Monsieur Schmidt d’Alexander Payne

Il est 17 h 01 lorsque Mister Schmidt (Jack Nicholson) prend sa sacoche sur son bureau vide et part en retraite. Il a 66 ans et change d’époque. Sa femme (June Squibb) ne tarde pas à le quitter – pour l’éternité à cause d’un AVC. Tout bascule : dans le discours dithyrambique de ses collègues il s’aperçoit qu’au fond il n’était qu’un infime rouage de l’engrenage social ; au cimetière, dans le discours convenu du pasteur, il s’aperçoit que son couple n’a pas donné grand-chose. Il se demande ce qu’il a vraiment vécu.

L’homme déboussolé prend la route pour le Nebraska où sa fille unique Jeannie (Hope Davis) doit se marier dans le camping-car grande taille (10 m 50 de long) que sa femme avait acheté pour reproduire l’existence des pionniers – avec tout le confort moderne. L’important n’est pas le but, la descendance, l’avenir – l’important est la route, le chemin pour trouver un sens à sa fin de vie. Ce sens viendra des rencontres, des autres, mais surtout d’un enfant inconnu, un petit Tanzanien de 6 ans que Mister Schmidt parraine pour 22 $ par mois et à qui il écrit, en se décrivant.

Lors de son voyage et au fil de ses lettres où il se livre comme devant un psy, il s’aperçoit au fond qu’il est très seul et n’a rien fait durant toute son existence. Il a passé plus de 40 ans dans la même compagnie d’assurance à compiler des statistiques de mortalité, sans rien laisser d’utile à son successeur qui est passé par les écoles de commerce et qui sait tout. Il a d’ailleurs mis au rebut les cartons d’archives de Mister Schmidt dès son départ. Schmidt a passé 42 ans avec une épouse qui l’agaçait et ne l’a jamais compris, le trompant même avec son meilleur ami comme il le découvre dans une boîte à chaussures où sont conservées sous un petit ruban des lettres. Il a vu grandir sa fille sans faire l’effort de l’aimer pour ce qu’elle est, elle ressemblait trop à sa mère, et il la voit se marier malgré ses mises en garde avec un nul infantile, Randall (Dermot Mulroney) diplômé seulement de « 15 jours de formation en électronique » selon le papier encadré sur le mur. Il vend des waterbeds (ce qui fera une scène de gag avec un Nicholson vautré sur le matelas aussi stable qu’une rivière en crue) ; les autres subsistent de petits boulots ou d’arnaque à l’occasion (une pyramide de Ponzi, comme Madoff).

La famille de Randall est pire dans le genre mais Mister Schmidt joue le jeu. C’est un Nicholson vieilli, empâté, mais qui a un talent certain pour prendre l’air abruti qui convient aux circonstances. La famille trois fois recomposée dans laquelle entre sa fille est dirigée par une matriarche soixantuitarde très sexuelle (Kathy Bates) qui déclare tout uniment en entrant à poil dans le bain de Mister Schmidt : « j’ai eu mon premier orgasme à 6 ans » et qui évoque son hystérectomie sans vergogne : ôter l’utérus permet ainsi de baiser sans conséquences. Elle ajoute que sa fille attend avec impatience le chèque mensuel du père et qu’elle-même, divorcée, se verrait bien en couple avec lui, veuf (et aisé). Tous vivent en effet de petits boulots dans un foutoir innommable. Mais Mister Schmidt trouve chacun formidable lorsqu’il fait son discours aux mariés. Il les laisse à leur médiocrité contente de soi.

Puis il rentre chez lui, solitaire. Il trouve la lettre d’une bonne sœur qui lui écrit pour Ndugu de Tanzanie. Comme il n’a que 6 ans, le garçon ne sait pas encore lire ni écrire mais il lui a fait un dessin. Tout simple : une grande personne et un enfant qui se tiennent la main sous un soleil ardent. Au fond, ses 22 $ par mois valent plus que le chèque qu’il envoie à sa fille. Il en retire plus de satisfaction affective. Son parrainage d’un môme inconnu lui est plus cher que sa paternité avec sa fille. C’est peut-être la seule chose qu’il ait réussi dans sa vie, par hasard. C’est peut-être ce qu’il laissera comme vraie trace dans le monde, en bon petit soldat du système qui a vécu jusqu’ici sans amour.

DVD Monsieur Schmidt (About Schmidt), Alexander Payne, 2002, avec Jack Nicholson, Hope Davis, Dermot Mulroney, Kathy Bates, June Squibb, Metropolitan Film 2004, 2h05, €9.99 blu-ray €14.39

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