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Utopie post-traumatique

Un autre monde est-il possible ? En théorie oui, en pratique, voire.

Le baromètre politique Viavoice/Libération d’avril 2020 sonde les Français sur cet autre monde. Il se résume en l’inverse de ce qu’ils ne veulent plus : souveraineté collective, dépassement de la société de marché, biens communs sanctuarisés. Du négatif, pas un projet positif.

Car, bien-entendu, il y a loin de la coupe aux lèvres. Chacun attend que l’autre fasse le premier pas. Quitter les multinationales inhumaines (mais avec leurs gros salaires et avantages en nature, voiture de fonction, ordinateur portable et téléphone mobile, grand bureau design, mutuelle généreuse, comité d’entreprise, protection syndicale, médecine du travail, etc.) au profit d’un saut dans l’entreprise privée ? Vous n’y pensez pas ! Il s’agit de rester où l’on est, sans surtout bouger, tout en réclamant « des autres » qu’ils se bougent : « que fait le gouvernement ? » reste le mantra de base.

Bien sûr, « il faut » à 84% « relocaliser en Europe le maximum de filières de production », à 69% « ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de rentabilité » – mais qui est prêt personnellement à interdire à son ado d’acheter le Smartphone Apple dernier cri (et hors de prix) fabriqué pour majeure partie dans un pays dictatorial, exploiteur du peuple, et vendu par un pays égoïste du « moi d’abord » qui licencie à tout va dans les entreprises européennes qu’il rachète ? Qui est prêt à payer une Renault de base une fois et demi son prix pour cause de « charges sociales et normes françaises » ? Pas grand monde, n’est-ce pas ?… Qui préfère acheter un tee-shirt à 8 € plutôt qu’à 80 € parce que français, donc perclus de taxes et charges à tous les étages de la production ? Les bobos riches et militants, soit 1% de la population ?

Ah, bien-sûr, peur récente oblige, « il faut » sanctuariser les budgets des « hôpitaux publics » (91 %) ou la « Sécurité sociale » (85 %), mais avec quel impôt en plus ? Quelle réorganisation administrative – indispensable mais suscitant aussitôt grèves et lamentations sur la perte du « service » (lisez « des emplois) publics ?

Quant à « l’accès à l’eau et à un air de qualité » (88 %), êtes-vous prêts à aller au travail en vélo et ne plus faire de courses en voiture ? A délaisser les vacances au loin (plus de 100 km) et à forcer toute la famille à prendre des trains bondés d’une SNCF jamais responsable de ses retards ou de ses travaux non faits, ou encore de ses grèves sauvages pour n’importe quel prétexte, trains malcommodes et peu confortables (sauf à payer la Première classe) ? A investir dans une (petite) voiture tout électrique écolo mais à 30 000 € plutôt qu’une bonne vieille diesel qui coûte moins à acheter et à entretenir ? C’est facile, le yaka, mais qui commence dans sa vie concrète de tous les jours ? Forcément les autres, rarement soi.

L’« Education nationale » ne paraît plébiscitée (82 %) que parce que les parents ont eu leurs niards sur le dos durant deux mois complets et qu’ils mesurent le prix de la garderie des bambins, gamines et autres ados impossibles à mater à la maison. Autant payer pour s’en débarrasser les trois-quarts de la journée, on ne peut que mieux les aimer. Quant à ce qu’ils apprennent… est-ce vraiment le sujet ? Du moment qu’ils font comme tous les autres.

Même si 70% jugent nécessaire de « réduire l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises », ce qui est l’image qui colle à Macron depuis son passage en banque d’affaires au nom cosmopolite yankee, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Aucun licenciement ? Des investissements franco-français pour le seul marché français protégé de toute concurrence ? Une épargne forcée pour financer les entreprises afin de remplacer « les actionnaires » ? Ou une réglementation sur les lois extraterritoriales américaines, les rachats stratégiques chinois, les prises de participations subreptices des Emirats ? Mais avec quelles conséquences économiques à piquer ainsi les géants ? C’est que le Français est rempli de contradictions, il veut tout et son contraire. Mais concrètement ? Nationaliser, vieille lune sans guère d’avenir (avec quelle épargne ? quels impôts forcés en plus ?). En revanche, « soutenir les entreprises nationales de manière beaucoup plus systématique et durable, même en dehors des crises » (56 %) est plus réaliste et clairement utile : les Etats-Unis le font, comme les Chinois, pourquoi pas nous ?

