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Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena

Une saga débute dans un futur proche au-delà de notre siècle. Lena est une prime-adolescente qui vient d’avoir 13 ans et elle n’aime rien tant, dans le Paris virtuel appelé désormais ViParis, qu’expérimenter le vol au-dessus des toits avec les autres ados. Cet univers numérique où tout est virtuel (le lecteur adulte se demande où sont les corps vivants dans la réalité) change de l’univers médiéval de la série Harry Potter.

Mais nous sommes bien dans une démarque modernisée, signe que cette œuvre au retentissement mondial (notamment grâce au cinéma) a imprégné tous les esprits. Ou bien, ce qui me paraît plus probable, que les ados qui ont aidé à la genèse du Maître des temps (les deux filles et le garçon de l’auteur ?) ont fait de Harry Potter leur Ulysse et de la série leur Iliade et leur Odyssée. Nés dedans, ils ne peuvent qu’imiter.

Le garçon Harry est la fille Lena ; son ennemi raciste Draco Malfoy une ennemie raciste fille, Sforza, ses trois amis deux garçons et une fille ; la baguette magique un outilkit et le collège où tout ce jeune monde apprend la sorcellerie numérique est appelé Poltec. La série des Harry Potter m’avait bien plu, lorsque mon prime ado de 12 ans alors me l’a fait découvrir. Cette série nouvelle et bien française dans son rationalisme sorti des oripeaux du gothique anglais est plus sèche mais bien vivante.

Dans ce premier tome, Lena gagne à la Loterie une place pour la prestigieuse école Poltec (dont elle n’a jamais entendu parler). Par un portail de transfert, elle se retrouve dans un autre monde – tout aussi virtuel que le sien – tout de blanc composé. Les collégiens de l’année sont répartis en trois « maisons » en rivalité, ce qui est (curieusement) encouragé. Ils et elles doivent découvrir la technique de codage des données, chercher par eux-mêmes les informations dans une gigantesque bibliothèque numérique, se livrer à des duels en armes virtuelles dont la moindre n’est pas de hacker le programme de son adversaire, construire leur maison pour l’habiter. Défi suprême de cette « classe inversée » : bâtir conjointement tout le collège pour la prochaine année scolaire.

Rien, bien sûr, ne se passe comme dans un rêve. Il faut batailler contre les méchants, s’unir avec les bons, actionner les procédures démocratiques pour être plus fort ensemble, aiguiser ses petites cellules grises pour déjouer les pièges. La suprême embûche est la haine de classe – quasi raciale – des Softalins pour les Infralents. Bien qu’issus de la même humanité, ils sont passés dans le monde virtuel à des décennies d’écart. Les Softalins sont les plus avancés tandis que les Infralents sont les plus nombreux donc les plus retardés : ils consomment plus de temps machine que les autres. Les Mecans, quant à eux, sont des perfectionnistes experts. Les trois tendances politiques (aristocratie, technocratie, démocratie) sont donc incarnées dans ces groupes qui répugnent à travailler ensembles – et que seule « la démocratie » permet de faire agir de concert.

Comme tout est virtuel, « tuer » ne signifie rien puisque le mort, comme dans les jeux vidéo, est « restauré » tout de suite ; il n’a simplement oublié que ses souffrances pour (détail…) un bras arraché ou un ventre transpercé… Ce sadisme violent du virtuel laisse sceptique sur l’ancrage à la réalité de notre « vrai » monde pour les ados contemporains. D’autant que toute sensualité est évacuée, bannie par la censure la plus scrupuleuse. 13 ans est pourtant l’âge où les hormones font bouillonner le corps et enfler les sentiments : rien de tel chez Lena et ses amis. Tout juste si l’on se « sent nu » au sortir des portails de transfert ou que le « plaisir » du vol avec des ailes (le prolongement numérique du skate) semble une sorte d’orgasme à la Carl Gustav Jung.

L’apprentissage de la vie est amputé d’une bonne part de réel. Mais peut-être ce « monde virtuel » de la fiction future est-il formaté puritain, venu tout droit des Etats-Unis « en avance » sur les autres et qui imposent leur loi morale au reste du monde comme la famille Sforza au Système ? Les tomes suivants vont-ils lever le voile sur ces étranges manques humains ?

