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Philippe Hériat, La foire aux garçons

Raymond Gérard Payelle dit Philippe Hériat, né en 1898 et décédé en 1971, est un auteur oublié. Peut-être parce qu’il s’est fourvoyé dans le théâtre, genre qui fascinait sa génération et que le théâtre passe beaucoup plus vite que le roman. Mais, engagé à 18 ans dans la Grande guerre, il est devenu acteur de cinéma, assistant metteur en scène notamment de René Clair, comédien, ne devenant romancier que plus tard. Rares sont cependant ceux qui ont eu successivement le prix Renaudot (1931), le prix Goncourt (1939) et le Grand prix de l’Académie française (1946). Comme quoi connaître les honneurs de son vivant ne présage en rien de sa notoriété future – au contraire.

Ce roman du milieu des années trente, lorsque l’auteur en est lui-même au milieu de sa trentaine, évoque ses souvenirs de jeune comédien après-guerre durant les années folles. La guerre de 14 a émancipé les femmes car elles ont pris du pouvoir et de la fortune tandis que les maris, frères et fils étaient tués au front. Veuves ou célibataires, ces dames ont pris des gigolos, ces très jeunes hommes bien faits et bien membrés qu’elles mettent volontiers dans leur lit tout en les sortant dans le monde et lançant souvent leur carrière. Ainsi en est-il de Rémy, le héros d’une bande de jeunes avec Loulou, Bébé, Jojo, Nino, Boris. Il est lancé par Léone, l’épouse du directeur d’une revue de music-hall qui réclame, dès les premières pages : « je veux des boys ! et à poil ! ». C’est pour créer un tableau intermédiaire entre les scènes des girls mais dit combien le public a changé : ce sont désormais les femmes qui font la mode au théâtre et même les bourgeoises vieillies aiment se rincer l’œil d’anatomies masculines fraîches et fermes, autant que leurs vieux maris des seins et des gambettes féminines.

C’est donc la foire aux garçons dans ce milieu artistique où les réputations se font et se défont dans les alcôves. L’auteur nous fait suivre Rémy de ses 18 ans (« un corps charmant » formé à la piscine d’Auteuil avec ses amis) à ses 27 ans (où il se marie avec une provinciale après de multiples expériences). Rémy est gentil, cultivé, bien fait de sa personne, ce qu’il entretient par la musculation torse nu avec ses potes à Paris. Mais il cherche l’Hâmour comme aurait dit Flaubert, cette fusion des corps et des âmes qu’il croit naïvement survenir lors d’un orgasme partagé en même temps. Las ! il lui faut déchanter. Car, attentif à bien faire, il sort de lui dans l’acte pour s’observer, se contraindre, et si, au dire des dames, il « fait bien l’amour » avec souci de sa partenaire et délicats préliminaires, lui reste insatisfait. Il connait la volupté sexuelle avec de nombreuses femmes, dont les étudiantes de l’hôtel Jussieu, véritable phalanstère pré-68 où toute amitié génère rapide coucherie et échanges, sans plus de lendemain. Mais il ne connait l’amour véritable qu’avec une seule, Aimée dite Mémé, la plus vieille (plus de 35 ans) – et hors du sexe, lorsqu’ils échangent des confidences et des secrets de famille. Amour et volupté en phase ne se rencontrent jamais. La fin le voit se résigner à aimer d’un amour tendre sans rêver au grand soir, la vie de couple partagée sans idéal inaccessible.

Mais l’itinéraire initiatique du garçon donne un roman bien mené, féru de descriptions cocasses et de scènes d’anthologie, comme ces quatre pages du chapitre V où Rémy, encore adolescent, décrit comment, étape par étape, il faut faire l’amour à une femme pour qu’elle jouisse et s’attache ; pour lui ce sera Pierrette, qui l’introduit auprès de Léone. Un véritable manuel des préliminaires et de l’attention digne d’intérêt pour nos puceaux qui commencent souvent trop jeunes et dans la presse d’être découverts. Ou encore ce petit port inventé de Saint-Ruffin sur la Méditerranée (un décalque de Saint-Tropez) décrit chapitre XVI où, le soir venu, devant les boites à la mode déambulent des garçons « de 14 à 40 ans » peu vêtus ou torse nu pour se faire admirer des rombières et choisir pour une passade et un cadeau. Le lecteur se croirait chez Gide, à Saint-Ruffin, cerises à plein jardin dit le dicton… Dans la villa des femmes les garçons se baignent nus tandis que les invitantes commentent leur anatomie et disent leurs désirs, ce que découvre Rémy qui fait la sieste la peau à même la terre entre les vignes.

