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Benoit Lhoest, L’amour enfermé

Honte à l’Eglise qui a trahi le message du Christ dans ce qu’il avait de plus universel : l’amour ! Aimer son prochain commence à la prochaine, la femme, la moitié de l’humanité, et sa moitié dans le couple.

Comme le montre l’auteur, l’amour a été enfermé dans la France du XVIe siècle. « Depuis que le christianisme s’est imposé comme référence du monde occidental, il n’a cessé d’instituer, comme l’un des piliers de sa morale, une haine féroce à l’égard de la sexualité. Cause de désordre dans la société, écran corporel éphémère entre l’âme immortelle et Dieu, passage étroit entre la nature et la culture, entre l’animal et l’homme, compromise dans le règne de la mort autant que du péché, elle aura été évacuée par l’Eglise mais aussi par le courant mystique dominant au XVIe siècle : le platonisme » p.242.

Aujourd’hui, les choses n’ont pas changé en doctrine : le cardinal Ratzinger ne dit rien d’autre. En 585, la concile de Mâcon a « mis en doute l’appartenance de la femme à l’espèce humaine et il fallut des semaines de discussion pour qu’elle y fût maintenue » p.28. Eve la tentatrice, issue d’une côte d’Adam, lui est seconde et non son égale ; elle est réputé mue par une lubricité foncière qui a rendu l’homme mortel en le chassant du paradis, qui l’épuise par ses exigences sexuelles incessantes et le détourne de l’amour dû à Dieu, donc du Salut. Pis-aller venu de Paul et de Matthieu, juifs rigoristes en phase avec leur milieu et leur temps, le mariage a pour seule justification la perpétuation de l’espèce et le nombre de nouveaux croyants. Mais la virginité et le célibat clérical lui sont infiniment supérieurs. Le coït est décrit selon des métaphores animales. Il abaisse l’homme et doit être canalisé, discipliné et encadré par l’Eglise qui, seule, sait ce qui est bon pour le pécheur. La contraception est interdite pour des raisons démographiques (« croissez et multipliez ») mais aussi parce qu’elle évoque adultère et prostitution, un hédonisme haï du clergé qui a dû faire vœu d’abstinence. Ce que je ne peux accomplir, que personne ne l’accomplisse, sauf par répugnance en fermant les yeux et en se bouchant le nez.

Le mariage est un contrat et une tyrannie, la femme est vendue avec sa dot et soumise à son mari comme le sujet au roi et le roi à Dieu. L’amour n’est surtout pas la question, l’érotisme, si présent dans le monde païen, est ignoré et méprisé, culpabilisé par une longue liste de péchés à confesser. La seule technique admise pour copuler est celle dit fort justement « du missionnaire », le mâle sur la femelle et qui la défonce pour lui planter sa graine, tout comme le soc perce la terre pour y mettre le blé. Onanisme, lesbianisme et homosexualité sont bien-sûr condamnés et interdits car stériles (« contre-nature ») et donnant du plaisir illicite (qui détourne du seul amour dû à Dieu). Cette tyrannie cléricale, sociale et parentale empêchait à l’avance toute espèce de relations authentiques entre les êtres et a entaché l’amour de culpabilité. Jamais ce doux sentiment n’a pu devenir une valeur à vivre au quotidien, permettant par une sexualité rassasiée et épanouie, cet amour universel du prochain prôné par le Christ.

Au contraire, cet « enfermement névrotique » (p.241) dans le mariage surveillé a engendré de nombreux cas d’impuissance, expliqués « par un complexe de castration dû à une peur de la sexualité rendue fatale par le rigorisme du discours religieux » p.86. Les seules soupapes admises étaient sous le signe de la violence émissaire : les fêtes, charivaris et inversions carnavalesques une seule fois l’an. Les « sorcières », vieilles, seules et laides, qui soignaient par la nature et non par les prières bibliques, représentaient le Diable, l’envers de l’idéal. Il était nécessaire de les pourchasser et de les éradiquer, notamment par le feu ou l’eau, qui purifient. Le paroxysme de ce délire clérical a eu lieu entre 1560 et 1630. La société du XVIe siècle était misogyne et inégalitaire, imposant l’esclavage du « sexe faible », « un monde de terreur et d’idéologie où la répression sexuelle et morale fait naître les pires fantasmes, les pires pulsions sadiques dans les esprits de milliers d’individus qui, jusqu’au bout, croient servir la vérité » p.126.

