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Philippe Sollers, L’Etoile des amants

L’étoile des amants, lu il y a 15 ans lors d’un voyage en avion, offre bien moins que ne le promet son titre – et les critiques. Le cru Sollers 2002 (date de publication) manque de force malgré la chaptalisation apportée par la débauche de citations, les litanies de mots synonymes, les « on » agaçants, les « ou bien » des expressions.

Toujours cette rengaine du vieux beau revenu de tout qui observe avec indulgence et non sans un brin de condescendance une femme, une jeunette (bien plus jeune que lui), une apprentie écrivain bien vaine à ses yeux d’intello qui a vécu. Et de lui balancer sa naïveté à elle, sa culture encyclopédique à lui. Et de revenir pour son dixième livre au moins au complot planétaire prétrumpien, préfasciste « des marchés financiers », de « la bouillie télévisuelle » et du sexe décadent, comme si c’était d’actualité et allait prévoir l’avenir – tout ça pour « se méfier ». Et de lui fourrer quand même sa bite là où il faut avec descriptions complaisantes de puissance virile sous prétexte de s’ouvrir à la vie même. La gauche morale dans toute sa splendeur machiste, contente de soi et inapte à se remettre en question. La faillite intellectuelle d’une élite autoproclamée après 68 parce qu’elle a fait des études; depuis, beaucoup de gens ont fait des études.

Dans ce (heureusement) court roman, un peu de Viagra culturel avec les définitions du dictionnaire, façon de passer doctement à autre chose, d’évoquer les mânes de Rimbaud et de Shakespeare pour masquer un récit vide faute d’avoir encore quelque chose de personnel à dire.

Ce livre est une conversation fatiguée de salonnard revenu de tout et qui n’intéresse plus guère de monde. Sollers, 66 ans à la parution du livre, moisit sur pied. Il a eu de belles pages sur Venise (chroniqué sur ce blog) et sur les femmes, (aussi chroniqué sur ce blog) il a su bien parler des auteurs et des peintres – il ne produit plus aujourd’hui que des feuilles mortes. Le livre m’en tombe.

Même le feuilleton américain insipide qui passe à l’écran de l’avion a de l’action. Il n’y en a même plus chez Sollers devenu rabâcheur, mécanique, incapable de décrocher, démagogique, mystérieusement creux, sans plus rien à dire d’une prose qui sue l’ennui. Un naufrage. Allez vers le soleil, évitez le Sollers.

Philippe Sollers, L’Etoile des amants, 2002, Folio 2004, 192 pages, €7.50 e-book Kindle €7.49

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Palinodie selon Albert Camus

Albert Camus avait l’intuition de l’époque qui venait. L’extrémisme de paroles, suivi de peu d’effets, l’histrionisme médiatique, les grandes poses théâtrales tout en se gardant d’habiter avec ceux qu’on dit vénérer, les retournements de veste et le retour à la Morale quand on ne peut plus baiser – tout cela lui était par avance familier. Il a ainsi évoqué dans ses Carnets, sans qu’ils fussent nés encore, tous les histrions de la politique et des médias, sur l’exemple de Sollers…

Le portrait en est criant de vérité. Voici ce qu’il écrit :

« Palinodie : Exercice de haute littérature qui consiste à hisser le drapeau après avoir craché dessus, à revenir à la morale par les chemins de la partouze et à chausser les pantoufles des anciens pirates. On commence par jouer les casseurs et on finit par la Légion d’honneur. »

Philippe Joyaux dit Sollers est un jeune bourgeois bordelais devenu maoïste parisien, un destructeur de la forme littéraire devenu gourou de l’édition. Ce révolutionnaire avide de mener les intellectuels aux champs est devenu écrivain prolifique chez Gallimard. Lui qui a scandé l’austérité chaste du Grand Timonier est devenu selon ses propres dires « catholique libertin ». L’ex-parasite qui écrit à Mauriac pour se faire reconnaître se dit désormais « La Bête » en référence à l’Apocalypse. Camus l’avait bien vu.

« L’étoile des amants », paru en 2002, marque cette perte d’énergie qui tourne au vinaigre. Toujours cette rengaine du vieux beau revenu de tout, qui observe avec indulgence et non sans un brin de condescendance une femme, une jeunette, une apprentie écrivain. Et de lui balancer sa naïveté à elle, sa culture encyclopédique à lui. Et de revenir pour la dixième fois dans ses livres au complot planétaire « des marchés financiers », de « la bouillie télévisuelle » et du sexe décadent, tout ça pour « se méfier » par principe. En s’agrippant à un Guy Debord qu’il n’a guère compris, sauf le titre : « La société du spectacle ». Et de lui fourrer quand même sa bite là où il faut, à la fille, avec descriptions complaisantes de puissance virile sous prétexte d’ouvrir la vie même.

Une pincée de Viagra culturel avec les définitions du dictionnaire, façon de passer doctement à autre chose, et l’évocation des mânes de Rimbaud et de Shakespeare masque un récit vide de quoi que ce soit de personnel.

Ce livre est une conversation fatiguée de salonnard revenu de tout et qui n’intéresse plus guère de monde. Sollers, 66 ans à la parution du livre, moisit sur pied, lui qui fustige dans un article du ‘Monde’ « la France moisie » (28 janvier 1999, lien pour les abonnés ici) – celle de sa génération, celle qu’il a contribué à bâtir avec ses légèretés et ses outrances.

Cet effondrement n’enlève rien au style de Philippe Sollers, du beau classique, ni aux quelques livres précédents de lui que j’admire comme « Femmes », « La fête à Venise » ou « La guerre du goût ». Mais je suis de ceux qui considèrent l’œuvre comme un prolongement de la vie, nourri d’elle. Aussi je me méfie toujours des critiques trop virulents, des méprisants de leur époque et des gourous qui font l’inverse de ce qu’ils écrivent… « Revenir à la morale par les chemins de la partouze », disait Camus de ces gens-là. Pas mal vu pour un Sollers.

Albert Camus, Carnets 1935-1948, Cahier V p.1109, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade, 2006

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