Plus intéressant (et pan sur le bec des populistes excités et exiteurs de Brexit, Frexit et autre Italexit !), l’Union européenne ne sort pas de la crise affaiblie comme on a pu le croire. Les gens ont bien compris que la santé n’était pas une compétence européenne tandis que la monnaie et le crédit le sont. Donc 70% estiment dans ce sondage qu’il faut « reprendre la construction européenne et créer une vraie puissance européenne ». Dès lors, qui mieux que le président actuel pour cela ? Or, parmi les leaders qui sortent pour demain, si Nicolas Hulot est cité en tête des personnalités testées (39 %), il est suivi de près par… Emmanuel Macron (33 %) et Edouard Philippe (32 %). Leur flottement en début de crise, l’absence de position jupitérienne (gaullienne) sur le premier tour des municipales, leur serait presque pardonné ; pour le reste (les masques, le gel), ils ont été tributaires des économies stratégiquement ineptes du gouvernement Ayrault sous Hollande qui a supprimé l’EPRUS, les obligations stratégiques, et détruit le stock de masques ; mais ils n’ont pas su court-circuiter l’Administration tentaculaire et passer en situation d’urgence au-dessus des querelles et retards de bureaux.

Les has been assez vus, Nicolas Sarkozy (32 %), François Hollande (20 %), Ségolène Royal (17 %), ne font pas recette. Ils sont venus, ils ont montré ce qu’ils savaient faire, ils ont été virés. Les populistes et les catastrophistes ne sont pas retenus, ce qui apparaît plutôt sain : ni Marine Le Pen (24 %), ni Yannick Jadot (17 %), ni Jean-Luc Mélenchon (16 %). Car le populisme dans la pandémie est un danger pour tous : voyez Trump, Bolsonaro, Boris Johnson, les morts se comptent par milliers en plus. Et sortir de l’Union européenne pour refaire une petite dictature franco-française est devenu tellement ridicule face aux grands problèmes du monde qui se sont montrés tout cru…

L’utopie qui ressort est donc fort raisonnable, comme si elle avait peur de penser (ou plus les moyens intellectuels de le faire). « Il faut » mais que les gouvernements et les patrons commencent, nous on attend. « Yaka » mais on n’est pas prêt à payer encore plus ni à se restreindre sur les désirs, envies et autres jalousies du voisin à la mode.

En revanche, la lecture du sondage fait sentir une véritable volonté de se recentrer sur nos propres intérêts, à l’image des Ricains et autres Célestes. Marre du « sans frontières », du sans limites, marre d’être les pigeons qui laissent ouvertes portes et fenêtres à la finance, au dumping, aux pillages d’entreprises et de technologie, au chômage et à l’immigration de masse ; marre « d’aider » les autres pays du monde éternellement dans la misère : s’aider soi-même avant tout. La « République universelle » n’est pas pour demain : « Ô République universelle, Tu n’es encor que l’étincelle, Demain tu seras le soleil !… » (Les Châtiments). Le Totor tonnant romantique n’a plus sa place en politique – d’ailleurs il a viré conservateur une fois la cinquantaine atteinte.

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Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément

Né en 1950, énarque à 32 ans et diplomate, conseiller de deux ministres des Affaires étrangères puis de deux présidents pour l’Europe, Pierre Ménat a été ambassadeur en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas. Pour lui, la France a besoin d l’Europe, faute de quoi elle serait riquiqui, sous la domination économique de la zone mark ou du dollar et sous la domination politique des Etats-Unis – comme l’Europe a besoin de la France, sans laquelle elle ne serait pas, l’Allemagne pesant d’un trop grand poids sans contrepartie.

Dans cet essai-bilan en deux volets, l’auteur dresse un historique de la construction européenne, indispensable pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui, puis propose un certain nombre de réponses aux critiques les plus recevables. Il s’appuie notamment sur le réquisitoire fait en 2003 devant l’Assemblée par Philippe de Villiers, brillant polémiste, qui explique les refus successifs du Traité en 2005 et les votes populistes en 2017. Le clan des mécontents de leur sort font de « Bruxelles » le bouc émissaire commode de tout ce qu’ils rejettent : la mondialisation, la désindustrialisation, la dérèglementation, l’ultralibéralisme, le recul de l’Etat-Providence – et le trop d’impôts.

Depuis le projet initial favorable à la France, les pays ont avancé pragmatiquement au gré des changements historiques, diluant la France dans les 28 Etats membres (bientôt 27).

