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Les vieux de la vieille de Gilles Grangier

Adaptation du roman Les Vieux de la vieille de René Fallet paru en 1958, le film illustre la France restée rurale des années cinquante. Je l’ai connue, cette France-là, à la fin de ces années-là et, dans le film, nous y sommes. René Fallet, petit-fils de paysan et fils de cheminot, engagé l’année de ses 16 ans en 1944, devenu journaliste puis écrivain populiste la décrit sans la caricaturer. Elle est dans son jus.

Ils sont trois, vétérans de la guerre de 14, l’un à Verdun comme mon grand-père, l’autre aux Dardanelles comme mon autre grand-père, le troisième dans la Somme et ils rebattent les oreilles des autres de leur épreuve, comme ce fut le cas à mon époque. Ils ont dans les 65 ans et font déjà vieillards, alourdis, mal rasés, peu soigneux de leur personne, l’accent de terroir à couper au couteau. L’hygiène de cette France-là laissait à désirer, on ne se lavait que le visage et les mains au matin et les pieds une fois la semaine comme le rasage au coupe-chou ; quant au reste, il fallait nager jeune ou attendre l’été ou les cérémonies pour prendre un bain dans un tub rempli à la lessiveuse. Ils vivent en Vendée dans le village de Tioune spécialisé dans le cochon (Apremont dans la réalité). Ils se rencontrent au bistro du village et consomment des chopines de pinard à 12°, un litre chacun pour le moins, habitude prise dans les tranchées et parce que « le sang de la France » est bon pour la santé même si le trois étoiles vient encore d’Algérie.

Baptiste Talon (Pierre Fresnay, 63 ans au tournage) retourne justement par le car de sa ligne SNCF Pithiviers-Etampes, qu’il a parcourue durant 35 ans. Sonne pour lui l’âge de la retraite, « à cause des jeunes polytechniciens » qui veulent moderniser le réseau (et les effectifs). C’est tout à fait ça, la France de 1958 : une modernité encouragée par le gaullisme qui arrive au pouvoir, la résistance des vieux pétainistes arrêtés à la seule guerre qu’ils ont gagnée – contrairement à celle de 40 avec leurs fainéants de fils. Baptiste rejoint, évidemment au bistro, ses amis Jean-Marie Péjat (Jean Gabin, 56 ans au tournage) qui répare des vélos et est resté célibataire, toujours trop jeune ou trop vieux pour se marier à cause de la guerre de 14 et des quatre ans passés jusqu’en 18, et Blaise Poulossière (Noël Noël, 62 ans au tournage), éleveur de cochons qui a passé la main à son fils qui le traite comme un gamin parce qu’il caresse trop la bouteille. Il n’y a guère que sa petite-fille Mariette (Yane Barry, 24 ans au tournage) bientôt mariée, qui l’émoustille ; ses copains disent qu’ils se la feraient bien s’ils avaient encore 20 ans ou même 40.

Baptiste, seul dans la vie et délaissé par la société qui le juge désormais inutile, a appris par un ami que la vie à l’hospice de Gouyette tenu par les bonnes sœurs non loin du village, est une vie de cocagne : un litre de vin à midi, une chopine le soir, la soupe, la sieste sur la pelouse et ainsi de suite. Lui veut s’y retirer. Ses amis s’en étonnent ; ils sont enracinés dans Tioune et gardent une certaine liberté, pourquoi aller s’emprisonner volontairement ? Mais un effort trop grand pour Jean-Marie, qui veut relever une palissade tombée alors qu’il n’a plus 20 ni même 40 ans, lui prouve qu’il n’est plus l’homme qu’il fut. Quant à Blaise, houspillé par son fils et ses petits-fils qui se moquent de sa saoulerie, il n’a plus guère sa place dans la famille ; les cochons prospèrent bien sans lui.

Ils décident donc de partir avec Baptiste et signent « les papiers » devant le maire, un gros rougeaud à béret qui est riche marchand de bestiaux ou fermier aisé (Paul Mercey) comme j’en ai connu à la même époque dans un semblable village où j’ai passé une partie d’enfance. Mais, rebelles et anciens de 14-18, ils partent à pied. Non sans un panier de litrons bien rempli. La première étape est au cimetière où repose la femme de Blaise, qui s’est noyée dans l’étang et dont la rumeur de village soupçonne son mari excédé de l’y avoir poussée. C’est un secret, mais de ceux que l’on ne partage qu’avec une seule personne à la fois, ce pourquoi tout le monde est au courant. Là reposent aussi les copains d’école, morts à la guerre ou réformés, ce qui engendre quelques dialogues ironiques à la française, ces « bon mots » de Michel Audiard au meilleur de sa forme.

