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Les vieux de la vieille de Gilles Grangier

Adaptation du roman Les Vieux de la vieille de René Fallet paru en 1958, le film illustre la France restée rurale des années cinquante. Je l’ai connue, cette France-là, à la fin de ces années-là et, dans le film, nous y sommes. René Fallet, petit-fils de paysan et fils de cheminot, engagé l’année de ses 16 ans en 1944, devenu journaliste puis écrivain populiste la décrit sans la caricaturer. Elle est dans son jus.

Ils sont trois, vétérans de la guerre de 14, l’un à Verdun comme mon grand-père, l’autre aux Dardanelles comme mon autre grand-père, le troisième dans la Somme et ils rebattent les oreilles des autres de leur épreuve, comme ce fut le cas à mon époque. Ils ont dans les 65 ans et font déjà vieillards, alourdis, mal rasés, peu soigneux de leur personne, l’accent de terroir à couper au couteau. L’hygiène de cette France-là laissait à désirer, on ne se lavait que le visage et les mains au matin et les pieds une fois la semaine comme le rasage au coupe-chou ; quant au reste, il fallait nager jeune ou attendre l’été ou les cérémonies pour prendre un bain dans un tub rempli à la lessiveuse. Ils vivent en Vendée dans le village de Tioune spécialisé dans le cochon (Apremont dans la réalité). Ils se rencontrent au bistro du village et consomment des chopines de pinard à 12°, un litre chacun pour le moins, habitude prise dans les tranchées et parce que « le sang de la France » est bon pour la santé même si le trois étoiles vient encore d’Algérie.

Baptiste Talon (Pierre Fresnay, 63 ans au tournage) retourne justement par le car de sa ligne SNCF Pithiviers-Etampes, qu’il a parcourue durant 35 ans. Sonne pour lui l’âge de la retraite, « à cause des jeunes polytechniciens » qui veulent moderniser le réseau (et les effectifs). C’est tout à fait ça, la France de 1958 : une modernité encouragée par le gaullisme qui arrive au pouvoir, la résistance des vieux pétainistes arrêtés à la seule guerre qu’ils ont gagnée – contrairement à celle de 40 avec leurs fainéants de fils. Baptiste rejoint, évidemment au bistro, ses amis Jean-Marie Péjat (Jean Gabin, 56 ans au tournage) qui répare des vélos et est resté célibataire, toujours trop jeune ou trop vieux pour se marier à cause de la guerre de 14 et des quatre ans passés jusqu’en 18, et Blaise Poulossière (Noël Noël, 62 ans au tournage), éleveur de cochons qui a passé la main à son fils qui le traite comme un gamin parce qu’il caresse trop la bouteille. Il n’y a guère que sa petite-fille Mariette (Yane Barry, 24 ans au tournage) bientôt mariée, qui l’émoustille ; ses copains disent qu’ils se la feraient bien s’ils avaient encore 20 ans ou même 40.

Baptiste, seul dans la vie et délaissé par la société qui le juge désormais inutile, a appris par un ami que la vie à l’hospice de Gouyette tenu par les bonnes sœurs non loin du village, est une vie de cocagne : un litre de vin à midi, une chopine le soir, la soupe, la sieste sur la pelouse et ainsi de suite. Lui veut s’y retirer. Ses amis s’en étonnent ; ils sont enracinés dans Tioune et gardent une certaine liberté, pourquoi aller s’emprisonner volontairement ? Mais un effort trop grand pour Jean-Marie, qui veut relever une palissade tombée alors qu’il n’a plus 20 ni même 40 ans, lui prouve qu’il n’est plus l’homme qu’il fut. Quant à Blaise, houspillé par son fils et ses petits-fils qui se moquent de sa saoulerie, il n’a plus guère sa place dans la famille ; les cochons prospèrent bien sans lui.

Ils décident donc de partir avec Baptiste et signent « les papiers » devant le maire, un gros rougeaud à béret qui est riche marchand de bestiaux ou fermier aisé (Paul Mercey) comme j’en ai connu à la même époque dans un semblable village où j’ai passé une partie d’enfance. Mais, rebelles et anciens de 14-18, ils partent à pied. Non sans un panier de litrons bien rempli. La première étape est au cimetière où repose la femme de Blaise, qui s’est noyée dans l’étang et dont la rumeur de village soupçonne son mari excédé de l’y avoir poussée. C’est un secret, mais de ceux que l’on ne partage qu’avec une seule personne à la fois, ce pourquoi tout le monde est au courant. Là reposent aussi les copains d’école, morts à la guerre ou réformés, ce qui engendre quelques dialogues ironiques à la française, ces « bon mots » de Michel Audiard au meilleur de sa forme.