L’amour « courtois » a été une réaction d’Oc à ce délire idéologique de l’Eglise officielle, royalement catholique et papiste. Il a inversé toutes les valeurs admises – mais seulement dans l’idéalisme, revivifiant Platon. Il s’agissait de s’éprendre d’une femme mariée, de tenir cet amour secret, de la servir comme un vassal, sans espérer autre chose qu’un entre-deux de chair et d’esprit, un baiser chaste issu de l’organe de la parole et du souffle. Stérile, individualiste, porteur de désordre mental, ce néoplatonisme prolongé par Ficin a été « la première tentative pour arracher l’amour des griffes de la douleur et de la mort » p.138.

Il a fallu attendre deux siècles, le libertinage du XVIIIe, pour que la sensualité reprenne ses droits, que la femme soit admise comme une personne à qui parler et que l’on peut séduire au lieu de la dominer en soudard. Il a fallu attendre deux autres siècles pour que la « morale » rigoriste et victorienne issue de l’Eglise et adoptée avec enthousiasme par les bourgeois austères qui se piquaient de vertu, faute de naissance, lâche les mœurs. Mais elle persiste sous prétexte « d’hygiène », de santé mentale, de vitupération du laisser-aller hédoniste, d’éducation à la discipline, voire aux menaces mortelles du sida. Mai 68 et le féminisme ont à peine « libéré » l’amour, créant des injonctions nouvelles en place de celles de l’Eglise et de la morale bourgeoise.

Nous ne sommes toujours pas sortis de la doxa millénaire de l’Eglise, renforcée par l’essor des sectes croyantes américaines qui essaiment dans le monde entier et répandent leur morale via les films et les séries télévisées, par le renouveau rigoriste des autres religions du Livre qui surveillent et punissent toute déviance aux préceptes du Coran ou du Talmud, et même par les psychiatres du politiquement correct qui crient au « traumatisme » et prônent « la normalité ». Le « nu » (même le sein féminin ou le torse masculin) est banni sur Internet sauf dans la pub et le sport, de moins en moins présent au cinéma et « signalé » comme offensant dans les blogs et sur le fesses-book – pourtant au départ créé pour évaluer les filles du campus. Alors que « le naturel » est encouragé par souci d’harmonie avec l’environnement, la « nature » reste niée dans l’humain : pour être mentalement cohérent il y a encore du travail à faire !

Benoit Lhoest, L’amour enfermé – amour et sexualité dans la France du XVIe siècle, Orban 1990, Le grand livre du mois 2000 (sur Amazon), 292 pages, €13.99

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Tolstoï et l’amour

Dans ses Journaux et carnets, Léon Tolstoï écrit en 1851 (Pléiade p.105) : « Je n’ai jamais été épris de femmes ». Ou, plus exactement, il n’a jamais connu cet amour qui mêle sensualité et affection. Il n’a que 23 ans. Très religieux – son Journal est une quête perpétuelle de ses « défauts » à corriger, les affres de sa conscience coupable – il a assimilé dès l’enfance cette séparation radicale entre « l’âme » et « le corps ». La première vient de Dieu, le second est le domaine du diable.

De la seule émotion océanique qui pouvait s’apparenter à un amour complet, il a honte. « Le seul sentiment fort, semblable à de l’amour, que j’ai éprouvé, c’est quand j’avais treize ou quatorze ans, mais je répugne à croire que ce fut de l’amour ; car l’objet en était une grosse femme de chambre (un très joli minois à vrai dire) ». La répulsion pour la chair (ici « grosse ») se conjugue à la répugnance sociale (pour une « femme de chambre ») afin d’avilir le sentiment naïf du prime-adolescent. La morale chrétienne comme la morale sociale de sa caste l’empêchent d’aimer naturellement.

