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Où partir pendant la guerre du Golfe ?

Du 23 février au 9 mars 1991, j’effectue un raid en kayak de mer « pour observer les baleines grises » en Baja California au Mexique, avec l’agence “ Grand nord / Grand large ”.

carte Basse Californie

Il faut dire qu’il y a peu de possibilités de voyager à l’époque, la première guerre du Golfe est imminente pour faire reculer le dictateur irakien Saddam Hussein qui a envahi le Koweït. Tous les vols sont annulés, sauf les liaisons transatlantiques car les missiles Scud lancés d’Irak pleuvent sur l’Arabie Saoudite, Israël, Bahreïn, le Qatar et menacent la Turquie. Ce périple pour « voir les baleines » est donc un peu contraint et forcé : y serais-je allé si j’avais eu un autre choix ? Probablement pas, puisque j’irai au Népal les mois suivants, lorsque la guerre aura eu lieu, que Saddam Hussein aura été vaincu en quelques semaines et que les craintes d’attentats aériens auront diminué, notamment à Roissy. L’inquiétude était forte en ce temps-là chez les Américains comme chez les Français, du fait de l’importante communauté arabe en France. C’est dire si les contrôles étaient multipliés à Roissy même.

Ogre Saddam Hussein et Stephen 23août1990

Après une préparation aérienne de la coalition internationale de 34 pays, qui a commencé le 16 janvier, la mise en route des troupes terrestres n’a pas encore eu lieu mais la date de l’ultimatum à l’Irak expire cette nuit. Le commandant de bord du Boeing nous déclare au micro qu’il nous informera du déclenchement de l’offensive dès qu’il en aura connaissance. Rien ne se passera durant le vol. De fait, mais nous ne le saurons qu’au retour car nous étions avant l’Internet et les mobiles… les troupes terrestres américaines, saoudiennes et koweïtiennes foncent vers Koweït-City dès le 24 février. http://guerredugolfe.free.fr/fevrier.htm Environ 250 chars américains vont combattre les 200 chars soviétiques de la Garde républicaine, élite du régime qu’ils vaincront très vite, les Britanniques s’enfoncent vers Bassorah pour prendre les Irakiens à revers tandis que les Français se dirigent vers As-Salman pour prendre l’aéroport.

Explosion de joie patriotique au retour aux États-Unis, le 8 mars, la guerre terrestre s’est terminée en quelques jours, le 27 février Saddam Hussein s’est retiré du Koweït, a accepté sans conditions les résolutions de l’ONU et réclamé un cessez-le-feu immédiat. Nous n’avons rien suivi de cette guerre éclair médiatique.

cactus Basse Californie

Nous débarquons à Chicago en fin de soirée du 23 février et le fonctionnaire des douanes est méfiant. Bien que disposant d’un visa de 5 ans obtenu à Paris et d’un tampon d’entrée-sortie à Anchorage (Alaska) deux ans avant, il avise mon passeport sur lequel figure en plus d’un visa pour le Mexique un tampon marocain et un algérien ; c’est ce dernier qui l’intrigue. Conversation en anglais : « Pourquoi avez-vous été en Algérie ? – Pour faire du tourisme au Sahara. – Pourquoi aller au Sahara ? – C’est comme pour vous le Mexique, un lieu mythique et de vacances avec randonnée en chameau. » Peut-être mon accent en anglais, pas si marqué : « – Vous êtes sûr que vous êtes français ? Chantez-moi une chanson… » Je commence Au clair de la lune. Pas simple de me souvenir d’une chanson, il y a belle lurette que les Français ne chantent plus, n’apprenant même plus à l’école primaire, n’allant plus ni aux scouts, ni à la messe. Après quelques mesures : « Bon, ça va, passez ! ».

