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Largo Winch de Jérôme Salle

Un bon film d’aventures à la gloire des affaires, tourné juste avant le krach retentissant de 2008 qui fait encore des vagues. Il est tiré des seize volumes de la bande dessinée inventée par Jean Van Hamme au début des années 1980 avant Thorgal et dessinée par Philippe Francq.

Nerio Winch, « métèque » parti de rien, a réussi à bâtir un conglomérat mondial. De double nationalité suisse et américaine, il a établi son siège social à Hong Kong « parce que la Chine lui promettait un grand développement ». Le spectateur trouve ici l’acmé du mondialisme sans scrupules, le pur intérêt privé allant là où les profits allèchent, sans aucun lien personnel. Ce monde, qui disparait dans l’hubris affairiste et la concurrence féroce des nationalismes qui ressurgissent, est une curiosité. Le scénariste introduit des passions humaines shakespeariennes dans le monde froid de l’économie.

Car Nerio (Miki Manojlovic), qui croque une pomme vespérale sur le pont de son yacht ancré dans les eaux de l’île Victoria à Hong Kong, se penche sur un bruit d’eau qui provient de la mer. Il est happé par un plongeur tout en noir qui le noie tout simplement. Il est déclaré mort par accident. Qui va capter son empire ? La belle et glacée Ann Fergusson (Kristin Scott Thomas) aux crocs aiguisés et à la volonté de fer ? L’ex-trafiquant d’armes Mikhaïl Korsky (Karel Roden), épave camée, alcoolisée et pas rasée à la Houellebecq ?

Coup de théâtre : un fils est révélé. Adopté mais réel, élevé en secret en Croatie puis en Suisse, probablement aimé mais devenu routard chic au Brésil après sa rébellion ado contre son « père ». Le garçon se prénomme Largo, terme venu de nulle part mais qui a été fortement donné aux petits garçons après la sortie du film. Un prénom de crise ? Une façon bobo d’exorciser la mauvaise fortune ? L’acteur qui joue le jeune homme de 26 ans, Tomer Gazit, en a 33 ans au tournage. Il représente la quintessence du cosmopolitisme façon XXe siècle : né en Allemagne de parents juifs israéliens mais élevé en France dès 9 ans, il aurait des grands-parents biélorusses et lituaniens côté paternel et yéménites côté maternel. Rien de bien grave à titre personnel, mais une charge symbolique forte dans le film. Emacié et peu émotif il va, comme poussé par les circonstances, ballotté par les affaires.

La performance de casting a été de découvrir des acteurs crédibles pour jouer Largo bébé, enfant puis adolescent. Jake Vella, Kerian Mayan, Benjamin Siksou ressemblent tous à un Tomer Sisley à 1 an, 11 ans, 20 ans.

Tandis qu’il se fait tatouer un scorpion sur l’épaule par un Chinois du Brésil pour se rendre « invincible » (sic !) il entend une femelle se faire violenter par de gros mâles flics. Il vole à son secours et à coup de krav maga les met en fuite ; il s’échappe torse nu sur une moto avec la blonde (Mélanie Thierry), ce qui donne une course poursuite haletante dans les favelas. La fille se révélera une pute au sens capitaliste, une fille de haut vol qui loue son sexe sans affect pour de l’argent, beaucoup d’argent, n’hésitant pas à jouer les agents doubles et même triples si elle peut gagner de tous les côtés. En bref après la baise (évidemment torride mais surjouée), le bel étalon endormi est piqué par l’hétaïre et se retrouve serré par les flics à côté de deux paquets de cannabis bien épais. Il est condamné à 50 ans de prison. Exit donc l’héritier, même s’il ne sait pas que son père adoptif vient de mourir.