Il ajoute : « et de plus, de treize à quinze ans est l’époque la plus extravagante pour un garçonnet (l’adolescence) : il ne sait sur quoi se jeter, et la lubricité, à cet âge, agit avec une force extraordinaire. » Tolstoï invente l’amour pour tout sur le modèle de l’amour pour tous cher aux bobos, confondant l’assouvissement de la pulsion avec l’affect pour les êtres. La morale chrétienne contre la matière fait chez lui des ravages. Elle n’a plus le lien entre les beaux corps et les belles âmes, conduisant par degré, comme Platon l’a montré, vers le souverain Bien. Ne pouvant se dominer (« il ne sait sur quoi se jeter »…), il se méprise et se confit en dévotions. Les femmes sont le diable ; il doit attendre de pouvoir les dominer, intellectuellement et surtout socialement (il sera comte) avant de les « posséder », voire de leur conter mariage. Il se mariera à 35 ans.

Résolument hétérosexuel d’appétits, il réserve cependant dans sa jeunesse le sentiment à ceux de son sexe. « Les hommes, je m’en suis très souvent amouraché, mon premier amour ont été les deux Pouchkine [lointains parents], puis le deuxième Sabjourov, puis le troisième Zybine et Diakov, Obolenski le quatrième, Blosfeld, Islavine, et encore Gautier et beaucoup d’autres. » Beaucoup d’adultes, qu’il admirait comme des grands frères.

Il précise : « Pour moi, le principal signe de l’amour est la crainte de faire de la peine ou de déplaire à l’aimé, simplement la crainte. » Le besoin d’affection et l’envie de reconnaissance priment toute sensualité. « J’ai toujours aimé des hommes qui étaient indifférents à mon égard et ne faisaient que m’estimer ». Plus il avance en âge, dit-il à 23 ans, moins il tombe amoureux de tels hommes. « Si je l’éprouve, ce n’est plus aussi passionné, et c’est pour des hommes qui m’aiment, donc à l’inverse d’autrefois. » Mais il précise que cet amour amical a quelque chose à voir avec l’idéalisation : « La beauté a toujours eu beaucoup d’influence sur mon choix ». Au fond, il se méprise car il se voit comme lubrique, vaniteux, incapable de discipline. Il admire des « modèles » qu’il voudrait imiter, dont il voudrait le patronage bienveillant, sinon la protection filiale. Il confond cette émotion avec « l’amour ».

Quant à aimer, « je conçois l’idéal de l’amour comme un total sacrifice de soi à l’objet aimé ». Nous sommes dans la sublimation chrétienne du martyre pour le frère, à l’imitation du calvaire subi par le Christ. L’âme s’exalte au sacrifice pour l’être chéri, tout comme dans les romans scouts des éditions Signe de piste, dans les années 30. D’ailleurs, « jamais la pensée de la possibilité du commerce charnel ne m’est venue en tête ». Il écrit même un peu plus loin : « au contraire, cela me fait un terrible dégoût ». Écartelé entre la chair et l’âme, sans lien entre eux à cause de la Morale, il constate un sentiment est très fort, allant jusqu’aux symptômes de l’amour traditionnel. Gautier : « j’étais pris de fièvre lorsqu’il entrait dans une pièce (…) c’était inconscient, mais je n’avais d’autre souci que de lui plaire ». Il précise : « Pour mes frères, je n’ai jamais éprouvé d’amour de cette sorte ».

Ce que le jeune Tolstoï appelle donc « l’amour » a peu de chose à voir avec ce sentiment océanique d’être pleinement reconnu en même temps que dans le don total de soi. Les pulsions chez lui restent séparées de l’affect et la raison craint Dieu, éperdue d’obéir à la Morale de l’Eglise (qui est bien loin de celle du Cantique des cantiques). Pour connaître « l’amour », encore faut-il être harmonie, accordé à soi depuis le corps jusqu’à l’âme. L’exaltation éthérée que les curés appellent Amour, et dont l’adolescent Léon a fait une « passion », ressort plus d’une demande que d’un don.

C’est ainsi que Tolstoï ne parle jamais « d’amitié » dans ces pages de 1851, mais seulement de « fièvre » et de « sacrifice », excès malsains de cet « amour » dont il reste en quête, et qu’il ne trouvera pas même en Dieu. Ainsi écrit-il sur la prière la même année : « j’avais envie de me fondre dans l’Être universel (…) J’unissais dans un seul sentiment tout » p.83. Quand le sentiment passionnel s’exalte en fusionnel, où est l’amour ? Nulle part : soit l’on s’oublie (et ne donne rien à l’autre), soit on absorbe (et on le domine). Ni échange, ni complétude, ni satisfaction d’être désiré et de désirer.

