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Que philosopher, c’est apprendre à mourir dit Montaigne

Voici que notre philosophe arrive à son chapitre XX du premier livre de ses Essais. Il est assez assuré désormais pour penser loin, bien qu’il s’assure par de nombreuses citations le soutien des grands auteurs antiques. Il cite surtout Horace et Lucrèce, mais aussi Cicéron (à qui il emprunte le titre de son chapitre), Claudien, Properce, Virgile, Ovide, Carulle et quelques autres. Pas moins de 38 citations, si mon décompte est bon.  

« Que philosopher, c’est apprendre à mourir » : chaque mot compte dans cette phrase. La philosophie est l’amour et la recherche de la sagesse pour mener une vie bonne avec le bonheur en bien suprême ; apprendre car il s’agit d’un effort et d’un chemin, une voie comme le zen ou celle de Lao Tse, une progression personnelle ; mourir car la mort est inéluctable et il faut s’y tenir prêt, tout instant pouvant être le dernier.

La mort est pour Montaigne la justification même de la philosophie. Car si philosopher c’est apprendre à mourir, cela signifie qu’une vie bonne est une vie bien remplie, quelle que soit sa durée. « Toute la sagesse et discours du monde se résout enfin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir », écrit-il d’emblée. Et il ajoute : « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture ». Montaigne va donc contre les austérités chrétiennes prônées par certains protestants de son temps, dont les Puritains, et que certains catholiques parmi les plus intégristes apprécient volontiers. « Quoiqu’ils disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté ». Eh oui, n’ayons pas peur des mots comme s’ils étaient le diable ! « Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecœur ». Vivre, c’est bien vivre, donc jouir à satisfaction.

Ce qui ne veut pas dire céder à tous les vices : « Et s’il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieux dû à l’assistance de la vertu qu’à nulle autre assistance ». Car la vertu est un plaisir suprême, la tempérance une jouissance distillée, tout comme le chemin procure plus de plaisir que le but ou l’aventure que le trésor. « Cette volupté, pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus sérieusement voluptueuse », dit Montaigne. Il joue de l’ambiguïté en parlant de la vertu comme chacun parle du sexe. Mais la jouissance sexuelle est une « volupté plus basse », explique le philosophe, « outre que son goût est plus momentané, fluide et caduc, elle a ses veillées, ses jeûnes et ses travaux et la sueur et le sang ; et en outre particulièrement ses passions poignantes de tant de sortes, et à son côté une satiété si lourde qu’elle équivaut à pénitence ». A l’inverse, les suites de la vertu « ennoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu’elle nous procure », assure Montaigne, digne des classiques.

La philosophie (antique) nous enseigne la vertu et la vertu nous enseigne « le mépris de la mort » car si l’on peut vivre longtemps la plupart sans pauvreté ni douleurs insupportables, « au pis-aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et couper court à tous autres inconvénients ». Si rien n’est pire que vivre, mettre fin à sa vie est une liberté que nous avons partout et en tous lieux, disaient les stoïciens. Mais il y a mieux : « la mort, elle est inévitable ». Autant ne pas en avoir peur car ce n’est point vivre que craindre mourir à tout instant. Y penser toujours, n’y céder jamais – telle est la sagesse. « Le but de notre carrière, c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? »

Montaigne n’est pas vieux lorsqu’il écrit cela. « Il n’y a justement que quinze jours que j’ai franchi 39 ans », écrit-il après nous avoir rappelé être né « entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1535 » du nouveau calendrier de 1564 (l’année auparavant commençait à Pâques). Est-ce assez ? « Il m’en faut pour le moins encore autant », dit Montaigne (il mourra vingt ans plus tard en 1592), « mais quoi, les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition ». Ce qui importe avant tout est de vivre sa propre vie selon l’exemple d’Alexandre le Grand et du Christ, tous deux morts à 33 ans. Leur existence courte en fut-elle moins belle ? À tout moment chacun peut mourir, et Montaigne de citer outre la guerre, les accidents, les fausses routes, les gangrènes, les coups et les jeux violents, les ardeurs excessives « entre les cuisses des femmes ». À tout moment la mort nous guette mais il n’en faut point se donner de peine : « il me suffit de passer le temps à mon aise ; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prends », dit Montaigne.

Il faut en revanche s’y accoutumer, « à tout instant représentons-là à notre imagination et en tous visages ». Car « la préméditation de la mort est préméditation de la liberté », explique Montaigne dans les pas de son ami La Boétie. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte ». Ce pourquoi je « me rechante sans cesse : Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd’hui ». Si nul ne peut être sûr du lendemain, « ce que j’ai à faire avant de mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fût-ce d’une heure ». Mettre ses affaires en ordre, apaiser ses querelles, assurer ceux qu’on aime, « il faut être toujours botté et prêt à partir »

Nous sommes nés pour agir et « je veux qu’on agisse (…) que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait ». Nous humains ne sommes pas des dieux et n’avons nulle éternité devant nous ; le simple fait d’être né implique qu’il nous faudra mourir. N’en ayons pas peur : « si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m’aperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque dédain de la vie », pense Montaigne. Et ce n’est pas faux si l’on y réfléchit ; la vieillesse extrême rend las de l’existence qui n’est plus celle vigoureuse de sa jeunesse. L’imagination grossit les choses, la mort comme les autres ; il ne faut pas nous en faire un monde.

En attendant l’instant fatal, « la vie n’est de soi ni bien ni mal : c’est la place du bien et du mal selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu. Un jour est égal à tous les jours ». A chacun d’y mettre ce qu’il peut, si possible le meilleur et « nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’est non plus vôtre que celui qui s’est passé avant votre naissance ». Vivre, c’est bien vivre et en être heureux. « Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vécu longtemps qui a peu vécu (…). Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu ». Il faut remplir sa vie, à sa satisfaction, même enfant ou sans grade : « Un petit homme est homme entier, comme un grand ».

Mourir est un destin qui ne doit pas nous inquiéter, il viendra lorsqu’il viendra. Il faut plutôt se préoccuper de vivre, et cela est philosophie : puisque notre temps est court et incertain, vivons chaque jour comme s’il était le dernier, remplissons notre vie d’action et de voluptés – dont la vertu est la meilleure. Ainsi vivrons-nous en sage, et mourrons de même.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

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Emile Zola, Madeleine Férat

Zola n’est pas seulement le créateur des Rougon-Macquart, chronique de la vie sous le Second empire, il a écrit aussi d’autres romans. Madeleine Férat est l’un de ceux qui l’ont fait connaître avec Thérèse Raquin, un mauvais ouvrage à la limite du feuilleton populaire, empli de hantises et d’obsessions. Deux êtres aux enfances ravagées se rencontrent et s’aiment jusqu’à ce que le destin – chez Zola le tempérament poussé par l’hérédité – les déchire. C’est noir et truculent car Zola exulte à décrire la bassesse, les instincts, les pulsions irrésistibles. Il en fait un système, ce pourquoi il ne restera pas dans l’histoire littéraire. Car Flaubert le disait, « l’art prêcheur » passe rarement la postérité.

Voici donc Madeleine, belle plante rousse, fille d’ouvrier auvergnat promu entrepreneur – puis ruiné. Confiée à un ami avec une petite rente à la mort du vieux, elle passe son adolescence en pension jusqu’à ce que l’ami, émoustillé, la prenne auprès de lui avec l’intention de la violer. Elle refuse et fuit, faisant sa vie à Paris en garni. Elle fréquente des étudiants dont Jacques, futur chirurgien de marine, dont elle est « imprégnée ». Zola adopte cette légende urbaine de « l’empreinte » du premier amant sur une fille vierge (chap. IX), comme si « la fille » était une sous-espèce qui n’attendait que la fécondation du mâle pour s’épanouir. Madeleine gardera Jacques « dans la peau » même après qu’il fut déclaré mort dans un naufrage et qu’elle se soit mariée avec Guillaume.