Gigolo est un métier qui demande de l’entretien permanent : de l’hygiène, de la culture physique, du soin capillaire et manucure, du cosmétique. Rien d’homo chez le gigolo mais du narcissisme devant miroir et le souci des bourses (celles des femmes qui ont l’épargne). « Leur extérieur luxueux et fabriqué dénaturait leur virilité », écrit l’auteur au chapitre IX. Car, comme la comédie ou le cinéma, ils sont truqués, artificiels, construits. Ils jouent un rôle. Et c’est lorsque Rémy s’aperçoit que sa partenaire préférée Aimée joue un rôle elle aussi avec son demi sourire sans cesse plaqué sur son visage, qu’elle ne quitte qu’en secret dans les profondeurs d’une église sombre pour s’en reposer, qu’il s’aperçoit que sa relation avec elle n’est pas authentique. Peut-être moins dépendant que ses amis parce qu’il sait travailler et gagne son propre argent au lieu de se laisser entretenir, Rémy perçoit chez Aimée ce côté « ogresse » – qu’on feint de découvrir aujourd’hui comme une incomparable nouveauté sous le nom anglo-saxon de « couguar ». Or ce comportement est de tous temps car l’apparence compte plus que la réalité dans l’attrait sexuel : le mâle doit faire parade, comme le paon. Ce pourquoi « l’amour » n’existe pas, cet amour au sens global en français qui fusionne sexe et âme, exploit physique et affection tendre, plaisir et respect. « Trop faire l’amour sans amour, peut-être cela tue l’amour », se dit Rémy au dernier chapitre, après ses multiples chevauchées.

Un roman du siècle écoulé qui vaut d’être relu et médité.

Philippe Hériat, La foire aux garçons, 1934, Gallimard Folio 1973, 256 pages, €5.99

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Voyage à Rurutu aux Australes

Vous appréciez les lieux bizarres ? Vous aimez les stalagmites et les stalactites ? Partons à Rurutu ou l’île troglodyte.

Cette île a été découverte le 13 avril 1769 par James Cook ; sur une carte, elle ressemble un peu à l’Afrique ou à un rein. Elle avait pour premier nom Eteroa (le grand panier), plus tard, elle prit le nom de Rurutu (la gerbe dressée).

RURUTU  (Australes)

Rurutu est une petite île montagneuse de 10 km sur 5,5 km de large, à 472 km de Tahiti, a une superficie de 38,5 km2. Elle se situe par 151,2° de longitude ouest et 22,27°de latitude Auti, Moerai (la capitale !) et Avera les trois bourgs principaux. Les sommets sont les monts Teape 368 m, Taatioe 389 m d’où par temps clair on peut apercevoir l’île de Rimatara, Manureva 385 m, Pito 190 m, Erai 288 m, Rairiri 263 m. Rurutu appartient à un archipel qui s’étend des Cook au sud des Australes, sur 2 200 km de longueur, depuis le volcan sous-marin Mac Donald à son extrémité sud-est jusqu’à l’atoll de Aitutaki à son extrémité nord-ouest.

Les scientifiques disent que Rurutu est une île volcano-karstique de type makatea, c’est-à-dire du presqu’atoll ressoulevé. Rurutu est marquée par le volcanisme et les hautes falaises. Le centre de l’île est formé de roches volcaniques : tufs, basaltes, scories. Des calcaires coralliens à 150 m d’altitude ! Les scientifiques parlent d’un bombardement de la lithosphère ayant entrainé un soulèvement calcaire. Les falaises côtières ont été creusées par la mer ; elles présentent des encoches de 2 à 3 m de haut et 3 à 6 m de profondeur et s’élèvent jusqu’à 150 m au-dessus du niveau de la mer. Des excavations qui correspondent aux différents niveaux de la mer : la première au niveau actuel ; la seconde entre 1,2 et 1,7 m au-dessus du niveau correspond au milieu de l’holocène ; la troisième, située entre 8 et 10 m, correspond à la dernière période interglaciaire.

rurutu falaises 2

On y trouve aussi beaucoup de corail fossilisé. Le récif frangeant est très proche des côtes, il enserre toute l’île. Les côtes ont des falaises qui sont les témoins de l’ancien récif-barrière et forment un plateau circulaire calcaire façonné en karst avec lapiez, dolines, pinacles, avens et bien sûr de très nombreuses grottes. Autre caractère propre aux makatea, Rurutu n’a pas de lagon.

Le climat est de type subtropical océanique à flux d’alizée d’est, avec d’abondantes chutes de pluie. Avis à la population : de janvier à mars, il pleut TOUS les jours ! Les nuits d’hiver sont fraîches 10° à 12°, le jour entre 20° et 26°. La pluie à Rurutu ? Des trombes d’eau, des cataractes. Sous les tôles des fare impossible alors d’entendre la télévision et pourtant elle continue à déverser!

Peuplement ? Un peu plus de 2 000 habitants. Si le karst intéresse le touriste, il n’est pas favorable à l’installation humaine. L’absence de lagon limite le développement des plaines côtières. Le regroupement de la population en trois villages a permis le maintien de structures communautaires vivaces : une intense activité associative avec l’artisanat, les groupes de danses. Rurutu est demeurée fidèle à l’Église évangélique. On plante toujours du taro dans les zones marécageuses.