En séparant l’âme et le corps, l’homme et la femme, les religions du Livre – judaïsme, christianisme, islam – ont tordu les sentiments naturels, ceux qui naissent de la beauté et de l’attachement et qui aboutissent à l’entraide et au don.

« L’amour » serait réservé à Dieu et les contingences de matière vile, comme se reproduire, accomplies dans la hâte et la honte ; d’où la femme comme bétail femelle qu’on ensemence, non pour faire naître des êtres en commun mais pour « obéir » au commandement divin de croître et de multiplier.

Tolstoï nous montre en son témoignage de jeunesse combien une vie entière peut être gâchée par une telle éducation morale.

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Utopie et réalité sexuelle en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord. Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin. De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 157, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

vahine sur plage

Le fameux « amour libre » et la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, affirmé avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie. Si, chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre », Thomas More en fait une Utopie. Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé. Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles. Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.

Puis viennent Sigmund Freud, Wilhelm Reich et Herbert Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église. Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Jusqu’à aujourd’hui, où les « stars » miment le coït sur les affiches de pub…

viol Justin Bieber Calvin Klein

Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif. Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ». La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ». Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons et les filles aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

bora bora fesses

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Un « sondage mensuel » de rentrée il y a quelques mois dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? » Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique. Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles. Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Argoul

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L’Islam et les garçons

Coïter un garçon n’est pas permis par la charia, bien que Mahomet lui-même semble n’en avoir rien dit explicitement dans le Coran. La seule mention est celle de la mission de Loth (sourates 7 verset 80, 21 verset 74, 27 verset 55, 29 verset 28), qui doit corriger ceux qui s’adonnent à l’homosexualité entre adultes. Mais le péché est de faire de son semblable une ‘femme‘ un objet passif de la relation sexuelle. Pas question de toucher aux enfants (musulmans), mais si la situation n’est pas celle d’égaux, ça se discute : ainsi les esclaves ne sont pas concernés puisqu’objets conquis, les efféminés et travestis non plus car créés ainsi par Dieu, ni les éphèbes qui sont pubères mais pas finis, et tourmentés de désirs quand on ne peut les marier dès 14 ans. Ils sont surtout d’une beauté reconnue au paradis à l’égal des houris (sourate 52 verset 24 et 56 verset 17).

Si la beauté des adolescents vient de Dieu, n’est-il pas licite de les ‘adorer’ ? Mais l’acte d’adoration signifie-t-il baiser ? Grandes discussions dans l’histoire entre les oulémas, juristes et soufis. L’Islam a choisi de faire comme tout le monde méditerranéen après l’empire romain, d’ériger la Morale contre le sexe (moyen de contrôle clérical), les femmes tentatrices en premier et les adolescents en second. La finalité est la procréation, le moindre mal la chasteté (l’inverse des prescriptions chrétiennes). Tout le reste détourne de l’adoration de Dieu seul. Cela dit, la loi est une chose, les mœurs une autre. Le monde musulman est très vaste et les façons de faire diverses.

Fréquenter un éphèbe est un péché véniel qui peut être pardonné – en regard des feux de l’enfer si l’on touche une femme qui n’est pas la sienne ! Les mœurs bédouines et paysannes se conjuguent avec la religion pour interdire absolument la défloration hors mariage. On ne saurait plus de qui sont les enfants ! La femme est un bien, que l’on vendra à une autre famille par mariage pour se l’allier. Ce pourquoi le mariage entre cousins est si courant : la dot ne sort pas de la famille élargie. Comme partout où le sexe opposé est « interdit », sauf à être membre d’une vaste tribu et assez riche pour être marié dès 14 ou 15 ans, les célibataires forcés trouvent d’autres voies pour le désir sexuel irrépressible. Ils se font parfois sodomites.

Selon Auguste Mouliéras à la fin du XIXème siècle au Maroc, « les Arabes et les Berbères du sud et du centre ne connaissent que la femme, tandis que des Djebala, le Sous et le Rif préfèrent les gitons. C’est à ce goût particulier qu’ils reçoivent leur surnom de K’aoum Lout’ (peuple de Loth) » p.15.