Les litrons sont bien entamés lorsque le trio repart sur la route. Blaise, bourré comme à son habitude, se vautre dans un fossé tandis que les autres continuent. Ils l’attendent mais il ne vient pas et Baptiste emprunte une camionnette Simca ? (très laide) pour aller le chercher tandis que Blaise est pris par une autre camionnette Citroën Type H à carrosserie de tôle ondulée bien connue de ces années-là. Ne voyant pas ses copains, il s’engouffre au café du coin. Imbroglio hilarant, Jean-Marie reste tout seul et ne retrouve Blaise que lorsque le cafetier le jette une fois fin saoul. L’éleveur de cochons n’en a pas fini avec ses potes. Si ceux-ci le transportent dans le foin d’une ferme voisine, le chien allemand qui aboie et mord les fait fuir tandis qu’il attire le pécore. Blaise se fait reconnaître et a droit à la soupe et au lit de plumes tandis que les autres, trop bons samaritains, couchent dans la grange.

Les voilà enfin devant l’hospice flanqué de grilles et de hauts murs. Jean-Marie et Blaise renâclent devant cette apparence de collège ou de prison mais Baptiste, tout à son fantasme conté par son ami, va de l’avant. Tous le suivent et les bonnes sœurs s’en emparent. Sauf que l’ami de Baptiste est mort trois mois auparavant et que la vie quotidienne est moins rouge qu’il s’en était vanté : douche obligatoire, pas de pinard au déjeuner mais seulement une fois la semaine ; quant à la soupe, c’est du bouillon plus liquide que consistant.

Le soir même, les trois décident de s’évader. Ils font le mur non sans escalader les casiers à bouteilles pour piquer du pinard pour la route, les faisant s’écrouler. Au matin, ils se reposent dans une ferme où ils ont fait les foins en 1920 et 21, lutinant la fermière (Mona Goya) qui était alors jeune et accorte – comme eux. Baptiste, qui avait « perdu » sa montre de gousset il y a quarante ans, la retrouve sous sa serviette de table car la fermière s’en souvient et garde de lui un souvenir ému même s’il ne s’est rien passé d’inavouable, sauf dans les hâbleries des gars.

Puis ils marchent mais n’ont plus 20 ans ni 40 et finissent par prendre le car, cette invention de la modernité qu’il haïssent comme les autos, dont une Simca Aronde de ces années-là qui corne lorsqu’ils sont au milieu de la route ou la grosse Ford Vedette à moteur V8 de la fermière aisée. Au village, les gendarmes à vélo les attendent (Jacques Marin et Michel Galabru) pour bris de bouteille, esclandre et mise en dangers de vieillards fragiles. Le maire les sauve à condition qu’ils se tiennent à carreau.

Ils vont dès lors contempler la vie qui va tout en la critiquant avec cette ironie française née dans les tranchées et le Canard enchaîné (où René Fallet a travaillé). Le pré de Baptiste est transformé en terrain de foot communal et sa bonne herbe saccagée par les joueurs comme par les visiteurs. Le foot était la seule attraction des villages paysans avec le vélo et le bal en ces années-là, la télévision, trop chère et qui venait à peine de parvenir en province avec ses relais hertziens, était réservée aux riches et aux cafés. Mais le ballon, shooté par des pieds inexperts, s’égare vers l’atelier de Jean-Marie. Bis repetita placent, ce n’est pas la première fois. Les jeunes veulent le récupérer car il est le seul en état de jeu de tout le village, mais les vieux s’en moquent et le laissent au fond du puits. Mais ils jouent la comédie des bons vieillards qui aident la relève car « ils n’ont que ça à faire », étant mis au rebut par la retraite ou les fils. Ils cherchent, mais ne trouveront pas.

Pour qui n’a pas connu ces années d’après-guerre où la France de la IVe République s’assoupissait dans les campagnes restées comme avant 14, avec ses gosses trop habillés et ces mariages endimanchés où l’on jetait à poignée des dragées en l’air, ce film offre une tranche de vie réaliste et un décor sans fard. Manquent seulement les poules, pourtant omniprésentes dans toutes les campagnes. Il y a bien des canards, mais ce n’est pas la même chose, ils ne vont pas se coucher avec le jour.

Une heureuse récente réédition !

DVD Les vieux de la vieille, Gilles Grangier, 1960, avec Jean Gabin, Pierre Fresnay, Noël-Noël, Gaumont 2020, 1h30, €16.99 blu-ray €18.30

René Fallet, Les vieux de la vieille, 1958, Folio 1973, 224 pages, €6.90

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Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire

Ces longs textes parfois pleurards, parfois empreints d’une mélancolique poésie, ont été écrits par Jean-Jacques les deux dernières années de sa vie, bien après les Confessions. Il habitait avec Thérèse rue Plâtrière à Paris, entre Père Lachaise et Belleville.

Aigri, paranoïaque, agité nerveux, ce vieillard de 65 ans s’apaisait en longues promenades dans les prés et les bois à la lisière de la capitale. Solitaire, agoraphobe, il se sentait bien au sein de maman la nature. Il y retrouvait son vrai moi, celui issu de lui et non du regard des autres. Il distingue ainsi soigneusement l’amour de soi de l’amour-propre, l’estime naturelle que tout être a pour lui-même et qui est son identité, du personnage social composé par la jalousie, l’envie et la malveillance inévitable de toute société. « Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes » (6ème promenade, p.1059).

