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Deux jours de route

Nous quittons San Francisco par la route pour faire 59 km jusqu’à des doubles chutes d’eau du Chinak Meru, qui n’ont d’autre intérêt que de se tenir en bord de route. Un bassin calme au-dessus des chutes permet la baignade aux pique-niqueurs du dimanche, jour de la semaine que nous avons atteint.

Toute une famille aux enfants demi-nus fait griller des viandes dont l’odeur se répand alentour et dont les petits se régalent. Mais cela attire deux chiens mâles, qui se battent pour un os. Cela grogne et se déchire, les poils volant en tous sens parmi les enfants apeurés. Le fils aîné – ou l’oncle – en saisit un par une patte et jette le tout à l’eau. Ce traitement les calme. Ils ressortent les oreilles en sang, mais sans plus le goût de se peigner. Les petits se mettent à rire. C’est à ce moment que sort d’une Mitsubishi étincelante aux vitres entièrement fumées une richarde snob, boudinée dans un ensemble criard aux couleurs patriotiques. Le drapeau du Venezuela ne fait pas dans la nuance, la grosse non plus. Sa prétention et son air supérieur sont parfaitement ridicules. L’argent n’achète pas le respect social.

Des indigènes, le long du parapet qui permet d’admirer les chutes, vendent des sarbacanes et autres gadgets classiques. A force d’en voir et de se demander quoi rapporter, l’impulsion d’achat se déclenche chez beaucoup. Presque tous ont acheté leur sarbacane, Laurent pour son fils, Françoise pour ses neveux, Yannick et Chris pour le jeu du pub chaque lundi soir – le perdant paie la tournée de bière.

Encore un peu de route et c’est un autre arrêt pour faire de l’essence pour l’auto, de la bière et du rhum pour nous – le cocktail obligé du soir. Deux petites voitures barbouillées d’inscription au blanc d’Espagne sur les vitres repartent sur les chapeaux de roues. Elles sont garnies uniquement de garçons bourrés, encore une bouteille à la main. Ils ont déjà dû boire l’apéritif, boire en déjeunant, puis s’achèvent par le coup de l’étrier. Ils enterrent peut-être la vie de garçon de l’un d’entre eux. J’espère que les enterrements du jour s’arrêteront à cette étape. Heureusement, il y a peu de circulation sur la route, même en ce dimanche, sauf un énorme camion Mack qui fonce, nous rattrape et nous dépasse en rugissant. Cette vision me rappelle le film de Steven Spielberg, Duel, tourné en 1971 pour la télévision, où le camion devenait une sorte de monstre mécanique sans chauffeur, animé d’une haine propre et poursuivant le héros durant 90 mn. Il était tiré d’une nouvelle de Richard Matheson.

Nous quittons l’asphalte pour une heure pénible de pistes défoncées. Les 4×4 ont les banquettes non pas face à la route, mais perpendiculaires, ce qui est très inconfortable et fait se cogner aux parois sur toute secousse trop forte. Une piste d’aviation à quatre voies, asphaltée et longue de près de 2 km, surgit en plein désert. « Aérodrome stratégique », nous dit l’aide-chauffeur. Les avions commerciaux ne sont pas censés y atterrir, sauf cas d’urgence ; c’est plutôt réservé aux avions militaires. La piste reprend aussitôt, encore plus défoncée qu’avant parce que chacun veut ruser et passer juste à côté des ornières, en creusant de nouvelles qui s’entrecroisent.

Ce pays est étrange, plat, vide, à l’exception de rares fermes solitaires, construites en bois avec des réservoirs d’eau suspendus sur pilotis à côté, comme dans les westerns. Nous arrivons en plein champ dans un hameau de lodges du parc national du Canaïma, bâti pour le tourisme tout près d’une rivière. Le village s’appellerait Liwo Riwo. Au débarqué, les jejens nous attaquent. A peine le temps de monter nos tentes qu’il fait nuit.

Le dîner est prévu un peu plus loin, dans une baraque qui se révèle être un restaurant avec terrasse couverte. Les propriétaires sont là mais pas l’électricité et un 4×4 ouvre sa gueule pour prêter l’énergie de sa batterie afin d’alimenter une unique ampoule au-dessus de nos têtes. C’est suffisant pour reconnaître la bière, qui coule à flot une fois de plus ce soir. La trilogie bifteck-riz-salade est engloutie comme si nous en avions été privés depuis une semaine (c’est presque vrai). Deux bouteilles de rhum d’un litre (pour 12) et quelques jus de fruits servent à faire le cocktail apéritif. Mais ce sont quatre bières au moins par personne qui font le gros du dîner. « Soirée de folie » susurre Jean-Claude ; Chris, arrosé à la bière, refleurit. Il a eu une pensée paillarde pour Françoise, assise en face de lui dans le 4×4, cet après-midi. Jambes écartées, elle moulait son camel pawt sous le bermuda ! C’est ce que j’ai compris, je ne connais pas cette expression même si je saisis à quoi il est fait allusion (en forme de « patte de chameau »). Après huit jours, il en faut peu.

Javier, en regardant descendre la bière, tente de faire peur aux « J » qu’il en arrive à prendre pour de dangereux loubards. José, Jean-Claude et Joseph veulent « sortir » dans les bars « autorisés aux mineurs » (pour une fois) – de la ville minière dans laquelle nous allons dormir demain soir. « La prison pour bagarre est fréquente », dit Javier. Et d’ajouter : « la prison n’est pas confortable, la vie sexuelle y est très active entre hommes et tous les nouveaux doivent y passer ». Les J d’en rire et Javier ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. La ville minière est pour José un « fantasme de western » avec saloons, poupées, bière et whisky sur une musique de bastringue. La réalité ne saurait être à la hauteur, mais Javier marche à fond, les J sont si sérieux quand ils blaguent.

Une bonne moitié du groupe part se coucher tandis que le patron et les chauffeurs offrent une autre tournée à ceux qui restent. La bière est de la Polar light à 4° seulement et elle ne fait pas trop mal. Les cadavres de bouteilles s’entassent devant Yannick, mais il ne sait plus les compter. A 22 cl la cannette, c’est encore raisonnable. Nous rentrons par la piste ensablée, à pied, sous le ciel étoilé. Les jejens sont partis se coucher et la nuit sera bonne.

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