Parce que nous ne sommes pas seulement en transit pour le Mexique, nous prenons un vol intérieur aux États-Unis pour joindre San Diego, y passer la nuit pour partir la journée suivante. Nous louons un van pour sept, y entassons nos bagages – dont les quatre kayaks de mer démontés dans leurs gros sacs – et passons la frontière. Il serait plus sûr pour tout un tas de raisons (de mécanique, d’assurance, etc.), me dit-on, de louer aux États-Unis et pas au Mexique.

mer Basse Californie

Celui qui nous guide est un étudiant en médecine en cinquième année à Paris, dont je n’ai pas jugé utile de me souvenir du nom. Il était très centré sur lui-même et un brin autoritaire. Abordant la randonnée en kayak pour la première fois, je me suis dit (à tort) que mon carnet prendrait l’eau, et je n’ai pris aucune note. Seules les photos (à l’époque argentiques et avec un appareil étanche, donc en faible nombre) et la documentation de l’agence subsistent comme traces, hormis les souvenirs. Je reconstitue donc ce séjour de mémoire ; elle est faillible, mais des images gravées sur la rétine me restent parfois, isolées, je ne sais pourquoi. Ce ne sont en tout cas pas de « faux souvenirs ».

Nous débarquons à San Diego pour y découvrir une ville basse, très étendue, longeant la mer. Nous aurons une journée au retour pour visiter la ville.

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Voyage à Rurutu aux Australes

Vous appréciez les lieux bizarres ? Vous aimez les stalagmites et les stalactites ? Partons à Rurutu ou l’île troglodyte.

Cette île a été découverte le 13 avril 1769 par James Cook ; sur une carte, elle ressemble un peu à l’Afrique ou à un rein. Elle avait pour premier nom Eteroa (le grand panier), plus tard, elle prit le nom de Rurutu (la gerbe dressée).

RURUTU  (Australes)

Rurutu est une petite île montagneuse de 10 km sur 5,5 km de large, à 472 km de Tahiti, a une superficie de 38,5 km2. Elle se situe par 151,2° de longitude ouest et 22,27°de latitude Auti, Moerai (la capitale !) et Avera les trois bourgs principaux. Les sommets sont les monts Teape 368 m, Taatioe 389 m d’où par temps clair on peut apercevoir l’île de Rimatara, Manureva 385 m, Pito 190 m, Erai 288 m, Rairiri 263 m. Rurutu appartient à un archipel qui s’étend des Cook au sud des Australes, sur 2 200 km de longueur, depuis le volcan sous-marin Mac Donald à son extrémité sud-est jusqu’à l’atoll de Aitutaki à son extrémité nord-ouest.

Les scientifiques disent que Rurutu est une île volcano-karstique de type makatea, c’est-à-dire du presqu’atoll ressoulevé. Rurutu est marquée par le volcanisme et les hautes falaises. Le centre de l’île est formé de roches volcaniques : tufs, basaltes, scories. Des calcaires coralliens à 150 m d’altitude ! Les scientifiques parlent d’un bombardement de la lithosphère ayant entrainé un soulèvement calcaire. Les falaises côtières ont été creusées par la mer ; elles présentent des encoches de 2 à 3 m de haut et 3 à 6 m de profondeur et s’élèvent jusqu’à 150 m au-dessus du niveau de la mer. Des excavations qui correspondent aux différents niveaux de la mer : la première au niveau actuel ; la seconde entre 1,2 et 1,7 m au-dessus du niveau correspond au milieu de l’holocène ; la troisième, située entre 8 et 10 m, correspond à la dernière période interglaciaire.

rurutu falaises 2

On y trouve aussi beaucoup de corail fossilisé. Le récif frangeant est très proche des côtes, il enserre toute l’île. Les côtes ont des falaises qui sont les témoins de l’ancien récif-barrière et forment un plateau circulaire calcaire façonné en karst avec lapiez, dolines, pinacles, avens et bien sûr de très nombreuses grottes. Autre caractère propre aux makatea, Rurutu n’a pas de lagon.

Le climat est de type subtropical océanique à flux d’alizée d’est, avec d’abondantes chutes de pluie. Avis à la population : de janvier à mars, il pleut TOUS les jours ! Les nuits d’hiver sont fraîches 10° à 12°, le jour entre 20° et 26°. La pluie à Rurutu ? Des trombes d’eau, des cataractes. Sous les tôles des fare impossible alors d’entendre la télévision et pourtant elle continue à déverser!

Peuplement ? Un peu plus de 2 000 habitants. Si le karst intéresse le touriste, il n’est pas favorable à l’installation humaine. L’absence de lagon limite le développement des plaines côtières. Le regroupement de la population en trois villages a permis le maintien de structures communautaires vivaces : une intense activité associative avec l’artisanat, les groupes de danses. Rurutu est demeurée fidèle à l’Église évangélique. On plante toujours du taro dans les zones marécageuses.

