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GR 20 corse Lundi 17 août

Je note ce matin avant le départ ces rites flatteurs du coucher et du lever, l’installation des affaires dans la fatigue du jour ou la vigueur du rangement à demi-nu dans le frais du matin, vigoureux du sommeil délivré. Impression qui satisfait d’avoir tout sous la main, dans un sac sur le dos, le lit, le vivre et le couvert. Sentiment d’indépendance, de liberté, d’autonomie. Le vieil atavisme nomade et chasseur remonte à la surface. Un temps maniaque est consacré à aménager sa couche pour la nuit – car elle va durer des heures ; un même temps aussi méticuleux est consacré à tout réintégrer dans l’ordre pour équilibrer le sac – car on va le porter des heures.

Nous montons à la fontaine de San’Antone à Spasimata dans les sapins. Nous y rencontrons beaucoup de monde : trois Basques sympas de Saint-Sébastien, les trois collègues pseudo enseignantes (en fait une seule est prof de philo et les deux autres ouvrières). Les Basques nous racontent que, dans les boutiques où ils font leurs courses, lorsque les Corses parlent corse entre eux sans se gêner de l’impolitesse qu’ils ont envers les « étrangers », les Basques se mettent à parler basque entre eux – et cela agace les Corses. Comprennent-ils ?

Après la pause de midi, une passerelle étroite, suspendue au-dessus d’un torrent effraie un peu Annick car elle balance. Nous nous baignons dans une vasque glacée un peu plus haut, mais en contrebas des fameuses « dalles glissantes » indiquées sur le topo-guide du GR.

Après la passerelle de Spasimata, lors du bain, Éric sur les rochers a levé une couleuvre. Nous l’avons vu filer en S parmi les rochers mouillés, puis se laisser tomber comme un bâton dans la vasque au bas de la cascade. Enfin elle a nagé, la tête haute, avant de se perdre dans les herbes de la rive. De loin nous avons mal vu si elle avait la tête en V ; c’était peut-être une vipère.

Nous avons grimpé des raidillons rocheux où des cordes ont été installées. Cela a un peu plus effrayé Annick, mais Éric lui dit que c’est lorsqu’il pleut ou lorsque qu’il est tôt dans la saison et que les rochers peuvent être glacés. Avec les grosses chaussures de marche, j’ai l’impression de broyer du sucre en marchant. Les pierriers de granit rose ressemblent à une meringue que l’on écraserait ; ils en ont la consistance, la couleur et le bruit.

Nous avons dormi au bord du lac minuscule de la Muvrella à 1860 m. A l’époque de notre randonnée, nul n’était obligé de dormir dans les refuges agréés ou à proximité. La création du Parc national a désormais changé les choses. Les abords herbus font tout à fait camping ; ils changent des pierriers alentour et permettent un sol plus confortable pour dormir.

Une vingtaine de personnes sont serrées sur les quelques endroits protégés du vent dominant par des buissons d’aulnes. Un papa et son fils Franck, 12 ans, sont partis seuls en expédition, laissant « les femmes » dit-il au bord de la plage. Ils sont très agréables il est touchant de les observer. Papa parle beaucoup et Franck a les cuisses musclées et l’air curieux, la chemisette ouverte jusqu’au sternum bronzé.

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Terre de météorites

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Tombé en amour dès 9 ans pour ces pierres tombées du ciel, Emmanuel Jacquet est maître de conférences au Museum national d’histoire naturelle et continue d’étudier de très près les composants des météorites. Avec le professeur du même Musée Patrick de Wever, ils composent un petit livre très illustré sur ces roches venues de l’espace qui fascinent les hommes superstitieux, mais offrent aussi aux scientifiques des renseignements précieux sur la formation du système solaire.

