J’ai déjà évoqué les « signaux faibles » dans une chronique. J’y reviens aujourd’hui, car ils ne cessent jamais… Un signal faible est un fait paradoxal qui inspire réflexion. Dans sa Lettre mensuelle, l’économiste indépendant Philippe Cahen traque ces signaux dans l’information courante. Il en tire quatre fois par an une réflexion plus large sur les conséquences de ces invitations à penser pour les entreprises. Une fois l’an, sauf quand la conjoncture s’accélère, ces signaux et les scénarios qu’ils induisent font l’objet d’une prospective : que disent-ils sur l’avenir ? Le court terme est ainsi recalé dans un long terme réfléchi, ce qui est bien utile aux mentalités du temps prises par tempérament et mauvaise habitude dans la toute urgence !
La Lettre des Signaux Faibles n°102 d’octobre 2012 fait émerger le message sur le saut dans le vide de Félix Baumgartner, 39 km, tous les records battus par cet exploit et les retombées pour la marque de boisson énergétique Red Bull. Le temps s’accélère, le spectaculaire avec lui : « Je retiens notamment un signal faible : c’est le passage de la télévision à Internet, 6 millions de personnes ont regardé ce saut en direct sur YouTube. » Dans le passé pourtant si proche, le 11 septembre 2001, on regardait tous CNN… Les entreprises devraient en tirer de saines leçons de communication !
Second signal, « pendant que Peugeot faisait les yeux doux à l’État en fabricant français des voitures pour le marché français, Renault se développait à l’étranger en fabricant des voitures qui se vendent et gagnent de l’argent : Dacia a certainement l’une des meilleures marges du marché. Quant au Royaume-Uni, alors qu’il a vendu toutes ses marques ou presque, il produit quasi autant que la France et exporte des voitures de gammes supérieures. Il n’y a pas que l’Allemagne à regarder de près ! » Il n’existe en effet plus UN seul « modèle économique » pour l’industrie automobile. A vouloir trop regarder le XXIème siècle comme au XIXème siècle, les dirigeants français (politiques ou patrons), risquent de passer à côté du présent.
Ce qui conduit tout droit au troisième signal : « Pour le présent, la France est en retard sur l’Allemagne : 20 000 robots vendus en Allemagne chaque année, 3 000 en France. Pour le futur, Aldebaran (père de Nao) est passé sous pavillon japonais. Et toutes les petites entreprises qui se créent se sentent bien seules même si elles performent au Robot World de Séoul, l’un des plus grands salons de robotique du monde. » Droite comme gauche, socialistes comme écologistes, regardent-ils l’avenir dans un rétroviseur ? Qu’en est-il de l’intérêt pour la robotique en France, comme accélérateur de productivité, donc de cette fameuse « compétitivité » dont tout le monde parle sans vraiment savoir de quoi il s’agit ?
Autre signal : « le Smartphone à quatre roues », comme le dit joliment Philippe Cahen. « General Motors, comme Ford, veut recruter 10 000 informaticiens. Passer de 90% de sous-traitance à 90% de in-traitance c’est confirmer que la voiture de demain, enfin… celle de 2014/2015, est un ordinateur sur roues ou plutôt un Smartphone sur roues. La caisse va devenir accessoire et indépendante de l’intelligence de la voiture. Penser une voiture par son intelligence est différent de la penser par sa mécanique. Si la BMW embarquait il y a cinq ans l’informatique d’une caravelle, ce sera d’ici peu celle d’un Airbus ! » Oserait-on se demander ce qu’en pensent Peugeot et Renault, de même que le gouvernement ou la CGT ? L’avenir se construit pourtant dès aujourd’hui. « Soutenir » la filière automobile en aidant les archaïsmes industriels les usines mécaniques et les emplois d’OS, est-ce vraiment le dernier cri de la réflexion sur le sujet ?
Le commerce est lui aussi en traine de changer à TGV (très grande vitesse). C’est l’objet d’un signal récent sur les centres commerciaux : « Les parcs d’activités commerciales s’en sortent par des loyers faibles et des enseignes qui concurrencent Internet. Mais pour les autres centres commerciaux, trop nombreux, au chiffre d’affaires en baisse et qui saturent le marché, le danger est réel avec des leaders qui vacillent (Fnac, Darty, etc.) et des loyers trop élevés. » D’où la FNAC en vente, d’où la restructuration du BHV, d’où la métamorphose de l’ex-Samaritaine.
Enfin dernier signal du mois, mais non le moindre : la sortir d’un nouveau livre de Philippe Cahen : ‘50 réponses aux questions que vous n’osez même pas poser’. Extraits de la Préface :
« En 1492, si Christophe Colomb avait su qu’il allait découvrir un nouveau monde, sans doute aurait-il agi différemment. Dans son regard plein de certitudes, il l’ignorait. Et pourtant ce continent et ces civilisations existaient.