Mais il a appris à se débrouiller seul. Il joue donc au camé et maîtrise sans problème les deux geôliers qui viennent le tirer de sa cellule ; il les y enferme et va récupérer son passeport chez le chef… où il trouve Freddy, le garde du corps de son père qu’il connait bien et qui l’a tiré de mauvais pas, adolescent. Freddy (Gilbert Melki) a posé un paquet de dollars pour acheter sa libération mais Largo n’en a pas besoin ; il assomme le chef, empoche les dollars et saute dans un 4×4 avant de défoncer les voitures et motos de flics qui peuplent la cour (« c’est ma méthode ») puis la porte de la prison.

Le spectateur en aura dès lors pour tous ses yeux : si la psychologie est sommaire et les expressions d’acteurs réduites au minimum, les scènes d’action sont réussies, rythmées par une musique adaptée comme dans James Bond. Trahisons et finance font bon ménage, l’intelligence consistera à les contrecarrer, mais surtout le culot comme au poker (dont l’acteur Tomer est un adepte fini).

L’héritier aura du mal à se faire reconnaître des grosses têtes qui composent son Conseil d’administration – mais il possède 65% des parts dans une Ansalt du Lichtenstein (trust privé très utilisé pour l’évasion fiscale) qui évite les droits de succession car les titres sont au porteur. Mais lorsqu’il faut les produire, tout est bon pour pister l’héritier qui sait et mettre la main sur les papiers… Largo s’abouche avec Korsky, Freddy joue les traîtres, Fergusson ordonne et contrôle – jusqu’à l’assemblée générale du groupe où tous les coups tordus se révèlent aux actionnaires ravis.

DVD Largo Winch, Jérôme Salle, 2008, avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry, Gilbert Melki, Karel Roden, Steven Waddington, Anne Consigny, Radivoje Bukvic, Nicolas Vaude, Benjamin Siksou, Kerian Mayan, Jake Vella, Wild Side vidéo 2009, 1h44, standard €4.70, blu-ray €11.94

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Tolstoï et l’amour

Dans ses Journaux et carnets, Léon Tolstoï écrit en 1851 (Pléiade p.105) : « Je n’ai jamais été épris de femmes ». Ou, plus exactement, il n’a jamais connu cet amour qui mêle sensualité et affection. Il n’a que 23 ans. Très religieux – son Journal est une quête perpétuelle de ses « défauts » à corriger, les affres de sa conscience coupable – il a assimilé dès l’enfance cette séparation radicale entre « l’âme » et « le corps ». La première vient de Dieu, le second est le domaine du diable.

De la seule émotion océanique qui pouvait s’apparenter à un amour complet, il a honte. « Le seul sentiment fort, semblable à de l’amour, que j’ai éprouvé, c’est quand j’avais treize ou quatorze ans, mais je répugne à croire que ce fut de l’amour ; car l’objet en était une grosse femme de chambre (un très joli minois à vrai dire) ». La répulsion pour la chair (ici « grosse ») se conjugue à la répugnance sociale (pour une « femme de chambre ») afin d’avilir le sentiment naïf du prime-adolescent. La morale chrétienne comme la morale sociale de sa caste l’empêchent d’aimer naturellement.

Il ajoute : « et de plus, de treize à quinze ans est l’époque la plus extravagante pour un garçonnet (l’adolescence) : il ne sait sur quoi se jeter, et la lubricité, à cet âge, agit avec une force extraordinaire. » Tolstoï invente l’amour pour tout sur le modèle de l’amour pour tous cher aux bobos, confondant l’assouvissement de la pulsion avec l’affect pour les êtres. La morale chrétienne contre la matière fait chez lui des ravages. Elle n’a plus le lien entre les beaux corps et les belles âmes, conduisant par degré, comme Platon l’a montré, vers le souverain Bien. Ne pouvant se dominer (« il ne sait sur quoi se jeter »…), il se méprise et se confit en dévotions. Les femmes sont le diable ; il doit attendre de pouvoir les dominer, intellectuellement et surtout socialement (il sera comte) avant de les « posséder », voire de leur conter mariage. Il se mariera à 35 ans.

