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Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena

Une saga débute dans un futur proche au-delà de notre siècle. Lena est une prime-adolescente qui vient d’avoir 13 ans et elle n’aime rien tant, dans le Paris virtuel appelé désormais ViParis, qu’expérimenter le vol au-dessus des toits avec les autres ados. Cet univers numérique où tout est virtuel (le lecteur adulte se demande où sont les corps vivants dans la réalité) change de l’univers médiéval de la série Harry Potter.

Mais nous sommes bien dans une démarque modernisée, signe que cette œuvre au retentissement mondial (notamment grâce au cinéma) a imprégné tous les esprits. Ou bien, ce qui me paraît plus probable, que les ados qui ont aidé à la genèse du Maître des temps (les deux filles et le garçon de l’auteur ?) ont fait de Harry Potter leur Ulysse et de la série leur Iliade et leur Odyssée. Nés dedans, ils ne peuvent qu’imiter.

Le garçon Harry est la fille Lena ; son ennemi raciste Draco Malfoy une ennemie raciste fille, Sforza, ses trois amis deux garçons et une fille ; la baguette magique un outilkit et le collège où tout ce jeune monde apprend la sorcellerie numérique est appelé Poltec. La série des Harry Potter m’avait bien plu, lorsque mon prime ado de 12 ans alors me l’a fait découvrir. Cette série nouvelle et bien française dans son rationalisme sorti des oripeaux du gothique anglais est plus sèche mais bien vivante.

Dans ce premier tome, Lena gagne à la Loterie une place pour la prestigieuse école Poltec (dont elle n’a jamais entendu parler). Par un portail de transfert, elle se retrouve dans un autre monde – tout aussi virtuel que le sien – tout de blanc composé. Les collégiens de l’année sont répartis en trois « maisons » en rivalité, ce qui est (curieusement) encouragé. Ils et elles doivent découvrir la technique de codage des données, chercher par eux-mêmes les informations dans une gigantesque bibliothèque numérique, se livrer à des duels en armes virtuelles dont la moindre n’est pas de hacker le programme de son adversaire, construire leur maison pour l’habiter. Défi suprême de cette « classe inversée » : bâtir conjointement tout le collège pour la prochaine année scolaire.

Rien, bien sûr, ne se passe comme dans un rêve. Il faut batailler contre les méchants, s’unir avec les bons, actionner les procédures démocratiques pour être plus fort ensemble, aiguiser ses petites cellules grises pour déjouer les pièges. La suprême embûche est la haine de classe – quasi raciale – des Softalins pour les Infralents. Bien qu’issus de la même humanité, ils sont passés dans le monde virtuel à des décennies d’écart. Les Softalins sont les plus avancés tandis que les Infralents sont les plus nombreux donc les plus retardés : ils consomment plus de temps machine que les autres. Les Mecans, quant à eux, sont des perfectionnistes experts. Les trois tendances politiques (aristocratie, technocratie, démocratie) sont donc incarnées dans ces groupes qui répugnent à travailler ensembles – et que seule « la démocratie » permet de faire agir de concert.

Comme tout est virtuel, « tuer » ne signifie rien puisque le mort, comme dans les jeux vidéo, est « restauré » tout de suite ; il n’a simplement oublié que ses souffrances pour (détail…) un bras arraché ou un ventre transpercé… Ce sadisme violent du virtuel laisse sceptique sur l’ancrage à la réalité de notre « vrai » monde pour les ados contemporains. D’autant que toute sensualité est évacuée, bannie par la censure la plus scrupuleuse. 13 ans est pourtant l’âge où les hormones font bouillonner le corps et enfler les sentiments : rien de tel chez Lena et ses amis. Tout juste si l’on se « sent nu » au sortir des portails de transfert ou que le « plaisir » du vol avec des ailes (le prolongement numérique du skate) semble une sorte d’orgasme à la Carl Gustav Jung.

L’apprentissage de la vie est amputé d’une bonne part de réel. Mais peut-être ce « monde virtuel » de la fiction future est-il formaté puritain, venu tout droit des Etats-Unis « en avance » sur les autres et qui imposent leur loi morale au reste du monde comme la famille Sforza au Système ? Les tomes suivants vont-ils lever le voile sur ces étranges manques humains ?