Il ne faut pas confondre ce qui passe dans le ciel comme une étoile, ce qui file dans l’atmosphère comme un bolide et ce qui tombe sur le sol comme une pierre, tuant (rarement, 90 cas en moyenne par an), occasionnant des dégâts (souvent), et jonchant le sol des déserts. L’objet qui brille et passe est soit une comète (glace et poussières), soit un astéroïde (roche majoritaire) ; celui qui pénètre notre atmosphère est un météore, appelé souvent étoile filante parce qu’il brille intensément en brûlant dans l’air terrestre ; ce qui reste et tombe est plus ou moins gros et plus ou moins chaud (écorce brûlante et noyaux glacé, comme une omelette norvégienne). On évalue à 36 000 tonnes par an cette matière extraterrestre qui impacte la surface de notre planète, mais les particules sont pulvérisées et seulement 6000 tonnes par an sont des fragments visibles. Le risque de voir tomber une météorite de 50 m de diamètre semble ne surgir que tous les 1000 ans.

Lorsque l’on trouve un gros caillou bizarre, ce n’est pas forcément une météorite ; on la reconnait à sa croûte brûlée, à son poids et à son magnétisme, tous deux dus aux minéraux métalliques qui la composent. Mais la marcassite (sulfure de fer) ressemble lui diablement sans en être une : quand on le casse, on constate un cœur de fibres en rayons.

« On admet aujourd’hui que la majorité des météorites proviennent des astéroïdes qui se trouvent entre Mars et Jupiter » p.21. Pas de fantasmes sur les galaxies lointaines… Jupiter a perturbé l’accrétion des poussières en véritable planète et conserve en équilibre instable un anneau de matière, relique du système solaire primitif (avant la formation des planètes). Certaines météorites renferment des minéraux inconnus sur Terre (carbures de titane ou de zinc, molybdène, nitrures de silicium), certains même datant d’avant la formation du système solaire (carbure de silicium).

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Les comètes tombent soit parce que leur trajectoire a été déviée par un choc avec un autre astéroïde, soit par « l’effet Yarkovsky » qui explique comment le côté chauffé plus que l’autre exerce une petite poussée sur l’astéroïde qui change peu à peu sa trajectoire.

La Terre est composée aux trois quarts d’océans, mais 188 cratères de météorites sont visibles sur les terres émergées. Meteor Crater, en Arizona, mesure 1.2 km de diamètre et provient d’une météorite d’une vingtaine de mètres de diamètre qui s’est écrasée à 50 000 km/h il y a 50 000 ans en balayant tout dans un rayon de 15 à 20 km. Rochechouart est la gloire française en termes de cratère : situé entre Limousin et Charente, il fait 21 km de diamètre (mais l’érosion l’a en partie effacé). Il a provoqué un tremblement de terre de magnitude 8.2 et un raz de marée dont on retrouve les traces jusqu’à 1300 km alentour – mais c’était il y a 2 millions d’années. Le plus célèbre cratère se situe sur la péninsule du Yucatan au Mexique ; on en a fait (faussement) l’origine de la disparition des dinosaures (amplification et déformation typique des médias, selon les auteurs). Le bolide avait 10 km de diamètre et est tombé il y a 66 millions d’années, engendrant une pulvérisation équivalent à « 100 millions de bombes d’Hiroshima » (p.35), un tsunami et un gigantesque incendie qui a obscurci l’atmosphère terrestre et l’a refroidie pendant plusieurs années.

Le lecteur se souvient probablement de la météorite de Tcheliabinsk, explosant dans l’atmosphère de l’Oural le 15 février 2013 et abondamment filmée par les caméras embarquées des voitures. D’un diamètre de 15 à 17 mètres, elle a explosé six fois, se diffusant sur une ellipse de 60 x 2 km en fragments qui n’ont pas faits de dégâts – mais les ondes de choc, si ! Impacts sur les murs, les voitures, bris de verre. La météorite de Draveil (Essonne) en 2011 a lâché des fragments jusqu’à 5.2 kg, fracassant « une tuile du toit de Madame Comette (ça ne s’invente pas !) » p.60.

Précis, largement imagé, clair et maniant l’humour comme on le voit, ce petit livre m’évoque l’enchantement de mon enfance avec l’encyclopédie hebdomadaire Tout l’Univers. Quiconque s’intéresse à ces objets venus de l’espace y trouvera un condensé du savoir complet actualisé, notamment le point sur l’origine de la vie et les relations des météorites avec la politique (mais si, il y en a !) – tout cela facile à lire et fort plaisant.

