
Issu de la grosse nouvelle du recueil Différentes saisons de Stephen King, paru en 1982, le film recentre l’histoire sur les relations entre le papy nazi et l’adolescent américain. C’est une fascination réciproque, une fascisation progressive. Le vieux tortionnaire (Ian McKellen), qui voulait oublier ses excès de jeunesse en tant que gardien de camp de la mort, est remis sous discipline par le jeune lycéen sado-masochiste (Brad Renfro) qui s’excite progressivement sur les tortures et les meurtres. Comme quoi un fond de violence et de domination reste dans tout Yankee, sous les apparences bien sous tout rapport.
Dans la nouvelle de Stephen King, Todd Bowen a 13 ans en début de l’histoire et 17 à la fin. Dans le film, tout se déroule l’année 1984, lorsque Todd est en dernière année de lycée, ce qui est dommage car la mutation du garçon sous influence, à l’âge malléable, se fait trop vite pour que le spectateur la croie. L’acteur, Brad Renfro, cumule à 16 ans un corps de jeune homme sous une tête de prime ado imberbe de 13 ans, il aurait pu être étiré dans le temps.
Après avoir étudié l’Holocauste en cours d’histoire, le garçon en est fasciné : violence, cruauté, volonté. Il a reconnu dans un bus le visage, vu sur des magazines qui font leur beurre de ressasser le nazisme et l’humiliation des autres, le naturalisé américain en 1955 (dix ans de résidence aux États-Unis depuis 1945 sous un faux nom). Il a ses empreintes digitales (prises sur sa boite aux lettres et comparées avec celles publiées), sa photo jeune, son vrai nom. Il a constitué « un dossier » qu’il menace de révéler si l’ex-tortionnaire ne lui raconte pas « tout », et « en détail ». Il est captivé, il en bande, il en cauchemarde la nuit, nu dans son lit en Californie du sud. Le mal est contagieux, et l’ex-nazi l’instille en l’adolescent – sur sa demande expresse. « Une porte qui est ouverte ne peut plus être refermée », dit-il.



Ses résultats scolaires s’en ressentent, car il passe cinq soirs par semaine dans la maison de ce faux Arthur Denker et vrai Kurt Dussander, ex-commandant (sturmbannführer) au camp de Bergen-Belsen puis d’Auschwitz, recherché par ces vengeurs bibliques que sont les Juifs d’Israël. Il a acheté dans une boutique de déguisements un uniforme nazi aux mesures de Denker, qu’il lui offre en paquet cadeau. Il l’oblige à porter pour jouer à l’officier discipliné. Cette scène d’ordre serré, où l’adolescent mesure son pouvoir avec excitation en le faisant mettre au garde à vous, le faire avancer, reculer, à droite droite, à gauche gauche, en dit beaucoup sur la maîtrise des âmes via les corps, et sur le sentiment de puissance que produit la domination. Mais cette mécanique crée un Golem. Remis dans la discipline de fer inculquée par sa formation initiale, le papy rassis qui vivait petitement en Américain moyen, se régénère en surhomme aryen méprisant la mort, valorisant l’effort et manipulant les autres. Ivre, il va tenter de jeter un chat au four (évidemment roux, comme les cheveux du Juif Judas), il va éliminer d’un coup de couteau de cuisine un clochard qui s’est introduit chez lui pour picoler, sous peine de le dénoncer après l’avoir vu en nazi à la fenêtre éclairée de sa chambre, il va inviter le jeune Todd à venir achever le sous-homme à coups de pelle dans sa cave, prétextant une crise cardiaque.
Car si l’adolescent le tient, par son dossier, le vieil homme le tient aussi, par le récit « de douze pages » qu’il a fait de leur rencontre, déposé dans un coffre à la banque qui ne pourra être ouvert que par lui avec une clé cachée, ou par les autorités à sa mort. Et alors… le scandale ! Une tache indélébile, à vie, sur le garçon et sa famille : avoir aidé un nazi. Sur les instances de ses parents, l’adolescent l’a invité à dîner et Denker se montre charmant, charmeur, empli d’anecdotes qui font rire. Todd peut ainsi légitimement continuer à le voir. La manipulation s’amplifie.