Quatre erreurs majeures ont affecté l’Union :

  1. l’entrée du Royaume-Uni, toujours fermement arrimé aux Etats-Unis et farouchement îlien, qui a sapé de l’intérieur la construction à visée fédérale pour tendre à la limiter à une vaste de zone de libre-échange ;
  2. la réunification allemande, qui a fait passer la RFA au premier rang pour la population et lui a assuré une clientèle fidèle de pays de l’Est ;
  3. l’élargissement brutal à dix pays supplémentaires en 2010 qui a changé l’identité et les institutions, introduisant des Etats avides de souveraineté retrouvée et adeptes du parapluie américain lointain contre l’ennemi russe trop proche ;
  4. enfin le lamentable abandon institutionnel du traité de Lisbonne pour la double souveraineté (Etats et population) qui a assuré à l’Allemagne une prépondérance évidente avec ses alliés économiques, et pourrait donner à la Turquie un poids prépondérant, si jamais elle devait entrer.

C’est l’histoire qui a abouti à ce mélange de renoncements et de lâchetés politiques, tout en assurant quand même quelques réussites majeures, tel l’euro, Airbus et Aérospatiale. Les maillons cachent la chaîne et il est nécessaire de reconstituer la perspective d’ensemble pour y voir clair. Ce que l’auteur fait brillamment, d’un style simple qu’on dirait parfois dicté, parfois repris de fragments de rapports diplomatiques, mais toujours lisible. Ainsi, l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954, sous les coups de boutoir à la fois des gaullistes et des communistes, a fait échouer la fameuse Europe de la défense qu’on appelle aujourd’hui de nos vœux. Mais on oublie trop souvent que le général de Gaulle lui-même voulait une Confédération d’Etats pour l’Europe, « faire de cette organisation l’une des trois puissances planétaires » (Mémoires de guerre). Ce que l’on aimerait aujourd’hui afin de contrer l’offensive industrielle chinoise, l’offensive numérique américaine et sa prétention à nous imposer ses lois extraterritoriales…

Le projet européen reste cependant très différent d’un pays à l’autre : la France, dans l’histoire « pays de commandement », rêve toujours d’une « Europe puissance » et d’interventionnisme étatique tandis que l’Allemagne, échaudée par l’hyperinflation des années trente et la dictature nazie, rêve de règles claires, de discipline budgétaire et du parapluie militaire américain ; et que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni préfèrent le libre-échange et le libéralisme poussé à tout carcan contraignant. L’Union européenne ne peut vivre que de compromis, sans qu’un modèle ne l’emporte sur l’autre.

Le Royaume-Uni a habilement manœuvré pour obtenir des avantages par des exceptions, jusqu’à sa sortie programmée. Reste le couple franco-allemand, écartelé dans sa vision respective, mais forcé à s’entendre pour survivre et avancer. Jamais « l’Europe » n’acceptera les gros impôts clientélistes et l’interventionnisme d’Etat français ; jamais la France n’acceptera l’ultralibéralisme batave ou l’ordo-libéralisme allemand rigide. Les autres pays se sont réformés progressivement, ayant fait reculer l’intervention de l’Etat au profit de l’emploi et de la croissance, et cela n’a pas trop mal réussi. La France, avec ses prélèvement obligatoires record, son système social hypertrophié qui dysfonctionne et ses carcans réglementaires sur les échanges et l’emploi, n’a pas de leçon à donner : sa population se révolte – pas celle des pays partenaires.

Faut-il pour cela sortir de l’Europe, dans un Frexit aussi aventureux qu’utopique ? Non, répond l’auteur de façon argumentée. Il décline sur 45 pages huit critiques faites à l’Union dans son chapitre IX.

Abandon de souveraineté ? Oui pour la monnaie, mais c’est heureux sous peine d’être dominé par d’autres, dont le mark ou le dollar. Mais cela n’empêche pas de chercher une meilleure « gouvernance » de la zone euro par les pays qui y adhèrent et un meilleur usage des marges de manœuvre et des instruments européens pour notre budget. Dans les domaines de souveraineté volontairement partagée (par décision des chefs d’Etat et de gouvernement successifs), il est nécessaire de faire respecter la subsidiarité et de trouver des solutions efficaces sur l’immigration, l’énergie et le climat. Mais tout citoyen d’un Etat de l’Union est aussi citoyen de l’Union – ce qui lui permet de se présenter aux élections et aux postes de la fonction publique des autres pays, ce qu’on ignore trop souvent.

Trahison du vote populaire contre la Constitution européenne par la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne ? Les proposition institutionnelles reprises n’ont pas été celles qui ont été critiquées ; quant à celles qui le sont, elles ont été reprises telles quelles des traités antérieurs, dont celui de Rome en 1957 ou celui de Maastricht en 1992 – que par exemple Mélenchon a approuvé.