Patrick de Wever et Emmanuel Jacquet, Terre de météorites, 2016, EDP Sciences, 88 pages, €12.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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Escalade dans le Haut-Atlas central

Brahim nous emmène nous entraîner à l’escalade sur la falaise d’en face, pour voir qui peut venir demain. Nous aurons une paroi à escalader, au fond des gorges de la Tessaout. Ceux qui ne se sentiront pas à l’aise suivront le chemin des mules, qui contourne tout cela. Personne ne bronche dans les exercices de rappel et tout le monde est qualifié.

Levé avec le jour, nous partons dès 7 h après une nuit venteuse à la belle étoile (et il y en avait !). Nous suivons les gorges de la Tessaout, où le soleil ne pénètre pas encore. Le canyon se resserre, le sentier devient de chèvre. On rencontre d’ailleurs un berger avec son troupeau dans un coude de la rivière. Lui loge dans une protogrotte, protégée d’un muret de pierres sèches. Les bêtes sont sensées dormir alentour, serrées les unes contre les autres. La rivière se rétrécit peu à peu, les torrents affluents se raréfient. Gué et regué, on traverse et retraverse sans arrêt sur des pierres posées dans le lit. Elles sont parfois glissantes, Pascal en sait quelque chose, qui s’est étalé de tout son long dans l’eau courante ! Nous avons emporté les baskets, pour ne pas mouiller les chaussures de cuir et ne pas s’abîmer les pieds sur les cailloux au fond de la rivière. Enlever les chaussures de marche, mettre les baskets, retirer les baskets mouillées sur l’autre rive et les pendre au sac pour qu’elles sèchent, remettre les chaussettes et chaussures de marche – nous ferons cette manipulation une bonne cinquantaine de fois en neuf heures de marche. Les parois de la gorge ne permettent en effet pas de marcher sur le même versant. La rivière creuse où elle veut et la falaise devient à pic. Il faut traverser, jusqu’à ce qu’une roche plus tendre quelque part réalise un nouveau coude.

En escalade, nous passons une cascade. C’est facile, mais glissant. Nous passons sur le côté de l’eau qui tombe, encordés un par un. La suite est plus drôle. Le sentier se termine. Impossible d’aller plus loin : une grande cascade bouche le chemin des gorges. Cette fois, il faut escalader la paroi. La hauteur est d’une cinquantaine de mètres par rapport à l’eau, c’est impressionnant. Mais on ne s’encorde qu’aux deux tiers de la hauteur, pour une quinzaine de mètres d’escalade à pic. La montée commence par une faille facile. La suite l’est moins. Les prises ne manquent pas, mais on s’embrouille un peu, glacés de regarder en bas. Sur quelques mètres, nous sommes carrément à la verticale, à plus de 40 mètres de hauteur ! Nous arrivons tous un peu blancs sur la vire. Mais tout le monde y passe, ce qui est rare aux dires de Brahim. Sur un groupe de 15, par exemple, il y en a seulement 3 ou 4 d’habitude qui se lancent dans l’aventure et y arrivent ! Passer un par un est très long, mais faire le détour en rebroussant chemin l’est sans doute encore plus. Marie-Pierre nous dit que nous sommes un « bon groupe » et nous ne mettons guère plus d’un quart d’heure chacun pour monter.

La vire sur laquelle nous somme est faite pour les chèvres. Elle court la falaise au-dessus du vide, à 50 m dessous. Mais cette situation change au premier virage de la falaise. La sente s’élargit, le précipice s’éloigne. Nous sommes dans les grès. Deux petites escalades de quelques mètres plus loin, sans cordes, et c’est le pique-nique. Il est largement 15 h.