Vous faites le tour de l’île, en 4×4 ou à vélo (pas facile) sur 32 km ; quatre vols Air Tahiti par semaine depuis Papeete sur ATR 72. Moerai, la capitale, vous offre sa poste, ses écoles, son collège, son CJA, son centre de soins (un docteur, un dentiste, quatre infirmières et une adjointe de soins), sa gendarmerie avec trois gendarmes, sa banque Socredo, sa station-service, son port, son Service de l’équipement… et ses 2 éoliennes.

Je vous entends dire : et les fameuses stalactites ? Un peu de patience, nous y arrivons.

rurutu falaises

Rurutu dresse ses immenses falaises calcaires face à l’océan. Un sandwich composé de deux couches de lave qui enserrent un rempart de calcite creusé de centaines de grottes, formations qui remontent à 122 000 ans, protégeant des terres agricoles très fertiles. Jouons les spéléologues amateurs avec un guide local. Bien équipés ?

On démarre par la « grotte Mitterrand », baptisée ainsi parce qu’en 1990, le président de la République y reçut en mains propres le fameux « code Rurutu », recueil de 95 textes de lois en vigueur à Rurutu jusqu’en 1945, que la population jugeait désormais inutile et caduque. Cet ana, Ana’io ou Ana A’eo – la Grotte Mitterrand donc – est une excavation facilement accessible depuis la route de ceinture sur Vitaria. Elle est située sur la terre taaromao dans la falaise calcaire soulevée, à 400 m du rivage. Elle mesure 40 m sur 30 m et 15 de hauteur. Elle offre de nombreuses stalactites et stalagmites. À son extrémité sud est une cavité de 2m50 de diamètre : c’est ici que se trouvait l’umu, four où l’on cuisait les prisonniers.

Ana Papa est un abri pour les pêcheurs. Ana Pu’uru dont la façade est obstruée par des stalactites était, d’après la tradition, utilisée pour le guet. D’autres ana (grottes) existent et votre guide local saura, selon votre condition physique, vous y faire pénétrer ou non, mais ne vous aventurez pas seul.

Rurutu véhicule bien sûr des légendes, des mythes, des histoires.

Voici la légende la grotte Ana O Ina : Ana O Ina était le refuge d’une ogresse qui dévorait les enfants. Un jour, elle dut attacher deux petits garçons qu’elle ne pouvait manger car elle était déjà rassasiée. Elle se mit à chanter, heureuse, et les deux enfants se mirent à danser (ligotés). Cela plut à l’ogresse qui détacha les enfants afin qu’ils ne soient pas gênés dans leurs mouvements. Les grimaces et gestes des enfants rendirent la sorcière moins vigilante et les enfants en profitèrent pour s’enfuir. Un peu plus tard, la sorcière fut capturée dans les filets de pêcheurs. Emprisonnée chez le roi, elle se laissa mourir de faim plutôt que de renoncer à la chair humaine. Ina est toujours vénérée par les mama de Rurutu car elle avait tapissée sa grotte de pandanus tressés. La vannerie de Rurutu remonterait ainsi à cette légende.

RURUTU

Au nord de Auti se situe se situent le massif et la falaise Toarutu. Là est le monstre de Rurutu : une énorme avancée de calcaire sur l’océan déchaîné de la côte Est. On dirait les puissantes mâchoires d’un monstre antédiluvien qui voudrait menacer de ses crocs le dieu Ruahatu. Le monstre lutte contre une mer formée. Le paysage est époustouflant : des dizaines de stalactites et de stalagmites soutiennent une mâchoire béante qui nargue l’océan, une denture impressionnante. C’est dantesque ! L’ana si haut perchée, des gours emplis d’eau en son milieu, des cascades de calcite dégoulinant des parois de la cavité. Attention à ne pas déranger les oiseaux pailles en queues qui viennent s’y reproduire début juin, ni les phaétons omniprésents dans les falaises de Rurutu.

Soyez assurés, vous ne serez nullement déçus de votre séjour à Rurutu.