L’auteur encourage tous les ados lecteurs, à la fin du livre, à donner leurs idées pour la suite sur son site www.mots-de-jeux.com, un moyen de les faire bâtir eux-mêmes leurs propres rêves, comme dans le roman. C’est une nouvelle littérature jeunesse qui s’affirme, interactive, évolutive.

Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena, 2017, éditions AVPRO, 277 pages, €14.90, e-book format Kindle €9.99

Bio express : Féru de science-fiction, Eric Jeux mène une vie d’entrepreneur. Il a participé à la création de plusieurs entreprises dans le domaine des télécommunications, du numérique et, ces dernières années, des énergies nouvelles. C’est en parlant des grands sujets de société avec ses enfants Violaine, Clélie et Maxence, désormais ados, qu’il a éprouvé le besoin de les aborder à travers une histoire.

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Sein

L’île de Sein n’est pas l’île aux seins, à chercher plutôt du côté de Tahiti. Pas un sein nu sur l’île de Sein, religion et climat obligent.

ile de Sein carte

L’endroit est battu par les vents, envahi par la mer et giflé d’embruns. Inlassablement, l’eau creuse le roc émergé, découpant cet arpent de terre de 56 hectares en forme de dragon chinois. Nous sommes aux confins du monde connu, à l’ouest breton de l’Europe, devant l’immensité liquide sans rien avant l’Amérique.

sein bourg

Les druidesses vierges étaient neuf et rendaient des oracles au 1er siècle en ce lieu violent où les dieux se battaient en tempêtes. Des mégalithes témoignent encore, malgré l’église, de ces âges farouches.

sein digue ouest

Le touriste aujourd’hui se sent de trop ; il a une vie bien facile face aux âpretés vécues chaque jour par les Sénans. Dépendant des éléments pour tout, la pêche, le jardin, le ravitaillement, la plage, ils voient dans la même journée un vent de force 6 faire moutonner la mer et cingler la pluie et le grand soleil brûler la peau et assécher le sol.

sein moutons

Peu d’eau, difficile énergie, évacuation précaire, il y a trop peu de terre arable pour subsister sans le continent. Si les habitants étaient 1328 en 1936 avant les cong’payes, ils ne sont plus que 205 en 2013, dont à peine la moitié habite à l’année.

sein gamins

Sur la décennie 2000-2010, il y eut 44 décès pour 5 naissances sur l’île… En 2011, seuls 6 enfants fréquentaient le primaire et 5 collégiens étudiaient à distance à l’aide de profs volants multimatières…

sein gamin torse nu

L’île de Sein est-elle condamnée à disparaître ? Ni boulot, hors le tourisme d’été et quelques huîtres, ni accès aux réseaux branchés de la culture et de la com, une vie loin de tout à la merci de l’océan rageur, l’île risque plus que tout d’être submergée. Déjà en 1638, 1865, 1922, 1940, 2008, la conjonction de grandes marées d’équinoxe et de forts vents faisant lever la houle, ont inondé les maisons et les champs. S’y rajoute l’élévation du niveau des eaux avec le réchauffement du climat.

sein rue borgne

L’île n’est qu’à 1 m 50 au-dessus du niveau moyen de la mer et son point culminant ne s’élève guère qu’à 9 m, occupé par l’église. Un jour viendra bientôt où l’Administration décidera, en fonction du principe de précaution inoculé par Chirac dans la Constitution, d’interdire toute résidence permanente sur l’île. Les jours de tempête, ni ravitaillement, ni évacuation par vedette ou hélicoptère ne sont en effet possibles.

sein phare ar men

La France reste reconnaissante aux îliens d’avoir rallié Londres et De Gaulle massivement en juin 1940 : 127 Sénans soit « le quart de la France » à cette date autour du général. Le plus jeune, Louis Fouquet, avait 13 ans, venu avec son père, pilote de la vedette Velleda des Ponts & Chaussées et 50 autres marins.