Mais il ne faut que 20 minutes pour rejoindre le bivouac du soir où nous attendent déjà les mules. Huit tasses de thé à la menthe ne sont pas de trop pour nous réhydrater, malgré la gourde pleine emportée et bue au long du chemin. L’escalade, vue d’en bas, était impressionnante lorsque l’on y repense ce soir. Mais une fois sur la roche, pris par l’immédiat souci de trouver prise après prise pour chaque main et chaque pied, la situation apparaissait plus facile. En divisant le problème par étapes, comme le disait Descartes, on arrive à le résoudre en entier. Tout le monde était nerveux et riait pour se défouler avant de commencer, surtout les filles. Les garçons n’étaient pas moins impressionnés, mais ont plus l’habitude de rester réservés.

Nous bivouaquons à 3000 m sur le plateau de Tarkeddid. Nous trouvons alentour des troncs de genévriers coupés et équarris directement à la serpe, taillés grossièrement en forme de poutres. Ils doivent servir à construire les maisons. Les copeaux sont épars alentour. Les habitants de la vallée n’ont pas le droit de couper les quelques arbres qui restent pour éviter la déforestation, déjà largement entamée. Mais ils ne s’en privent pas dans ces gorges, où nul forestier ne vient jamais contrôler. Au printemps, les poutres sont jetées dans l’eau de la rivière, gonflée alors par la fonte des neiges. La récupération des bois flottés se fait au village en aval. Si aucun obstacle ne vient arrêter la manœuvre, le transport est ingénieux et économise de l’énergie.

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Le Clézio, Gens des nuages

Autant L’Africain était retour à l’enfance de Jean, Marie, Gustave, autant ‘Gens des nuages’ remonte aux origines familiales de sa femme, Jemia. Ce livre de voyage, paru initialement chez Stock, est le « compte-rendu d’un retour aux origines ». L’auteur a épousé une fille du désert, descendante de ces ‘gens des nuages’ qui cherchent l’eau pour leurs troupeaux, quelque part dans l’extrême sud marocain. Le voyage du couple est un périple à remonter le temps : d’abord celui de la tribu des Ouled Khalifa, d’où vient Jemia ; ensuite celui des origines de la civilisation, dans cette vallée saharienne où l’eau et le vent ont formé un creuset de rencontres humaines.

Les étapes initiatiques de ce petit livre de 150 pages, illustré de 16 photos couleur des lieux qui donnent vie au texte et supportent l’imagination, sont un délice pour qui aime les voyages mais préfère rester au coin de sa cheminée, un chat sur les genoux et un verre à proximité. Cela commence par un passage, celui du Draa, pour culminer au Tombeau du saint, créateur de tribus, avant de se poursuivre jusqu’à la Voie – celle de l’éternité. Six chapitres précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue, six étapes d’un approfondissement de soi.

« Il n’y a pas de plus grande émotion que d’entrer dans le désert » p.37 L’auteur en a écrit tout un livre, qui l’a rendu accessoirement célèbre, dans les années 80. Il s’est inspiré de l’histoire de sa femme, des légendes racontées par la grand-mère, des récits des voyageurs français, espagnols et anglais du temps. C’est par le plateau de Gadda, dans l’ex Rio de Oro au sud du Maroc, que le couple pénètre le désert « sans fin, monotone, presque sépulcral, d’une beauté hors de la mesure humaine » p.38. L’impression est d’être « près du socle du monde », au ras de la roche ferrique qui forme le cœur de la planète, envahi sans limites par la lumière du soleil.

Le socle est aussi la matrice : « les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées au paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles (…) Ce ne sont donc pas les hommes qui ont inventé ces civilisations. Ce sont plutôt les lieux, comme si, par l’adversité, ils obligeaient ces créatures fragiles et facilement effrayées à construire leurs demeures » p.56. La Saguia el Hamra est l’un de ces lieux, « une coupure dans le désert ». L’auteur rêvait enfant sur les livres d’aventure, de la fiction d’H.G. Wells aux récits de René Caillé et aux reportages du ‘Journal des voyages’. « Quand il avait treize ans, à la suite d’un voyage au Maroc, encore sous protectorat français [probablement en 1961], il avait écrit une sorte de roman d’aventures dans lequel un cheikh vêtu de blanc, venu du désert, se battait farouchement contre les Français et, vaincu par le nombre, retournait vers le Sud, vers un pays mystérieux où s’étaient regroupés les nomades insoumis. Ce pays était la Saguia el Hamra, le dernier lieu inaccessible… » p.58 Jean, Marie, Gustave parle de lui à 13 ans à la troisième personne. Il avait déjà en prototype, à cet âge pubertaire, le roman de son succès, la prescience de sa seconde épouse. « Il se pourrait que le devenir des hommes, fait d’injustice et de violence, ait moins de réalité que la mémoire des lieux, sculptée par l’eau et par le vent » p.69.