Les litrons sont bien entamés lorsque le trio repart sur la route. Blaise, bourré comme à son habitude, se vautre dans un fossé tandis que les autres continuent. Ils l’attendent mais il ne vient pas et Baptiste emprunte une camionnette Simca ? (très laide) pour aller le chercher tandis que Blaise est pris par une autre camionnette Citroën Type H à carrosserie de tôle ondulée bien connue de ces années-là. Ne voyant pas ses copains, il s’engouffre au café du coin. Imbroglio hilarant, Jean-Marie reste tout seul et ne retrouve Blaise que lorsque le cafetier le jette une fois fin saoul. L’éleveur de cochons n’en a pas fini avec ses potes. Si ceux-ci le transportent dans le foin d’une ferme voisine, le chien allemand qui aboie et mord les fait fuir tandis qu’il attire le pécore. Blaise se fait reconnaître et a droit à la soupe et au lit de plumes tandis que les autres, trop bons samaritains, couchent dans la grange.

Les voilà enfin devant l’hospice flanqué de grilles et de hauts murs. Jean-Marie et Blaise renâclent devant cette apparence de collège ou de prison mais Baptiste, tout à son fantasme conté par son ami, va de l’avant. Tous le suivent et les bonnes sœurs s’en emparent. Sauf que l’ami de Baptiste est mort trois mois auparavant et que la vie quotidienne est moins rouge qu’il s’en était vanté : douche obligatoire, pas de pinard au déjeuner mais seulement une fois la semaine ; quant à la soupe, c’est du bouillon plus liquide que consistant.

Le soir même, les trois décident de s’évader. Ils font le mur non sans escalader les casiers à bouteilles pour piquer du pinard pour la route, les faisant s’écrouler. Au matin, ils se reposent dans une ferme où ils ont fait les foins en 1920 et 21, lutinant la fermière (Mona Goya) qui était alors jeune et accorte – comme eux. Baptiste, qui avait « perdu » sa montre de gousset il y a quarante ans, la retrouve sous sa serviette de table car la fermière s’en souvient et garde de lui un souvenir ému même s’il ne s’est rien passé d’inavouable, sauf dans les hâbleries des gars.

Puis ils marchent mais n’ont plus 20 ans ni 40 et finissent par prendre le car, cette invention de la modernité qu’il haïssent comme les autos, dont une Simca Aronde de ces années-là qui corne lorsqu’ils sont au milieu de la route ou la grosse Ford Vedette à moteur V8 de la fermière aisée. Au village, les gendarmes à vélo les attendent (Jacques Marin et Michel Galabru) pour bris de bouteille, esclandre et mise en dangers de vieillards fragiles. Le maire les sauve à condition qu’ils se tiennent à carreau.

Ils vont dès lors contempler la vie qui va tout en la critiquant avec cette ironie française née dans les tranchées et le Canard enchaîné (où René Fallet a travaillé). Le pré de Baptiste est transformé en terrain de foot communal et sa bonne herbe saccagée par les joueurs comme par les visiteurs. Le foot était la seule attraction des villages paysans avec le vélo et le bal en ces années-là, la télévision, trop chère et qui venait à peine de parvenir en province avec ses relais hertziens, était réservée aux riches et aux cafés. Mais le ballon, shooté par des pieds inexperts, s’égare vers l’atelier de Jean-Marie. Bis repetita placent, ce n’est pas la première fois. Les jeunes veulent le récupérer car il est le seul en état de jeu de tout le village, mais les vieux s’en moquent et le laissent au fond du puits. Mais ils jouent la comédie des bons vieillards qui aident la relève car « ils n’ont que ça à faire », étant mis au rebut par la retraite ou les fils. Ils cherchent, mais ne trouveront pas.