sein monument des senans libres

Sa carrure lui donnant 17 ans, le gamin sera formé comme canonnier et officiera deux ans dans la marine anglaise, probablement l’enfant soldat le plus célèbre de France ! Il n’aura jamais aucune décoration, même si ce n’était pas pour cela qu’il était parti… Mieux vaut être histrion de télé ou rond de cuir dans l’Administration que patriote pour devenir légionnaire d’honneur.

sein abri du marin musee

Le petit musée dans l’Abri du marin donne de belles informations sur cette épopée de la France libre à Sein, île occupée par quelques 150 Allemands.

sein eglise st gwenole 1898

Le bourg se presse autour de l’église Saint-Gwénolé, bâtie par la foi récente des convertis, fin XIXe. Cet extrême bout de la Bretagne est resté en effet réfractaire au catholicisme officiel jusque fort tard après la Révolution, ne jurant que par les saints et les superstitions païennes.

sein venelle large d un tonneau

Les venelles sont étroites, de la largeur d’un tonneau qu’on roule, dit-on ici. Les tonneaux étaient en effet les contenants les plus pratiques pour transporter vin, farine, huile et denrées sans que l’eau les pénètre – une sorte de conteneur pour barques à rames. Mais qui a vécu le vent sifflant à ras de terre durant des heures, comprend vite pourquoi fermer les rues donne aux maisons cette quiétude du roc, cette solidité rassurante contre les éléments, le granit épais des murs assourdissant les bruits et conservant la maigre chaleur du feu de varech.

sein maison

Les jardinets bordés de murets de pierres sèches contre le vent permettent, l’été venu, de belles floraisons et des rations de légumes forts bienvenus.

sein jardin protege

Le nord-ouest de l’île est sauvage, la lande rase laissant se détacher la chapelle Saint-Corentin et le phare de Goulenez, parmi les bruyères et les rocs austères.

sein chapelle st corentin

La faune et la flore sont protégées depuis 1986 par les règles du Parc régional d’Armorique. Vous serez saoulés de lumière et d’air, le grand large pour vous tout seul.

sein phare goumenez et gamins nus

L’île se visite depuis Audierne ou Brest pour 33€ (28€ le dimanche) par les vedettes de la Penn Ar Bed. Il suffit d’une journée pour en faire le tour. Mais qui voudra pénétrer le climat îlien restera un jour ou deux dans les gîtes ou les pensions. Dépaysement garanti !

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Moskenes et musée du télégraphe de Sørvågan

Je pousse jusqu’à Moskenes à pied, distant de 3 km, endroit où nous prendrons le ferry de retour. Il n’y a rien à voir que quelques maisons, une petite église entourée d’une pelouse sur laquelle s’élève une stèle de granit aux morts de 1939-45, et une maison des Témoins de Jéhovah.

moskenes eglise Lofoten

Le bar près du quai d’embarquement des ferries permet de boire un pot avant de partir. Une famille de tout blond est installée et le petit garçon me regarde avec l’insistance de la curiosité. Je suis trop bronzé pour son habitude.

moskenes port de ferry Lofoten

Pas grand monde aujourd’hui, autour de 1130 habitants, mais constamment du monde dans l’histoire : des traces d’habitats de l’âge du fer, datant de 5500 ans sont déjà présentes sur ces îles. Surtout à l’est, où les conditions portuaires sont plus favorables.

moskenes Lofoten

Dans la rade, un vélo est curieusement accroché à un poteau. Il ne doit être accessible à pied que lors des grandes marées. Dans un virage, un mur de mouettes offre son abri du vent et sa chaleur à toute une colonie. Elles ne piaillent pas à gorge ouverte, comme souvent mais se dorent au soleil, savourant la chaleur.

velo sur l eau moskenes Lofoten

Sur la route qui serpente en S, suivant les sinuosités de la côte, des fleurs, des maisons en bois, des boites aux lettres.

villa ete Sørvågan Lofoten

Devant une grande maison flanquée d’un garage, un gamin en short lave au jet une voiture au soleil. Un copain habitant en face, chaussé et vêtu d’un tee-shirt bleu, l’aura rejoint à mon retour. Nous voyons très peu de gosses dans ces villages dispersés.