Le moment culminant du périple est le tombeau de Sidi Ahmed el Aroussi entouré des sept Saints. Sidi Ahmed fédéra les nomades pour en faire un peuple d’équilibre vivant de peu, « entre la parole divine et la justice humaine. Et l’amour de l’eau et de l’espace, le goût du mouvement, le culte de l’amitié, l’honneur et la générosité. N’ayant pour seuls biens que leurs troupeaux » p.74 Un idéal d’homme leclézien. « La seule réussite des Arabes fut de donner une cohérence mystique à des peuples entre lesquels le fabuleux était l’unique ciment » p.72 C’est de la lumière du soleil et des étoiles que vient la force, c’est du désert que vient la sobriété, l’obstination, la patience, « apprendre à vaincre sa peur, sa douleur, son égoïsme » p.95 « Mais ce sont les yeux des enfants qui sont les vrais trésors du désert. Des yeux brillants, clairs comme l’ambre, ou couleur d’anthracite dans des visages de cuivre sombre. Éclatants aussi leurs sourires, avec ces incisives hautes, une denture capable de déchirer la chair coriace accrochée aux os des vieilles chèvres » p.97 Une beauté de diamant, une joie de source, une opiniâtreté à la mesure de la vitalité exigée du désert : Le Clézio raccourcit en une phrase toute l’admiration qu’il a pour cet animal humain en sa force première.

Il retrouve en cela l’élan des philosophes des Lumières, qui pensaient retrouver le socle humain dans le Sauvage, que la sentimentalité du temps croyait « bon ». Et cela à la suite de Tacite, qui voyait dans les Germains des forêts outre-Rhin ces humains vigoureux et sains qui donnaient un exemple moral aux Romains de la décadence. Après les Grecs, qui définissaient leur idéal d’homme par rapport aux borborygmes et à l’efféminé des « barbares ». « Les femmes du Sahara donnent tout. Elles transmettent aux enfants la leçon du désert, qui n’admet pas l’irrespect ni l’anarchie ; mais la fidélité au lieu, la magie, les prières, les soins, l’endurance, l’échange » p.104. Le Clézio se veut de ce genre d’homme, socle de l’humaine humanité au-delà des ethnies. Ce pour quoi il touche à l’universel.

Tbeïla, le Rocher secret perdu dans le désert, est un lieu de légende pieuse. « C’est ici que Sidi Ahmed el Aroussi a touché terre après avoir été transporté dans les airs depuis Tunis, ou Marrakech, par un génie » p.114 Le lieu est de pèlerinage, un monument naturel incongru au milieu de la plaine. « Quand on arrive au sommet du Rocher, il s’agit bien d’une émergence. Tout d’un coup, on est frappé par le vent et la lumière, suffoqué, aveuglé comme un oiseau sorti d’une grotte » p.122 L’auteur parle bien de cet éblouissement des sens qui prépare à la foi. « Ici, nous avons tout à apprendre » p.126. La vie même de Sidi Ahmed est celle d’un proche de Dieu, maître du soufisme. « Ce n’est pas par les armes que les maîtres soufis luttent contre le mal, c’est par la puissance de leur verbe, par l’exemple de leur pureté, par la force de leur sacrifice » p.139 Le Clézio retrouve au désert la nudité et le silence « où, parce qu’il n’y a rien qui vienne troubler les sens, l’homme peut se sentir plus près de Dieu (comme le sera Charles de Foucauld dans le Hoggar) » p.139. Je l’ai ressenti aussi, face aux rocs rouges de l’Assekrem.