Voici donc Guillaume « de Viarmes », héritier oisif d’un père chimiste devenu fou qui vivait isolé à La Noiraude, un manoir près de Vétheuil. Veuf, il est un père distant, peu intéressé par son petit garçon qui est élevé par sa servante « protestante », donc « fanatique » des rigueurs de l’Ancien testament. Elle voit le diable partout et la poigne de Dieu s’abattre sans pitié sur les pécheurs. Sans mère ni fratrie, avec un père absent et une bigote rigoriste, Guillaume est malingre et veule. Il est harcelé au collège jusqu’à la Seconde où un nouveau venu de Paris, l’athlétique et bon garçon Jacques, un peu plus âgé que lui, le prend sous son aile et le protège des autres. Guillaume avait tout pour devenir inverti, modèle paternel absent, peur des femmes, faiblesse devant la force, affection éperdue – mais cela ne se faisait pas de l’écrire et Zola en fait un hétéro banal, un sous-mâle prêt pour la mante religieuse. Peut-on un instant y croire ?

Madeleine et Guillaume ont une fille, Lucie, mais le père – autre légende urbaine – veut se reconnaître dans les traits de son enfant. Or ceux-ci sont ceux de Jacques, l’ami chéri en même temps que l’ex-amant de sa femme. Procédé de feuilleton, Jacques n’est pas mort, il a été sauvé puis embarqué pour ses cinq années de chirurgien de marine en Cochinchine, d’où il revient pour jouir d’un héritage. Il écrit à Guillaume qui ne se tient plus de joie, tandis que Madeleine qui a découvert sa photo aux côtés de son mari lorsqu’ils étaient collégiens, est glacée. Elle a peur de revoir Jacques, dont ses fibres restent passionnées ; elle a peur de la réaction de Guillaume, lorsqu’il apprendra qu’elle a couché avec son ami – car elle ne lui a pas dit. Feuilleton toujours ces quiproquos de théâtre sur la route avec la mendiante qui est une ex-amie de Madeleine devenue cocotte, ce regard entendu du garçon d’auberge qui la reconnait, la chambre même où elle a baisé avec Jacques lors d’une partie fine, la présence même de Jacques justement ce soir-là dans l’auberge… Tout cela se terminera mal, dans la grandiloquence romantique du drame avec mort et poison, décès de la petite fille abandonnée et désespoir de Guillaume – réduit à rien. C’est gros, c’est lourd, c’est Zola. Peut-on un instant y croire ?

Fatalité du sexe, ressassement obsessionnel des lieux du vice, destin implacable de l’hérédité – à laquelle Zola mêle pas mal d’éducation, dans une sorte d’hérédité des caractères acquis spencérienne infirmée aujourd’hui par la science. Ce n’est pas la Morale qui pousse au tourment (Zola n’est pas Hugo), ni même la bêtise bourgeoise de la société (Zola n’est pas Flaubert), ni les élans intimes de l’individu (Zola n’est pas Stendhal), mais les gènes, les vice de « race », le tempérament.

Ainsi de Madame de Rieu, une relation du couple, en proie à la quarantaine avec un vieux mari sourd : « Elle choisissait toujours des amants d’un âge tendre et délicat, dix-huit à vingt ans au plus. (…) Si elle eût osé, elle aurait débauché les collégiens qu’elle rencontrait, car il entrait dans sa passion pour les enfants un appétit de voluptés honteuses, un besoin d’enseigner le vice et de goûter d’étranges plaisirs dans les molles étreintes de bras faibles encore » chap. VI p.134. L’écrivain jouit de décrire la perversion, il s’y vautre au prétexte d’un personnage qui n’est pas lui, il insiste : « Aussi la trouvait-on toujours en compagnie de cinq ou six adolescents, elle en cachait sous son lit, dans les armoires, partout où elle pouvait en placer. (…) Ses quarante ans, ses airs ridicules de fillette, sa graisse blanche et fade, qui faisaient reculer les hommes mûrs, étaient un attrait invincible pour les drôles de seize ans ». De vingt ans à seize, l’auteur fait monter en journaliste l’excitation du voyeur.

A l’inverse, une passion vicieuse est d’en rajouter sur la condamnation vertueuse au nom de l’austérité requise par la religion, l’obéissance au Dieu jaloux. La morale apparaît comme l’idéologie de la passion frustrée chez Geneviève, la vieille servante protestante : « Elle goûtait une volupté farouche à écouter ces sanglots et ces cris de la chair. La confession de Madeleine lui ouvrait un monde de désirs et de regrets, de jouissances et de douleurs qui n’avaient jamais secoué son corps vierge, et dont le tableau lui faisait songer aux joies cruelles des damnés » chap. VII p.167.

Malgré les descriptions truculentes de la nature, je n’ai pas aimé ce roman : trop invraisemblable, trop déterminé, trop fabriqué. Son « naturalisme » n’a plus rien de naturel mais devient une systématique. Zola a échoué au bac scientifique et sa science est autodidacte, marquée par le positivisme. Madeleine est peut-être inspirée de sa conquête Alexandrine, dont il fera sa femme, et qui aurait couché avant lui avec son ami de collège aixois Paul Cézanne.

Emile Zola, Madeleine Férat, 1882, Livre de poche 1975, 351 pages, €6.23 e-book Kindle €0.99

Emile Zola, L’Argent, déjà chroniqué sur ce blog

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Philippe Hériat, La foire aux garçons

Raymond Gérard Payelle dit Philippe Hériat, né en 1898 et décédé en 1971, est un auteur oublié. Peut-être parce qu’il s’est fourvoyé dans le théâtre, genre qui fascinait sa génération et que le théâtre passe beaucoup plus vite que le roman. Mais, engagé à 18 ans dans la Grande guerre, il est devenu acteur de cinéma, assistant metteur en scène notamment de René Clair, comédien, ne devenant romancier que plus tard. Rares sont cependant ceux qui ont eu successivement le prix Renaudot (1931), le prix Goncourt (1939) et le Grand prix de l’Académie française (1946). Comme quoi connaître les honneurs de son vivant ne présage en rien de sa notoriété future – au contraire.

Ce roman du milieu des années trente, lorsque l’auteur en est lui-même au milieu de sa trentaine, évoque ses souvenirs de jeune comédien après-guerre durant les années folles. La guerre de 14 a émancipé les femmes car elles ont pris du pouvoir et de la fortune tandis que les maris, frères et fils étaient tués au front. Veuves ou célibataires, ces dames ont pris des gigolos, ces très jeunes hommes bien faits et bien membrés qu’elles mettent volontiers dans leur lit tout en les sortant dans le monde et lançant souvent leur carrière. Ainsi en est-il de Rémy, le héros d’une bande de jeunes avec Loulou, Bébé, Jojo, Nino, Boris. Il est lancé par Léone, l’épouse du directeur d’une revue de music-hall qui réclame, dès les premières pages : « je veux des boys ! et à poil ! ». C’est pour créer un tableau intermédiaire entre les scènes des girls mais dit combien le public a changé : ce sont désormais les femmes qui font la mode au théâtre et même les bourgeoises vieillies aiment se rincer l’œil d’anatomies masculines fraîches et fermes, autant que leurs vieux maris des seins et des gambettes féminines.

