Articles tagués : souffre-douleur

Michel Leiris, L’âge d’homme

michel leiris l age d homme
Né en 1901, Michel Leiris fut trop jeune pour la Première guerre mondiale et trop vieux pour la seconde ; il fera un peu de Résistance dans le groupe du Musée de l’Homme. Plus que la guerre qui a laissé son empreinte sur ses contemporains, il s’est trouvé marqué par la conscience coupable qu’on inculquait à cette époque dans le milieu catholique bourgeois qui était le sien.

Névrosé par l’autorité, rendu masochiste par son rôle de souffre-douleur en tant que petit dernier, torturé de culpabilité sur les plaisirs sexuels, porté à se sacrifier, il ne peut qu’associer jouissance à transgression, violence à plaisir amoureux. Il découvre à 29 ans la reproduction noir et blanc de femmes nues par Lucas Cranach : Lucrèce qui pointe son poignard sur son sein (elle s’est suicidée d’avoir été violée) et Judith qui tient de la main droite une épée et de la gauche la tête tranchée d’Holopherne (Assyrien qui assiégeait les Juifs). Ces meurtrières deviennent ses fétiches, femmes dangereuses qui font peur, femelles castratrices qui le rendent longtemps impuissant.

Très sensible, allant jusqu’à pleurer de désespoir avant de rêver, à 14 ans, de bras féminins où se perdre, il est sans cesse tiraillé entre son désir naturel de chaleur humaine et ses inhibitions dues au Surmoi catholique. Il aime à faire souffrir qui il aime pour offrir sa consolation et savourer son remord.

C’est vers l’âge de 7 ans qu’il connait sa première érection en forêt, en voyant grimper aux arbres des enfants de son âge pieds nus. L’éducation classique lui fait associer le marbre à la volupté, la froideur de la pierre sur sa peau nue le fait jouir. « La solennité de l’antique me séduit et aussi son côté salle de bain », dit-il drôlement (p.787 Pléiade). Érotisme et cruauté font bon ménage sous la contrainte autoritaire où l’interdit ne peut donner du plaisir que dans la transgression violente. Orgies de Quo Vadis, viol des vierges avant les lions, torture des martyres chrétiennes démembrées nues sur un chevalet…

Il associe l’amour à la tauromachie, la lutte avec la femme s’apparente à celle du taureau et du toréador. Leiris se voit-il en matador, tout séducteur esthétique et danseur ? Ou bien en taureau pataud, séduit par les passes de la muleta qui l’empêchent d’encorner ? Il dit de la corrida la « beauté surhumaine, reposant sur le fait qu’entre le tueur et son taureau (la bête enrobée dans la cape qui la leurre, l’homme enrobé dans le taureau qui tourne autour de lui) il y a union en même temps que combat – ainsi qu’il en est de l’amour et des cérémonies sacrificielles… » p.798.

cranach lucrece et judith

S’il se masturbe dès qu’il peut, vers 10 ou 11 ans, il ne sera dépucelé par une femme qu’à 18 ans après moult ratages, connaîtra quelques expériences homosexuelles peu concluantes au début de sa vingtaine avec Max Jacob et Marcel Jouhandeau, plus exalté d’amitié qu’excité par le sexe, avant de se marier bourgeoisement avec Zette à 25 ans et lui rester à peu près fidèle jusqu’à sa mort. « L’amour est l’ennemi de l’amitié (…) l’amitié n’est vraiment entière que pendant la jeunesse alors que les paires d’hommes et de femmes ne se sont pas encore formées, attaquant dans ses bases mêmes cet esprit de société secrète par lequel les rapports amicaux, s’ils sont tout à fait profonds, ne manquent pas d’être dominés » p.869.

Le plaisir lui paraît un péché, seul compte l’Hâmour comme se moquait Flaubert, cette exaltation sulpicienne de la sensiblerie. « En amour, tout me paraît toujours trop gratuit, trop anodin, trop dépourvu de gravité ; il faudrait que la sanction de la déconsidération sociale, du sang ou de la mort intervienne, pour que le jeu en vaille réellement la chandelle » p.889. Le sadisme ne fait pas jouir sans le sentiment du sacré. « Ce qui me frappe le plus dans la prostitution, c’est son caractère religieux » dit-il p.792. Le désir du fruit défendu est le péché originel qui a brûlé son âme comme un fer, malgré les rationalisations de l’âge adulte. « Je me conduis toujours comme une espèce de ‘maudit’ que poursuit éternellement sa punition, qui en souffre mais qui ne souhaite rien tant que pousser à son comble cette malédiction, attitude dont j’ai tiré longtemps une joie aiguë bien que sévère, l’érotisme étant nécessairement placé pour moi sous le signe du tourment, de l’ignominie et, plus encore, de la terreur – vraisemblablement mes plus violents facteurs d’excitation » p.893.

Le succès de ce récit psychanalytique a été grand parce que deux générations au moins se sont retrouvées dans ces inhibitions et ces tourments. L’interdit catholique était sévère et a produit nombre de névroses du même genre. Mai 68 a heureusement nivelé le terrain pour la génération née après 1960 et l’autorité n’a plus ce caractère implacable et vengeur du Commandeur. Si ce photomontage de scènes et fantasmes d’enfance est aujourd’hui daté, il reste un bon exemple des ravages du cléricalisme sur la sexualité des gens, qui a touché nombre de plus de 60 ans. Peut-être la nouvelle intolérance qui naît avec la religion musulmane, dans sa version intégriste à la mode, va-t-elle revivifier ce genre d’interdits et ces affres sexuelles ?

