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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

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Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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