Pour qui n’a pas connu ces années d’après-guerre où la France de la IVe République s’assoupissait dans les campagnes restées comme avant 14, avec ses gosses trop habillés et ces mariages endimanchés où l’on jetait à poignée des dragées en l’air, ce film offre une tranche de vie réaliste et un décor sans fard. Manquent seulement les poules, pourtant omniprésentes dans toutes les campagnes. Il y a bien des canards, mais ce n’est pas la même chose, ils ne vont pas se coucher avec le jour.

Une heureuse récente réédition !

DVD Les vieux de la vieille, Gilles Grangier, 1960, avec Jean Gabin, Pierre Fresnay, Noël-Noël, Gaumont 2020, 1h30, €16.99 blu-ray €18.30

René Fallet, Les vieux de la vieille, 1958, Folio 1973, 224 pages, €6.90

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GR 20 corse Jeudi 27 août

Aujourd’hui, notre itinéraire nous mène du col de Laparo à la passerelle sur le ruisseau de Casamintello.

Nous déjeunons sur les tables de bois du refuge d’Usciolu à 1741 m. Comme nous sommes les premiers et que nous lui plaisons, la gardienne nous offre trois tomates de son jardin.

Nous passons ensuite longuement par les crêtes. De curieuses roches découpées en forme de statue s’y dressent. Au refuge du midi, puis le soir, nous rencontrons deux jeunes Corses de Metz et Strasbourg qui font le GR uniquement pour la partie de Vizzavone à Bavella où ils retrouveront « la famille ». Ils nous disent : « comme c’est beau, hein ! » S’ils avaient pu voir le cirque de la Solitude, ils aimeraient plus encore.

Nous avons dîné d’un couscous en boîte Buitoni prévu sans doute pour deux (250 g de semoule) à 6,90 F. (2.64 €). Il était moins cher qu’une boîte de haricots verts… Nous avons pris auparavant du Viandox en bouillon et ensuite une infusion de thym. Il faut se réhydrater de la transpiration du jour. Nous sommes presque la fin du voyage.

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Indiens et bêtes de jungle

Nous disons adieu à nos nouveaux amis pour foncer à nouveau une demi-heure et trouver ainsi le campement du soir. C’est une suite de paillotes sur pilotis tout au bord de la rivière, comme on en voit partout sur les rives. Une grande pièce ouverte de tous côtés contiendra nos hamacs, pas encore installés. Une autre sert de sas avec le débarcadère, ouverte à tout le monde, c’est là que nous dînerons. Les autres sont des habitations individuelles. Même si tout est ouvert, sans mur pour séparer les territoires, la disposition des objets ne trompe pas. A chaque famille sa paillote.

Des poissons d’eau douce appelés ici morocato attendent sur la table d’être cuits pour notre dîner de ce soir. Au-dessous du plancher sur pilotis règne l’eau, la vase et les cochons nettoyeurs. Les ordures sont jetées directement par-dessus bord, comme depuis un bateau, c’est pratique. L’eau de la cuisine est puisée directement au-dessous ; heureusement qu’elle doit bouillir. L’endroit ne fait pas trop propre même si les « sanitaires » sont à une quinzaine de mètres vers la forêt pour ne pas polluer l’eau de baignade et de boisson. Le chemin est une suite de troncs branlants au-dessus de la vase et je ne vous évoque pas l’odeur… Mais les gens sont gentils, conviviaux, habitués à vivre en groupe, les uns sur les autres. Ils habitent en famille élargie, grand-mère et tout-petits mêlés.

Nous reprenons la pirogue pour aller dans un village indien construit d’une suite de maisons traditionnelles waraos, toujours au bord du fleuve. C’est une importante communauté car les maisons s’étendent sur près de 500 m !

Au coucher du soleil, la pirogue nous emmène à l’île aux perroquets. Nous y voyons surtout des cormorans et des ibis… La lune offre son croissant en dernier quartier, presque horizontal par rapport à nous. La faucille posée sur le ciel est d’une perfection quasi islamique. Mais quelle est donc cette étoile – ou planète – qui brille tout auprès ? Sans doute Vénus, me dit Joseph. Réflexion faite, je crois qu’il a raison.