C’est donc la foire aux garçons dans ce milieu artistique où les réputations se font et se défont dans les alcôves. L’auteur nous fait suivre Rémy de ses 18 ans (« un corps charmant » formé à la piscine d’Auteuil avec ses amis) à ses 27 ans (où il se marie avec une provinciale après de multiples expériences). Rémy est gentil, cultivé, bien fait de sa personne, ce qu’il entretient par la musculation torse nu avec ses potes à Paris. Mais il cherche l’Hâmour comme aurait dit Flaubert, cette fusion des corps et des âmes qu’il croit naïvement survenir lors d’un orgasme partagé en même temps. Las ! il lui faut déchanter. Car, attentif à bien faire, il sort de lui dans l’acte pour s’observer, se contraindre, et si, au dire des dames, il « fait bien l’amour » avec souci de sa partenaire et délicats préliminaires, lui reste insatisfait. Il connait la volupté sexuelle avec de nombreuses femmes, dont les étudiantes de l’hôtel Jussieu, véritable phalanstère pré-68 où toute amitié génère rapide coucherie et échanges, sans plus de lendemain. Mais il ne connait l’amour véritable qu’avec une seule, Aimée dite Mémé, la plus vieille (plus de 35 ans) – et hors du sexe, lorsqu’ils échangent des confidences et des secrets de famille. Amour et volupté en phase ne se rencontrent jamais. La fin le voit se résigner à aimer d’un amour tendre sans rêver au grand soir, la vie de couple partagée sans idéal inaccessible.

Mais l’itinéraire initiatique du garçon donne un roman bien mené, féru de descriptions cocasses et de scènes d’anthologie, comme ces quatre pages du chapitre V où Rémy, encore adolescent, décrit comment, étape par étape, il faut faire l’amour à une femme pour qu’elle jouisse et s’attache ; pour lui ce sera Pierrette, qui l’introduit auprès de Léone. Un véritable manuel des préliminaires et de l’attention digne d’intérêt pour nos puceaux qui commencent souvent trop jeunes et dans la presse d’être découverts. Ou encore ce petit port inventé de Saint-Ruffin sur la Méditerranée (un décalque de Saint-Tropez) décrit chapitre XVI où, le soir venu, devant les boites à la mode déambulent des garçons « de 14 à 40 ans » peu vêtus ou torse nu pour se faire admirer des rombières et choisir pour une passade et un cadeau. Le lecteur se croirait chez Gide, à Saint-Ruffin, cerises à plein jardin dit le dicton… Dans la villa des femmes les garçons se baignent nus tandis que les invitantes commentent leur anatomie et disent leurs désirs, ce que découvre Rémy qui fait la sieste la peau à même la terre entre les vignes.

Gigolo est un métier qui demande de l’entretien permanent : de l’hygiène, de la culture physique, du soin capillaire et manucure, du cosmétique. Rien d’homo chez le gigolo mais du narcissisme devant miroir et le souci des bourses (celles des femmes qui ont l’épargne). « Leur extérieur luxueux et fabriqué dénaturait leur virilité », écrit l’auteur au chapitre IX. Car, comme la comédie ou le cinéma, ils sont truqués, artificiels, construits. Ils jouent un rôle. Et c’est lorsque Rémy s’aperçoit que sa partenaire préférée Aimée joue un rôle elle aussi avec son demi sourire sans cesse plaqué sur son visage, qu’elle ne quitte qu’en secret dans les profondeurs d’une église sombre pour s’en reposer, qu’il s’aperçoit que sa relation avec elle n’est pas authentique. Peut-être moins dépendant que ses amis parce qu’il sait travailler et gagne son propre argent au lieu de se laisser entretenir, Rémy perçoit chez Aimée ce côté « ogresse » – qu’on feint de découvrir aujourd’hui comme une incomparable nouveauté sous le nom anglo-saxon de « couguar ». Or ce comportement est de tous temps car l’apparence compte plus que la réalité dans l’attrait sexuel : le mâle doit faire parade, comme le paon. Ce pourquoi « l’amour » n’existe pas, cet amour au sens global en français qui fusionne sexe et âme, exploit physique et affection tendre, plaisir et respect. « Trop faire l’amour sans amour, peut-être cela tue l’amour », se dit Rémy au dernier chapitre, après ses multiples chevauchées.

Un roman du siècle écoulé qui vaut d’être relu et médité.

Philippe Hériat, La foire aux garçons, 1934, Gallimard Folio 1973, 256 pages, €5.99

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Équilibrer sa vie selon Montherlant

Quelques maximes de sagesse pratique, tirées d’un sage du siècle dernier qui fréquentait beaucoup les classiques. Après les enflures collectivistes de l’idéologie allemande, il est bon de redécouvrir la philosophie simple et tranquille, celle qui ne cherche pas à changer le monde par le feu et le sang, mais aide chacun à vivre sa vie au mieux durant son temps.

« Quelles sont pour moi les trois vertus cardinales ?

Il me semble : l’intelligence, le sens de la volupté (le ‘tempérament’), et la magnanimité.

Dans l’intelligence, je place aussi la culture.

La volupté ? J’en ai parlé assez.

Magnanimité ? Générosité ? De quel nom nommer ce dépassement de soi dans le désintéressement et, plus encore, dans le sacrifice ? (…)

Pas une de ces vertus ne peut se passer de deux autres. » (Carnet XIX)

Où l’on retrouve les trois ordres de Pascal, les trois métamorphoses de Nietzsche et les trois étages du cerveau humain des neurobiologistes. La volupté des instincts vitaux épanouis, la magnanimité du cœur généreux, l’intelligence froide et lucide des choses. Trois étages, trois étapes, les trois côtés de l’être humain complet.

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« Un journal m’a demandé quels étaient les ‘grands hommes’ qui avaient eu le plus d’influence sur moi. J’ai répondu : Pyrrhon, Anacréon et Regulus. Le Sceptique, le Voluptueux, le Héros. Et n’en imaginant pas un sans les deux autres.

Je ne faisais que reprendre la réponse que j’avais faite, à seize ans, quand cette même question m’avait été posée comme sujet de devoir, au collège.

Le journal n’a d’ailleurs jamais inséré ma réponse. Il a dû penser qu’elle n’était ‘pas sérieuse’. » (Carnet XXIV)

Les médias seraient-ils moins incultes aujourd’hui ? L’état de l’enseignement style Education nationale permet d’en douter. Qui lit encore les classiques romains ?

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« Je n’ai rien fait dans ce monde que des livres, et l’amour ; et ce n’était pas pour faire, mais pour me délivrer.

Un nom pour ceux qui font ? Eh bien, il est tout trouvé : les faiseurs. » (Carnet XXI)

« Une règle d’or : faire peu de choses.

Ne pas écrire trop. Ne pas lire trop. Ne pas trop entreprendre. Ne pas connaître trop de gens. Ne pas connaître trop de questions : en ignorer un certain nombre systématiquement.

Refuser sans cesse. » (Carnet XXV)

Rien de trop est une maxime stoïcienne. Se garder du trop, c’est de ne pas céder à la vanité, ne pas se croire indispensable ou important. Faire est besogneux quand il s’agit d’un devoir ; les seuls actes qui importent sont ceux qui sortent de soi, qui jaillissent ou débordent. D’où l’utilité de ne pas se disperser, stakhanoviste du boulot ou don Juan des relations. Faire, c’est faire bien, donc faire ce que l’on sait le mieux : élan, volonté, sagacité. Rien de plus : le mieux est l’ennemi du bien.