gamin laveur Sørvågan Lofoten

Je visite le petit musée du télégraphe qui n’ouvre que de 11 à 17 h. Pour 40 NOK (5€), le fils du dernier directeur régional du télégraphe fait visiter sa maison vouée aux souvenirs. Un siècle et demi de techniques de la communication sont recueillis ici. On se demande pourquoi le premier télégraphe a été installé en 1861 sur cette côte la plus sauvage d’Europe. Qu’à cela ne tienne, c’était pour rendre la pêche à la morue plus rentable, de 25% selon le rapport 1859 de l’inspecteur des pêcheries Motzfeldt. Appelé Lofotlinja (ligne Lofoten), long alors de 170 km reliant 9 villages dont Svolvaer, il a été remplacé dès 1906 par le télégraphe sans fil à code Morse de technologie Telefunken, le premier du nord de l’Europe. En 1908 a eu lieu le premier contact norvégien avec un bateau en mer depuis Sørvågen. En 1919 est inauguré le radiotéléphone « Cod and com », morse et morue. En 1941, durant la guerre entre Allemands et Alliés, le mât radio de Søvågan a été détruit. Mais les Allemands ont développé durant la guerre la radio à large bande pour des transmissions plus sûres. L’Autorité norvégienne des télécoms a mis la main après guerre sur des équipements Telefunken dans la bande décimétrique et a pu établir, dès 1946, le premier fil radio civil. Le musée présente une impressionnante collection de téléphones, depuis ceux à manivelle et lampe jusqu’aux derniers mobiles roses chinois à bas prix. Le fils, qui a mon âge, montre des photos de son père en exercice et de lui enfant.

musee telegraphe Sørvågan Lofoten

Du ponton du rorbu où je lis, j’observe deux ados arriver en canots à moteur, un chacun, annoncés de loin par le ronron rendu aigu par la vitesse. Ils font s’envoler en criaillant les bancs de mouettes, posées sur l’eau pour se chauffer au soleil. Ils les visent exprès, ces oiseaux leur déplaisent par leurs cris discordants et incessants. L’expression « vos gueules, les mouettes ! » n’a pas été rendue célèbre pour rien. Les ados ont peut-être 14 et 12 ans, un brun et un blond, l’aîné enveloppant et protégeant le cadet par ses virevoltes en canot. La même frime qu’en scooter dans nos rues. On dit qu’ils draguent les filles de la même façon. Habituellement en tee-shirt car c’est l’été, ils ont enfilé veste et combinaison flottante pour aller sur la mer. Élémentaire prudence de fils de marins.

Sørvågan Lofoten

Le groupe de trentenaires qui nous a rejoint dans le rorbu d’à côté, a eu aujourd’hui une rando folle qui a duré dix heures vers le plus haut sommet des Lofoten le Hermanndalstinden, 1029 m. Nous leur donnerons du poisson, un lieu chacun, qu’ils feront griller au retour vers 22 h, très fatigués. Leur randonnée alpine a dominé la baie avec passages à vide et, peut-être, la vue des aigles pêcheurs qui nichent en altitude. Partis trop tard, ils se sont étirés, le sommet étant toujours plus loin. Trois ont abandonné après le pique-nique (encore six heures de marche, dont trois pour monter après manger), deux autres 200 m – donc deux heures – avant la fin ; seuls quatre plus le guide ont continué, le couple de chasseurs alpins de 30 ans et les deux cousins. Ils ne sont pas venus pour jouir du paysage mais pour en chier; pas pour la culture mais pour la nature. Des bêtes.

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Île Callot

Déchiquetée par les flux et reflux des marées entrant et sortant deux fois le jour du ria de la Penzé et de la rade de Morlaix, l’île Callot prolonge la pointe de Carantec vers la Manche. Le granit rose de son socle ancien a été grignoté par la mer et se dépose en dunes que fixent les ajoncs. Cette terre assiégée par l’eau serpente sur trois kilomètres de long et seulement de 15 m à 300 m de large, laissant ça et là des îlots de résistance plus dure tels ces rochers des Bizeyer, les Grandes Fourches, l’île Blanche, le Cerf et ces Ru Lann qui ponctuent le passage à gué piétonnier sur banc de sable.