Nous revenons au campement dans le crépuscule. Le groupe électrogène décline de la musique disco vénézuélienne qui s’arrête, par respect pour nos oreilles, lorsque nous arrivons. C’est une délicate attention même si nous n’avons rien dit. Plusieurs adolescents revenus de l’école traînent dans la semi-obscurité. Ils restent dans la paillote des visiteurs parce qu’ils sont curieux de ce que nous représentons, du monde extérieur qui vient à eux et, secondairement, des gadgets que nous transportons. Les appareils numériques portés par Chris et Yannick, avec leur petite fenêtre en couleurs comme un écran de télévision les fascinent. Un 13 ans en jean et les pieds nus, à l’indienne, regarde tout ce qui se passe de ses yeux brillants. Il est vigoureux, sain et rit facilement. S’il enfile vite un tee-shirt blanc à notre arrivée, par pudeur, il l’ôtera bien vite pour se remettre à l’aise, lorsque nous serons installés à table et habitués à lui. Il se fait photographier trois fois par les appareils numériques aux côtés d’un petit copain, pour se voir en images. Il se prénomme Luis, comme l’autre.

Nous dînons du poisson vu tout à l’heure au museau long et carré de requin. Pas de riz, en l’honneur de Jean-Claude qui le supporte mal, mais des pommes de terre et des carottes. Un chien très discret, très convivial comme ses maîtres les gens d’ici, est couché sous la table. On ne l’entend pas. Seule son odeur le révèle. Elle est puissante : il pue ! A la lumière de l’unique ampoule, dont l’énergie est fournie par un petit groupe électrogène situé à une dizaine de mètres, l’atmosphère est à la Le Nain.

Les peaux cuivrées des enfants qui nous regardent luisent doucement. Seul l’éclat des dents éclate comme des rires. Dans la maison d’à côté, ouverte partout, un jeune couple s’occupe d’un bébé de 18 mois peut-être.

Françoise les observe et commente. Le petit tout nu tète un moment, puis va jouer avec son père. Il se fait câliner avant de s’endormir par terre avant même qu’il ne soit l’heure d’installer les hamacs. Il dormira avec sa mère, probablement, dans le hamac installé juste au-dessus de celui du père. Les nôtres ont été installés dans la « chambre » en rang, comme des gousses blanches.

La nuit balancine en hamac protégé ne sera pas ma meilleure. Je ne sais pas comment on peut trouver si « confortables » ces demi-lunes qui arquent le corps en croissant, l’empêchant de bouger. Les Indiens dorment aussi en hamacs fermés par des moustiquaires. Joseph a d’ailleurs trouvé une « grosse » araignée au-dessus de la poutre qui soutient son hamac.

Les singes hurleurs font leur sarabande à certaines heures. Ils se défient ou s’invitent, je ne sais, mais on croirait la rumeur grondante d’une manifestation. Puis ce sont les coqs à répétition qui jouent du clairon dès que pointe le jour ! Culinairement, ça donnerait quoi, un « coq à la chicha » ? En revanche, aucun bébé ne braille ou même ne pleure plus de trente secondes. Quelqu’un lui prête attention tout de suite et ces enfants sont parmi les plus sages du monde.

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Lucette Blanchet, Là-haut

Il était comment, le monde d’avant ? C’était le monde paysan. Jusque dans les années 1960, les générations en Savoie restaient pour la plupart à la ferme, « emmontagnant » à la belle saison en chalets d’altitude. Le cheptel devait brouter l’herbe grasse sous les glaciers pour donner ce lait enrichi qui fait les bonnes tommes.

lucette blanchet la haut

Née en 1940, l’auteur a 5 ans lorsqu’elle est envoyée en vacances au pair chez une nounou fermière vaguement de la famille, à Miocé, hameau (inventé ?) de Bellecombe dans le Haut-Jura. Chez elle, ça barde : le père à la SNCF se pique la tronche tous les soirs et la mère, faible et peuple, ne veut pas divorcer. La sœur aînée part dès qu’elle peut travailler, vers 16 ans. Pour la petite, il faut quitter la ville, la honte, la déchéance, cette boule qui ankylose son sternum. A l’inverse, la montagne, son ciel pur, l’immensité du paysage, ses odeurs de nature, c’est la liberté.

Le livre est un roman et il est indiqué en exergue « toute ressemblance, etc… ». Mais il est dit dans l’exergue qui suit : « continument la réalité et la fiction s’imbriquent pour former un tout ». Donc les noms et les lieux sont imaginaires, mais les personnages et les situations sont vrais. Lucette est Nina. Elle se souvient. Comme pour le petit Marcel, la mémoire surgit par les narines. Pour Nina pas de madeleine au thé mais le purin, la suie, le café-chaussette, l’odeur crue de l’eau torrentueuse, l’herbe, le foin et la peau des êtres aimés. « C’était d’abord les odeurs, les senteurs qui l’assaillaient en premier. Et puis le glacier qui dépassait des nuages, les névés qui avaient bien grossi et ces vieilles pierres dallées devant le chalet s’ouvrant comme des clapets boueux par mauvais temps » p.341.