Chaque année, entre juillet et fin octobre, vous pourrez saluer les baleines qui viennent mettre au monde leur nouveau-né. Les grandes jubartes et les mégaptères vous y donnent rendez-vous. Elles arrivent de l’Antarctique où elles se sont gavées de krill pendant plusieurs mois. Elles ne franchiront jamais l’Équateur ! Le récif de corail est collé à la côte à Rurutu – ainsi les baleines sont toutes proches quand elles se reposent dans les baies. Ces dames, qui peuvent peser 40 tonnes pour 15 m de longueur, aiment nos eaux chaudes bien qu’elles n’y trouvent rien à manger – sauf l’amour et l’eau fraîche ! La chance pour le plongeur avec masque et palmes est de trouver Dame baleine endormie pour avoir le loisir de la photographier. Bonne chance !

Hiata de Tahiti

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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Contrôle des eaux à Tahiti

Depuis plusieurs mois, le CRIOBE poursuit des études concernant l’évolution des populations d’anguilles dans la vallée Vaihiria concernant l’impact des ouvrages hydro-électriques. Il s’agit d’éviter de refaire les mêmes erreurs que dans les années 1980. Il faut effectuer un inventaire des ressources faunistiques (poissons, chevrettes, …) et des richesses culturelles de l’ensemble des vallées concernées par la présence actuelle ou à venir d’installations hydroélectriques. Les anguilles en Polynésie sont souvent associées à des contes ou légendes traditionnelles, la vallée Vaihiria recèle aussi des vestiges archéologiques, marae notamment qui sont la marque d’une implantation humaine au 16/17ème siècle.

IDEM

Le lac Vaihiria est le seul lac d’altitude de Tahiti. Il s’est formé il y a très longtemps à la suite de l’effondrement d’une masse de terre issue des côtés d’une vallée située au cœur de l’ile. Ce barrage naturel occupe toute la largeur de la vallée sur environ 800 m. Il retient l’eau descendant de la montagne sur une largeur de 400 m pour 25 m de profondeur en son centre. Au début des années 1980, l’homme l’a utilisé comme un barrage hydraulique, la vallée a subi de grandes modifications avec l’installation de turbines, conduites, et autres éléments. Les pluies importantes ont fait monter brutalement le niveau de l’eau qui a failli déborder, mettant en péril la vie des habitants de la vallée. Avis aux thésards, le Criobe recherche un étudiant pour préparer une thèse de doctorat en trois ans financée par l’État et Marama Nui (bourse de thèse) sur la circulation des anguilles et des espèces piscicoles, à l’échelle de Tahiti, sur toutes les rivières aménagées par Marama Nui. Après ces trois années, cet étudiant pourrait être embauché dans une cellule environnementale directement rattachée à Marama nui. On cherche désespérément un candidat local !

La rivière Titaaviri va devenir un observatoire hydrogéologique par la signature d’une convention entre Marama Nui et l’Université de Polynésie française. Il s’agira d’un suivi hydrogéologique dans la vallée de la rivière Titaaviri à Teva I Uta. L’objectif est de relever sur plusieurs années des données sur les précipitations, le débit et la turbidité de la rivière ou encore l’érosion naturelle. Cela permettra à l’industriel de comprendre le phénomène d’érosion qui remplit son barrage et l’oblige –plus qu’ailleurs dans le monde- à de fréquents curages. On saura alors quand Tahiti finira en atoll (dans quelques millions d’années).

EUROPA

Du 27 au 31 mai, une opération commune de contrôle des eaux en bordure de la ZEE Polynésienne (zone économique exclusive) a été menée par les Forces armées françaises et plusieurs états du Pacifique (Australie, Nouvelle-Zélande, Iles Cook). Cette opération baptisée Tautai (pêche, mode de pêche, produit de pêche, instrument de pêche) avait pour finalité de prévenir les activités de pêche illicite. Treize navires (neuf Taïwanais, trois Chinois et un fidjien) ont été contrôlés et sur huit d’entre eux on a relevé des infractions : leurs balises ne fournissaient pas leurs coordonnées, ils ne s’étaient pas signalés dans certaines zones alors qu’ils en avaient obligation. L’équipage de l’un des navires s’est vu reprocher le non-respect des règles de pêche en matière de requins car les navires doivent conserver à bord les carcasses des squales même si la pêche d’une grande partie des espèces de requins est autorisée dans les eaux internationales.