D’où cette leçon tirée du voyage : « Ce qui caractérise la vie des nomades, ce n’est pas la dureté ni le dénuement, mais l’harmonie. C’est leur connaissance et leur maîtrise de la terre qui les porte, c’est-à-dire l’estimation exacte de leur propres limites » p.147. Toute une morale pour les Occidentaux humanistes et vaguement écologistes qui veulent changer le monde. Un idéal parfois bien mal incarné, mais chez Le Clézio une belle leçon d’observation humaine !

Un petit livre à lire en complément de ‘Désert’, si vous avez aimé.

Le Clézio, J.M.G. & Jemia, Gens des nuages, photographies de Bruno Barbey, 1997, Folio 2008, 151 pages, 5.7€

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Auckland et Bay of Islands

Article repris par Medium4You.

Après cette entrée en matière, embarquons à Faa’a pour Auckland sur Air New Zealand. Je suis partie avec mon groupe de Tahitiens depuis la Polynésie. Ce n’est pas loin, pour nous, la Nouvelle-Zélande. A l’arrivée, 6 heures plus tard et avec un jour d’avance sur Tahiti, répartition des chambres au Barrycourt dans le quartier de Parnell d’Auckland.

Un Néo sur 3 habite Auckland ou sa périphérie. L’agglomération capitale dépasse 1,2 millions d’habitants. La population a augmenté de 20% depuis 1991. La ville est située sur un isthme formé par les rejets d’une soixantaine de volcans au cours des 50 000 dernières années. Dans la cité  vit la population polynésienne la plus importante au monde. L’agglomération d’Auckland s’étend sur 1 000 km².

C’est aussi la Cité des Voiles, la ville prétend compter le plus de voiliers par habitant au monde. Visite de la roseraie qui quelques jours plus tôt devait être magnifique, mais il demeure néanmoins de très beaux spécimens. Un tour de ville, nous nous rendons au Musée pour assister à un show maori. A peine le temps d’entrevoir les trésors maoris exceptionnels comme la waka (pirogue) et la maison commune reconstituée. Ca sent la presse pour le shopping, le tout premier depuis l’arrivée… alors ce sera Botany Centre (articles made en China !).

Brunch à l’hôtel : c’est la ruée sur le buffet. Beaucoup estiment que le prix payé pour ce voyage les autorise à se goinfrer. Les serveurs n’ont pas le temps de re-re-fournir le buffet que déjà tous les plats sont vidés. Y a pas de chocolat ? Y a plus de pain ? Et les fruits ? Y a que ça ? Enfin, on est parti ! Le nord de l’île s’étire, bordé à l’Ouest par la mer de Tasmanie, à l’Est par le Pacifique.

Nous avons rendez-vous avec un bateau pour visiter the Bay of Islands alors il faut faire vite. Si vite que nous devrons poireauter une heure et demi avant l’arrivée du bateau ! Le bateau est bondé, la mer parait d’huile. La Bay of Islands renferme 144 îles qui se trouvent à moins de 50 km de la côte. Elles furent accessibles à pied pendant les périodes glaciaires où le niveau de la mer baissait. L’eau y est tiède-fraîche, en principe du soleil toute l’année, des plages, des criques… et de multiples loisirs.

Le bateau navigue entre les îles. Un arrêt pour débarquer et embarquer d’autres passagers à Kororareka (Russel) puis direction Motuarohia (Roberton Island) île où le Capitaine James Cook ancra l’Endeavour et où la famille Roberton fut tragiquement assassinée.

Voici Motukiekie une petite île privée de 28,8 hectares ; une famille de dauphins fait le show (peut-être payée par le syndicat du tourisme). Le plus spectaculaire du tour Motukokako (Cape Brett and Piercy Island) : le phare est construit à 149 m au-dessus du niveau de la mer, il fonctionna avec des gardiens de 1910 à 1978 et fut alors  remplacé par un système automatique.