Gamine, elle découvre l’existence à ras de terre, les chardons qui piquent, la boue dans les chaussures, le fumier glissant, la source glacée. L’absence de confort de la nature, le feu sans cheminée qui enfume, la pluie qui s’infiltre entre les lauzes du toit, l’humidité du brouillard, la brûlure du soleil à midi. Elle vit la vie des bêtes, des vaches à mener au pâturage, du chien à caresser et ordonner, des lapins à dépiauter et cuisiner, des cochons qui bâfrent comme des porcs, des puces dans la paille des lits. Et puis il faut bosser, des aurores au crépuscule, sans arrêt : c’est ça la bonne vie écolo dont rêvent les bobos confortablement installés dans le salon de leur cottage rurbain, face à leur écran couleur. « Elle trayait, donnait à manger aux cochons, aux poules, allait chercher du bois, allumait le feu, épluchait les pommes de terre, faisait la vaisselle, lavait le linge, balayait, ramassait l’herbe aux lapins, préparait les repas, retrayait les vaches, portait du lait chez tante Armande, donnait à manger aux lapins, coupait du bois, allait en champ » p.83.

De 5 à 17 ans, Nina devient passionnée du lieu, écrin fermé quasi familial dans un décor de liberté grandiose. Il y a Fifine la nounou, Jean-Louis le gamin d’à côté d’un an plus âgé qu’elle, les niôlus – les nigauds jumeaux – débrouillards et musclés, con ce Tantin d’oncle, Félix le mari qu’on voit peu parce qu’il reste au village du bas, Bruno et Bianco les bergers d’altitude qui ont des choses à cacher, Édouard 13 ans venu se refaire une santé depuis Mulhouse, Mario l’aîné d’une platée d’enfants de l’autre côté de la frontière venu faire berger à 14 ans avant de devenir curé, Rose la tenancière d’auberge avide d’hommes et mère des niôlus, Léone, la Prévalée, Brigitte, Philibert…

Depuis tout petit, les gamins voient les chiens se monter et les taureaux enfiler la vache avec leur dard dressé d’au moins 30 cm. C’est la nature. Dès 12 ans, ils ressentent en eux les premiers émois mais se demandent : « C’est quand même pas comme les chiens ? » p.202. Les amis d’enfance s’aiment, mais le plus souvent d’amitié. Difficile de faire tonner le coup de foudre quand on se connait depuis toujours. Nina, à 13 ans, « aimait bien jeter le trouble entre elle et Jean-Louis. Quand il se releva, il était tout rouge ! Elle aussi d’ailleurs, une chaleur l’envahit. » Mais la nature est bien faite, elle décourage les unions entre personnes trop proches : il y a l’amitié profonde, mais pas l’amour passion ; il doit venir d’ailleurs. « Il faut dire que là-haut on vivait sous le règne de la pudeur. La pudeur était une bienséance au même titre que la politesse ou la probité » p.231. Poussé par sa mère, Jean-Louis choisira les biens plutôt que la fille, il agrandira ses terres par alliance avec une autre que Nina. Car le mariage est un contrat de biens quand on n’est pas bien gai (ni lesbien) mais paysan.

Nina tombera amoureuse à 18 ans d’un ouvrier typographe de la ville au « corps souple et bien campé ». Tout Miocé lui a appris la beauté et les manières de l’amour, sans qu’elle puisse devenir adulte dans ce cocon à la Rousseau. Mais elle a su jauger des hommes par ceux qu’elle avait côtoyés : « la beauté des Niôlus – crinières auburn sur des corps d’éphèbes… » p.432. Toujours à faire des bêtises, les jumeaux, mais serviables et unis comme la main, sensuels parce que deux contre les préjugés : « on met pas de pyjamas, on dort tout nu » p.131. Paul et Paulin sont différents, le second veut à toute force attirer l’attention : à 15 ans « il fit des roulades tout nu qu’il était » après un plongeon sous une cascade d’où il était ressorti gelé, au point que Paul son jumeau a du se déshabiller pour « le couvrir de son corps tout chaud » p.306. Mais « les jumeaux, c’est spécial ».

