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Stendhal, Lisimon

Peu connue mais à base autobiographique, cette nouvelle est sur le renoncement. Un jeune homme riche et fat nommé Lisimon, bien de sa personne et d’esprit brillant, ne vit à Paris que par le regard des autres. Trahi par une femme pour laquelle il avait quelque sentiment, trahi surtout par son existence de Don Juan sans cesse papillonnant de vagin en vagin, il ressent cruellement sa solitude. L’adolescence prolongée, le narcissisme et l’assouvissement immédiat de tous les désirs ne rendent pas heureux.

Lisimon est le nom du père des enfants et pupilles qui se cherchent sous les mascarades sociales, dans une pièce de Jean-Jacques Rousseau jeune, Narcisse ou l’Amant de lui-même. Ces comportements typiques de notre époque étaient éprouvés par Stendhal et il les a saisis de façon magistrale.

Pour en sortir, trois solutions : se ranger bourgeoisement (impensable dans le milieu « artiste »), se suicider pour jeter son exemple à la face de ses ennemis jaloux (mais le choc ne dure que le temps d’une conversation) – ou se retirer « au désert ». Le Moi naissait et se regimbait contre les impératifs sociaux. Comme Rousseau, notre jeune homme blessé par ses semblables se retire donc à la campagne.

Il s’y ennuie mortellement, ne survivant que par le sentiment de vengeance que son absence brusque et inexpliquée ne peut manquer de susciter chez ses rivaux. Mais, très vite, on ne parle plus de lui – comme de nos jours lorsque vous disparaissez des réseaux sociaux. Dès lors, que faire ? Cultiver son jardin, nous dit Stendhal après Voltaire. S’aménager une Thébaïde, le paradis personnel d’une maison entourée d’un jardin et d’un verger. Vous aurez de quoi vous occuper en prenant soin des plantes et des poules, vous pourrez bien manger légumes et fruits plutôt que les viandes rouges, et donner ou vendre votre surplus pour vous concilier vos serviteurs et vos voisins. Aujourd’hui, nul besoin de serviteurs, sauf à l’âge de la dépendance ; les machines les remplacent à l’envi. Quant aux voisins, ils ont souvent haute haie épineuse, chien méchant, 4×4 agressif et fusil chargé dans le placard.

Dans un lieu isolé, on est face à soi-même. Il faut donc s’accepter et dire oui à la vie, avoir « du plaisir à respirer au soleil » p.44. Ne plus être en compétition pour les places ou les femmes, ne plus se préoccuper de son statut social ni des concurrents prêts à vous piétiner pour arriver, mais accepter la destinée comme elle va, au rythme des plantes et de l’amitié des bêtes. Il s’agit d’un « art du malheur » (p.45) qui consiste à placer chaque événement entre soi et l’adversité.

Il est nécessaire de ne donner à l’animal social que le minimum requis pour être tranquille et s’assurer une vie paisible, entourée de livres et de musique. Pour être heureux, vivons caché. Ni clés ni montre (ni Internet), l’existence rythmée par la course du soleil et le passage des saisons : telle est la vie essentielle qui permet de porter toute son attention à ce qui vous entoure. Le verger à planter, greffer et entretenir, le jardin à labourer et repiquer, les chiens à promener et soigner – et les enfants que vous aurez peut-être « mais vers les 58 ans » avec une paysanne. « Je veux me retirer du monde quand mes fils, si j’en ai, auront 15 ou 16 ans. J’aurais le cœur percé de fond en comble de les voir devenir des êtres plats ». A cet âge, ils ne rêvent en effet que d’être conformes (aux adultes, du temps de Stendhal – à leurs pairs d’âge aujourd’hui). Ce serait plutôt vers 14 ans de nos jours, selon mon expérience – avant le retour de la personnalité vers 20 ou 22 ans. Balzac développera l’éducation dans la nature, après l’Emile de Rousseau (1762), dans sa nouvelle La Grenadière (1833).

Le renoncement est un principe bouddhique mais la vie bonne est issue de nos philosophes antiques. Montaigne le pratiquait fort, tout comme Rousseau l’a tenté (éternellement blessé par ses semblables et récusant tous ses gosses) de même, plus proches de nous, Julien Gracq, Pierre Michon et Michel Onfray.

Il s’agit moins de se retirer du monde (comme un moine) que de soigner son désespoir (par la nature). Point de mystique écologiste (terme d’aujourd’hui) mais une méthode thérapeutique : se retirer pour se ressourcer. Ce qui n’empêche pas Lisimon d’aller parfois à la ville pour acheter de nouveaux livres, voir un spectacle ou ce tableau de Pérugin qui l’émeut aux larmes, et écouter un opéra.

