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Alain Corbin, Les filles de rêve

alain corbin les filles de reve

Depuis toujours, les hommes ont chanté la nubilité. C’est le moment où la jeune fille se fait femme, dans l’enfance encore pour le cœur et l’esprit, déjà formée pour le corps. D’où cet attrait puissant qui trouble, la puberté créant pour quelques mois l’androgyne imaginaire. « Ces personnes étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l’éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu’elles inspiraient toutes une sorte d’amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse », écrit Gérard de Nerval dans Aurélia (p.148).

Le tout jeune homme rêve à la toute jeune fille, sans savoir encore que son désir n’est pas pur, éthéré, mais bien terrestre, émoi du printemps dans les corps, appel de la nature. Il garde le goût de l’absolu, la fascination pour l’inaccessible, l’angoisse d’être déçu. Cette tension fait le rêve et marque pour une vie.

artemis

Alain Corbin, historien du sensuel, décrit 19 filles qui ont hanté les rêves adolescents de l’antiquité à nos jours. Ou plutôt aux jours de la génération pré-1968 car après… rien n’a plus jamais été comme avant. Pilule, avortement, permissivité, féminisme, matérialisme hédoniste consommé, encouragement au sexe des médias, du cinéma, de la publicité – tout concourt à faire disparaître le rêve dans les fumées de l’avant. La schizophrénie chrétienne jusqu’alors coincée entre la maman et la putain, la Vierge et le bordel, est soignée par les journées de mai. Le rêve rejoint le réel et la fleur est déflorée avant même d’être épanouie.

fille nue caresse

Aujourd’hui, « les pédagogues commencent d’enjoindre les relations physiques dès la puberté », écrit Alain Corbin dans sa préface (p.23) ; l’ange fait la bête dès 9 ans parfois, bien avant les 17 ans (avoués) de « la moyenne statistique » – les profs de collège le savent bien. Il est vrai que, si cette pratique de nature était répandue, elle calmerait l’ivresse de pureté des fanatiques religieux frustrés, de quelques bords qu’ils soient !

nausicaa et ulysse nu paxton

L’imaginaire sentimental s’est créé de ces filles de légende, de papier, de peinture ou d’opéra jusqu’à l’âge récent du faire et l’abandon encore plus récent du lire. Aujourd’hui, l’imaginaire se nourrit des images, pas des fumées, et « la fille de rêve » ressemble fort aux gros seins et rauqueries du porno mal filmé. Mais jusqu’à la fin des années soixante, la beauté blanche aux yeux brillants et à l’abondante chevelure blonde du jeune corps souple élancé, au maintien réservé et tendre, remporte tous les suffrages. Elle ravit d’un « amour du commencement » (Chateaubriand), mystérieux de désir et d’innocence mêlés.

ophelie millais

Telles sont Artémis (Diane), « la grande beauté inaccessible à l’homme » (p.28) ; Daphné comme belle plante ; Ariane d’amour blessée ; Nausicaa aux bras blancs de pudeur qui sauva Ulysse naufragé tout nu ; Iseut, dame des pensées, inaccessible et enchanteresse par magie ; la Béatrice de Dante dans tout l’éclat vertueux de ses 9 ans ; la Laure de Pétrarque à 19 ans qui l’a saisi d’un éternel présent au souvenir ; la Dulcinée du Quichotte, robuste paysanne qu’il voit en noble dame éthérée ; la Juliette de Roméo qui ne peut accomplir son amour tragique ; l’Ophélie virginale abandonnée d’Hamlet et que la rivière engloutit ; la Belle au bois dormant réveillée par son Prince si charmant, avant d’avoir beaucoup d’enfants ; Pamela de Richardson, bien oubliée de nos jours mais que Diderot plaçait très haut ; Charlotte la tendre et bonne qui jamais ne se donna à Werther, qui en mourut ; Virginie dormant enlacée avec Paul au berceau, aussi naturellement nus que les firent la nature ; Atala, morte vierge dans l’imaginaire de Chateaubriand ; la sylphide du même, créée « par la puissance de mes vagues désirs » (p.129) ; Graziella de Lamartine, entrevue en Italie dans la pudeur de ses 16 ans ; Aurélia de Nerval, « assemblage de masques furtifs » (p.144) ; jusqu’à l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes, enfantine et grave à la fois…