C’est ainsi qu’on apprend la vraie vie, en montagne. Nina est une gamine espiègle quand elle n’est pas sous la houlette soularde de son père. Jeune fille, elle est pleine de fantaisie. On rit, par équilibre avec le solide mais trop sérieux Jean-Louis. Même les vaches ont leur personnalité. Un délicat roman autobiographique émaillé de patois savoyard d’une femme auteur de probablement 73 ans aujourd’hui qui se souvient. Tendresse, humour, travail, dans une famille recomposée et sur une petite patrie montagnarde. J’aime bien ce roman-vérité, jamais misérable.

Lucette Blanchet, Là-haut, octobre 2012, éditions Baudelaire, 441 pages, €22.80

De très nombreuses corrections restent à faire… La faute systématique à balade (qui promène) écrite ballade (qui se chante) ! Des lettres inadéquates (mal lues sur manuscrit ?), des mots incompréhensibles (« parquet d’amour » p. 306 pour « paquet » ?), le systématique point d’interrogation après qui en plein milieu des phrases, et même un paragraphe entier redoublé p.250 ! Le lexique des mots patois aurait gagné à être complété et mis tout simplement par ordre alphabétique. Il semble que l’éditeur ne se charge en rien des corrections (trop cher ?) – c’est bien dommage.

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Le con promis

Le socialiste militant, croyant indéfectible, ravi de fusionner avec les camarades dans l’enthousiasme des luttes électorales du printemps apparaît lorsque la bise fut venue… comme un con. Le con « promis » par son dirigeant. François Hollande est un bon politicien, donc machiavélien : il promet en gros caractères de répondre aux fantasmes de sa base partisane ; il ajoute en petits caractères ce qu’il va vraiment faire. Tous les politiciens font ça, Chirac ayant théorisé la formule selon son vocabulaire de salle de garde : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient ». François Mitterrand laissait dire, François Hollande est plus honnête puisqu’il l’a écrit – mais en petit. L’archaïsme de la culture socialiste française exige de ménager l’idéologie, faute de quoi on n’est pas élu. Quitte à faire l’inverse par la suite, donc « trahir » selon la mentalité stalinienne encore en vogue chez les vieux soixantuitards réfugiés en fonction publique, qui forment le gros des militants.

  • Promesse la « non-signature » du traité européen corrigé ; la réalité est qu’on l’a signé en l’état, on l’a simplement justifié en disant qu’on avait ajouté la croissance… qui existait déjà dans les textes.
  • Promesse le « faire payer les riches » ; la réalité est que toute la classe moyenne et populaire paye avec la CSG et la TVA (même les chômeurs !) parce que les riches ne sont jamais assez nombreux pour le tonneau des Danaïdes de la dépense publique, et que les « 75% » ne touchent que quelques centaines de personnes… qui vont sans doute adapter leur rémunération.
  • Promesse le « dialogue social » ; la réalité est qu’il est contraint par la loi en cas d’échec, et que les syndicats sont très peu représentatifs : voir les médecins, voir le temps de travail.
  • Promesse l’écologie ; la réalité est que la France n’a pas les moyens de se priver du nucléaire tout de suite, ni les moyens de subventionner l’éolien et le solaire à guichet ouvert, ni même les entreprises pour produire à coûts assez bas pour qu’on ne doive pas importer tout le matériel. Reste l’isolation des logements, probablement le principal gisement d’économies d’énergie : mais a-t-on les moyens pour l’instant de créer une nouvelle niche fiscale ou de subventionner les logements modestes ?

Eh oui, gouverner est bien autre chose que promettre. Le socialiste de base apparaît donc comme un con, promis au désenchantement comme d’habitude. Cela parce que le parti n’a jamais su s’adapter.

