Les variants du virus font galoper les contaminations tandis que la vaccination patine pour diverses raisons industrielles et administratives, montrant combien la machine étatique est peu capable d’anticiper, de faire travailler ensemble des baronnies établies et de définir une stratégie au-delà d’une semaine. Malgré cela, il faut penser à l’avenir.
A partir de l’été prochain nous pouvons espérer un relâchement des contraintes de circulation et un redémarrage économique. Mais les mesures de soutien seront progressivement réduites puis retirées, montrant, comme l’anecdote favorite des économistes, quels sont les nageurs qui n’ont pas de slip lorsque la marée se retire. Nombre d’entreprises vont disparaître, réduisant l’activité globale, l’emploi, les impôts versés. Un nouveau monde va naître… en Europe. Car le reste du monde se porte plutôt bien, merci : la Chine en plein essor, les Etats-Unis résilients après le show du clown, les pays émergents qui continuent d’émerger.
Côté économique, la pandémie et ses conséquences ont accentué les tendances à l’œuvre. Les secteurs marchands les plus touchés ont été les services – trop nombreux, redondants, parfois inutiles – et les moins touchés ont été ceux qui sont apparus fondamentaux : l’agroalimentaire, la distribution, la santé, l’Internet – et les transports. La capacité industrielle compte plus que la communication, produire des masques et des vaccins est plus important que faire de « l’événementiel », de la spéculation, du traitement de données commerciales ou du « consulting ». Les filières d’études devraient se réorienter et les étudiants choisir des formations plus concrètes que Staps, psycho ou social… Sauf à rêver d’être fonctionnaire de bureau en « passant un concours » (en général juridique) – et à accepter leur soumission au bon vouloir des Yankees pour la technologie et aux Célestes pour les produits vitaux de consommation.

Côté politique, les Etats-Unis viennent de le montrer, capitalisme et démocratie divorcent. Longtemps ils ont marché de concert, la liberté permettant la curiosité pour la science, l’entreprise et l’exploration, tandis que l’égalité fraternelle assurait une redistribution des richesses collectives. Aujourd’hui, l’exemple emblématique de la Chine montre que l’essor économique est possible et que la santé est mieux assurée sans libertés. Aux Etats-Unis, le marché se porte bien et le désintérêt pour les droits des individus et des minorités ne cesse de grandir au profit d’une resucée du fascisme. Les droits et libertés ont été rigidifiés tandis que la souveraineté collective s’érodait par la concurrence « libre et non faussée » exigée de la mondialisation qui, en même temps, a affranchi le droit de propriété de toute limite en termes de devoirs et de fiscalité. Si les règles sont identiques, les puissances ne le sont pas, ce qui engendre la dépendance des salariés (dont les usines ferment pour être ouvertes dans des pays plus flexibles et à coûts plus bas) ou des sous-traitants (incités à auto entreprendre pour éviter toute garantie collective). Un quart des jeunes récusent les valeurs démocratiques au profit d’une radicalité afin d’assurer une redistribution autoritaire des fruits de la croissance. La démocratie ne sait plus maîtriser le capitalisme. Les inégalités sapent les valeurs citoyennes au profit du chacun pour soi et de la loi de la jungle, valeurs affectionnées par Trump en plus du machisme et de la suprématie de race de son camp – lui n’est qu’un dealer de ce que les gens veulent entendre.
La mondialisation a incité les Etats à déréguler, ce qui accroit l’influence des élites, plus riches et tenant plus de levier du pouvoir. Elle a réduit la légitimité du régime démocratique et l’intérêt pour la politique tout en attirant vers les propos anti-élite, anti-progrès et antiscience. Les libertés personnelles et les mécanismes institutionnels destinés à prévenir l’abus du pouvoir et les dérives autoritaires semblent devenus des entraves à une prospérité partagée. Or l’ajustement par les marchés n’est ni légitime ni économiquement efficace face à des chocs tels que le Covid ou les probables suivants. D’autres catastrophes sanitaires, climatiques, géopolitiques vont nous frapper plus fréquemment à l’avenir, et ils sont très différents des chocs d’accumulation de déséquilibres économiques tels que les bulles boursières ou les « crises » du pétrole que nous avons connues.