Rebaptisée Hole in the Rock, la roche percée se situe elle à 148 m au-dessus du niveau de l’eau. La mer est agitée, ça remue, ça remue toujours. Le bateau est trop large pour traverser la roche percée, mais grâce à une délicate manœuvre, le pilote le fait entrer en reculant jusqu’aux trois quarts de la voûte mais pas question de le briser contre les rochers qui peuplent la sortie. Spectaculaire ! Les téméraires du groupe qui avaient opté pour le pont découvert s’en tirent avec des coups de soleil !

Au retour, le groupe s’est scindé en deux. Les chambres de notre motel donnent sur une petite chute d’eau ; le reste du groupe bénéficie de chambres à Cocozen dans la ville historique de Kerikeri. Le dîner commun, préparé par les doigts de Carole à Cocozen est merveilleux, une cuisine savoureuse dans un cadre idyllique. Une journée bien remplie, des découvertes.

Hiata de Tahiti

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Les fossiles de Namibie

La welwitschias mirabilis est une plante fossile qui ne pousse que dans le désert de Namibie. Seules deux feuilles la composent qui, même desséchées, ne cessent de grandir. Deux spécimens vivants sont datés de l’époque romaine !

Ces couples auraient ainsi produit plus de 150 m de feuilles. Il faut distinguer le mâle de la femelle.

Les femelles (photo ci-dessus) possèdent des « fleurs » en forme de cônes. Les welwitschias abritent souvent des insectes rouge orangé connus sous le nom de probergroyhus sexpunctalus qui servent de pollinisateurs.

Les mâles (photo ci-dessus) sont différents. Une seule paire de feuilles coriaces, à croissance unique, dont l’extrémité repose sur le sol, s’enroule et se dessèche tandis que le corps de la plante reste rigide. Sa racine pivotante, qui peut atteindre 3 m de long, est un réseau de racines latérales très étendu sous la surface du sol qui parvient a absorber l’humidité déposée au sol par le brouillard.

L’acacia erioloba ou camelthorn (lobe d’oreille) a des cosses grisâtres. Il est haut de 17 m, produit des feuilles vert foncé tirant sur le bleu et une écorce noire, de larges épines blanches très dures de plus de 5 cm de longueur. L’arbre est d’un apport nutritionnel majeur. La cosse est une source de protéine et de graisse pour le gibier. Les graines sont torréfiées et utilisées comme substitut du café. Les feuilles sont nutritives et contiennent 17% de protéine.

Le canyon de Sesriem (six courroies) est appelé ainsi parce que les Boers étaient obligés d’attacher six courroies les unes aux autres a l’anse d’un seau pour puiser l’eau. Elle émerge en effet au fond du canyon à environ 30 m de profondeur. La rivière a creusé, il y a quelques millions d’années les roches tendres pour former cette gorge étroite aux flancs abrupts. C’est superbe.

Nous avons croisé des Himbas. Semi-nomades, ils survivent dans les hautes terres du Damaraland et vivent entre eux en-dehors des villes. Ils s’enduisent le corps et les cheveux d’une crème rouge, faite d’un mélange de graisse de chèvre, de poudre de pierre rouge et de diverses herbes. Cela par double souci esthétique et d’auto-préservation sanitaire.

Nous avons passé quelques heures avec une famille de Bochimans. Ils avaient froid, avaient fait un maigre feu. Certains torse nu s’étaient couverts d’une sorte de couverture. Ils sont petits, fluets, ont la peau très noire. Les femmes fabriquent des colliers avec des morceaux de coquilles d’œufs d’autruche.

Ces chasseurs-cueilleurs d’un autre temps essaient de s’approcher des lodges. Leur territoire de chasse s’est réduit en peau de chagrin. Demeureront-ils encore longtemps libres ou devront–ils intégrer tout ou tard la « civilisation » ?

Un voyage magnifique de découvertes, mais qu’il faut entreprendre en pleine santé. Un sac bien pensé, surtout léger ! Comme touriste, se munir d’un appareil photo avec un téléobjectif, d’une caméra pour ne rien rater. Sinon, soyez un voyageur : faites confiance a vos yeux, à vos sentiments et à votre mémoire. La Namibie est un pays qui ne déçoit pas le curieux de nature et d’humains.

Hiata de Tahiti

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