« Un homme qui cherche à réduire dans son existence les heures perdues risque de paraître bientôt un sauvage. De paraître ‘invivable’, parce qu’il veut ‘vivre’. Il y aurait à convaincre les gens qu’un intellectuel ne leur fait nulle offense s’il joue à l’anguille pour leur glisser entre les doigts ; à leur apprendre ce qu’il faut de calme de l’esprit, de liberté d’esprit, de longues heures de silence, et d’une traite, pour faire quoi que ce soit de réfléchi et de construit ; (…) et qu’enfin celui qui dérange inutilement un homme de pensée, son intention fût-elle bienveillante, lui ‘prend’ quelque chose, aussi nettement, et plus gravement, que s’il lui prenait son portefeuille dans son veston. » (Carnet XXI)

La société prend du temps aux bavardages, réunions et dîners inutiles. Ce faisant, elle rabaisse qui n’est pas comme tout le monde, qui pense en-dehors de la mode, qui passe du temps à autre chose qu’au futile en commun. Les médiocres se sentent valorisés par la fréquentation des grands ; mais ces derniers ne doivent pas se laisser bouffer par les parasites qui ne vivent que par eux. Passez-vous de télé une semaine : vous verrez quel bien cela vous fait ! Vous découvrirez la vie dans son émouvante nudité…

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« Seul un grossier s’émerveille de l’abondance de sa bibliothèque. (…) Si un homme dans le milieu de l’âge considère les volumes qu’il a sélectionnés en quelque vingt-cinq ans, il s’aperçoit le plus souvent qu’un bon tiers de ces volumes pourrait être supprimé. (…) Je songe à tant de faux chefs-d’œuvre, que nous respectons par convenance, et dont il suffit d’un rapide coup d’œil pour nous convaincre qu’ils sont des livres morts, morts pour nous et pour quiconque. Je songe à d’autres œuvres, importantes celles-la, mais délayées (…) L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer : dans nos tâches, dans nos devoirs, dans nos relations, dans nos curiosités, dans nos connaissances même, pour nous concentrer, avec une force accrue, en un petit nombre d’objets qui nous sont propres et essentiels » (Le solstice de juin).

Telle est la culture : ce qui reste quand on a tout oublié. L’inverse de la réaction conservatrice qui porte aux nues le Patrimoine ou les Racines ethniques depuis les temps les plus reculés.

Tels sont les vrais amis : ceux qui restent quand on est au chômage, en retraite ou malade (ce qui est à peu près la même chose pour notre société française si contente d’elle-même).

Telle est l’écologie : faire son nid durable dans un environnement équilibré – l’inverse de la mystique suicidaire prônant qu’il faut tout conserver au naturel et que l’homme est le nuisible absolu.

Henry de Montherlant, Essais, Pléiade Gallimard 1963, 1648 pages, €62.00

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Utopie et réalité sexuelle en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord. Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin. De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 157, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

vahine sur plage

Le fameux « amour libre » et la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, affirmé avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie. Si, chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre », Thomas More en fait une Utopie. Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé. Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles. Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.

Puis viennent Sigmund Freud, Wilhelm Reich et Herbert Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église. Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Jusqu’à aujourd’hui, où les « stars » miment le coït sur les affiches de pub…

viol Justin Bieber Calvin Klein

Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif. Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ». La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ». Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons et les filles aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

bora bora fesses

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Un « sondage mensuel » de rentrée il y a quelques mois dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? » Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique. Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles. Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Argoul

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Michel Leiris, L’âge d’homme

michel leiris l age d homme
Né en 1901, Michel Leiris fut trop jeune pour la Première guerre mondiale et trop vieux pour la seconde ; il fera un peu de Résistance dans le groupe du Musée de l’Homme. Plus que la guerre qui a laissé son empreinte sur ses contemporains, il s’est trouvé marqué par la conscience coupable qu’on inculquait à cette époque dans le milieu catholique bourgeois qui était le sien.

Névrosé par l’autorité, rendu masochiste par son rôle de souffre-douleur en tant que petit dernier, torturé de culpabilité sur les plaisirs sexuels, porté à se sacrifier, il ne peut qu’associer jouissance à transgression, violence à plaisir amoureux. Il découvre à 29 ans la reproduction noir et blanc de femmes nues par Lucas Cranach : Lucrèce qui pointe son poignard sur son sein (elle s’est suicidée d’avoir été violée) et Judith qui tient de la main droite une épée et de la gauche la tête tranchée d’Holopherne (Assyrien qui assiégeait les Juifs). Ces meurtrières deviennent ses fétiches, femmes dangereuses qui font peur, femelles castratrices qui le rendent longtemps impuissant.

Très sensible, allant jusqu’à pleurer de désespoir avant de rêver, à 14 ans, de bras féminins où se perdre, il est sans cesse tiraillé entre son désir naturel de chaleur humaine et ses inhibitions dues au Surmoi catholique. Il aime à faire souffrir qui il aime pour offrir sa consolation et savourer son remord.

C’est vers l’âge de 7 ans qu’il connait sa première érection en forêt, en voyant grimper aux arbres des enfants de son âge pieds nus. L’éducation classique lui fait associer le marbre à la volupté, la froideur de la pierre sur sa peau nue le fait jouir. « La solennité de l’antique me séduit et aussi son côté salle de bain », dit-il drôlement (p.787 Pléiade). Érotisme et cruauté font bon ménage sous la contrainte autoritaire où l’interdit ne peut donner du plaisir que dans la transgression violente. Orgies de Quo Vadis, viol des vierges avant les lions, torture des martyres chrétiennes démembrées nues sur un chevalet…

Il associe l’amour à la tauromachie, la lutte avec la femme s’apparente à celle du taureau et du toréador. Leiris se voit-il en matador, tout séducteur esthétique et danseur ? Ou bien en taureau pataud, séduit par les passes de la muleta qui l’empêchent d’encorner ? Il dit de la corrida la « beauté surhumaine, reposant sur le fait qu’entre le tueur et son taureau (la bête enrobée dans la cape qui la leurre, l’homme enrobé dans le taureau qui tourne autour de lui) il y a union en même temps que combat – ainsi qu’il en est de l’amour et des cérémonies sacrificielles… » p.798.

cranach lucrece et judith

S’il se masturbe dès qu’il peut, vers 10 ou 11 ans, il ne sera dépucelé par une femme qu’à 18 ans après moult ratages, connaîtra quelques expériences homosexuelles peu concluantes au début de sa vingtaine avec Max Jacob et Marcel Jouhandeau, plus exalté d’amitié qu’excité par le sexe, avant de se marier bourgeoisement avec Zette à 25 ans et lui rester à peu près fidèle jusqu’à sa mort. « L’amour est l’ennemi de l’amitié (…) l’amitié n’est vraiment entière que pendant la jeunesse alors que les paires d’hommes et de femmes ne se sont pas encore formées, attaquant dans ses bases mêmes cet esprit de société secrète par lequel les rapports amicaux, s’ils sont tout à fait profonds, ne manquent pas d’être dominés » p.869.

Le plaisir lui paraît un péché, seul compte l’Hâmour comme se moquait Flaubert, cette exaltation sulpicienne de la sensiblerie. « En amour, tout me paraît toujours trop gratuit, trop anodin, trop dépourvu de gravité ; il faudrait que la sanction de la déconsidération sociale, du sang ou de la mort intervienne, pour que le jeu en vaille réellement la chandelle » p.889. Le sadisme ne fait pas jouir sans le sentiment du sacré. « Ce qui me frappe le plus dans la prostitution, c’est son caractère religieux » dit-il p.792. Le désir du fruit défendu est le péché originel qui a brûlé son âme comme un fer, malgré les rationalisations de l’âge adulte. « Je me conduis toujours comme une espèce de ‘maudit’ que poursuit éternellement sa punition, qui en souffre mais qui ne souhaite rien tant que pousser à son comble cette malédiction, attitude dont j’ai tiré longtemps une joie aiguë bien que sévère, l’érotisme étant nécessairement placé pour moi sous le signe du tourment, de l’ignominie et, plus encore, de la terreur – vraisemblablement mes plus violents facteurs d’excitation » p.893.

Le succès de ce récit psychanalytique a été grand parce que deux générations au moins se sont retrouvées dans ces inhibitions et ces tourments. L’interdit catholique était sévère et a produit nombre de névroses du même genre. Mai 68 a heureusement nivelé le terrain pour la génération née après 1960 et l’autorité n’a plus ce caractère implacable et vengeur du Commandeur. Si ce photomontage de scènes et fantasmes d’enfance est aujourd’hui daté, il reste un bon exemple des ravages du cléricalisme sur la sexualité des gens, qui a touché nombre de plus de 60 ans. Peut-être la nouvelle intolérance qui naît avec la religion musulmane, dans sa version intégriste à la mode, va-t-elle revivifier ce genre d’interdits et ces affres sexuelles ?