Le citoyen s’aperçoit que le rôle de l’État ne peut être remplacé par aucun autre pour répondre à cette exigence essentielle qu’est, dans toute société, l’avantage mutuel. L’avenir est à une maîtrise du capitalisme sous d’autres formes que celles que nous connaissons, devenues impossibles sauf à agir de concert partout sur la planète (ce qui n’est pas pour demain). Ainsi la richesse acquise sera moins taxée que la richesse transmise (ce qui apparaît plus juste et évite l’évasion fiscale ou l’expatriation des plus hauts revenus), le patrimoine mort (l’immobilier non occupé ou de loisir, l’or, les comptes épargne hors livret A) sera plus taxé que le patrimoine dynamique (l’investissement en actions ou en entreprises), l’accès aux biens essentiels comme la santé et l’éducation seront sortis du cadre marchand, des revenus de base pourront être envisagés.
Les institutions construites dans l’après-guerre ont répondu aux chocs d’accumulation. En Europe, modèle de libéralisme régulé, l’économie sociale de marché est inscrite dans les traités fondateurs. L’État se porte garant du cadre dans lequel les acteurs privés évoluent en toute autonomie et assure le fonctionnement efficient des marchés pour empêcher la constitution de monopoles. Mais son intervention est limitée en régulation conjoncturelle et protection sociale. Or le « capitalisme de plateforme » (Robert Boyer), qui propose des services numériques et logistiques à distance tout en fonctionnant en semi-monopoles d’acteurs-clés (tous américains) profitant des rendements d’échelle exceptionnels, incitent les États-nations à accroître leur intervention dans le domaine économique. En Europe, il apparaît nécessaire de bâtir une politique budgétaire et industrielle commune à long terme, pour résister par l’innovation technologique. Mais aussi pour répondre au besoin d’État fort que la pandémie a renforcé. La coopération et la complémentarité entre institutions monétaires et institutions budgétaires est préférable en taux faibles, risques déflationnistes avérés et dettes élevées. La sortie de la crise mettra à l’épreuve la capacité de chaque pays à intégrer les nouvelles filières technologiques et à débureaucratiser pour gérer cette grosse dépense publique tout en emportant le secteur privé dans sa dynamique.
Pas sûr que la France soit si bien placée – car la « réforme de l’Etat » reste un serpent de mer depuis des décennies.



Le futur n’est plus seulement occidental
Retour de Chine, où je n’étais pas allé depuis 40 ans. Le pays n’est plus ce qu’il était, « en voie de développement », mais bel et bien développé. Plus que les États-Unis parfois, dans les batteries électriques, l’automobile, les robots connectés, les énergies renouvelables, la mécanique quantique. Pire : alors même que les États-Unis sous Trump et sa bande de techno-fascistes font régresser l’Amérique en misant sur le tout pétrole, le charbon, la négation du réchauffement climatique, la primauté de la force militaire, la Chine avance à bas bruit, pays stable et raisonnable, qui poursuit ses visées géostratégiques sans se presser. Le phare n’est plus à Washington pour la démocratie après l’assaut trumpien du Capitole, ni à New York pour la culture avec sa démagogie woke, ni en Californie avec ses libertés dégénérées en libertarianisme. Elle est désormais à Pékin, Shanghai et Shenzen.
Non pas qu’il faille se « convertir » à l’autoritarisme du seul parti, ni à l’autocratie de son chef Xi, mais observer comment « ça marche » – mieux que chez les Yankees arrogants. La République populaire de Chine établit désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme économique mondial, technologique et institutionnel. Le pays a, en une génération, sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté, a accru l’espérance de vie à la naissance en Chine de 33 ans en 1960 à 78 ans en 2023 – la même que celle des États-Unis. Les causes ? Évidemment l’abandon de l’utopie maoïste du communisme direct à la Robespierre ou Mélenchon, qui n’aboutit qu’au chaos (la révolution « culturelle » l’a amplement montré). Mais surtout l’adoption du système capitaliste, sans la politique libérale censée aller avec.
La Chine reste confucianiste, c’est-à-dire morale, obéissante à la hiérarchie, soumise aux règles ; léniniste, c’est-à-dire démocratique selon le fameux « centralisme », on discute entre élites cooptées puis, une fois la décision majoritaire prise, tout le monde l’applique sans plus discuter ; autoritaire technocratique, c’est-à-dire avec une administration puissante, « à la française », mais surveillée et punie par le parti ; une politique industrielle de capitalisme d’État avec les mécanismes de marché.
On peut dès lors s’interroger. Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? En cause : l’efficacité.