Résolument hétérosexuel d’appétits, il réserve cependant dans sa jeunesse le sentiment à ceux de son sexe. « Les hommes, je m’en suis très souvent amouraché, mon premier amour ont été les deux Pouchkine [lointains parents], puis le deuxième Sabjourov, puis le troisième Zybine et Diakov, Obolenski le quatrième, Blosfeld, Islavine, et encore Gautier et beaucoup d’autres. » Beaucoup d’adultes, qu’il admirait comme des grands frères.

Il précise : « Pour moi, le principal signe de l’amour est la crainte de faire de la peine ou de déplaire à l’aimé, simplement la crainte. » Le besoin d’affection et l’envie de reconnaissance priment toute sensualité. « J’ai toujours aimé des hommes qui étaient indifférents à mon égard et ne faisaient que m’estimer ». Plus il avance en âge, dit-il à 23 ans, moins il tombe amoureux de tels hommes. « Si je l’éprouve, ce n’est plus aussi passionné, et c’est pour des hommes qui m’aiment, donc à l’inverse d’autrefois. » Mais il précise que cet amour amical a quelque chose à voir avec l’idéalisation : « La beauté a toujours eu beaucoup d’influence sur mon choix ». Au fond, il se méprise car il se voit comme lubrique, vaniteux, incapable de discipline. Il admire des « modèles » qu’il voudrait imiter, dont il voudrait le patronage bienveillant, sinon la protection filiale. Il confond cette émotion avec « l’amour ».

Quant à aimer, « je conçois l’idéal de l’amour comme un total sacrifice de soi à l’objet aimé ». Nous sommes dans la sublimation chrétienne du martyre pour le frère, à l’imitation du calvaire subi par le Christ. L’âme s’exalte au sacrifice pour l’être chéri, tout comme dans les romans scouts des éditions Signe de piste, dans les années 30. D’ailleurs, « jamais la pensée de la possibilité du commerce charnel ne m’est venue en tête ». Il écrit même un peu plus loin : « au contraire, cela me fait un terrible dégoût ». Écartelé entre la chair et l’âme, sans lien entre eux à cause de la Morale, il constate un sentiment est très fort, allant jusqu’aux symptômes de l’amour traditionnel. Gautier : « j’étais pris de fièvre lorsqu’il entrait dans une pièce (…) c’était inconscient, mais je n’avais d’autre souci que de lui plaire ». Il précise : « Pour mes frères, je n’ai jamais éprouvé d’amour de cette sorte ».

Ce que le jeune Tolstoï appelle donc « l’amour » a peu de chose à voir avec ce sentiment océanique d’être pleinement reconnu en même temps que dans le don total de soi. Les pulsions chez lui restent séparées de l’affect et la raison craint Dieu, éperdue d’obéir à la Morale de l’Eglise (qui est bien loin de celle du Cantique des cantiques). Pour connaître « l’amour », encore faut-il être harmonie, accordé à soi depuis le corps jusqu’à l’âme. L’exaltation éthérée que les curés appellent Amour, et dont l’adolescent Léon a fait une « passion », ressort plus d’une demande que d’un don.

C’est ainsi que Tolstoï ne parle jamais « d’amitié » dans ces pages de 1851, mais seulement de « fièvre » et de « sacrifice », excès malsains de cet « amour » dont il reste en quête, et qu’il ne trouvera pas même en Dieu. Ainsi écrit-il sur la prière la même année : « j’avais envie de me fondre dans l’Être universel (…) J’unissais dans un seul sentiment tout » p.83. Quand le sentiment passionnel s’exalte en fusionnel, où est l’amour ? Nulle part : soit l’on s’oublie (et ne donne rien à l’autre), soit on absorbe (et on le domine). Ni échange, ni complétude, ni satisfaction d’être désiré et de désirer.