Callot est une demi-île. La mer se retire deux fois par 24h, laissant piétons et véhicules accéder à ses 17 plages. Le jusant emporte avec lui la solitude les îliens et permet les échanges comme l’invasion. Aujourd’hui, le passage est de 11h30 à 16h10. Neuf familles y vivent à demeure, par tradition. Des résidences secondaires s’y sont installées, saisonnières. L’été, la population îlienne est multipliée par cent lorsque la marée le permet. Drôle d’île que ce semi-isolement ! L’on n’y exploite plus guère le granit, dont le solide rose a pourtant construit les demeures de Morlaix. La pêche n’est plus qu’un loisir, surtout le ramassage de coquilles par les estivants qui, bien que férus de « bio » pour la plupart, ne savent pas ce qu’ils mangent en prenant ce qui vient : l’élevage de saumons du plateau des Duons, un mille au large, produit les déchets de 600 tonnes d’animaux vigoureux venus de Norvège. Ils sont apportés par la marée et mollusques comme crustacés s’en nourrissent avidement. Mais, nous le savons, la vogue du « bio » n’est qu’une croyance de plus, la foi submergeant largement la raison. L’île conserve quelques champs où poussent des artichauts, des pommes de terre et quelques céréales. Des pâturages servent de temps à autre aux moutons, autrefois plus nombreux, comme le rappelle le « passage aux moutons » qui relie Callot à Carantec. Aujourd’hui, les animaux laineux dont l’intelligence a été vantée par Rabelais, sont remplacés par les touristes, tout aussi blancs, tout aussi Panurge, tout aussi à tondre lorsque la saison est venue.

Mais les habitants ne sont pas de cette eau. Ils préfèrent habiter leurs maisons ramassées sous les rochers, aux toits arrondis comme des coques de bateau renversées, orientés pour offrir la moindre prise aux vents dominants. Les murs de granit offrent leur abri et leur chaleur accumulée la journée aux quelques hortensias qui poussent bleu ou rose selon les minéraux du sol. Le mouvement incessant de l’eau, ce roc à peine semé de terre arable, cette platitude arasée par le vent et la mer, incitent à la contemplation. Tout bouge, tout est éternel. La nature est l’indifférence même à ce qui vit en son sein. Elle est profuse et ce qui meurt laisse la place à ce qui vient.

De l’eau jusqu’à l’horizon, le ciel immense parfois clair, parfois peuplé de noires chevauchées venues du large – comment, dès lors, ne pas se tourner vers l’au-delà des Mystères ? L’Ankou, les Korrigans, les anciens dieux celtiques mènent leur sabbat plus dans les esprits aujourd’hui que dans les chaumières. L’école, construite en 1936, n’abrite plus suffisamment d’élèves pour subsister, même si certains passaient le gué pour y venir jusqu’à la fin des années 70. Le lieu expose désormais durant l’été les œuvres callotines et carantécoises des jours sombres : des aquarelles, des poèmes, des sacs en tissus fleuris, des sculptures… Foi laïque des œuvres qui subsistent après la disparition du créateur.

Sur le plus haut sommet de l’île – 22 m par rapport au niveau moyen des mers – se dresse bien-sûr la chapelle. Car Dieu est une tentation en ces contrées presque vides où les éléments manifestent leur puissance. Contre la jungle du marché où les puissants sont la vague, la marée et le vent, la protection de Dieu ou de l’Etat est désirée, revendiquée et affirmée avec force. Où l’on retrouve ces liens anciens entre catholicisme et étatisme, si typiquement marqués en France.