Il explique : « Près de la mosquée du village se trouve le beït eç-çoh’fa, arsenal communautaire. Les soldats du corps de garde, illettrés la plupart, n’ayant ni la distraction de la lecture, ni le passe-temps des cartes, eurent l’idée de se divertir en faisant du temple de Mars une maison de prostitution, abominable lieu de débauche, où le giton et la âïla se livrent à la bestialité des brutes, dont ils sont la propriété, la chose, les esclaves. (…) Maintenant, comment concilier deux sentiments, en si apparence contraires le zèle religieux et la lubricité ? Où trouver un homme plus dévot que le Djebalien, et, en même temps, plus impudique ? Si vous avez étudié l’Histoire en philosophe, sans esprit de secte, uniquement préoccupé de chercher la vérité, vous avez pu constater que le fanatisme a été la cause de toutes les horreurs, de tous les fléaux, de toutes les infamies qui ont désolé, pendant tant de siècles et chez toutes les nations, notre malheureux globule. » p.17

Il décrit : « La fête commence. On se donne d’abord le baiser de paix, en embrassant l’épaule de tous ceux que l’on rencontre. La mosquée se remplit de monde et de victuailles. C’est un envahissement de grands plats de bois, débordants de kouskous, des viandes, du miel, des assiettes creuses, pleines de pâtes, potages, beurre, raisins secs, figues. Des groupes se forment dans la salle même de la prière on s’accroupit en rond. Au centre, prennent place les anciens du village avec l’instituteur. Toutes les mains se mettent à pétrir des boulettes de kouskous, très adroitement lancées dans la bouche, à distance, sans jamais manquer le but. Il y a des gloutons qui se mettent à quatre pattes, humant longuement le miel des gaçaâ. Le bruit des mâchoires se ralentissant, les estomacs donnent des signes non équivoques de satiété. Alors un vieillard récite à haute voix la fatih’a, premier chapitre du Coran, répétée à voix basse par toute l’assistance. On laisse dans un coin les reliefs du festin. à la disposition des pauvres et des étrangers. Tout le monde se porte hors du village, dans une sorte de cirque, où, jusqu’à la tombée de la nuit, se livrent les mêmes simulacres de combat.

Après l’énorme repas du soir, fait comme toujours à la mosquée, les célibataires et les jeunes gens, ne pouvant plus souffler, tellement ils sont repus, vont naturellement terminer la soirée au beït eç-çoh’fa. Ce jour-là, le derviche avait rôdé dans tout le bourg d’Eç-Çafiy yin observant avec attention des mœurs si nouvelles pour lui. La nuit, ne sachant que faire, il s’était faufilé dans un coin obscur du maudit immeuble, regardant de tous ses yeux l’incroyable spectacle offert par une population éhontée. Deux filles et deux gitons exécutaient, au milieu de la pièce, les danses les plus lascives aux sons d’un assourdissant orchestre composé de tambourins, flûtes en roseau, guellal et r’aït’a (sorte de hautbois). L’épaisse fumée des pipes de kif et des lampes à huile, les cris, les rires ; les allées et venues des uns et des autres, les coups sourds du guellal, les notes stridentes des r’aït’a, les évolutions des danseurs, l’air abruti et terrible de tous ces hommes ivres, l’atroce puanteur de ce charnier humain très mal aéré, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait ahurissait l’explorateur, le jetait au comble de l’étonnement. Il distinguait confusément, le long des murs, les armes de ces gredins, d’étranges panoplies montrant leurs interminables fusils arabes, des poignards, des poires à poudre, des sabres. Étendus sur le dos, à plat ventre, accroupis sur de mauvaises nattes d’alfa, ceux que la fumée du chanvre n’avait pas encore terrassés, empilaient autour d’eux des monceaux de figues et de raisins secs, conservant à portée de la main d’énormes plats de viande, des poules rôties ou bouillies, du kouskous, des théières, des tasses fumantes de thé, du çamet [gelée de raisin] enivrant. A chaque instant, les prêtresses de Vénus et les éphèbes quittaient la danse, se mêlaient aux groupes, répondant aux obscénités par des attitudes provocantes. Les gitons surtout n’avaient aucune pudeur.

Ainsi, dans cette délicieuse contrée des Djebala, surnommée Ech-Cham Ee-Cer’ir (la petite Syrie), tant la nature l’a gratifiée de ses dons, toutes les nuits, tous les soirs que Dieu fait, depuis Tétouan jusqu’à l’Ouad Çbou, des milliers de satyres ardents souillent, dans leurs priapées nocturnes, des êtres humains des deux sexes, en présence souvent de leurs compagnons de débauche » p.20.