Un groupe de pêcheurs a pu filmer un banc d’une vingtaine d’orques au large de Fare Ute (port de Papeete). Ici il y a plus souvent des cas isolés voire 2 ou 3 au maximum qu’autant d’individus aperçus récemment. A Raroia (Tuamotu) deux baleines ont été aperçues nageant au large de  l’atoll qui vient juste de retrouver sa sérénité après le passage d’une tempête. Coïncidence ?

Président Flosse et plusieurs de ses ministres sont allés rendre visite aux différents archipels. La commune de Makemo (Tuamotu) a été retenue par les investisseurs chinois pour y implanter le projet de ferme aquacole. « La société sera de droit polynésien avec un capital garanti déposé en banque. L’investissement global est de 150 milliards XPF sur 15 ans. Les concessions maritimes sont attribuées par le pays à des Polynésiens. La société vous fournira gratuitement les alevins, la nourriture et les matériels, et durant la phase d’élevage, elle vous accorde une avance mensuelle et le solde lors de la vente. Toute la main-d’œuvre sera polynésienne mais les cadres seront Chinois. L’encadrement sera à 50% polynésien au bout de cinq ans et à 90% au bout de dix ans. » Ainsi parla Président Flosse aux habitants de Makemo. P’tit Louis commente ainsi ce voyage « A Makemo, les cadres seront Chinois, les travailleurs Maohi… En Chine on dit coolie ! »

Pour Napuka et Puka Puka (Tuamotu nord) la montée des eaux et la dégénérescence de la cocoteraie sont un problème pour le gouvernement et les habitants. Certes le problème ne serait pas immédiat mais les houles de plus en plus fortes ont endommagé en 2011 la piste d’atterrissage de Puka Puka. Les cocoteraies elles sont la proie d’un insecte nuisible, le Brontispa longissima, considéré comme la peste du cocotier ; cet insecte attaque le cœur du cocotier. On envisage à plus ou moins long terme de déplacer ces populations dans d’autres îles de la Polynésie et notamment aux Marquises avec lesquelles les habitants de Puka Puka ont des liens ancestraux.

Hiata de Tahiti

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Plein d’idées de tourisme en Polynésie

Le président-ministre du tourisme du gouvernement de la Polynésie française a lancé une idée fabuleuse. Encore une me direz-vous ? Attendez de lire la suite. Il a pour objectif 500 000 touristes mais seulement 165 000 touristes ont visité le fenua en 2011. « Oscar Temaru, Mayor of Faa’a, welcomes you to Tahiti Nui! Haere mai i te fare ! Bienvenue à la maison!”. Cela fait sensation. Cette idée géniale de l’hébergement chez l’habitant à titre gratuit des touristes venant au fenua… plairait certainement aux étrangers mais fait déjà grincer les dents les hôteliers, les pensions de famille.

D’après Oscar Tane, les touristes fortunés continueraient d’aller dans les hôtels, certains pourraient même aller dans des pensions. Imaginez quel échange culturel. Et les autres ? Ben ils iront dans les favelas d’Outumaoro. D’après le président-ministre du tourisme, c’est une idée formidable pour le brassage culturel, la culture accessible pour tous et donc GRATUITE. Un bémol peut-être pour le remboursement du billet d’avion, le ministre réfléchit encore. Encore et toujours plus d’idées novatrices et miraculeuses du golf (faire partie du circuit mondial) et le semi-marathon (comme à Hawaï)… arrêtez !  Je n’ai plus de place pour mes ragots. Et pourtant la mère cancans, c’est moi !

Longtemps, l’activité économique de nombreux atolls des Tuamotu a reposé sur l’exploitation des cocoteraies et la culture du coprah. Les insulaires pouvaient vivre grâce aux cocotiers qui leur fournissaient un revenu. Cela a duré pendant de longues années. Puis l’activité perlicole  a supplanté cette unique source de revenus. Aujourd’hui, on manque de bras pour entretenir les cocoteraies, c’est trop dur, il est nécessaire d’avoir un bateau pour entretenir les cocoteraies des motu, alors on exploite seulement les cocotiers du village et puis  il est plus facile d’aller à Tahiti vivre auprès de la famille et planter du pakalolo (cannabis). Un grand nombre de fermes perlières ont fermé, l’activité dans les cocoteraies a repris. Il ne faut pas qu’elle disparaisse, que les îliens ne viennent pas s’entasser dans les favelas de Faa’a. Mais qui prendra la décision de se saisir de ce problème à bras le corps. Qui trouvera ou tentera de trouver des solutions ? Pas de réglementation, manque de formation, de valorisation, d’accompagnement des générations futures.