  • Il reste nostalgique des révolutions du XIXème, sans voir qu’on est passé au XXIème.
  • Il ne veut pas se couper du mythe marxiste selon laquelle l’Histoire a une loi qui s’accomplit quoiqu’on fasse, donc que « le capitalisme » est condamné.
  • Il ne voit pas que son concept de « capitalisme » est bien flou, en gros tout ce qui ne va pas dans le monde : l’argent, l’effort, la compétition, la domination, la marchandisation, la mondialisation, la dictature (ouverte ou des lobbies), la guerre. Alors que « le capitalisme » est une technique, pas une idéologie (l’idéologie est l’ultralibéralisme uniquement financier). Le capitalisme est une technique d’efficacité économique pour produire le plus et le mieux avec le moins de capital, de matières et d’hommes. Le capitalisme est donc « écologique » : il économise au maximum la planète et le travail pour la meilleure productivité des facteurs…

Le socialiste ne voit rien de tout ça, il reste dans sa bulle imaginaire où, comme chez Disney, les petits cochons roses danseront dans le soleil dès que le Grand Méchant loup aura disparu. Les militants « espèrent toujours, de manière floue et non argumentée, qu’un jour,  le capitalisme sera remplacé par autre chose. En attendant, l’économie française perd des parts de marché et notre commerce extérieur est de plus en plus gravement déficitaire », dit très justement Gérard Grumberg, observateur CNRS de la gauche politique, dans un article de Telos du 6 novembre.

La hantise socialiste est de se couper de l’extrême-gauche, sorte de Surmoi vigilant du dogme marxiste. Mais on ne peut gouverner en disant je quitte l’Europe, je quitte l’euro, je taxe à 100% tout ce qui est au-dessus du SMIC, je fonctionnarise les dirigeants des entreprises et je nationalise tous les moyens de production, je change les institutions au profit d’une Assemblée élue et surveillée par les citoyens en armes, et ainsi de suite. La France n’est pas toute seule, ni phare des nations. Elle a décidé depuis les années 1950 de bâtir une Europe unie, ce qui ne se fait pas sans compromis ni convergences. Gouverner, c’est accepter cet état de fait dû à l’histoire et à la volonté générale qui s’est à maintes reprise exprimée.

François Hollande se met donc à gouverner. Il choisit – enfin ! – la politique de l’offre, comme toute la gauche de gouvernement partout dans le reste de l’Europe. Finie l’incantation au « keynésianisme » (caricaturé d’ailleurs uniquement en dépense publique permanente, ce que Keynes n’a JAMAIS dit). Place à la politique favorable aux entreprises : moins de charges, plus de souplesse, un meilleur financement. Pourquoi les entreprises ? Parce que seules elles créent des emplois. Et que, insérées dans un système surtout européen (leur principal bassin d’exportation), elles doivent se mesurer aux autres. Eh oui, il faut produire avant de redistribuer : grave question qui n’est jamais débattue dans les instances du PS. Le sera-t-elle à l’avenir ? On n’ose le croire… Surtout que 59% des Français se reconnaissent nuls en économie et considèrent l’information économique à 60% comme incompréhensible (sondage TNS octobre 2012). Merci les fonctionnaires (majoritairement socialistes) de l’Éducation nationale !

Mais non, il ne s’agit pas d’un virage social-démocrate ou social-libéral.

  • La gauche française ne peut être sociale-démocrate puisque ce type de régime exige des syndicats puissants et représentatifs – ce qui est bien loin d’être le cas chez nous !
  • La gauche française ne peut pas être sociale-libérale, puisque ce serait « accepter » le capitalisme et faire avec la mondialisation – ce que refuse bec et ongle la base militante PS principalement de fonctionnaires assurés de leur emploi, couverts pour leur santé et sans problème de retraite.

Alors, qu’est-il donc, le parti socialiste français ? La énième version du jacobinisme, oscillant entre Robespierre et Danton, révérant l’État centralisé qui sait mieux que tout le monde ce qui est bon pour chacun. Où tout se décide entre soi, énarques sortis des mêmes écoles, loin des cons de base à qui l’on chante l’air qu’ils veulent entendre.

Il faudrait au PS un vrai débat sur la réalité des choses. L’observateur s’amuse (et s’attriste) de voir qu’il est bien loin.

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Îles mystérieuses de Polynésie

Assez méconnue aujourd’hui, mais déjà évoquée ici même, cette île « mystérieuse » de Mehetia se situe à cent kilomètres de Tahiti en direction d’Anaa aux Tuamotu.

C’est l’île la plus jeune de la Polynésie française. Le volcan éteint il y relativement peu d’années, aurait été vu en éruption à l’époque pré-européenne. L’île, aujourd’hui inhabitée, aurait joué le rôle important d’un point de repère, éventuellement d’escale, de ravitaillement, voire d’étape pour les échanges avec les Tuamotu.