« En parcourant ce pays, si différent de sa patrie, le derviche, qui n’est pas un ange, devait succomber un jour ou l’autre aux tentations de la chair. Jusqu’à présent, il avait constamment refusé toutes les bonnes fortunes qui se présentaient à lui, évitant de se mêler des affaires qui ne le regardaient pas, fuyant les prostitués des deux sexes. Son séjour chez les Beni-Zéroual, où il célébra trois fois la Fête des Moutons, en 1872, 1873 et 1875, lui fut fatal. En 1874, revenu à El-Djaya après de longues courses poussées jusqu’à la Méditerranée, on l’avait vu reparaître dans le hameau des Beni-bou-Zoulaih. Pour son malheur, un jeune écolier, comme il y en a tant dans les abominables universités djebaliennes, s’attacha à l’explorateur, s’instruisant près de lui, prodiguant à son mentor une fidélité de chien couchant. Le vagabond était servi comme un prince. L’éphèbe lui évitait toutes les corvées, faisant chauffer, apportant l’eau de ses ablutions, allant mendier pour lui la nourriture quotidienne, lui procurant toutes les douceurs qu’un instituteur marocain est en droit d’attendre de son élève. Un mercredi matin, le derviche, dans le but de faire une surprise agréable à son page, lui annonça son intention de le mener au Souk’ el-Arbâ, tout près de Zrarda. L’enfant, ravi, s’écria – Partons tout de suite. Ils se mirent en route. Il est de mode, chez les Djebaliens, de ne jamais conduire un giton ou une gitonne au marché sans lui acheter des meh’asin, c’est-à-dire des raisins secs, des noix, des amandes, oranges, sucreries, etc. Aller au souk’ est une fête pour ces misérables créatures. Aussi Moh’ammed gava l’écolier de friandises avec les 2 ou 3 sous qu’il avait gagnés en vendant des talismans. Leurs emplettes faites, les deux amis sortirent du marché.

En gravissant la côte, au-dessous de Zrarda, ils s’aperçurent qu’ils étaient suivis. C’était un groupe d’individus, vêtus de djellabas noires, le fusil sur l’épaule, le sabre au côté. Les malandrins, pressant le pas, eurent bientôt fait de les rejoindre. Halte-là aïl, dirent-ils au giton à moitié mort de peur. Immédiatement, un fort gaillard, saisissant l’enfant par la main, l’entraîna sous bois. Pendant ce temps, deux hommes immobilisaient l’explorateur, lui faisant subir un long interrogatoire. – D’où es-tu ? – De Cenhadja. – Et le giton ? – Des Beni-bou Zoulath. – Comment ! Tu es Cehnadjen et tu te permets d’enlever un aïl de notre tribu ? Mohammed expliqua que c’était son élève ; il faisait son instruction, lui enseignait le Coran (…)

Un peu plus tard, réfugié dans une mosquée, il entend une agitation à l’extérieur : c’est le garçon qui s’est échappé. Mohammed sortit, aperçut l’enfant debout contre le mur de la mosquée, entouré d’une meute de clercs qui lui faisaient des avances. A la vue de son maître, l’aïl se précipita vers lui, le tira à l’écart, lui raconta que ses agresseurs, après lui avoir fait subir dans le bois les derniers outrages, l’avaient entraîné dans ce hameau, au beit eç-çoh’fa, où il avait été obligé de danser avec les autres gitons et gitonnes. Profitant d’un moment d’inattention de ses geôliers, il avait fui, espérant trouver à la mosquée aide et protection auprès de l’instituteur. Et maintenant, ses terreurs redoublaient en présence des étudiants, de cette bande de satyres, dont l’unique désir était de lui faire subir l’horrible supplice de la touiza. Il y a, chez ces brutes humaines, une coutume d’une immoralité, d’une atrocité révoltante. Quand un giton ou une gitonne tombe, à la suite d’un vol ou d’une guerre, entre les mains des clercs de la mosquée ou des célibataires du club de la Gamelle (béït eç-çoh’fa), on le fait danser d’abord. Ensuite, tous les assistants, à tour de rôle, souillent la malheureuse victime. Cette abomination, la plus monstrueuse de toutes celles qui se passent sur notre petit tas de boue, a reçu le nom de touiza, par analogie avec la corvée de labour chez les Arabes. On punit aussi de la touiza tout mignon, toute courtisane, qui tente de s’évader, qui vole ses maîtres, leur désobéit, etc. » p.40.