En séparant l’âme et le corps, l’homme et la femme, les religions du Livre – judaïsme, christianisme, islam – ont tordu les sentiments naturels, ceux qui naissent de la beauté et de l’attachement et qui aboutissent à l’entraide et au don.

« L’amour » serait réservé à Dieu et les contingences de matière vile, comme se reproduire, accomplies dans la hâte et la honte ; d’où la femme comme bétail femelle qu’on ensemence, non pour faire naître des êtres en commun mais pour « obéir » au commandement divin de croître et de multiplier.

Tolstoï nous montre en son témoignage de jeunesse combien une vie entière peut être gâchée par une telle éducation morale.

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Elisa Haberer et Simon Hatab, Les couleurs des tumuli

Elle est photographe, lui dramaturge ; ils se sont rencontrés en courant aux Buttes Chaumont. Elisa lui parle de son projet en images ; lui recueille ses mots, façonne un texte. Elle est née en Corée et adoptée à quatre mois ; lui a un grand-père tunisien arrivé à Paris à un an – tous deux sont Français. Mais tenaillés par l’identité.

Le rêve est une réalité comme une autre, mais comment le composer ? Par le retour aux sources, « le projet ». Elisa est née dans une petite ville coréenne nommée Gyeongju, comme elle l’apprend aux archives de l’ONG américaine qui a favorisé son adoption. Une bonne sœur pousse même la complaisance jusqu’à lui indiquer la rue où elle est née, et même l’endroit exact où la sage-femme l’a accouchée. C’est désormais une boutique de vaisselle. Alentour, des gens qui vivent depuis 36 ans, l’âge de la photographe. Installés dans la vie coréenne qu’ils n’ont jamais quittée : c’est cela qui la fascine, l’exilée. « D’une certaine façon, on y croit pour toi » p.103. La société coréenne, très communautaire, reconnait les siens et les accueille avec joie.

Et ces tumuli, buttes herbues à proximité des maisons, soigneusement tondues par la tribu des employées municipales. Ce sont des tombes, plus ou moins importantes, sur lesquelles des enfants vont jouer, comme l’illustre la couverture du livre. Des enfants, justement : l’enfant qui pousse dans le ventre d’Elisa à son troisième voyage (peut-être la petite Aurèle à qui est dédié ce livre ?) ; l’enfant qu’elle était lorsqu’elle a quitté ce lieu. Le tumulus est un ventre de femme enceinte, même s’il renferme un mort. Mais qu’est-ce que la mort ? Une fin de vie définitive ou un recyclage des éléments du corps ? Qu’est-ce que l’exil ? Une séparation absolue ou un désir de revenir pour savoir ?

L’impression des photos sur papier mat qui boit un peu n’est pas de qualité glacée mais conserve un brin de cet amateurisme familial qui importe au propos. Est-ce un portrait en creux d’elle-même, ce qu’elle serait devenue si elle était restée, insérée dans cette existence que les autres mènent sans souci ? Madame Lee propriétaire du magasin de vaisselle en rez-de-chaussée, Madame Yang chef d’équipe de la société d’assurance du premier étage, Monsieur Song du temple bouddhiste au troisième étage, Madame Chae vendeuse de la boulangerie voisine, Madame Youn qui vend des fruits et légumes aux marchés des jours finissant par 2 et 5 ? « Elle dit que ce qui l’intéresse, dans un portrait, c’est le moment. Ce temps qui déborde juste après l’instant où elle appuie sur le bouton » p.85

De même veut-elle photographier ce monde en format carré, peu usuel à nos sens formatés par le nombre d’or. Pourquoi ? Par souci de « perfection » p.97, « le carré enferme le monde dans une forme close ». Comme une gestation, comme un rêve intime, comme une reconstruction volontaire de soi. « Mais si tu réussis à créer du mouvement dans cette forme close, alors tu donnes un sens à l’image, tu rends une lecture possible… »

Toute image « ne vaut que par l’affect que tu mets dedans », Roland Barthes le disait. La tentative d’épuisement du pays de sa naissance passe par l’image, les tumuli qui hantent la ville, ses rues commerçantes, « la » rue précise où elle est née, les gens qui y vivent, les métiers qu’ils pratiquent, les heures qui passent. Le livre commence par des enfants jouant sur un tumulus et se termine par la lune – symbole féminin – luisant en croissant au-dessus d’un tumulus, image d’une terre enceinte. Entre deux la vie réelle, la vie rêvée, la vie qui aurait pu être.