Excès de libéralisme ? Contrairement aux Français, les autres peuples sont plus pragmatiques et moins idéologues. Mais la politique de la concurrence ne s’est pas accompagnée d’une politique industrielle, dont le refus de la fusion Alstom-Siemens est le dernier exemple malheureux, sur des considérations juridiques et non d’opportunité économique. Pour que l’Europe « protège », la France doit poursuivre son effort de conviction sur les autres.

Austérité ? Sans aucun doute, au moins de « rigueur » pour ajuster ses dépenses à ses recettes. Ce pourquoi la monnaie européenne est forte et permet d’importer du pétrole et des matières premières sans peser sur les coûts de production ; ce pourquoi les emprunts des Etats de la zone euro sont prisés sur les marchés, permettant un endettement à taux réduits (notamment les OAT françaises) ; ce pourquoi la Grèce a été sauvée de ses démons clientélistes par des prêts faramineux. Mais si d’aventure un grand pays comme l’Italie faisait défaut, la zone euro ne dispose pas d’instruments à la mesure du risque.

Elargissement négatif ? Oui car les chefs d’Etat et de gouvernement (dont Chirac) ont été incapables de négocier un compromis institutionnel AVANT l’entrée des dix pour limiter le nombre de commissaires (un par Etat !) engendrant depuis une inflation réglementaire inévitable, chacun devant justifier son poste. Quant à l’abandon de l’occupation de Chypre au profit de l’intégration, elle a fourni des armes à la Turquie, qui exige d’entrer alors que personne ne le veut parce que ce pays musulman de 100 millions d’habitants ferait basculer l’Union européenne dans une vaste zone de purs échanges sans aucune identité culturelle. D’où la montée des extrémismes à droite, alimentés par la dérive autoritaire et pro-djihadiste d’Erdogan.

Immigration ? Les décisions de l’Union ne sont pas appliquées et nombre de pays font cavalier seul, à commencer par l’Allemagne de Merkel qui accueille sans prévenir ses partenaires de Schengen « un million » de réfugiés ! L’Italie de Salvini a raison de dire que l’Europe ne l’aide pas.

Europe-puissance viable ? L’Union est de fait une puissance, par son poids démographique et économique dans le monde. Mais elle ne s’est pas dotée des attributs de la puissance que sont une diplomatie commune et une force armée. Les atlantistes ne jurent que par l’OTAN les européistes que par l’armée européenne : mais la seule force crédible, à part celle de la France, est celle du Royaume-Uni qui sort de l’Union… La seule période où l’Union européenne a agi efficacement a été lors de la présidence du Conseil européen par Nicolas Sarkozy : il a très bien géré la crise financière de 2010 et la guerre russo-georgienne tout en commençant à régler la crise grecque. L’échec lamentable de l’Union lors de la crise ukrainienne ultérieure montre combien l’absence de volonté politique (Van Rompuy et Tusk) rend l’Europe incolore et inexistante.

Coût ? La France a longtemps bénéficié de la politique agricole commune et de l’aide aux régions défavorisées ; c’est à son tour d’aider les autres, étant le troisième contributeur net au budget européen.

L’Europe n’est pas la France et qui veut aller de l’avant doit quitter le cocon idéologique confortable et la croyance d’être un pays-phare pour se regarder au miroir de ses partenaires. Non seulement les autres pays prélèvent moins de taxes et d’impôts et vivent mieux, mais une part importante de notre population se sent délaissée, déclassée, méprisée et tourne en rond avec un gilet jaune sans trop savoir quoi faire que de l’exprimer avec violence. Peut-être serait-il temps de quitter les postures pour se mettre pragmatiquement à l’ouvrage ? Les puissances jouent chacun pour soi, seuls les pays européens de l’Union ont décidé d’en discuter entre eux. Pour les Français, il est temps de mettre sur la table tous les sujets qui fâchent et cet ouvrage y aide, replaçant dans l’histoire longue les petits problèmes d’aujourd’hui.

Il sera utile aux étudiants par son panorama au galop de l’histoire de la construction européenne, aux citoyens qui s’apprêtent à voter pour leurs députés au Parlement européen et se demandent pour quoi faire, à tous les curieux de cette institution inédite qui cherche à mettre en commun certains pans de souveraineté tout en souhaitant conserver à chacun son identité propre.

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est également l’auteur d’un roman, Attendre encore, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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