La lecture de la vie sexuelle début du siècle dernier, dite par Michel Leiris, peut permettre d’y voir plus clair.

Michel Leiris, L’âge d’homme, 1939, Folio 1973, 213 pages, €6.40
Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1939, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Montaigne : « Que philosopher, c’est apprendre à mourir »

Dans ce chapitre 20 du livre 1er des Essais, Michel Eyquem de Montaigne est tout entier. Fils périgourdin d’une époque troublée en guerre de religions, il vécut de 1533 à 1592. L’œuvre de sa vie, sans préjuger du reste, fut de laisser témoignage. Ses réflexions constantes depuis 1571 sont ces Essais de l’âge mûr qui nous ravissent encore et nous font réfléchir. Il s’y est peint lui-même avec ses contradictions de nature, son impuissance à trouver jamais la vérité comme à rendre bonne justice.

L’homme n’est point dieu et l’existence sera imparfaite, toujours – autant l’accepter comme les Stoïciens y invitent. Les voyages confirment à Montaigne la relativité des choses, des mœurs, des jugements. Il n’est pas pessimiste, il se veut « sage ». Ce qui, en son esprit, signifie réfléchi, donc prudent : tranquille et réglé. La raison, le bon sens, l’expérience, commandent de vivre et de bien vivre – enfin d’en tirer leçon. Ce pour quoi il écrit « que philosopher, c’est apprendre à mourir. » La mort n’est pas le but ; elle est l’achèvement d’une vie bonne. Faire comme si, au dernier moment, on n’avait rien à regretter. La sagesse est d’avoir bien vécu, la philosophie est ce savoir qui permet de le faire.

La Renaissance avait fait revivre l’antiquité, dans les âmes comme dans les œuvres. Les livres étaient si peu répandus encore qu’on en possédait peu. Les érudits du temps les lisaient, les relisaient, les méditaient, en apprenaient par cœur des sentences, sans zapper sans cesse comme papillon de nuit. Ce chapitre commence donc par une citation de Cicéron. Nombre d’autres fleurs de rhétorique le parsèmeront encore.

montaigne paris (2)

Que dit donc Montaigne dans cet opus célèbre ?

  • Que la raison naturelle ne vise naturellement qu’à notre contentement.
  • Que vivre, c’est bien vivre, « en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté. »
  • Que la mort est inévitable par le seul fait d’être né : « faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. »
  • Qu’il est donc vain de la craindre, puisqu’elle est inévitable. « Sortez de ce monde comme vous y êtes entré. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. »
  • Autant faire bonne figure et apprécier d’autant l’heure présente. « Que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »
  • Nous ne savons ni le jour ni l’heure, attendons-les partout, car c’est ainsi que naît la liberté. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. »
  • Faisons ce que nous devons, sans plus attendre, et ne regrettons rien : c’est ainsi qu’une vie sera bien remplie : « tel a vécu longtemps qui a vécu peu ». « Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. » « Où que votre vie finisse, elle y est toute. »
  • Le cours naturel des ans nous accoutumera à quitter l’existence insensiblement : « le saut n’est pas si lourd du mal être au non être (…) d’un être doux et fleurissant à un être pénible et douloureux » – de l’adolescence sensitive à la vieillesse percluse.
  • « Il faut ôter le masque aussi bien des choses que des personnes », ce n’est que l’apparat horrifié et chagrin que nous mettons autour de la mort qui nous effraie. Or la mort est de nature, traitons-la naturellement.

Ce que je retiens de Montaigne ?

    1. Le tragique : ce contre quoi vous ne pouvez rien, inutile de le craindre. C’est vain. Faites avec.
    2. Le bien-vivre : « Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait. (…) Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue, à quoi faire la voulez-vous encore ? »
    3. La liberté fondamentale : qui sait que la fin est au bout, et l’accepte, fera de sa vie ce qui lui semble le meilleur. Sans préjudice d’un quelconque « dieu », d’une quelconque « loi », d’un quelconque « tu-dois ». Et ce « meilleur » sera celui de toute la tradition humaine sans laquelle il n’est rien.

Michel de Montaigne, Les Essais, (texte complet en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1367 pages, €29.45

Michel de Montaigne, Les Essais (abrégé), Pocket 2009, €4.94

Michel de Montaigne, Les Essais, format Kindle (ancien français), €1.99

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Yasunari Kawabata, Pays de neige

Yasunari Kawabata Pays de neige 1982

Les Français ont oublié Kawabata, né en 1899, pourtant prix Nobel de littérature en 1968. Est-ce parce que « l’avant 68 » apparaît à la génération actuelle comme d’un autre siècle ? Parce qu’il fut l’un des très rares intellectuels au monde à protester contre la Révolution culturelle chinoise en 1967 ? Ou que l’auteur, comme son ami Mishima et comme Montherlant en France, est mort par suicide en 1972 ? Ces trois écrivains ne se sentaient plus en phase avec leur époque – la nôtre. L’oubli serait une sorte de punition sociale, comme la petitesse narcissique contemporaine adore en donner.

Or Kawabata est un grand écrivain universel. Il a été le premier Japonais à obtenir une reconnaissance littéraire internationale, ce n’est pas par hasard. La japonité est en effet criante dans son œuvre. Il suffit à l’Occidental de quitter les circuits balisés du tourisme de masse pour pénétrer ce Japon provincial, secret, traditionnel, qui subsiste à quelques minutes en train des grandes villes. Les gens du pays sont alors eux-mêmes, aucunement en représentation internationalement correcte. Yasunari Kawabata sait à merveille capturer ce regard matérialiste du paysan qui en a vu d’autres, cette présence à la nature qui englobe et excite, cette sensualité des êtres qui caresse l’œil, la peau, l’oreille et qui s’impose au lecteur dès les premières pages : « c’était  l’intensité même de son attention qui lui tenait l’œil fixe et mettait dans son regard cet éclat de dureté farouche, avec ces paupières qui ne battaient pas » p.19 ; « il n’y avait guère que cette main, la caresse des doigts de cette main, qui eussent conservé un souvenir sensible et vivace, la mémoire chaude et charnelle de la femme qu’il allait rejoindre » p.18 ; « cette voix qui s’en allait, haute et vibrante, rouler comme un écho sur la neige et dans la nuit » p.17.

Yasunari Kawabata 1932

Kawabata, né prématuré et de santé fragile, orphelin de ses deux parents dès l’âge de trois ans, a voulu dès ses 13 ans devenir écrivain. Il écrit en 1914 à 15 ans sa première œuvre, Journal de ma seizième année, qui ne sera publié qu’en 1925 puis repris dans L’adolescent. Cette sensibilité exacerbée depuis l’enfance le rend plus japonais que ses semblables, plus réceptif aux fondements de la culture nippone, à la conception zen de l’existence. Il sera aussi bien de son siècle, journaliste en Mandchourie pendant la guerre et toujours passionné de photographie et de film. Ce pourquoi il écrit direct, en séquences brèves, comme un scénario visuel.