Il ne suffit pas d’élire des représentants, ni de les faire discuter au Parlement en leur donnant les moyens d’enquêter et de réfléchir sans trop tenir compte des lobbies, ni de leur faire accoucher de lois. Encore faut-il que tout ce processus ne prenne pas trop de temps et qu’il soit efficace et contrôlé dans ses résultats. Or c’est loin d’être le cas ! Les « oppositions » se fragmentent, les égoïsmes sacrés des fractions de la société se manifestent bruyamment, les « syndicats » défendent leur bifteck particulier au détriment de l’intérêt général (on pense en France à la FNSEA, aux cheminots). Les lois sont mal pensées, mal rédigées, mal appliquées, jamais contrôlées. Les dysfonctionnements sont la norme (l’affaire Lyhanna, après bien d’autres, montre combien la police et la justice sont gangrenées par le je-m’en-foutisme et l’exception de pouvoir).
La doxa libérale selon laquelle il faut le moins d’État possible et le plus de laisser-faire possible, atteint ses limites. L’essor brutal de la Chine le montre. Aux États-Unis, on rétablit la politique industrielle dès Biden, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie. En France, on a bien rétabli « le Plan », en forme de pâle copie de celui qui œuvrait sous de Gaulle, mais sous l’égide d’un indécideur pathologique en la personne de Bayrou, qui n’a accouché de rien, des « rapports » dont personne n’a jamais entendu parler. Or la menace russe le montre dans la Défense : il faut faire vite et mieux. La reconstruction de la cathédrale Notre-Dame a prouvé qu’un militaire aux commandes réussissait mieux que les multiples bureaucrates des multiples administrations « chargées » de l’édifice, qui n’ont rien foutu, rien vu, rien empêché – tout comme le casse par des racailles de banlieue au musée du Louvre.
Nous assistons à la douloureuse mais salutaire prise de conscience qu’un autre système, même imparfait, réussit mieux que le nôtre. Plus vite, plus haut, plus fort. Il se disait qu’aucune véritable innovation ne pourrait naître sans liberté politique, or les entreprises et les laboratoires chinois ont des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent. L’efficacité est la règle, pas la procédure.
La légitimité politique, dès lors, ne pourra-t-elle découler de la capacité à tenir ses engagements plus que de la « pureté idéologique » ? Il ne s’agit pas de se dire « progressiste » pour faire advenir le progrès ; ni « nationaliste » ou souverainiste pour exercer pleinement la souveraineté. Encore faut-il réussir à assurer la prospérité et la stabilité, à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la contrainte économique sans y céder, à mobiliser des ressources pour la transition énergétique ou le réarmement.
Évidemment, se pose la question des vertus de la gouvernance technocratique. Son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle peuvent-elle être assurées sans céder à la tentation autoritaire ? Il ne s’agit pas de nous convertir au communisme d’État à la chinoise, mais de trouver notre propre voie occidentale, différente selon les pays. En France, les Saint-Simoniens avaient ouvert la voie, la planification gaulliste pris le relai (jusqu’à ce que Villepin l’abolisse en 2006), Emmanuel Macron a prouvé qu’une volonté ouvrait un chemin pour Notre-Dame ou le budget de la Défense.
La bordélisation parlementaire due à un « mouvement » qui dénie toute représentation indirecte et veut faire advenir les nouveaux Français au pouvoir vise à renverser « le système » tel qu’il est. Pour mettre quoi à la place ? Un caudillo à la Castro ou Chavez qui décidera tout seul, comme un Trump latino musulman ? La démagogie populiste due à un parti qui a la nostalgie de Vichy (sa Morale, sa religion, ses ordres professionnels) vise elle aussi à renverser le système tel qu’il est. Pour mettre quoi à la place ? Un Pétain, un Franco, un Salazar qui décidera tout seul, en « morale » et en « souveraineté » (à préférence ethnique) ? Il est intéressant d’observer que l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires. Avis à la tentation !
Nous devons réformer notre système, trop lent, trop procédurier, trop bureaucratique – et jamais contrôlé, sauf après une crise. Le défi n’est pas de s’accrocher à l’ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre. Pour cela, réformer l’école, les programmes, l’enseignement, la sélection des élites, les carrières. Et rétablir un Plan national qui donnera chaque année des objectifs définis avec les partenaires sociaux pour orienter les investissements dans les secteurs prioritaires pour la croissance. Tout en mobilisant l’épargne abondante des Français, qui va aujourd’hui largement dans les projets d’investissement aux États-Unis, devenus notre adversaire, sinon notre ennemi ! Vaste programme qui prendre au moins une génération, comme en Chine. Mais notre survie politique et culturelle d’Européens est à ce prix.