atala girodet 1808

paul et virginie ados

yvonne de galais dans le grand meaulnes

paul et virginie enlaces tout nus nicolas rene jollain 1732 1804

Ces 19 figures de rêve résument les attentes, les espoirs, les idéaux des jeunes hommes ; ils désirent la pureté et l’union des âmes avant l’union des corps et des cœurs. Platonisme de l’idéal, amour courtois de la rétention, pudeur puritaine de l’abstention, élan maîtrisé de la sublimation… Mais le bouleversement anthropologique de la seconde moitié du XXe siècle a sévi : « elles sont donc évanouies, ces images féminines autrefois fascinantes », dit l’auteur (p.162). Ce livre est donc pour ceux de la génération d’avant 1960. Une nostalgie.

Alain Corbin, Les filles de rêve, 2014, Champs Flammarion 2016, 171 pages, €8.00

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Michel Pastoureau et Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne

L’animal fabuleux fait rêver. Cinq siècles avant notre ère, le médecin grec Ctésias écrit dans son Histoire de l’Inde un monokeros (unicorne). C’est une sorte d’âne sauvage plus grand qu’un cheval, au pelage entièrement blanc sauf la tête, pourpre, et une corne d’une coudée pointue et tricolore blanc-noir-rouge. Cette corne phallique est bien sûr vitale : aphrodisiaque, fertile, antipoison. La licorne antique est née, même si Aristote doute de son existence.

La Bible cite un animal cornu, mais rien dans le contexte ne permet de préciser s’il s’agit d’une licorne. Ce sont les exégètes qui vont forcer l’interprétation pour récupérer le savoir antique et l’incorporer au christianisme. La licorne plutôt mâle à l’origine, farouche, rapide, guerrière, se féminise avec les Chrétiens, symbolisant Jésus attiré par la Vierge, alléché par « l’odeur de virginité » (?). La trop gentille bête s’endormant sur son sein, permet aux chasseurs (les Juifs, hérétiques et autres partisans du Malin) de la tuer ou de lui passer licol – pour récupérer son épée génésique.

pastoureau delahaye les secrets de la licorne

Personne n’a jamais vu de licorne, mais peu importe. Le Moyen-âge est symbolique et ne s’embarrasse pas de science : tout lui est allégorie pour parler et reparler de la Croyance seule et unique. La Renaissance doute un peu mais, révérence aux Anciens, se contente de répéter la compilation des textes antiques. Les Lumières exigeront des preuves mais il faudra attendre le début du 19ème siècle (eh oui !) pour que la « corne de licorne » soit prouvée comme étant de narval et que l’animal composite disparaisse des faunes encyclopédiques…

Oui, le savoir scientifique est un savoir récent ; non, il n’est pas naturel à l’esprit humain mais un effort de neutralité, de méthode et de hauteur. De nos jours même, la plupart des gens préfèrent croire aux on-dit et aux complots plutôt qu’aux preuves scientifiques. L’éducation sélectionne certes sur les maths, mais détachés de toute application, donc de tout concret !

Ce pourquoi la licorne fait toujours recette, et pas seulement parmi les poètes ou les écrivains (Haruki Murakami entre autres). Les ésotéristes, les brownistes (le Dan Brown du Da Vinci Code), les gnostiques, tantriques et autres magiciens avides de potions à la Harry Potter s’en donnent à cœur joie. C’est le mérite de cet ouvrage sérieux, bien documenté, écrit par deux spécialistes de la symbolique médiévale, de remettre les choses à leur place.

Animal fabuleux de l’antiquité, la licorne est reprise dans les bestiaires médiévaux, devient relique dans les églises et emblème héraldique, symbole d’amour courtois, avant de culminer vers 1500 dans les tapisseries de Dame à la licorne, visibles à Paris (au musée de Cluny) et à New York (Cloisters Collection), avant que le mythe ne décline jusqu’aux peintres symbolistes.

Un beau livre richement illustré et savamment documenté qui ravira tous ceux qui habitent proches de la tapisserie millefleurs sur fond rouge de la Dame, ou qui s’intéressent à l’amour courtois.

Michel Pastoureau & Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne, 2013, éditions Réunion des Musées nationaux, 144 pages, €27.55

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