J’ai découvert Pays de neige lorsque j’avais 15 ans. Le relisant ces jours derniers, j’ai retrouvé la fraîcheur d’impressions et la précision au scalpel du style qui m’avaient séduits adolescent. Le pays de la neige est celui où la nature s’impose – le contraire de la ville. C’est donc à la fois un retour aux origines et un désir de pureté, un cocon maternel et une énergie virile. La neige ensevelit, gèle et sépare. Les villageois durant la saison sont coupés du monde. Les passions brûlent alors dans les cœurs et les corps dès l’enfance. La neige excite : « à l’école, dans le bourg voisin sur la ligne, les gosses y plongent tout nus de leur dortoir, à l’étage, et ils se déplacent en dessous, invisibles dans l’épaisseur, comme s’ils nageaient sous l’eau » p.96.

neige torse nu

L’écrivain tokyoïte Shimamura est venu dans la station thermale du Pays de neige pour se reposer. Dès le voyage en train, il remarque Yôko, une jeune femme à la voix mélodieuse qui accompagne et soigne un jeune homme malade. A l’auberge, il rencontre Komako, une geisha occasionnelle qui gagne un peu d’argent à occuper les loisirs des touristes. Shimamura est marié et a des enfants restés à Tokyo, mais il revient plusieurs fois dans le village perdu des sources thermales, obsédé par le triangle féminin. Triangle du sexe, mais aussi du cœur et de l’âme. Ses trois femmes sont à ses sens complémentaires : la génitrice épouse, l’héroïne tragique Yôko et la danseuse sensuelle Komiko.

Peinture des sensations et musique des sens envahissent le roman, ce qui le rend si prenant. La neige à gros flocons dépose ses pivoines blanches, les roseaux kaya à l’automne ondulent d’argent les pentes de la montagne, le feu rouge sang dévore de ses flammes sveltes les constructions en bois du village mal faites pour la technique du film. Mais c’est surtout la voie lactée, voûte de lumière glacée si proche dans le ciel de nuit pure, qui prouve aux humains l’immensité de l’univers, l’indifférence de la nature et la fragilité de toute existence. Quoi de plus zen que cette impression ?

Mais le Japonais n’est pas contemplatif ; il a besoin d’agir, pragmatique et matérialiste. Komiko est une obsédée de l’ordre, à l’inverse de la famille nombreuse chez laquelle elle vit où les enfants dorment les uns sur les autres et où les objets sont sens dessus dessous. « Je ne fais que remettre les choses en place tout au long de la journée, je ramasse et je range, en sachant très bien que tout est à recommencer derrière mon dos. Mais quoi faire ? Je n’arrive pas à me changer. Il faut que tout soit propre et bien en ordre autour de moi, autant qu’il est possible. C’est comme un besoin, comprenez-vous ? » p.117. Où l’on retrouve cette névrose obsessionnelle japonaise qui frappe l’observateur. La neige, en ce sens, est une manifestation physique qui apaise ce fantasme de pureté, d’ordre parfait, de traditions figées en âge d’or, telles ces toiles de Chijimi, tissées l’hiver par des spécialistes dans les villages de montagne et blanchies sur la neige de longs mois (p.167). Elles font des kimonos qui résistent un demi-siècle… symbole du travail bien fait, de la maniaquerie perfectionniste japonaise.

neige japon

Mais cet excès adulte contraste avec la vie non encore disciplinée incarnée par les enfants, les pulsions immédiates non refoulées par la contrainte sociale : les garçons qui courent nus sous la neige fraîche, les filles qui jouent en vêtements colorés : « Vêtue du gros hakama de flanelle flambant neuf, d’un rouge orangé, une fillette jouait à la balle contre un mur blanc, dans l’ombre de l’avant-toit profond. Shimamura enregistra avec délices ce petit tableau, pure image de l’automne à ses yeux » p.123. La vie ici-bas est toute au présent en éclats d’énergie, l’enfance l’accomplit d’instinct ; la vie éternelle est dans l’indifférence de la matière, l’âge adulte a cru pouvoir la dompter – et l’on a vu, en 1945, ce qui en a été. Le mur de la fillette est borné mais vrai ; il s’oppose à l’immensité du ciel de nuit, attirant mais factice. La Voie lactée si proche dans l’air glacé au point de donner « l’impression d’y nager » (p.179) incite à se perdre, par orgueil et démesure ; elle s’oppose à la neige, immédiate et bien réelle, que brassent les gamins de toute leur peau ardente. D’un côté la vitalité, de l’autre l’immobilité ; la joie ou l’orgueil, deux sortes de voluptés. Entre les deux bat le cœur des hommes.

Yasunari Kawabata, Pays de neige (Yukiguni), 1948, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Livre de poche, 190 pages, €5.32

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Edith Wharton, Les mœurs françaises

La romancière américaine Edith Wharton habite Paris depuis 1907. Après la guerre de 14-18, elle écrit une série d’articles sur les mœurs françaises pour familiariser ses compatriotes amenés à résider en Europe dans le cadre des négociations de paix. Elle y peint une délicieuse manière d’être faite de goût et d’équilibre, ce fameux bon sens à la française qu’elle oppose aux manières un peu frustes et à la culture kitsch des Américains. Certes, la France a bien changé en un siècle… Mais il reste quelques traces de cet écart.

Par exemple que la femme est influente dans la société, à travers son intimité avec les hommes. Bien loin du cantonnement des bourgeoises bostoniennes ou des vamps fatales. La jument féministe, sûre d’elle-même et égocentrique, reste le modèle de la femme aux États-Unis, fort heureusement bien loin du nôtre.

En revanche, ce qu’elle dit de l’honnêteté intellectuelle française mérite quelque doute. La faute au communisme stalinien et à la fascination des intellos pour la force brute, si prégnante dans les années 1950 avec Sartre et Althusser, avant que les doutes des années 1960 avec Foucault, Glucksman et quelques autres ne viennent tempérer cet aveuglement. Les politicards ont repris le flambeau aujourd’hui, toujours en retard d’une mentalité. Il est admis comme vérité scientifique chez les bobos que la droite ne saurait être qu’illégitime et que la gauche a toujours raison, dans l’histoire, dans la morale et dans les consciences… Aussi, quand je lis que « les Français se sont débarrassés des croquemitaines, ont ‘chassé de leur esprit les chimères’ et affronté la Méduse et le Sphinx d’un œil froid, et avec des questions pénétrantes » (p.22), je me dis que nombre d’écolos et de socialistes ne sont décidément pas « français » à cette aune ! Fukushima n’a-t-il pas « médusé » les antinucléaires ? Empêché de penser « d’un œil froid » ?

Ce n’était guère que la France bourgeoise que peignait Edith Wharton, peut-être pas la France dans ses profondeurs… Ainsi ce principe de liberté, « éclairant le monde » (p.30) qui ferait mouvoir les Français. N’est-ce pas plutôt la rage égalitaire qui l’emporte ? Rage qui contraint la liberté et réduit la fraternité à l’unanimisme fusionnel : qui n’est pas comme nous, à l’unisson, sans penser par lui-même, n’est pas notre « frère ». Sauf si nous allons le « sauver » comme en Libye, apparaissant ainsi tout naturellement comme protecteur et éclairé, donc supérieur. On veut bien être généreux quand on est supérieur. Mais pas de fraternité qui tienne pour les immigrés qui fuient leur dictature !

Reste vrai « le respect des usages » qu’elle note (p.41), la civilité se manifestant par ce qui se fait et par ne pas empêcher les autres de se faire entendre dans une conversation. Mais n’est-ce pas le cas de tous les peuples ? Les usages sont si lourds en Grande-Bretagne ou au Japon… comme dans les pays d’islam en ce qui concerne les femmes ! Dans « les salons », évidemment, « il y a là un rituel presque religieux, organisé dans le seul but de tirer les meilleurs discours des meilleurs causeurs » p.43. Comme la société française s’est démocratisée, cela s’étend désormais aux universités où les colloques sont l’occasion aux ‘chers collègues’ de se faire des ronds de jambe en public, tout en descendant leurs travaux dans le secret de leur cabinet au nom de la liberté de la recherche.

Car « la conception française de la société est hiérarchique et administrative, à l’image de son gouvernement (quelle que soit sa nature) » p.127. Rien de plus vrai, et qui n’a pas changé d’un iota ! L’honneur familial, social ou national compte plus que l’individu et doit s’y soumettre – le contraire de l’Amérique.