Le 11 septembre 2001 à 8 heures, les Américains ne savaient pas ce qui les attendaient. Dans leurs comportements plein de certitudes, ils l’ignoraient. Et pourtant ce projet existait.
La prospective, c’est se préparer à imaginer ce que l’on ne sait pas. Ce que l’on ne VEUT pas savoir. Ces 50 réponses… sont 50 Amérique, 50 scénarios dynamiques, 50 risques. Provocatrices, cyniques, humoristiques, ces 50 réponses aient à imaginer 100, 500, 1000 autres futurs. En mettant de côté nos certitudes, nous ouvrons les champs des probables, et surtout des intolérables. La raison est dépassée, l’intuition, l’émotion, la curiosité, sont nos alliés.
Or chacun le sait, le principal risque pour une entreprise, pour toute organisation, est de ne pas prendre de risque. Surtout aujourd’hui. Demain n’est pas la suite d’aujourd’hui. Imaginer ces risques, c’est s’y préparer, savoir réagir en cas d’occurrence. C’est gagner du temps. C’est préparer les esprits, les entrainer aux changements de paradigme plutôt qu’être confronté à la béatitude des contemplateurs.
Ces 50 réponses… sont 50 exercices à imaginer des risques. La richesse des réponses et des scénarios dynamiques qui vont être émis, la richesse du travail de prospective contribue à être dans le changement, dans la rupture, pas dans le lissage des obstacles.
Alors l’entreprise, l’organisation, voire l’individu, a une vision. Il a la capacité stratégique d’y tendre, il a une trajectoire. Que la vision se réalise ou pas n’est pas en soi un obstacle. La vision est une force, quitte à la réajuster régulièrement, ce qui est une évidente obligation.
Cet ouvrage entre dans une méthode agile de prospective qui aide toute entreprise, toute organisation, tout individu, à établir sa vision. Ouvrir la prospective, se donner les moyens de cette ouverture, aller à la surprise, affronter l’inconnu, ne pas avoir peur des risques, c’est se donner les moyens d’être le premier, pas la copie. »
Philippe Cahen, Signaux faibles mode d’emploi, 2010, éditions Eyrolles, 164 pages, €22.14, Lauréat du Prix IEC’11 (Intelligence Économique et Compétitivité)
Philippe Cahen, Le marketing de l’incertain, 2011, éditions Kawa, 152 pages, €18.95
Philippe Cahen, 50 réponses aux questions que vous n’osez même pas poser ! sortie récente 2012, éditions Kawa, €23.72 Jusqu’au 20.12.2012 minuit, deux cadeaux pour tout achat du livre 50 réponses aux questions que vous n’osez même pas poser ! sur le site http://www.editions-kawa.com l’un avec le code CAHEN, promo -10% et envoi gratuit, l’autre est surprise en envoyant à l’auteur votre preuve d’achat avant le 21.12.2012 minuit.
L’auteur de cette note a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques et à l’enseignement dans le supérieur.
Raisonner ou résonner ?
Hier la culture était comme la confiture de grand-mère, un assaisonnement maison de la tartine, une délicatesse de la personnalité. Aujourd’hui ? La culture est comme la confiture industrielle, la préférence pour le « light » et le « bio », l’irraison est élevée au rang des beaux arts.
C’est un professeur de philosophie qui le dit : « Une chose est de constater la présence d’erreurs de jugement, d’incompréhensions, de lacunes dans les connaissances. Ce qu’on observe aujourd’hui est d’une autre nature : il s’agit de l’incapacité des élèves à saisir le sens même du travail qui leur est demandé. (…) Il est devenu impossible de se référer à l’art de construire une problématique et une argumentation pour différencier les copies. » (Eric Deschavanne dans ‘Le Débat’ mai-août 2007). Bien que déjà mûrs – plus qu’avant – à 17 ou 18 ans, bien que possédant une ‘culture’ qui, si elle n’est pas celle des humanités passées, n’en est pas moins réelle, les jeunes gens paraissent dans leur majorité incapables d’exercer leur intelligence avec méthode.
Ils ne raisonnent pas, ils résonnent.
Ne comprenant pas le sujet, ils le réduisent au connu des lieux communs véhiculés par la culture de masse (le net, Facebook, la télé) ; ne connaissant que peu de choses et ne s’intéressant à ‘rien’ d’adulte (surtout ne pas être responsable trop tôt, ne pas s’installer, rester dans le cocon infantile), ils régurgitent le peu de savoir qu’ils ont acquis sans ordre, sans rapport avec le sujet.