Comment s’élabore une œuvre ? Comment crée-t-on par tâtonnements un « projet » ? Par le voyage, le décentrement de soi, le mouvement, montre la photographe. Par réflexion de soi sur soi, sur ce qui nous a créé, sur le temps qui passe, écrit le narrateur. Chacun apporte sa pierre à l’édifice de la quête. Car, mystérieusement mais comme un donné, l’identité est ce qui vaut. Même pour des Français élevés en France, s’ils viennent d’ailleurs.

Elisa Haberer et Simon Hatab, Les couleurs des tumuli – Un jour, à Gyeongju, 2017, Atelier des Cahiers, 125 pages, €25.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Lawrence Durrell, L’esprit des lieux

Il est né le né le 27 février 1912 et l’on fêterait son centenaire s’il n’était mort il y a douze ans déjà, le 7 novembre 1990 à Sommières dans le sud de la France. Cette célébration virtuelle permet cependant d’évoquer un auteur injustement oublié car trop hédoniste dans une époque qui ne pense qu’à la thune et la frime.

Lawrence Durrell savait vivre. Anglo-irlandais né aux Indes, il n’aimait pas l’Angleterre, découverte à la prime adolescence, sa brume et son puritanisme frileux. Il a choisi d’habiter ailleurs et autrement, choisissant le métier de diplomate. Il se sentait plus proche des méditerranéens et sa terre d’élection fut successivement Corfou, Le Caire, Chypre, la Yougoslavie, l’Argentine puis le Gard. Lumière crue, lignes dures, odeur forte des plantes et fade de l’eau qui coule toujours. Pays de l’huile, du vin, des légumes et de la convivialité. Il lui fallait tout cela pour se sentir heureux de vivre.

Son roman le plus connu est ‘Le Quatuor d’Alexandrie’ mais ‘L’esprit des lieux’ est le livre qui le montre en entier, celui que je préfère encore aux romans. Recueil de lettres et d’articles qui montrent le bonheur de vivre. Lorsqu’il évoque les Grecs, il se décrit lui-même. Leurs deux qualités primordiales sont, selon lui, « curiosité infinie et sensualité ». Ce sont ces qualités qu’on retrouve dans ses livres, perdus aujourd’hui dans le matérialisme de crise. Sa prose fluide est riche d’évocation. Il décrit minutieusement sa sensation et injecte son impression dans les phrases. Rien de froidement photographique mais le regard chargé d’affect. Derrière les mots se profile une sensibilité, un auteur chaud et vivant, un être de passion. Il captive parce qu’il veut faire partager ce feu qui couve sous la cendre. Paysages et personnes, jamais les uns ne vont sans les autres : le pays est façonné de mains d’hommes avec les siècles, chargé de mythes et d’histoire. Les gens sont façonnés par le paysage dans lequel ils évoluent, au point de se demander même qui est premier de la symbiose entre une terre et un peuple.

Durrell traverse les pays comme un élément rapporté, mais jamais étranger. Il a la vertu du voyageur, ce qu’il appelle « l’identification ». Il assure qu’une dizaine de minutes, assis sur l’omphalos de Delphes, l’esprit silencieux, font plus que vingt années d’études des textes grecs antiques pour comprendre la Grèce. Contempler le paysage alentour en imposant silence au moi, pour s’en laisser pénétrer, donne une empathie avec l’âme du pays. Cette attention compréhensive, respectueuse, est ouverture à ce qui est autre, accueil de l’étrange, seule façon efficace de connaître et de comprendre. Ainsi disait Heidegger.