Notre président–ministre fourmille d’idées certes, mais celle-ci vient de Nouvelle-Calédonie : « L’agro-tourisme ». Les représentants calédoniens de « Bienvenue à la ferme » sont venus en Polynésie à l’invitation de la Chambre d’agriculture. Ils ont identifié un « fort potentiel » qui devrait inspirer la création d’un réseau polynésien similaire avec des spécificités, comme par exemple la pêche lagonaire. Mais attendez un peu que les volontaires aient fini de nettoyer le lagon. Pardon ? Mais que croyez-vous que fassent ces volontaires, ils retirent tout le fatras  que les Polynésiens ont jeté dans « leur garde-manger » : pneus, frigos, roues de voitures, machines à laver, jouets d’enfants, ferraille, remorques, etc, etc. Cela fait à chaque fois plusieurs tonnes de déchets. Si en Nouvelle-Calédonie, cette expérience est une réussite, qu’en sera-t-il ici malgré le dévouement d’Henri Tauraa, le Président de la CAPL. Les conseils des Néo-Calédoniens ont été « regroupez-vous ». Moi, la langue de vipère, je me demande si le terme « se regrouper » appartient au vocabulaire polynésien. Vous reconnaitrez que je ne suis pas polyglotte, et avec l’âge, cela empire ! Pardon Henri.

Comment faire face à l’incivisme ? Dix ans déjà que la Polynésie est classée sanctuaire des baleines. Des règles sont édictées, sont-elles connues, sont-elles appliquées ? Il faudrait que très rapidement la justice et les forces de l’ordre passent à la vitesse supérieure. On a édité des brochures pour informer les « voyeurs «  de baleines. Où se placer par rapport à l’animal et à son petit, règlementation des sonars, tout est simple. Et pourtant ! Le 7 octobre certains n’ont pas hésité à monter à califourchon sur des baleines. Qu’attend-on pour sévir, attaquer le portefeuille des contrevenants, ça c’est parlant. Les baleines viennent mettre bas dans les eaux polynésiennes, les baleines viennent se reproduire dans les eaux polynésiennes. Ne sont-elles pas des cadeaux ?

Hiata de Tahiti

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Herman Melville, Moby Dick

Herman Melville fut Américain, romancier du 19ème, orphelin de père, puis marin – dans cet ordre.

  • Américain, il échappe au misérabilisme comme à l’exaltation, fort à la mode en Europe ;
  • romancier non romantique, il vit un siècle optimiste dans une nation optimiste, proche encore de la nature sauvage mais industrieuse ;
  • père disparu, mère exclusive, il s’évade en littérature avant que la psychanalyse existe, métamorphosant ses désirs et conflits par l’imagination ;
  • marin à 19 ans avant de tenter d’instruire les enfants anglais, il récidive sur un baleinier à 23 ans qu’il quitte avec un compagnon pour vivre quelque temps parmi les cannibales des Marquises avant de regagner, par divers bateaux, Boston.

Il se met à écrire, décrit un au-delà des apparences, il sublime la nature au point de rendre métaphysiques certains de ses êtres. Moby Dick le monstrueux cachalot blanc, est de ceux-là. Publié en 1851, sa réédition en Pléiade a lieu sous une nouvelle traduction agréable due à Philippe Jaworski.

Les Blancs du siècle industriel rêvaient de se rendre maîtres et possesseurs de la nature, d’en dompter les lois et les êtres vivants. Le monstre blanc des mers est la version inversée de cet optimisme, le Diable en personne qui se rit des prétentions des hommes. Les demi-sauvages comme le harponneur Quiqueg ne se posent pas de question : compagnon tatoué et chéri du bateau, il exerce son habileté ici et maintenant avec un fatalisme admirable. L’innocent Ismaël en réchappe parce qu’il ne « veut » rien et qu’il se laisse balloter par les événements, en observateur.