Des navigateurs l’ont mentionnée tels les Espagnols en 1772, James Cook, Capitaine Bligh. [On l’appelait Osnaburg sur les cartes]. Elle faillit devenir une léproserie, après avoir fourni des tonnes de coprah et d’oranges, exploitations détruites par les cyclones au siècle dernier.

De 1930 à 1960, Marcel Frainer met l’île en valeur, il fait construire deux réservoirs en ciment pour l’eau, puis il introduit des cochons. Il exploite la cocoteraie. Les arbres fruitiers produisent de 28 000 à 30 000 oranges par an. Le bois de Mehetia est exploité pour les constructions à Tahiti. Inhabitée depuis plusieurs années, propriété de deux familles, cette île pourrait devenir un sanctuaire pour plusieurs espèces (sauf bien sûr les espèces envahissantes) si on l’aménageait un peu. Mehetia est difficile d’accès, il n’y a pas de baie, et les conditions météorologiques doivent être favorables pour s’y rendre et y accoster ! [Et il y a un hic : Mehetia est un volcan actif, le point chaud de l’archipel de la Société…]

Des chercheurs ont retrouvé dans une cavité noyée de la tribu de Kumo à Lifou des coquilles de Nautilus macromphalus ou grand nombril, endémique de la Nouvelle-Calédonie, pour partie en cours de fossilisation. Ce gisement est circonscrit dans une zone caractéristique des cénotes, immenses trous naturels, et dans une salle inclinée à une profondeur de 40 m. La grotte, établie dans le nord, est à près d’un kilomètre de la bordure de l’océan. Il semble que ce soit la première fois au monde où des observations montrent une fréquentation de ces cavernes noyées d’eau de mer par des nautiles.

Quelques détails sur le mystérieux nautile. Il est secret. Sa reproduction est connue uniquement en aquarium. La ponte n’a jamais été observée en milieu naturel. Les scientifiques ne savent pas très bien où ils pondent. Ils savent seulement qu’ils remontent vers la surface pour le faire. Le nautile est un animal particulier. Si ce céphalopode est retrouvé dans les régions tropicales, il apprécie l’eau froide. Le groupe des nautiles est apparu au début de l’ère primaire, et a résisté finalement à toutes les grandes crises biologiques. Le nautile est l’animal emblématique et symbolique du territoire.

Pisonia grandis est un grand arbre des sables coralliens, plus rare sur les îles de la Société, mais très fréquent aux Marquises et aux Tuamotu. Les jeunes feuilles sont comestibles pour l’homme. Le feuillage est un aliment pour le bétail et les lapins. Branches cassantes, bois blanc spongieux, très mou quand il est vert, une fois sec on peut le débiter en planches ou madriers si légers qu’on l’a souvent confondu avec le balsa. Il sert à construire des radeaux. L’écorce aux propriétés émollientes est employée dans le traitement des anthrax et panaris.

Ici, à Tahiti, certains ne parlent qu’indépendance. Ils sont même allés à New-York jusqu’à l’ONU. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que bien des petits pays à ce jour pas encore indépendants ne souhaitent, pour la plupart, pas l’indépendance. Plus le pays est petit, plus il est cher par habitant de devenir souverain. Un aéroport international coûte, d’autant plus cher qu’il y a peu d’habitants. C’est la même chose pour les ports susceptibles de recevoir des paquebots. Pareil pour les frais de souveraineté.

La présidence de la Polynésie française coûtait 10 000 FCP par habitant, celle de la France 100 FCP par habitant (selon Tahiti-Pacifique 2003). La représentation coûte beaucoup d’argent. Un ambassadeur dans chaque grande capitale coûte aussi cher pour 100 000 habitants que pour 10 millions d’habitants. ATN ou Air Calin, compagnies aériennes, sont elles en bonne santé? la surveillance de la ZEE (Zone économique exclusive), qui officie ? Le secours en mer ? Coûteux surtout pour un territoire peu peuplé mais aussi étendu que l’Europe.

Ces réalités bassement matérielles sont mises de côté par celui qui s’imagine être le guide suprême, le père des Maohi (Maoris), Génial dirigeant, Idéologue majeur, etc…

Hiata de Tahiti

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