Vrai aussi le réflexe de déni. Il demeure plus que jamais ! « Il y a un réflexe de négation, de rejet, à la racine même du caractère français : un recul instinctif devant ce qui est nouveau, qui n’a pas été tâté, qui n’a pas été éprouvé » p.46. Mais, plutôt que de « caractère français », j’évoquerais les périodes de crise. L’après 1918 en était une, tout comme 1940 et aujourd’hui. Ce n’était aucunement le cas des années 1960 à 1990, période où la jeunesse croissait en proportion de la population et où la curiosité pour le monde et pour les idées était au sommet. Depuis une décennie, le repli sur soi tient certes à la crise, mais surtout au vieillissement démographique et aux idées qui vont avec, selon lesquelles les enfants et les excentriques n’ont pas leur mot à dire. Retour du collège fermé avec les Choristes, de l’encadrement religieux avec les scouts, du flicage dans les rues et du surveiller et punir sur l’Internet.

Il reste un « art de vivre » qu’Edith Wharton appelle « le goût » et qui tient plus aux habitudes transmises : bien manger, de vrais repas sans grignoter, en famille et entre amis, prendre du loisir, jouer avec ses enfants, aller au spectacle ou à la fête… Nous ne sommes pas dans le ‘divertissement’, organisé façon marketing et soigneusement commercialisé comme aux États-Unis – du moins pas encore – nous sommes encore dans le loisir où aller à la pêche tout seul ou sortir en bande de copains compte plus qu’acheter un ‘tour’ ou louer un ‘resort’. Pour l’instant.

Il est vrai que les États-Unis n’ont jamais été envahis, ce pourquoi les attaques de Pearl Harbor et du World Trade Center ont tant traumatisé le peuple américain. Dans leur univers, tout doit être rose, couleur optimiste où tout est bien qui finit bien – comme dans les westerns. C’est que Dieu leur a confié une Mission… Pas aux Français qui ont connu de multiples invasions et le tragique de la défaite et des révolutions. « Le prix en a été lourd, mais le résultat en valait la peine, car c’est justement parce qu’elle est la plus adulte que la France domine intellectuellement le monde » p.74. Hum ! C’est un peu pompeux, mais le fond de vérité est que nous sommes souvent sans voix devant les naïvetés américaines en politique étrangère : contre Staline, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… La gestion du contre-terrorisme en Algérie n’a-t-elle pas servi de modèle aux militaires américains éclairés, contre les idéologues de George W. Bush qui croyaient que quelques missiles et forces spéciales suffisaient à instaurer ‘la démocratie’ ? « Théoriquement, l’Amérique tient l’art des idées en estime, mais sa population ne les recherche pas, ou ne les désire pas » p.78.

La conclusion de l’auteur, en 1929, est un intéressant parallèle entre les faux amis que sont les mots gloire, amour, volupté et plaisir. La glory anglo-saxonne est une vanité, pas la gloire française qui aurait plutôt quelque chose à voir avec l’élégance, le panache. « Amour contient bien plus de choses que love. Pour les Français, amour signifie une somme indivisible de sensations et d’émotions complexes qu’un homme et une femme s’inspirent l’un à l’autre ; tandis que love, depuis l’époque élisabéthaine, n’a jamais été plus, pour les Anglo-Saxons, que deux moitiés de mot – une moitié toute de pureté et de poésie, l’autre toute de prose et de lubricité » p.117. De même que l’anglais voluptuousness fait penser au sérail, le Français « volupté signifie le charme intangible que l’imagination extrait de choses tangibles, (…) toute une conception de la vie (…) [qui] exige d’abord la liberté pour l’esprit de jouer sur tous les faits de la vie, et ensuite, pour les sens, une finesse qui leur permet de distinguer l’aura qui entoure les beautés tangibles » p.123.

D’où le plaisir français, qui n’est pas le comfort anglo-saxon ni le divertissement superficiel. « Le plaisir consiste à se livrer à une délectation des sens libre, franche et autorisée (…) [sans] aucune insinuation de vice furtif » p.124.

Un joli petit livre, au fond, qui fait penser à cette mystérieuse « identité nationale » de la France, acquise non par les gènes mais par la culture, les institutions, la transmission – un certain art de vivre. Il est utile d’écouter ce que les étrangers ont à dire de nous, même à un siècle de distance.

Edith Wharton, Les mœurs françaises et comment les comprendre, 1919, Petite bibliothèque Payot 2003, 137 pages, €6.08

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Montaigne à table

L’austère Montaigne serait-il épicurien ? Bien sûr ! L’adepte de la vie bonne aime les sens, dont celui du goût. Mais avec modération. Pas la modération des fonctionnaires du social dont la seule justification est de vous régenter la vie mais la vraie, celle du corps apaisé et repu selon sa complexion. « C’est une absolue perfection, et comme divine, de jouir loyalement de son être » dit Montaigne (Essais III, 13, 800). Le corps est le seul guide raisonnable et le sage tiendra l’équilibre entre son appétit et se rendre malade. Pas de modération par principe mais une modération par santé, chacun selon ses capacités, suivant son mouvement.

Christian Coulon, professeur émérite à Science Po Bordeaux et auteur de livres sur la cuisine gasconne, explore avec bonheur et érudition ce terrain mal défriché de Montaigne à table. Non sans humour, ni critique féroce envers les régionalistes qui croient découvrir en cette figure périgourdine l’ancêtre de la gastronomie-qui-fait-la-réputation-internationale-de-la-région. Fi ! Ni le maïs (qui sert à gaver les oies), ni la truffe (laissée aux cochons), ni l’aubergine, ni la tomate, ni le poivron (qui font les délices de la cuisine basque), ni la pomme de terre (célèbre en sarladaise), ni le haricot (qui fait le cassoulet) n’étaient encore parvenus en France ! La cuisine « éternelle » des régions a été inventée au XIXe siècle avec l’essor du tourisme bourgeois et le nationalisme d’ambiance.

Michel Eyquem de Montaigne ne savait pas faire la cuisine, il le dit. Il ne connaissait rien aux plantes mangeables, ne sait pas comment lève le pain ni faire le vin et est inapte à trancher les viandes. Aucune de ces petites choses pratiques de la vie quotidienne n’intéresse son esprit. Peu habile de son corps, il se dit de nature rêveuse. Il déteste ces grands banquets politiques où la frime de cour en jette aux provinces. Mais il aime manger. Il se jette avec appétit sur « les viandes », avalant hâtivement le service à la française où les plats restent peu de temps sur la table.

Montaigne mange ce qu’il a et notamment ces mets paysans de son enfance, le pain bis, le lard et l’ail. Comme il est aristocrate, il a accès à la viande, surtout conservée au sel et garnie de sauces grasses aux épices. Contrairement à la mode, il préfère le poisson. Avec la mode, il se gave d’huîtres et de melon, tout récemment venu d’Italie, pays qui donne le ton de cour au XVIe siècle. Il apprécie aussi l’artichaut dont la reine, venue de Rome avec le légume, était folle. Il aime beaucoup le vin, mais le blanc ou le clairet qui est du vin de l’année. Il en boit 75 cl (une bouteille actuelle) à chaque repas mais le coupe d’un tiers d’eau.

Le philosophe est adaptable et curieux. Il aime aller voir ailleurs, voyageant en Allemagne et en Italie, et rien de mieux que la table pour y connaître une culture. C’est que manger n’est pas seulement se nourrir. C’est découvrir les mets de la nature, combler son corps de sensations et ouvrir son esprit à la conversation. En sage à l’antique, Montaigne n’aime rien tant que deviser autour d’un banquet. La table est lieu de sociabilité où le vin délie les langues et les mets ouvrent à l’économie. La maîtrise de l’appétit comme le goût de manger à bonne santé prouvent le gouvernement de soi. Point de « principes » diététiques, de convenance sociale ou de restriction « bio » (dirait-on aujourd’hui) : il faut goûter de tout et s’emplir à satiété, l’équilibre étant celui de soi, de son corps plus ou moins apte, de sa propre complexion. « Je me défends de la tempérance comme j’ai fait autrefois de la volupté », déclare Montaigne (Essais III, 5, 611). C’est au bon goût et à l’appétit de régler les voluptés de table, pas à la médecine qui, dès cette époque, prenait l’allure d’une morale autoritaire.