Vous faites le tour de l’île, en 4×4 ou à vélo (pas facile) sur 32 km ; quatre vols Air Tahiti par semaine depuis Papeete sur ATR 72. Moerai, la capitale, vous offre sa poste, ses écoles, son collège, son CJA, son centre de soins (un docteur, un dentiste, quatre infirmières et une adjointe de soins), sa gendarmerie avec trois gendarmes, sa banque Socredo, sa station-service, son port, son Service de l’équipement… et ses 2 éoliennes.

Je vous entends dire : et les fameuses stalactites ? Un peu de patience, nous y arrivons.

rurutu falaises

Rurutu dresse ses immenses falaises calcaires face à l’océan. Un sandwich composé de deux couches de lave qui enserrent un rempart de calcite creusé de centaines de grottes, formations qui remontent à 122 000 ans, protégeant des terres agricoles très fertiles. Jouons les spéléologues amateurs avec un guide local. Bien équipés ?

On démarre par la « grotte Mitterrand », baptisée ainsi parce qu’en 1990, le président de la République y reçut en mains propres le fameux « code Rurutu », recueil de 95 textes de lois en vigueur à Rurutu jusqu’en 1945, que la population jugeait désormais inutile et caduque. Cet ana, Ana’io ou Ana A’eo – la Grotte Mitterrand donc – est une excavation facilement accessible depuis la route de ceinture sur Vitaria. Elle est située sur la terre taaromao dans la falaise calcaire soulevée, à 400 m du rivage. Elle mesure 40 m sur 30 m et 15 de hauteur. Elle offre de nombreuses stalactites et stalagmites. À son extrémité sud est une cavité de 2m50 de diamètre : c’est ici que se trouvait l’umu, four où l’on cuisait les prisonniers.

Ana Papa est un abri pour les pêcheurs. Ana Pu’uru dont la façade est obstruée par des stalactites était, d’après la tradition, utilisée pour le guet. D’autres ana (grottes) existent et votre guide local saura, selon votre condition physique, vous y faire pénétrer ou non, mais ne vous aventurez pas seul.

Rurutu véhicule bien sûr des légendes, des mythes, des histoires.

Voici la légende la grotte Ana O Ina : Ana O Ina était le refuge d’une ogresse qui dévorait les enfants. Un jour, elle dut attacher deux petits garçons qu’elle ne pouvait manger car elle était déjà rassasiée. Elle se mit à chanter, heureuse, et les deux enfants se mirent à danser (ligotés). Cela plut à l’ogresse qui détacha les enfants afin qu’ils ne soient pas gênés dans leurs mouvements. Les grimaces et gestes des enfants rendirent la sorcière moins vigilante et les enfants en profitèrent pour s’enfuir. Un peu plus tard, la sorcière fut capturée dans les filets de pêcheurs. Emprisonnée chez le roi, elle se laissa mourir de faim plutôt que de renoncer à la chair humaine. Ina est toujours vénérée par les mama de Rurutu car elle avait tapissée sa grotte de pandanus tressés. La vannerie de Rurutu remonterait ainsi à cette légende.

RURUTU

Au nord de Auti se situe se situent le massif et la falaise Toarutu. Là est le monstre de Rurutu : une énorme avancée de calcaire sur l’océan déchaîné de la côte Est. On dirait les puissantes mâchoires d’un monstre antédiluvien qui voudrait menacer de ses crocs le dieu Ruahatu. Le monstre lutte contre une mer formée. Le paysage est époustouflant : des dizaines de stalactites et de stalagmites soutiennent une mâchoire béante qui nargue l’océan, une denture impressionnante. C’est dantesque ! L’ana si haut perchée, des gours emplis d’eau en son milieu, des cascades de calcite dégoulinant des parois de la cavité. Attention à ne pas déranger les oiseaux pailles en queues qui viennent s’y reproduire début juin, ni les phaétons omniprésents dans les falaises de Rurutu.

Soyez assurés, vous ne serez nullement déçus de votre séjour à Rurutu.

Chaque année, entre juillet et fin octobre, vous pourrez saluer les baleines qui viennent mettre au monde leur nouveau-né. Les grandes jubartes et les mégaptères vous y donnent rendez-vous. Elles arrivent de l’Antarctique où elles se sont gavées de krill pendant plusieurs mois. Elles ne franchiront jamais l’Équateur ! Le récif de corail est collé à la côte à Rurutu – ainsi les baleines sont toutes proches quand elles se reposent dans les baies. Ces dames, qui peuvent peser 40 tonnes pour 15 m de longueur, aiment nos eaux chaudes bien qu’elles n’y trouvent rien à manger – sauf l’amour et l’eau fraîche ! La chance pour le plongeur avec masque et palmes est de trouver Dame baleine endormie pour avoir le loisir de la photographier. Bonne chance !

Hiata de Tahiti

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