L’estime de soi est fragile chez les adolescents et vulnérable chez les êtres faibles, avides d’être aimés non pour ce qu’ils sont mais pour ce que la société veut bien reconnaître en eux. Les mœurs ont-elles changé ? La hiérarchie sociale oui (encore que la France soit restée une société de Cour comme sous Louis XV…) mais peu les gens. Rousseau en témoigne : « Mes contemporains (…) actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander » (6ème promenade, p.1059). Qui a travaillé dans le privé en entreprise ou en banque, ou dans le public comme fonctionnaire (sans parler de la politique !), reconnaîtra sans peine la vérité de cette peinture.

D’où pour Rousseau la solitude, s’isoler à la campagne dans une thébaïde pré-écologique munie de tout : bois de chauffage, jardin de légumes, poulailler pour œuf et viande. C’est cela pour lui le bonheur : se retirer, être en retrait, à la retraite. « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même, comme Dieu » (5ème promenade, p.1047). D’où le syndrome de sa Maison, de son Château fort, de son Île déserte, d’être le maître d’un univers fermé où régner sans contrainte sociale. Orgueil paranoïaque d’être « comme Dieu »…

Rousseau compose là dix longs textes qui sont des « rêveries ». Le rêve est naturel et gratuit alors que la méditation requiert une discipline et que la réflexion (exercice de penser) est laborieuse et utilitaire. Fidèle à son inattention foncière due à son caractère brouillon tout occupé de sensiblerie, Rousseau préfère rêver que penser. Toute sa vie il est resté nomade, marcheur effréné, tous ses sens ouverts aux sollicitations de la nature, frémissant de la moindre caresse du vent sur sa gorge nue, amoureux panthéiste car il ignorait le sexe. Il n’a su focaliser sa sensualité que fort tard, avancé déjà dans la vingtaine, et sur l’éducation forcée que lui fit Madame de Warens vers 22 ans, elle qui l’avait connu âgé d’un peu plus de 15 ans. Le vagabondage d’esprit des rêveries correspond à ce vagabondage du corps sans cesse agité d’aller et venir, sans but. Désordre du personnage, désordre de l’existence, désordre des idées. Penser est pour lui un pensum contre nature. Tout comme éduquer des enfants, lui qui les a mis aux objets enfants trouvés.

Il reste cependant quelques réflexions d’expérience, surgies sans y penser au fil de la plume, qu’il est intéressant de méditer. Ainsi sur la vérité : « S’il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour soi, c’est un hommage que l’honnête homme doit rendre à sa propre dignité » (4ème promenade, p.1038). Orner la vérité par des fables, c’est la défigurer – mais la faire mieux comprendre au détriment de la rigueur est juste : « La profession de véracité que je me suis faite a plus son fondement sur des sentiments de droiture et d’équité que sur la réalité des choses ». Illusion du Bien contenu naturellement en soi-même comme une règle platonicienne non apprise, vieille erreur de Rousseau qui perdure dans la naïveté contemporaine – alors que l’être non socialisé enfant reste une bête sauvage. L’absence de toute éducation fait le barbare. D’où le malentendu culturel et même « philosophique » de la gauche avec les banlieues.

Jean-Jacques Rousseau est trop long, trop verbeux, trop préoccupé de lui-même pour être encore lu de la génération Y. Née dans les technologies de l’information et de la communication, celle-ci va au direct, au lapidaire, à l’efficace. Les longs développements gémissant du Jean-Jacques ne sont plus lisibles, déjà qu’elle lit très peu. Son égoïsme plaintif non plus, à une époque où chacun doit se prendre en main.

  • Écrire pour revivre et jouir de soi ? Quelle prise de tête est-ce là, à l’âge des fesses-books et autres exhibitions de photos en situation scabreuse et de blagues entre potes de la même bande ?
  • Écrire ses idées pour se connaître soi, comme Montaigne ? Quel intérêt d’en faire une montagne, à l’âge du zapping et les Guignols de la soi-disant « info » ?
  • Être heureux ce n’est plus être soi mais être comme tout le monde, bien au chaud, peau contre peau dans le panier des chiots.

Lira-t-on encore Rousseau dans quelques années ? Ses pleurnicheries, son françois attardé et ses mots péquenots issus du parler régional ? Pourtant, lorsqu’il parle non plus en général mais d’une anecdote qui lui est arrivée, quel écrivain ! Les Rêveries ne sont probablement pas l’ouvrage qu’il faut lire lorsqu’on appartient à la génération Y, mais plutôt les premiers livres des Confessions. Réservé aux happy few, amateurs de belle littérature.

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire (1778), Œuvres complètes tome 1 (comprenant Les Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques, les Rêveries et documents biographiques), édition Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Gallimard Pléiade 1959, édition 2007, pp.993-1098, €55.10 

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Folio classique 1973, 277 pages, €3.99 

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