Un jour, Todd lui communique une lettre aux parents du conseiller d’orientation du lycée, Edward French (David Schwimmer), qu’il a interceptée, et lui demande comment s’en dépêtrer. Imiter la signature de son père ? Il en est malhabile. Denker, en bon ancien faussaire, le fait à sa place. Mieux, il demande sans en parler à Todd un rendez-vous au conseiller, se faisant passer pour son grand-père. Avec un deal à la clé (cette manie américaine de tirer avantage de tout) : Todd va travailler d’arrache-pied en trois semaines pour restaurer ses bonnes notes habituelles, et ainsi terminer brillamment le lycée. Il s’engage à le faire travailler. Car c’est cela aussi la discipline : pas seulement obéir aux ordres en assouvissant ses pulsions, mais aussi se mettre sous tension dans un effort pour arracher de soi le meilleur. Ambivalence des systèmes autoritaires, que Stephen King avait perçue, et que l’actualité trumpeuse réactive.
D’auditeur purement passif des horreurs de la guerre, Todd devient progressivement maître de ses actes. Il travaille et rattrape son bulletin scolaire, il achève sans barguigner le sans-abri dans la cave après le pigeon blessé, il efface les traces du crime chez Denker et appelle une ambulance ensuite. Il sauve le vieil homme qui l’a révélé en homme, même mauvais. Il va lui rendre visite à l’hôpital. Dans le lit à côté, le vieux juif Ben Kramer (Michael Byrne), rescapé des camps, comprend à demi-mot que Denker est allemand, qu’il a fait la guerre, malgré ce que lui en dit le charmant jeune homme qui vient le voir tous les jours. Obsédé d’en savoir plus, il finit par se lever et aller scruter le visage d’Arthur Denker. Il y reconnaît avec horreur le Kurt Dussander des camps où il est passé. Il le dénonce et un trio d’un policier local, d’un inspecteur du FBI et du docteur d’université de Munich Isaac Weiskopt (Jan Tříska), chasseur de nazis, se présente pour enquêter. Dussander est identifié grâce à ses empreintes et doit être extradé vers Israël, tandis que la perquisition de sa maison fait découvrir le cadavre de la cave. Il en termine alors avec la vie en s‘insufflant de l’air dans les veines via le tube qui lui distille du médicament. Todd, interrogé entre ses parents parce qu’il est mineur, nie avoir su le passé le Dussander, et avoir jamais parlé des camps. Sa bonne mine et ses bonnes notes le mettent hors de cause. Il sait manipuler ceux qui l’interroge.


Fort de cette expérience qui l’a mûri, le désormais jeune homme se réfère à Icare, lors du discours qu’il fait devant les parents et les étudiants à la cérémonie de fin d’année du lycée. Jeté dans un labyrinthe sans issue avec son père l’ingénieur Dédale, Icare va imaginer des ailes pour s’envoler hors de cette prison. Mais son père lui dit sagement de garder la mesure, ne pas voler trop près de la mer à cause de l’humidité qui alourdirait les plumes, ni du Soleil à cause de la chaleur qui ferait fondre la cire qui les tient. Le bel éphèbe, grisé par sa jeunesse et son succès, n’en tient pas compte et tombe ; il périt noyé. Comme quoi les interdits sont utiles. Todd parle évidemment de lui, enivré de scènes de viols et de tortures sur corps humains, fantasmant nu sous la douche jusqu’à oublier ses camarades autour, et se retrouvant menacé par sa relation avec Dussander. D’autant que le conseiller French, ayant reconnu dans le journal le nazi dans le faux grand-père, se présente à la villa des parents pour en parler. Ils sont absents et Todd le menace carrément de l’accuser de harcèlement sexuel à son égard, d’une écoute trop intéressée sous sa moustache d’homo, de falsifications de notes pour l’avantager et qu’il se donne à lui. C’est probablement faux, mais imparable : le soupçon suffit pour briser une carrière et une réputation. La manipulation de Todd réussit une fois de plus. Stephen King, une fois encore (en 1982 !) anticipait le règne des fausses nouvelles, des accusations sans preuves et des mensonges à la fois de la gauche woke que de la droite Trump.


Si le film s’éloigne de la nouvelle, c’est pour en édulcorer la violence, qui passe mieux dans les mots que par l’image. Il en accentue cependant certains aspects, comme la domination d’aîné à expérience, ou l’homoérotisme. Le jeune corps de Brad Renfro est ainsi mis en valeur, à demi nu au lit, dans sa chambre, au réveil, violenté au basket, en intimité aux vestiaires, au milieu des autres sous la douche. Le film n’insiste pas sur les fantasmes de torture, ni sur l’impuissance avec sa copine, ses désirs peut-être homo refoulé dus à sa beauté juvénile, ni sur sa violence envers les autres (un seul meurtre dans le film, plusieurs dans la nouvelle). Il donne aussi une fin différente, non définitive mais plus inquiétante, sur la future génération américaine – hypocrite, manipulatrice, sans scrupules. Tout le spectacle est tenu par ce duo très abouti de Brad Renfro et Ian McKellen, un équilibre sans cesse remis en question et qui aboutit à révéler la cruauté latente en chacun, le vieux sur ordres dans une société autoritaire, le jeune par fascination pour ses pulsions profondes. Dommage collatéral, Brad Renfro est mort en 2008, à 25 ans, d’une surdose d’héroïne.
Film interdit aux moins de 16 ans.
DVD Un élève doué (Apt Pupil), Bryan Singer, 1998, avec Brad Renfro, Ian McKellen, Bruce Davison, Elias Koteas, Joe Morton, G.C.T.H.V. 2003, doublé anglais, français, 1h46, €43,60, Blu-ray €19,90
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