D’un battement de paupières, laver l’œil de toute image antérieure. Rendre son esprit vierge d’échos pour accueillir ce qui vient. Recueillement de la conscience qui fait taire ces idées surgissant toujours comme des bulles. Il ne faut rien de plus pour « être » dans un paysage, en accord avec la terre et au diapason des bêtes, des enfants, des gens. Il faut faire silence en soi pour dompter ces mots toujours prêts à surgir, impérieux, tranchants et catégoriques, des mots qui nomment et déforment sans laisser être la chose ou la personne. Ce que Durrell voit n’est jamais confirmation d’a priori. Cela ne le fait pas penser à une lecture ou à une opinion. Ce qu’il voit « est » tout simplement, tel qu’en soi-même le présent l’offre, tout nu dans sa vérité première.

Ce pourquoi la Méditerranée a inventé la vérité et la démocratie avec la lumière, ce pourquoi toute compétition s’effectuait nu, tout débat avait lieu au grand jour, devant tout le monde, sur l’agora.

Cette capacité rare de saisir l’être des choses est celle du regard. Effacer son ego pour laisser venir à soi la réalité qui s’offre. Tel est la vigilance, œil libre, vierge de toute référence, de toute habitude comme de tout jugement. Les poètes, les guerriers et les maîtres ès arts martiaux ont ce regard qui « voit ». Pour un artiste, ce sont les mots qui se trouvent difficiles à manier. Transmettre un peu de cette expérience unique est ardu tant les expressions dérivent vers le tout fait, vers le convenu, vers la connotation qui tord le sens. C’est en parlant de lui, de ce qu’il, a fait, de ce qu’il a vu, de ce qu’ils ont dit, les autres, que Lawrence Durrell réussit le mieux à donner au lecteur une part de la vérité des paysages et des gens qu’il rencontre. Cela se nomme empathie.

Sa disponibilité lui permet des rencontres uniques, celles d’initiateurs. Il voit le palais du Facteur Cheval avec le directeur d’un journal de province. Son propre plombier Recul lui fait découvrir Avignon. L’ineffable Pepe l’initie à la Provence profonde, lui qui s’est fait tatouer une carte du pays sur l’abdomen. Les vignes sont le mystère du vieux Mathieu. Grenoble, la patrie de Stendhal, ne se trouve vraie qu’avec Martine et ses copains étudiants. La Gascogne serait bien fade sans Prosper, voyageur de commerce et spécialiste des bons restaurants, amateur du vin de pays…

Réceptif, Lawrence Durrell s’enrichit de tout ce que la vie lui offre : les paysages et les gens, les expériences uniques et les amitiés sans nombre.

Voyager, connaître, c’est laisser venir à soi.

Lawrence Durrell, L’esprit des lieux, 1969, Gallimard 1976, 489 pages, €17,38 

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Amours valentin

L’amour n’est pas simple, en français. Le mot, en effet, vient du provençal et de la conception passablement romantique – platonicienne ? – qu’avaient du sentiment les troubadours.

Il a fallu se différencier de la conception féodale, pour laquelle la femme était un bien comme un autre, et le mariage une alliance d’intérêts.

Il a fallu aussi abandonner la conception antique de l’amour car, bien sûr, le terme ‘amor’ est issu du latin amare = aimer. Mais ce latin avait une connotation différente, toute pratique, élaborée par les Grecs, experts en art psychologique. « Amour » – d’où vient « amitié » – se distinguait chez eux d’éros (la titillation érotique) et de philia (l’affect sentimental).