Ils n’agissent pas, il réagissent.
Ils ne font pas l’effort d’apprendre, ils « posent des questions ». Leur cerveau frontal, peu sollicité par les images, la musique et les « ambiances » propres à la culture jeune, ne parvient pas à embrayer, laissant la place aux sentiments et aux « émotions ». Ils ont de grandes difficultés avec l’abstraction, l’imagination et la mémorisation, car ce ne sont pas les images animées ni les jeux de rôle, ni le rythme basique et le vocabulaire du rap qui encouragent tout cela… Tout organe non sollicité s’atrophie. On n’argumente pas, on « s’exprime ». On n’écoute pas ce que l’autre peut dire, on est « d’accord » ou « pas d’accord », en bloc et sans pourquoi.
Comment s’étonner que l’exercice démocratique d’une élection se réduise, pour le choix d’un candidat, à « pouvoir le sentir » ? Comment s’étonner que l’exercice pédagogique de la dissertation soit abandonné comme « trop dur », au profit de la paraphrase du « commentaire » ? Comment s’étonner que le bac devienne, pour notre époque, ce que fut le certificat d’études jadis, la sanction d’un niveau moyen d’une génération et absolument pas le premier grade des études supérieures ?
Et c’est là que l’on mesure que ce peut avoir d’hypocrite la moraline dégoulinante de bons sentiments des soi-disant progressistes français. Cette expression de Frédéric Nietzsche dans ‘Ecce Homo’ signifie la mièvrerie bien-pensante, l’optimisme béat des croyants en la bonté foncière, les « bons sentiments » qui pavent l’enfer depuis toujours.
Le collège unique pour tous ! La culture générale obligatoire jusqu’à 16 ans ! 80% d’une classe d’âge au bac ! Qu’est-ce que cela signifie réellement, sinon « l’effet de moyenne », cet autre nom de la médiocrité ? Car que croyez-vous qu’il se passe quand la notation des épreuves est réduite à se mettre au niveau des élèves ? Quand l’éducation ne consiste plus qu’à faire de l’animation dans les classes, pour avoir la paix ?
Eh bien, c’est tout simple : la véritable éducation à la vie adulte s’effectue ailleurs. Et c’est là où la « reproduction », chère à Bourdieu et Passeron, revient – et plus qu’avant.
Quels sont les parents qui limitent le Smartphone, la télé, les jeux vidéo et le tropisme facile de la culture de masse ? Pas ceux des banlieues ni les ménages moyens… mais ceux qui ont la capacité à voir plus loin, à financer des cours privés et à inscrire leurs enfants dans des quartiers où puisse jouer le mimétisme social du bon exemple. Mais oui, on tient encore des raisonnements logiques dans les khâgnes et les prépas ; on apprend encore dans les ‘grandes’ écoles, surtout à simuler des situations ; on ingurgite des connaissances lorsqu’il y a concours. Le « crétinisme égalitariste » de l’UNEF, que dénonçait Oliver Duhamel sur France Culture, laisse jouer à plein tous les atouts qui ne sont pas du système : les parents, leurs moyens financiers, leur quartier, leurs relations.
Le fossé se creuse donc entre une élite qui sait manier son intelligence, parce qu’elle a appris à le faire, et une masse de plus en plus amorphe, acculturée et manipulée – laissée par l’école à ses manques. Cette superficialité voulue à tous les niveaux scolaires de la maternelle à l’Université conduit à réduire l’effet ascenseur social qui régnait à l’école d’après-guerre.
Faut-il en incriminer « le capitalisme » ? Allons donc ! Quel bouc émissaire facile pour évacuer l’indigence de la pensée « démocratique » ! Ne trouvez-vous pas étrange que, malgré deux septennats de présidence de gauche, un quinquennat de gouvernement Jospin et un quasi quinquennat de présidence Hollande, malgré la vulgate anti-bourgeoise des intellectuels depuis 1968 – l’égalité des chances n’ait EN RIEN progressé depuis une génération ? Au contraire même.
L’élite d’il y a 1000 ans se maintenait par la force : l’épée, se tenir à cheval, la parentèle. L’élite du 21ème siècle se maintient par l’intelligence : savoir s’adapter, anticiper, trouver des exemples dans le passé et les interpréter pour aujourd’hui, la formation du caractère – et toujours la parentèle (étendue au réseau social).
Ne pas offrir d’exercer l’intelligence est une faute politique et une hypocrisie sociale. Elle réduit l’humain à résonner en chœur, pas à raisonner en adulte citoyen. Certains diront que c’est voulu ; je pense pour ma part qu’il s’agit de lâcheté politique.