Montaigne est curieux du monde et tout est bon à son philosophique intérêt, surtout ce qui le met hors de l’habitude. Il découvre ainsi la profusion d’écrevisses en Allemagne, dont il apprécie les vins blancs non coupés. Il s’étonne de ces choux hachés salés servis chauds ou en salades (qu’on appelle désormais choucroute), et l’usage de servir la viande aux fruits (pommes, poires, airelles). Le pain aux épices (cumin, maniguette, fenouil) le ravit bien plus que le froment sans sel qu’il a coutume de manger chez lui. Mais il n’aime pas la bière.

L’Italie, tant vantée du temps comme modèle gastronomique imitée à la cour de France, le déçoit par ses vins, troubles et indigestes, mal vinifiés et qui ne se gardent pas. S’il note surtout le protocole du repas, ce théâtre de la table mise en scène avec usage de la serviette et de l’assiette, il préfère les repas des petites auberges où l’on s’intéresse à ce qu’il y a dans l’assiette. Il mange moins de viande (elle se conserve mal en raison de la chaleur) mais apprécie le veau que les Italiens cuisinent de diverses façons. Il se goinfre de poisson, bien plus abondants en Italie qu’en pays gascon. Il découvre les oranges, les citrons, les olives, les salades aux herbes, tout ce qui n’existe pas chez lui. Il mange cru l’artichaut et les fèves, ce qui ne se fait jamais en Périgord, et les truffes blanches émincées simplement à l’huile d’olive et au vinaigre. Il goûte à la moutarde de fruits sucrée, spécialité italienne, et s’empiffre de melon, de coing et de jujube.

Il aime manger, plaisir simple loin de la gastronomie du discours. Son comportement à table est une sagesse mise en pratique. Elle nous fait découvrir un Montaigne tout à soi, ouvert, sensuel, tempéré, aimant la sociabilité et l’exploration des autres coutumes. L’auteur pousse le talent jusqu’à nous proposer en fin de volume douze recettes pour Montaigne, composées par lui aujourd’hui, selon ce qu’il aime. Vous saurez ainsi élaborer une soupe de melon, une salade de fonds d’artichauts aux fèves, une pintade aux aromates, une moutarde de fruits italienne, et même ces sauterelles grillées mexicaines en honneur des cannibales !

Un ouvrage court et plaisant qui donne envie de goûter à Montaigne.

Christian Coulon, La table de Montaigne, 2009, Arléa, 187 pages, €15.20

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Christiane Rochefort, Printemps au parking

L’histoire est toute simple, écrite en 1969 dans la lignée de la libération de mai. Un adolescent, Christophe (16 ans ?) fugue parce qu’il n’a pas supporté une remarque insignifiante de son père. De la banlieue sud, il gagne Paris où il fait la connaissance de Thomas, étudiant. Après diverses péripéties naît entre eux l’amour.

La thèse est d’époque. Le fils du peuple élevé en grand ensemble par un ménage petit-bourgeois routinier et moraliste, doté d’une culture d’école primaire axée sur le devoir et le travail, s’évade brusquement, libéré par une pulsion printanière. L’intellectuel, ancien gauchiste un peu amer, végète dans ses études avec ses camarades, dans ce quartier latin rituel. L’arrivée de Christophe et de sa jeunesse apporte la candeur et l’élan que l’après mai 68 avait laissé disparaître. Tel un bon sauvage, il bouleverse par sa seule présence et par ses actes spontanés le nouveau confort moral et idéologique que s’est constitué Thomas. La passion, comme une folie dionysiaque, balaye le « vieil homme » et libère l’être.

La portée du message est immense. Nul besoin de lire Wilhelm Reich pour saisir la logique du désir libérateur. Il se révèle ici avec efficacité et vraisemblance. L’Occident bourgeois parle pour masquer la frustration constante de ses désirs élémentaires. Le discours même le plus gauchiste reste idéologique, masqué d’illusion morale. Seule l’action libère car elle est vérité, et la vérité est toujours révolutionnaire. Le refoulement bourgeois est si profond que l’action n’apparaît pour la société que comme compensation ou sublimation des désirs – mais ceux-ci restent de toute façon refoulés. La puissance apparente devient le dérivatif de l’impuissance sexuelle. La frustration, selon l’auteur, se transmute en oppression physique, sadique, militaire et économique, justifiée par l’idéologie technocrate.

Cette domination de la nature dont nous sommes si fiers, maîtrise et possession selon Descartes, serait-elle la compensation sublimée de nos désirs sexuels insatisfaits ? Le schéma est un peu simple, Reich était aussi obsédé que Freud par le sexe. L’après 68 adorait provoquer mémère en étalant du sexe sur toutes les pages. Mais le dilemme jouissance ou puissance apparaît comme un faux dilemme. L’homme n’est pas naturellement bon, même ses désirs sexuels pleinement satisfaits (pour autant que cela soit possible). La marée pulsionnelle libératrice n’a pas fait de nous des Indiens préhistoriques heureux au sein de mère Nature.

Cela, ce n’est pas le livre qui le dit, même s’il le laisse entendre par la bouche de Thomas toute emplie d’idéologie. Les mots ne sont pas les choses et les classiques soixantuitards ne sont pas des bibles. Il biaise en citant Socrate, le modèle du philosophe selon Maurice Clavel, fort à la mode ces années là (et complètement oublié depuis… comme quoi le médiatique n’est pas le talent). Le sage agit avant de discourir et son enseignement est moins construction de mots (idéologie des sophistes) qu’accouchement de connaissances (donc chemin révolutionnaire).  De nos jours, en Occident, nous n’avons plus de Socrate. Les philosophes ne sont plus hommes d’action mais tenants de postes d’État, poseurs dans les médias. La lumière ne peut donc plus venir des discours mais des désirs, elle ne peut plus émaner des professeurs adultes en sagesse, mais des adolescents du peuple, restés sauvages et encore innocents.

Christiane Rochefort, qui se disait communiste (elle est décédée en 1998 à 81 ans), va loin dans la remise en cause du parti comme guide éclairé des masses prolétaires. Elle lance les culottes par-dessus les moulins pour déclarer tout uniment que la connaissance est amour. Non pas l’amour à la platonicienne repris par les chrétiens, épuré, essentialisé, déifié – mais l’amour humain fait de désirs, de tendresse et d’attention, tout de chaleur et de peau, de frottement d’épidermes et d’éclatements liquides – l’amour matérialiste.

‘Printemps au parking’ excite les mineurs à la débauche, ce qui signifie désapprendre la volupté impuissante des mots pour retrouver les mots vrais issus de la volupté charnelle. C’est dire aussi qu’une autre éducation est possible.

Christiane Rochefort, Printemps au parking, 1969, Grasset 1998, 323 pages, €9.02

Christiane Rochefort sur Wikipedia

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Sexe entre utopie et réalité en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord.

Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin.

De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie. le kava a l’apparence et la consistance du sperme, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

Le fameux « amour libre », la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, repris avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie.

  • Chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre ».
  • Thomas More en fait une « Utopie ». Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé.
  • Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles.
  • Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.
  • Puis viennent Freud, Reich et Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église.

Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif.

Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ».

La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ».

Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons ou aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

Dessin de garçonnet tahitien par Michelle Villemin :

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Hiata rappelle un sondage dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique.

Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles.

Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… » A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Serge Tcherkézoff, Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, 1928-1999, PUF 2001, 224 pages, €27.07

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, Folio 1982, 477 pages, €8.93

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