1997 ; elle est depuis responsable de la valeur du yen mais la frappe de monnaie reste de la responsabilité du Ministère des finances, qui décide par ailleurs des interventions de change. La Banque d’Angleterre n’est que relativement indépendante, ses statuts donnant à l’Échiquier un droit à reprendre le contrôle de la politique monétaire en cas de « circonstances économiques exceptionnelles » et dans l’intérêt public. On ne voit pas cependant ces pays réussir mieux que nous dans la crise financière et économique…

Mais l’indépendance des banques centrales exige leur responsabilité et elles doivent justifier leur choix devant les Parlements à intervalles réguliers. C’est le cas du témoignage Humphrey Hawkins du Président de la Fed aux États-Unis, de l’audition du Président de la BCE devant le Parlement européen. Elles communiquent aussi leur politique par des « minutes » (Banque d’Angleterre et Fed) ou des conférences de presse (BCE et Fed).

On peut penser que l’Union européenne n’est pas assez démocratique et peu relayée dans les médias – mais ce n’est pas le retour à la souveraineté nationale qui réglera les dettes inconsidérées des États. Que l’Europe ne soit pas assez harmonisée, pas assez fédérale, pas assez démocratique, oui, mais ramener au niveau français la décision ne règlerait pas les questions. Pour ceux qui se disent « internationalistes » et solidaires c’est même faire preuve d’un égoïsme national préoccupant.

5/ L’Eurozone a choisi d’agir collectivement, même si c’est lentement

La mutualisation européenne de la politique monétaire est pour les frontistes une intolérable atteinte à la souveraineté. Car l’article 104 du traité de Maastricht, qui crée l’Eurosystème, « interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres, (…) d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publiques des États membres ; l’acquisition directe des instruments de leur dette, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, est également interdite. »

Mais le traité n’interdit pas aux banques centrales de créer et d’injecter de la monnaie en circulation par le moyen de rachats de titres publics sur le marché ou à des établissements publics de crédit. La pratique du quantitative easing (la régulation de la masse monétaire par l’achat ou la revente de titres) est le lien entre la politique monétaire européenne et les politiques budgétaires nationales. Il bat en brèche le mythe de la muraille de Chine dénoncée par les intégristes de la souveraineté. Rien n’empêche d’aller plus loin, mais ce n’est pas à la BCE de le faire ; c’est aux politiciens de faire plus d’union européenne. En distinguant plus qu’aujourd’hui l’Eurozone (à 17) de l’Union (à 27) dont les intérêts ne coïncident pas toujours.

mecanisme europeen de stabilite fonctionnement

La Banque centrale européenne (BCE) est composée du conseil des Gouverneurs des banques centrales nationales, donc chaque pays est représenté et discute avec tous les autres dans l’intérêt commun. La BCE définit et met en œuvre la politique monétaire de l’Eurozone, elle conduit les opérations de change euro et surveille le bon fonctionnement des systèmes de paiement. Il y a un véritable Plan européen pour contenir les dérapages inflationnistes et piloter la dette, avec pour objectif de limiter l’inflation autour de 2 % et de veiller au respect par les États membres des critères de convergence (décidés par eux) : déficit limité à 3 % du PIB (sauf circonstances exceptionnelles) et dette publique plafonnée à 60 % du PIB. Par l’accord de 2012 signé par tous les États membres a été ajouté : « un mécanisme de stabilité qui sera activé si cela est indispensable pour préserver la stabilité de la zone euro dans son ensemble. L’octroi, au titre du mécanisme, de toute assistance financière nécessaire, sera subordonné à une stricte conditionnalité ». L’Europe de l’euro n’est donc pas figée, immobile, comme voudraient nous faire croire les frontistes politiques.

6/ Mais où sont donc passés les politiciens ?

Rien n’empêche de mettre en place « une organisation sociale » pour contrer la déflation, comme le recommande James Galbraith pour l’Europe. Il s’agit d’une décision politique, fédérale et humaniste, mais qui passe aisément par les emprunts proposés au système bancaire, seuls à même de compenser l’effet inflationniste futur du déficit ainsi immédiatement creusé. L’orthodoxie monétariste n’empêche de le faire QUE parce que la volonté politique de fédéraliser l’Europe manque : on ne peut tout vouloir à la fois, dans l’anarchie. Pour agir en États unis sur le modèle américain, bâtissons d’abord l’union des États ; la Banque centrale européenne ne peut à elle seule compenser le déficit du vouloir des politiciens nationaux à mutualiser leurs pouvoirs. C’est à peu près ce que propose François Hollande, distinguant l’Eurogroupe (euro) de l’Eurofin (toute l’Europe).

Au total, désirer « revenir » à la situation d’avant apparaît comme de la poudre aux yeux, une fausse bonne idée fondée sur quelques erreurs de lecture de la loi de 1973 et surtout sur la nostalgie d’un âge d’or fantasmé. En revanche, « avancer » vers une Europe plus fédérale, plus unie et plus efficace, est beaucoup plus difficile que les grands discours. Elle est cependant du ressort de ces politiciens qui ne cessent de faire la leçon.

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune’ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo

Dédié à son fils Philippe, l’auteur entreprend la saga d’une famille de Malouins partie de rien pour s’anoblir par le commerce au loin. L’histoire s’étend sur cinq tomes, l’avant-dernier étant rédigé avec son fils, le dernier par lui tout seul après la mort du père.