Les soi-disant civilisés comme Achab le capitaine ou Starbuck le second apparaissent comme déformés par leurs prétentions. Achab devient fou de ressentiment après avoir perdu sa jambe contre le cachalot. Monomaniaque, il perd toute raison (donc toute humanité) en poursuivant jusqu’à la mort son combat avec le condensé (démoniaque selon la Bible) des forces de la Nature. Ce combat est perdu d’avance puisque le Démon l’a conquis tout entier en le consumant de haine. Starbuck reste ce velléitaire, adepte du principe de précaution au point d’en devenir superstitieux, incapable de l’acte de volonté qui eût sauvé l’équipage, sa mission commerciale et le bateau. Trop civil (craignant tout conflit), trop bien-pensant (donc trop peu intelligent), trop tiède en sa foi (courageux seulement par fatalisme), il laisse faire et se trouve entraîné malgré lui dans le destin général.

Nourri aux mythes bibliques, tétés dès l’enfance auprès d’une mère calviniste d’origine hollandaise, Herman Melville voit le monde en noir et blanc. Ce « fanatisme » (qui subsiste quelque peu chez les Américains d’aujourd’hui, tout comme chez les reconvertis du communisme européen) se heurte à la bête réalité de la nature, sous la forme de la mer et du cachalot blanc. Ce surnom de Moby Dick, donné à la bête par les marins, est une autre référence biblique : si Dick est Richard, prénom royal souvent donné aux puissants et devenu l’argot pour la trique virile, Moby vient en anglais de « mob », la cohue, qui rappelle le tohu et bohu, le chaos primordial, la matière démoniaque animée sans la raison de Dieu. La tricarde cohue va donc malmener les hommes qui osent défier son pouvoir. Il y a quelque chose de sexuel – donc de sulfureux démoniaque – dans cette lutte pour planter le harpon mâle dans le flanc blanc de la baleine femelle.

Le récit fait directement référence à Jonas, avalé par la baleine parce qu’il a désobéi à Dieu. « Va à Ninive, demande Dieu à Jonas, et prêche la vérité qui est ta vocation. » Comme certains intellos de nos jours qui se plient à la bien-pensance et au « ne pas faire de vagues », Jonas « effrayé par l’hostilité qu’il allait soulever, trahit sa mission » (p.69) et court se cacher pour se faire oublier. Mais Dieu le poursuit jusqu’à ce que, abandonné de tous, Jonas finisse dans le ventre d’un Léviathan sorti des mers et y demeure trois jours. En cette geôle vivante, il revient sur lui-même, voit sa faute et implore Dieu. Le poisson le recrache sous astreinte du commandement de Dieu : « prêcher la Vérité à la face du Mensonge ! Voilà quel était cet ordre ! » (p.70) Avis aux intellos…

Les contradictions de l’esprit occidental engendrent de tragiques conflits qui ne se résorbent que dans la catastrophe. Rien d’étonnant à ce qu’après une longue quête, ne s’engage une lutte cosmique entre la Bête et les hommes. La quête est entrecoupée par l’auteur de digressions sur les baleines, leur description, leurs mœurs, leur pêche (toute cette Raison encyclopédique qui est la fierté et l’arrogance des mâles, blancs, prométhéens sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, particulièrement présents aux États-Unis). Elle se déroule en trois chapitres : trois jours comme les trois coups du destin ou trois mouvements comme le lancer du harpon. Orgueil et démesure : Achab veut défier Dieu, il rencontre le Démon qui l’emporte au fond des flots.

Seul reste, sur la mer apaisée, l’innocent Ismaël, dont le nom signifie « Dieu a entendu ma demande ». Tout un symbole ! Ismaël, fils chassé d’Abraham, est le double de l’auteur, observateur et témoin, accroché (ô dérision) au cercueil scellé que Quiqueg, cet ami prévoyant, s’était fait faire quelque temps auparavant lors d’une prophétique langueur. Et qui flotte sur les flots par une inversion de sa fonction terrestre qui est de maintenir dans les profondeurs.

Saint Melville a peut-être écrit là son Apocalypse.

Herman Melville, Moby Dick, Folio 741 pages, €9.45 

Herman Melville, Moby Dick, Œuvres tome 3, la Pléiade (avec ‘Pierre ou les ambigüités’), €57.95

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