« Et si quelqu’un s’avise de s’élever contre l’abominable coutume, on lui répond, en haussant les épaules : – C’est écrit sur le soulier : tout sodomisé devient sodomite. Il est impossible d’avouer plus cyniquement la lèpre générale qui ronge la société (…et) a contaminé les femmes messariennes elles-mêmes. Moitié par lubricité, moitié par vengeance, elles se ruent sur les gitons, les entraînent à l’écart, et alors ce sont des scènes que je me refuse à décrire. Dans les petits centres dépourvus de bèït-eç-çoh’fa, les célibataires, les travailleurs des champs, les veufs, n’ont que la ressource du gros bétail » p.472.

« Quelle énumération fastidieuse de villages-lupanars ! C’est d’abord Zahdjouka, avec ses cent joueurs de hautbois et son corps de ballet ; ensuite le hameau de Lekkous ; puis le bourg de Méliana, où les tambourinaires et les violonistes efféminés sont en majorité ensuite encore Ktama, vaste coïtorium, métropole des gitons danseurs et des ballerines demi-nues, bétail humain dont l’économiste est cependant obligé de s’occuper parce qu’il fait l’objet de transactions commerciales incessantes. On le vend, on l’achète ce bétail, on l’expose sur les marchés, en vantant la marchandise, la perversité connue de certains sujets, leurs grâces, l’incomparable maestria de leurs déhanchements. Ceux-ci, aux talents cachés et délirants, valent jusqu’à trois cents francs, et on les conduit à grand orchestre au temple de Vénus, ou à la maison paternelle, au milieu des femmes légitimes et des enfants » p.511.

« On se chuchote à l’oreille, entre initiés, cette incroyable aventure. Un jour, un homme surprend son grand gaillard de fils avec son giton. Il sort, sans rien dire aux coupables, ne desserre plus les dents de la journée, perdu dans une méditation profonde. Le soir, en soupant, s’adressant à sa digne progéniture : – Mon enfant, dit-il, toi qui es t’aleb, ne sais-tu pas que Dieu a dit « Ne coïtez pas ce que vos pères ont coïté ? » – Pardon sidi, répond l’étudiant très ferré sur le Coran. Dieu a dit « – Ne coïtez point les femmes que vos pères ont coïtées ». Mais il n’a jamais dit les hommes [Coran, chapitre 4, verset 26] » p.513.

Eh bien !

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899, disponible gratuitement sur Gallica

  • La prostitution des adolescents continue au Maroc…
  • Surtout en période de crise
  • Le Maroc n’est pas le seul pays, loin de là, mais peut-être le nombre de journalistes au mètre carré en raison des people de la gauche caviar a-t-il une influence sur l’information ?
  • Sur ce que le Coran a dit ou pas dit, sur ce qui a été rajouté par les interprétations en fonction des lieux et des époques, voir Dictionnaire du Coran sous la direction de Mohammed Ali Amir-Moezzi, directeur à l’École pratique des hautes études, 2007, Robert Laffont, €28.98, notamment les articles adultère, éphèbes, homosexualité, Lot, sodomie.
  • Lire le Coran en édition universitaire : Le Coran, traduction Jacques Berque, 1967 révisé 1995, Gallimard Pléiade, €43.41
  • En collection de poche : Le Coran, traduction Mohammed Arkoun, 1993, Garnier-Flammarion, €6.65
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Sexe entre utopie et réalité en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord.

Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin.

De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie. le kava a l’apparence et la consistance du sperme, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

Le fameux « amour libre », la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, repris avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie.

  • Chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre ».
  • Thomas More en fait une « Utopie ». Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé.
  • Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles.
  • Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.
  • Puis viennent Freud, Reich et Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église.

Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif.

Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ».

La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ».

Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons ou aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

Dessin de garçonnet tahitien par Michelle Villemin :

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Hiata rappelle un sondage dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique.

Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles.

Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… » A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Serge Tcherkézoff, Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, 1928-1999, PUF 2001, 224 pages, €27.07

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, Folio 1982, 477 pages, €8.93

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