L’auteur encourage tous les ados lecteurs, à la fin du livre, à donner leurs idées pour la suite sur son site www.mots-de-jeux.com, un moyen de les faire bâtir eux-mêmes leurs propres rêves, comme dans le roman. C’est une nouvelle littérature jeunesse qui s’affirme, interactive, évolutive.

Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena, 2017, éditions AVPRO, 277 pages, €14.90, e-book format Kindle €9.99

Bio express : Féru de science-fiction, Eric Jeux mène une vie d’entrepreneur. Il a participé à la création de plusieurs entreprises dans le domaine des télécommunications, du numérique et, ces dernières années, des énergies nouvelles. C’est en parlant des grands sujets de société avec ses enfants Violaine, Clélie et Maxence, désormais ados, qu’il a éprouvé le besoin de les aborder à travers une histoire.

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Copies d’examen

Un enseignant que je connais m’a transmis ses impressions, sentiments et réflexions sur le passage d’examen. Je résume avec mon style ce qui est le quotidien de nombreux chargés de cours avec la génération d’aujourd’hui, tombée dans le net en enfance mais à qui personne n’a jamais appris à s’en servir pour apprendre.

Corriger des copies est une tâche fastidieuse autant qu’intéressante.

Les candidats doivent le savoir : lire leur écriture mal tournée et leurs innombrables fautes d’orthographe ou de français est un calvaire. Le correcteur est forcément moins bien disposé envers les étudiants brouillons qui mettent en désordre leurs réponses aux questions et salopent leur copie de graffitis illisibles.

Pire encore lorsqu’il s’agit de leur numéro de code ! Trouver le nom qui correspond est alors une devinette : tant pis pour les peu soigneux s’il y a des erreurs, ils n’ont qu’à bien former leurs lettres, tout comme ils doivent articuler à l’oral.

La présentation, le respect du bon ordre des réponses (quitte à laisser des blancs) et l’écriture lisible sont le B.A. BA d’une note favorable.

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L’intérêt est, pour le correcteur qui a donné les cours, de voir ce qui a été compris ou délaissé par les étudiants. Il s’agit parfois de questions complexes, de calculs à effectuer avec des étapes précises ou simplement de mots mal assimilés. Ou encore de questions ambigües. Le professeur se rendra donc compte si son cours est bien passé ou pas, ce qui a été compris ou non. La notation ne sera pas une sanction, mais mettra en comparaison ceux qui ont compris, appris et fait l’effort, de tous les autres à des degrés divers.

En général, ceux qui ne savent que vaguement tartinent des paragraphes entiers pour ne rien dire. Moins on sait, plus on étale. A l’inverse, celui qui a la réponse à la question ne fait pas de phrases, il répond immédiatement en peu de mots – c’est ce qu’il faut faire.

Chaque matière a son jargon technique qu’il est bon d’apprendre pour comprendre. Ainsi, en assurance, « les parties prenantes » sont un terme juridique certes jamais utilisé dans la vie courante, mais qui a une signification. Et lorsque la question porte justement sur « les parties prenantes au contrat d’assurance », l’ignorant se plante ! A lui, durant l’année, de poser la question ou de chercher sur le net ou dans un dictionnaire. S’il délaisse la chose, il aura une mauvaise note : on ne peut tout de même pas tout mâcher.

L’enseignant va modifier son enseignement lorsqu’il s’aperçoit que les réponses des étudiants sont trop systématiquement mauvaises. Le thème n’a-t-il pas été assez répété ? La question d’examen a-t-elle été mal posée ? Il faut d’ailleurs lire et relire les questions avant de se lancer dans une réponse : lire tous les mots, chercher le sens. S’il est ambigu, répondez à l’un et l’autre des possibles et dites pourquoi vous répondez comme cela.