L’amour des troubadours se veut, lui, absolu. Il concerne en premier l’amour de Dieu, puis celui de « la » Femme. Pour en avoir une idée, on peut le rapprocher de la musulmane absolue humilité devant Allah. Ou de la ‘passion’ au sens christique des Parfaits cathares. L’amour provençal n’est pas cette amitié passionnée qui mêle l’érotisme au sentiment, comme l’est l’amour grec. Il est moins ouvert et plus rigide, axé sur « le Bien » à la manière de Platon, plutôt que sur l’éventail des sujets aimables offerts par la nature. L’amour provençal, qui devient l’amour français, est résolument hétérosexuel ; il s’exalte dans le discours plus que dans les gestes ; il est un théâtre, typique d’une société de cour où la hiérarchie est respectée et les limites à ne pas franchir bien fixées.

L’amitié est « sociale », pratique, elle peut concerner le sentiment entre homme et femme et est utilisée comme tel jusqu’au 18ème siècle. Mais l’Hamour (comme écrivait par dérision Flaubert) est déjà cette exaltation passionnelle qui dominera le romantisme. Il est abstrait et absolu, sans « objet » autre qu’idéal, hors de ce monde. Une sorte d’excès malsain qui sent la fièvre, une drogue qui, à la retombée, fait mal. La réalité n’est en effet jamais aussi parfaite que l’idée qu’on se fait…

L’ardeur éthérée de la ‘fin amor’ provençale sera confortée par les interdits d’Église et par le souci du lignage, reste sourcilleux de la conception féodale et de l’ordre établi. Ce n’est qu’au 18ème siècle que le badinage retrouvera la liberté des Grecs et que le plaisir reprendra ses liaisons dangereuses. Quand l’homme choisit, il est l’amant ; quand la femme choisit, l’homme est le galant. La Rochefoucauld retrouve la subtilité de la psychologie grecque pour distinguer les moments : « Dans les premières passions les femmes aiment l’amant, dans les autres elles aiment l’amour. »

De ce siècle d’humanisme érotique, le suivant singera l’aspect sans en garder l’esprit. Stendhal se moquera des bourgeois de son temps, revenus aux mœurs féodales de la femme comme « bien à vendre » – donc vertu à préserver : « Qu’est-ce qu’un amant ? C’est un instrument auquel on se frotte pour avoir du plaisir. »

L’aujourd’hui a réinventé toutes les pratiques, de « la baise » à la Catherine Millet (partout, à tout moment, si possible sous le regard des autres) à l’amour platonique (qui reste si fort chez les adolescents) jusqu’aux diverses « amouracheries » de passage (Delteil), amourettes par amusement, « amorisme » de l’exaltation perpétuelle et sans objet (Guitton), « amoureries » du rut populaire (Céline), « amarcord » – formé sur amour et record – ou nostalgie des souvenirs érotiques (Fellini), « amiévrie » de foule sentimentale lisant des magazines (Tinan)… mille mots pour dire les mille inventions du physique, de l’affect et de l’esprit amoureux – queue, cœur, crâne : les trois étages de l’homme.

Et Valentin dans tout ça ? Le prénom vient du latin ‘valens’ qui signifie justement vigoureux, plein de force. Vous voyez où l’on veut en venir ?

Février est le cœur de l’hiver et le 14 juste le milieu. C’est à ce moment que la vie doit triompher de la mort, à ce moment qu’on doit penser très fort au printemps, à la renaissance de la nature. De toute la nature : les feuilles en bourgeon, les fleurs en bouton, les petits agneaux pour Pâques… et les poupons d’homme qui naîtront en novembre, leur mère ayant bien mangé tout l’été.

En Grèce à cette saison de l’année, Zeus se mariait avec Héra ; à Rome, des adolescents nus couraient dans la ville en fouettant les passants, surtout les filles – et plus si affinités. L’Église a récupéré l’idée, bien sûr, pour la châtrer aussi sec en la transformant en discours, ces discrets billets babillant des mièvreries aux aimées. La ‘fin amor’ provençale, toute platonique et exaltée, l’y a fort aidé !

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