Nous sommes à l’orée du capitalisme français, parti un siècle après l’anglais et le hollandais et deux siècles après le génois et le vénitien. Il faut dire que tout gravite autour de la cour et que Louis XIV, fonctionnaire absolu, méprise le commerce. Tout est politique au Grand siècle et il faut la guerre contre les pays protestants pour que le monarque consente à laisser faire ses sujets à la marge. C’est ainsi que s’ouvre la saga malouine, le 15 septembre 1664, par la création de la Compagnie des Indes. Il s’agit d’aller prospecter l’orient pour en ramener les épices, les porcelaines et les toiles peintes, monopole jusqu’ici des compagnies hollandaises et anglaises. Bien sûr, tout ce qui est d’État en France est géré selon prestige et clientélisme, sans aucun souci de rentabilité commerciale. La Compagnie est donc un gouffre à gogos, percluse de dettes, ses actions ne valent bientôt plus rien. Le roman, publié en 1983, ne pouvait pas manquer la référence à l’actualité mitterrandienne première manière, le faste vaniteux du G7 à Versailles en juin 1982, la dépense sans compter, les trois dévaluations du franc en 18 mois, l’incompétence des fonctionnaires d’affaires…

Mais ce qui importe est le premier pas politique : puisque le roi s’y intéresse, le commerce devient la mode. La vanité des courtisans pousse la noblesse à prendre des parts sans déroger à l’honneur. L’enrichissement des marchands pousse aussi le roi à reconnaître cette fortune qui lui permet la guerre et d’agir comme un grand de ce monde dans la géopolitique du temps. Voici donc les commerçants enrichis faits écuyers ou conviés à acheter des charges de nobles transmissibles aux héritiers. Une marchande de poissons sortis de l’eau (« maquereaux frais qui viennent d’arriver ! ») deviendra ainsi comtesse de Morzic, la comtesse en sabot, alias Clacla comme fait le son des petits pieds claquant sur le pavé.

L’histoire familiale commence avec Mathieu Carbec, ex-regrattier enrichi sous à sous dans le commerce de détail puis l’avitaillement des navires. Mais on ne fait pas fortune sans prendre de risques, l’épargne d’une vie ne suffit jamais à se pousser dans la société. Il y faut les opportunités, savoir les saisir au bon moment et les relations qui permettent la reconnaissance. Le capitalisme est l’aventure, pas le fonctionnariat comptable. Mathieu Carbec vient de perdre sa femme et ses deux aînés de la mort noire. Il ne lui reste qu’un fils, en nourrice à la campagne, Jean-Marie. C’est pour lui qu’il va tenter la fortune, base d’une dynastie. Jean-Marie franchit les étapes obligatoires de la roture à la noblesse, tant par sa hardiesse à saisir ce qui se présente que par ses soutiens familiaux et amicaux. L’auteur note combien les femmes sont avisées et de bon conseil dans la stratégie qui mène à la fortune.

Le gamin qui courait les flaques pieds nus pour ramasser les coquillages est dégrossi par les prêtres avant d’être envoyé comme mousse sur les bancs de Terre-Neuve. Il y apprend la mer, le bateau et les relations humaines, jusqu’à « ces violences dont on ne parle pas », dit pudiquement l’auteur. Il ajoutera bien plus loin : « à Terre-Neuve les marins manquent de femmes ». A son retour, il a 14 ans. L’adolescent est dépucelé par Clacla, sa cousine de dix ans plus âgée, qui l’a trouvée avec son copain Romain devant un bordel (elle dépucelle les deux tant qu’elle y est, pour leur éviter la vérole – avant d’épouser le père de l’un pour devenir bourgeoise, puis le père de l’autre pour accéder à la noblesse…). Les deux garçons sont envoyés deux ans au collège de marine avant de reprendre la mer. Romain, fils du chevalier Couesnon, deviendra officier rouge (sur les frégates du roi), tandis que Jean-Marie sera officier bleu (sur les navires marchands). L’un aura la morgue d’État mais l’autre la richesse capitaliste ; l’un finira dans l’honneur mais sans dynastie, l’autre assurera sa famille.

Le père de Jean-Marie prend des parts dans l’armement pour la morue, puis dans la guerre de course contre les navires marchands anglais et hollandais. Les piastres s’entassent dans sa cave. Il ne manque pas d’éviter de mettre toutes ses morues dans le même baril et participe toujours à l’avitaillement des navires en partance, qui est de bénéfice immédiat. Car le commerce comporte des risques : tempêtes, épidémies, arraisonnement par l’ennemi, révoltes aux îles… L’auteur montre bien la guerre psychologique en chaque être, comment combattent la prudence bourgeoise issue de la petite épargne péniblement acquise par un effort constant, et la décision capitaliste qui n’hésite pas à risquer pour emporter la fortune. Une découverte pour ces Français de la mer, restés très paysans au fond, attaché à la terre qui nourrit et anoblit.

Très bien écrit, d’une plume fluide qui se lit merveilleusement, ce premier roman de la saga a le dynamisme d’une épopée. Le lecteur s’attache au vigoureux Jean-Marie, au fantasque oncle Frédéric flanqué de son mainate Cacadou, à la vieille nourrice Rose dont on plaisante les tétasses mais qui sait vous mouler une crêpe à l’œuf comme personne, à Marie-Léone la petite filleule devenue femme, à Clacla cette maîtresse fille qui sait faire son chemin avec bon sens et générosité, au capitaine Le Coz sans qui la fortune n’aurait jamais osé, au chevalier de Couesnon bien revenu de la glèbe où l’hypocrisie de cour entretient les nobliaux… Voici un bon livre, à lire bien remparé dans sa demeure alors que les vents du dehors se déchaînent. Pour méditer sur le vrai capitalisme : celui qui ose.

Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo, 1983, Albin Michel 2011, 570 pages, €21.75

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