Lorsque la question porte, par exemple, sur l’épargne d’un couple avec deux enfants, « quelle épargne défiscalisée leur conseilleriez-vous », le mot important est « défiscalisée » – pas « épargne ». La réponse devra donc porter sur tous les placements bancaires qui évitent l’impôt – pas sur la capacité d’épargne ni le reste à vivre. Mais si vous avez un doute, répondez aux deux : l’épargne défiscalisée possible est… mais le reste à vivre exige que mon conseil soit…

Lorsque la question est « qui est responsable des comptes d’une entreprise cotée en bourse », ne répondez pas le commissaire aux comptes, c’est faux – et on l’a vu et rabâché en cours. C’est le PDG. J’ai remarqué que la façon de poser la même question induisait des réponses différentes : ainsi, parlez de comptes et vous aurez (réflexe pavlovien) le commissaire aux comptes, mais parlez de « documents obligatoires » et vous aurez une chance de voir surgir le PDG. C’est pourtant strictement la même chose : les documents obligatoires sont en majorité les comptes…

Là se révèlent les astucieux et les travailleurs, ceux qui ont appris à apprendre, et les paresseux adeptes de l’assistanat permanent. « C’est pas ma faute, je l’ai pas vu en cours » est une excuse inacceptable : si c’est au programme, à vous de vous en préoccuper. On ne voit jamais tout en cours, de nos jours où existent le net et les MOOC, les cours sont réservés en majorité aux questions, aux applications et aux cas pratiques. A vous de voir la théorie tout seul – c’est cela aussi, la rançon d’Internet. Le réseau est beaucoup plus exigeant que la classe traditionnelle ; on parle même de « classe inversée » lorsque le cours ne consiste que dans la correction commentée de cas pratiques que vous réalisez, une fois le cours appris tout seul chez vous…

L’Éducation nationale a malheureusement démissionné de sa fonction d’apprendre à apprendre : faire un plan, s’exprimer en public, travailler en équipe, écrire clair et concis dans une orthographe et une grammaire correctes – sont des concepts étrangers à l’institution. La démagogie de tous beaux et gentils, spontanément savants, se heurte aux réalités de l’enseignement spécialisé dès qu’il survient : en licence professionnelle (bachelor) ou Master… On demande alors d’être adulte à ces ados jamais sortis du scolaire ; on demande de faire attention aux autres, aux clients, aux partenaires dans l’entreprise, à ceux que l’on a laissé jusqu’ici dans l’égoïsme et l’entre-soi. Cet apprentissage ne peut aller sans mal.

Certains (certaines) cultivent le déni et pratiquent l’excuse permanente : ils ne peuvent jamais être à l’heure, rendre les devoirs en temps voulu, étudier la fiche prévue pour le cours, « être préparés » aux examens, répondre aux besoins du client. Ils n’écoutent pas leur interlocuteur, préoccupés avant tout de vendre les produits ou de réciter ce qu’ils savent. Ceux-là ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils échouent.

Le monde professionnel n’est plus le monde clos et démagogique de l’école. Chacun doit faire sa part du travail commun, être efficace et productif. Il n’y a plus de notes rattrapables mais l’échec ou la porte – ni plus, ni moins.

Les examens « de rattrapage » sont en général peu rattrapant : celui qui n’a pas appris à apprendre n’apprendra pas en quelques semaines ; celui qui n’a pas assimilé la matière ne s’y mettra pas d’un coup de révision magique. C’est une illusion qui fait perdre du temps à tout le monde. La moyenne des copies de « rattrapage » que je corrige est très souvent en-dessous de la moyenne : entre 7 et 8 sur 20. Rares sont celles et ceux qui ont plus de 10 ; les autres referont leur année : ils n’ont acquis aucune des compétences requises pour valider leur matière, encore moins leur diplôme. Cela se vérifie dès qu’ils passent un oral de simulation professionnelle : leur manque de connaissances de base leur fait proférer des énormités devant « le client », ou avouer ne pas savoir bien trop souvent pour être crédible.

La majorité s’adapte et réussit ; tant pis pour les autres qui ne veulent pas ou n’utilisent pas les moyens et les enseignants à leur disposition durant leur temps d’apprentissage. Il faut à un moment devenir responsable de soi et de ce qui nous arrive.

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