Les habitants de l’île sont appelés « Calottins ». Leurs ancêtres bretons ont repris l’endroit aux Danois qui, vers l’an 500, avaient fait de cette pointe un repaire où stocker leurs pillages. Le chef celte Rivallon Murmaczon a prié la Vierge Sainte pour qu’il lui accorde la victoire sur ces Vikings païens. Ce qui fut fait. « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Rivallon, en action de grâce, a élevé sur l’emplacement de la tente du chef viking Korsolde une chapelle, inaugurée en 513 après JC (l’ancien, pas Jacques Chirac, je dis ça pour les jeunes branchés sur l’Internet toute la journée).

Cette victoire et son symbole étaient encore salués au canon par les corsaires de Morlaix lorsqu’ils couraient sus à l’Anglois au 17ème siècle. Une élégante tour clocher a été érigée en 1672, comprenant une baie double de cloches, ajourée contre la force des vents et pour que porte mieux le son. Des bourdons neufs y ont été placés en 1996 (l’An Un de JC nouvelle formule, Jacques Chirac cette fois, je dis ça etc…). Signe des temps, un angélus automatique a aussi été monté. A quand la cérémonie minute par SMS ou par application iPhone ?

La Révolution, par son collectivisme communautaire, a transformé la chapelle en caserne – glorification de son propre dieu, l’Universel Français parisien. La restauration commence avant la Restauration, dès le Concordat napoléonien qui bâtit un État pacifié sous le règne duquel nous sommes toujours. 1914 voit l’endroit protégé comme Monument Historique. En 1950, après Occupation et faits de Résistance, une croix monolithe (autrefois appelée « menhir » dans la langue préhistorique) est érigée devant l’église. Face à la « baie de Paradis », vers le soleil couchant, au-delà de laquelle se dressent les flèches des clochers de Saint-Pol de Léon.

Nous avons été parmi ces touristes venus à pied explorer cette fin de terre et nous ouvrir au large et à l’ailleurs. Landes de fougères, rochers et amers peints en blancs pour le point des marins d’avant GPS, plages de sable comme la belle abritée Trann ar Vilar face à Morlaix au loin et aux réserves d’oiseaux des îlots, maisons d’hier humbles devant les éléments et confortables naturellement, maisons d’aujourd’hui vaniteuses dans leur goût néo-breton (réinventé social-écolo 1970), église Notre-Dame de la Toute-Puissance restaurée, entretenue, aimée, où viennent se recueillir des gens qui parlent de l’histoire et des arts. Le peintre carantécois Loïz Laouénan a fait don d’une icône du Roi de Gloire.

Annaïg Le Berre a composé en peinture et tapisserie une descente de Croix dont elle a fait don à la veille du Millénium. La nature est omniprésente ici et les réactions des humains soulignées plus qu’ailleurs : apprivoisement du bain et du sable, prédation des coquilles (mais fleurs et plantes interdites de cueillette), souvenir des aquarelles et photos, recueillement religieux. C’est une vacance de l’âme. Et celle des corps, libres sous le soleil et dans le vent.

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S’habituer aux coutumes locales jusqu’à Mopti

De temps à autre, une mosquée se détache sur la rive. Nous débarquons à Kotara, village bozo. Visite du village, de ses ruelles, de la mosquée. Sur les six touristes blancs de la pirogue, aucun musulman mais nous avons droit à tous les égards, nous avons le droit de visiter la petite mosquée, de monter sur le toit pour jouir d’un étonnant panorama, et avec grand plaisir nous nous acquittons d’un droit de visite très honorable. Tout le monde est satisfait les toubab (Blancs) et les Maliens.

Les enfants nous tirent par la main, demandent des bonbons, des stylos. Un gosse nous entraîne vers la concession : installation plus que modeste. Au bout d’une ruelle, l’évasement d’une cour qui est à tout le monde. Une porte étroite, très basse, taillée dans un mur de torchis, donne sur une autre cour beaucoup plus petite, sur laquelle s’ouvrent trois ou quatre cases. Une cour comme 100 000 autres en Afrique.