La lecture de la vie sexuelle début du siècle dernier, dite par Michel Leiris, peut permettre d’y voir plus clair.

Michel Leiris, L’âge d’homme, 1939, Folio 1973, 213 pages, €6.40
Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1939, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Redburn

Poursuivant nos lectures marines, nous tombons sur ce roman assez court et enlevé d’Herman Melville. Quand il est pressé par le temps et qu’il écrit « alimentaire », la verve naturelle de Melville ne se perd point en digressions encyclopédiques. Ces coquetteries d’autodidacte veulent le poser en expert ; elles ralentissent toujours son récit et alourdissent sa prose qui prend un ton de fiches. ‘Moby Dick ‘ en est le meilleur exemple, lesté d’un tiers de trop sur un savoir qui ne peut que vieillir.

‘Redburn’ est nettement plus ramassé. Contant, l’âge mûr venu, sa première expérience de marin à 19 ans, Melville trouve le ton juste, à mi-chemin de l’aisance indulgente que l’on acquiert avec les années pour la jeunesse enthousiaste et pataude, et du regret de n’avoir point été avisé ou conseillé. Le peuple en son inculture n’est en effet pas tendre pour les béjaunes, jaloux de ceux qui savent lire des livres mais non border une écoute. Nous sommes dans l’univers macho des raides burnes.

Loin du romantisme de mode à son époque, et particulièrement naïf dans la France de Victor Hugo, Herman Melville l’Américain décrit en pragmatique ce qui est : « Peu de terriens peuvent imaginer combien il est déprimant et humiliant de se trouver pour la première fois sous la férule de tyrans de mer parfaitement illettrés, sans pouvoir montrer autre chose de soi-même que son ignorance de tout ce qui touche au matelotage et des tâches à accomplir en mer à chaque instant. Dans un tel milieu et dans de telles circonstances, Isaac Newton et Lord Bacon eussent été de vulgaires péquenauds de l’océan ; et c’est sans le moindre remord que l’on eût giflé et frappé Napoléon Bonaparte. J’ai pu vérifier la réalité de la chose en plus d’une occasion. » (p.263 édition Pléiade).

Il faut dire, à la décharge des marins, que la peine, les ordres et l’incapacité à vivre au-delà du présent rendent égoïste. Cela n’empêche nullement les sentiments humains, qui se révèlent à l’occasion envers les petits enfants, ou envers un talent particulier comme savoir faire de la musique ou élever une belle voix pour le chant. Ce n’est point parce que l’on est ignorant que l’on ne ressent point comme les autres hommes.

Voilà donc ce fils à maman parmi les hommes. Élevé parmi ses sœurs dans la religion luthérienne, effrayée d’Ancien Testament plutôt qu’illuminée du Nouveau, sans père et loin de frères trop jeune ou trop âgé pour lui être de grand secours. Notre adolescent (la majorité n’était qu’à 21 ans) ne boit pas, ne fume pas, n’a aucune expérience sexuelle, ni de la vie de travailleur et encore moins de la marine ! Il est tendre, « de belle apparence » selon sa mère, fluet, naïf. Il ne peut qu’admirer ces hommes mûrs et sûrs d’eux-mêmes, larges d’épaules et experts en manœuvres de voiles.

Toutes les différences du jeune Melville en font la cible de moqueries et il est, un temps, le souffre-douleur de l’équipage. Le temps qu’il comprenne et s’adapte, qu’il s’engage en humanité, accepte la condition commune. Ravalant ses grands airs de lettré, il devient modeste et social, assimile la leçon reçue au gaillard d’avant. Délaissant l’absolu et le sublime, l’auteur rencontre la solitude, l’attirance pour le muscle et l’affection. Le bord est l’exemple réduit de la société où le sort de la communauté dépend du travail individuel, où les compétences de chacun s’équilibrent et se complètent.

A Liverpool, durant six semaines d’escale du navire marchand, il parcourt la ville où son père a vécu, vérifiant que les livres sont parfois obsolètes ou partiels, il opère une incursion dans la campagne, pousse même jusqu’à Londres par attachement. Il s’afflige aux misères des pauvres, se lie à un dandy qu’il admire. Les femmes restent pour lui des sujets inaccessibles dont on ne parle qu’avec un lyrisme convenu (comme ces trois belles de la campagne) ou des êtres mystérieux que l’on évite par une pirouette de style : « quand on ne sait en dire du bien, la morale exige de ne rien dire…» Ses désirs, une fois désublimés, le portent vers Harry, gentleman efféminé et mystérieux qui s’engage comme marin pour fuir la faillite, ou vers Carlo, Italien pulpeux de 15 ans sorti d’un tableau « de Murillo » (on aurait plutôt pensé à Caravage), ou encore de ces six cousins par paires de jumeaux, 10 ans, qui s’ébattent tout nu dans la baille du pont au retour.

Ce récit romancé nous en apprend beaucoup sur la marine à voile vers 1850, sur l’émigration des Irlandais vers l’Amérique, sur les relations démocratiques qui ont cours au nouveau monde par contraste avec les mœurs de l’ancien, sur les bontés et les malignités humaines. Un roman d’initiation où l’adolescent devient un homme, où l’enfiévré de livres se confronte à la réalité des corps et des choses, où l’élève de la Bible mesure enfin les êtres.

Herman Melville, Redburn ou Sa première croisière, Folio 1980, 470 pages, €7.69 

Herman Melville, Redburn, Œuvres tome 2 (avec Vareuse Blanche), Gallimard Pléiade, €47.98

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,