Notre périple se poursuit. C’est l’heure du déjeuner, servi dans la pirogue pour ne pas perdre un temps précieux, aujourd’hui au menu poulet-bicyclette (poulet local) et papaye. Rien à voir avec un poulet de batterie, il a couru, le coquin ! Ni ses mollets ni ses cuisses ne sont tendres ou fondants. Au contraire, tout est bien nerveux, bio en diable ! Avec l’aide de la fourchette du Père Adam, de nos poignets et des dents qu’il nous reste, entamons donc le poulet-bicyclette. Nous attaquons la bête. Les pilotes du bateau nous regardent manger avec intérêt. Pourtant ils avaient eu aussi du poulet. Oh surprise ! ils se saisissent des os que nous avons délaissés. Avec joie ils les croquent, les aspirent, les pauvres chiens qui guettaient n’auront rien.

Le soleil décline et pare les rives du Niger d’une couleur jaune et chaude. Nous accostons. Nous serons logés à l’hôtel « Rives du Niger » dans la maison du chef de village. Notre chambre à coucher se situe, à l’étage, sur le toit de l’habitation, en plein air. Les ânes braient. Le ciel est pur et magnifique. Tout le village vient au pied de nos couches, quelle distraction pour eux ! Nous sommes le film à ne pas rater. Tout le village vient inspecter les six toubabs.

Le lendemain nous nous enquerrons des toilettes. On nous indique une construction bizarre sur laquelle il faut monter par quelques marches. Un petit dôme avec plusieurs trous, 15 cm de diamètre environ. L’usage est compliqué sans mode d’emploi surtout pour les dames toubab ! Si une autre personne veut visiter les lieux, il faut tousser pour manifester son désir, l’occupante toussera à son tour pour indiquer que la place est déjà occupée…

Nous reprenons place dans notre pirogue, destination le lac Débo. Nous croisons toujours ces gigantesques pinasses surchargées qui foncent vers Mopti et Tombouctou. Nous voilà au Lac Débo et sommes accueillis par une fumée âcre. Le lac a la forme d’une étoile à trois branches, long d’une trentaine de kilomètres et large d’une dizaine. Les jeunes femmes Bozo sont très belles, leur peau est d’un noir intense, elles se prêtent volontiers à la séance photos. Merci Mesdames, merci Mesdemoiselles. Les hommes sont à la pêche et la gent féminine trie, sèche et boucane les poissons. Il y en aurait 180 espèces différentes surtout des capitaines, des silures, des tilapias, des poissons-chien, des alestes et des hétérosis.

Mopti, la « Venise du Mali » est construite au confluent du Niger et du Baní, au milieu des eaux. Auparavant Mopti s’appelait Sagan. C’était une modeste bourgade Marka peuplée des gens du clan Konaké auxquels étaient venus se joindre des pêcheurs Bozo. Les maisons soudanaises, délavées et usées par les intempéries semblent très vieilles, s’élèvent autour de leurs cours intérieures jusqu’aux terrasses qui les couronnent. Leurs formes cubiques s’interpénètrent et se superposent, à peine irriguées par un réseau de rues défoncées et poussiéreuses, pleines de monde, sillonnées de troupeaux de moutons.

La mosquée de banco aux 21 piliers, construite en 1935 évoque tout à fait la mosquée de Djenné. Un bruit de sistres ? Ce sont de jeunes circoncis. Le Sistre est fait d’une baguette mâle dans laquelle sont enfilées des rondelles de calebasse, symbole de la féminité, mais dont les bords sont dentelés. Les circoncis les agitent pour éloigner les mauvais esprits et… les femmes. Malgré tout, ils nous approcheront pour recevoir billets et pièces !

Un Peul passe à proximité. Le berger peul est vêtu d’un long manteau marron et coiffé d’un chapeau conique dont le sommet est surmonté d’un petit cône en cuivre. C’est le pasteur chargé des troupeaux. Il possède ses propres bêtes mais transhume les troupeaux d’autres personnes. On le dit riche. La femme Peul sert de coffre-fort. Elle porte la fortune familiale en bijoux en or aux oreilles, autour du cou, autour des poignets. En Afrique les tailleurs sont des hommes. « B.P. était également un excellent tailleur-brodeur. En Afrique traditionnelle, c’était là non « un métier » au sens moderne du terme, mais un art qu’il était permis à un noble d’exercer. » Amadou Hampaté Bâ

Hiata de Tahiti

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