Mais il reste lui-même au lieu d’être un autre, de porter ce masque que la « bonne » société exige, ce politiquement correct de rigueur parmi ceux qui vous observent pour scruter impitoyablement toute « faute », ceux qui vous jalousent pour des qualités qu’ils n’auront jamais, sans mettre en balance vos défauts, ceux qui n’hésitent pas à vous marcher dessus pour accéder aux places avant vous.

Courte nouvelle, grand message. Stendhal est à relire de bout en bout.

Stendhal, Lisimon (1855), pp. 35-46 in Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire

Ces longs textes parfois pleurards, parfois empreints d’une mélancolique poésie, ont été écrits par Jean-Jacques les deux dernières années de sa vie, bien après les Confessions. Il habitait avec Thérèse rue Plâtrière à Paris, entre Père Lachaise et Belleville.

Aigri, paranoïaque, agité nerveux, ce vieillard de 65 ans s’apaisait en longues promenades dans les prés et les bois à la lisière de la capitale. Solitaire, agoraphobe, il se sentait bien au sein de maman la nature. Il y retrouvait son vrai moi, celui issu de lui et non du regard des autres. Il distingue ainsi soigneusement l’amour de soi de l’amour-propre, l’estime naturelle que tout être a pour lui-même et qui est son identité, du personnage social composé par la jalousie, l’envie et la malveillance inévitable de toute société. « Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes » (6ème promenade, p.1059).

L’estime de soi est fragile chez les adolescents et vulnérable chez les êtres faibles, avides d’être aimés non pour ce qu’ils sont mais pour ce que la société veut bien reconnaître en eux. Les mœurs ont-elles changé ? La hiérarchie sociale oui (encore que la France soit restée une société de Cour comme sous Louis XV…) mais peu les gens. Rousseau en témoigne : « Mes contemporains (…) actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander » (6ème promenade, p.1059). Qui a travaillé dans le privé en entreprise ou en banque, ou dans le public comme fonctionnaire (sans parler de la politique !), reconnaîtra sans peine la vérité de cette peinture.

D’où pour Rousseau la solitude, s’isoler à la campagne dans une thébaïde pré-écologique munie de tout : bois de chauffage, jardin de légumes, poulailler pour œuf et viande. C’est cela pour lui le bonheur : se retirer, être en retrait, à la retraite. « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même, comme Dieu » (5ème promenade, p.1047). D’où le syndrome de sa Maison, de son Château fort, de son Île déserte, d’être le maître d’un univers fermé où régner sans contrainte sociale. Orgueil paranoïaque d’être « comme Dieu »…

Rousseau compose là dix longs textes qui sont des « rêveries ». Le rêve est naturel et gratuit alors que la méditation requiert une discipline et que la réflexion (exercice de penser) est laborieuse et utilitaire. Fidèle à son inattention foncière due à son caractère brouillon tout occupé de sensiblerie, Rousseau préfère rêver que penser. Toute sa vie il est resté nomade, marcheur effréné, tous ses sens ouverts aux sollicitations de la nature, frémissant de la moindre caresse du vent sur sa gorge nue, amoureux panthéiste car il ignorait le sexe. Il n’a su focaliser sa sensualité que fort tard, avancé déjà dans la vingtaine, et sur l’éducation forcée que lui fit Madame de Warens vers 22 ans, elle qui l’avait connu âgé d’un peu plus de 15 ans. Le vagabondage d’esprit des rêveries correspond à ce vagabondage du corps sans cesse agité d’aller et venir, sans but. Désordre du personnage, désordre de l’existence, désordre des idées. Penser est pour lui un pensum contre nature. Tout comme éduquer des enfants, lui qui les a mis aux objets enfants trouvés.

Il reste cependant quelques réflexions d’expérience, surgies sans y penser au fil de la plume, qu’il est intéressant de méditer. Ainsi sur la vérité : « S’il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour soi, c’est un hommage que l’honnête homme doit rendre à sa propre dignité » (4ème promenade, p.1038). Orner la vérité par des fables, c’est la défigurer – mais la faire mieux comprendre au détriment de la rigueur est juste : « La profession de véracité que je me suis faite a plus son fondement sur des sentiments de droiture et d’équité que sur la réalité des choses ». Illusion du Bien contenu naturellement en soi-même comme une règle platonicienne non apprise, vieille erreur de Rousseau qui perdure dans la naïveté contemporaine – alors que l’être non socialisé enfant reste une bête sauvage. L’absence de toute éducation fait le barbare. D’où le malentendu culturel et même « philosophique » de la gauche avec les banlieues.

Jean-Jacques Rousseau est trop long, trop verbeux, trop préoccupé de lui-même pour être encore lu de la génération Y. Née dans les technologies de l’information et de la communication, celle-ci va au direct, au lapidaire, à l’efficace. Les longs développements gémissant du Jean-Jacques ne sont plus lisibles, déjà qu’elle lit très peu. Son égoïsme plaintif non plus, à une époque où chacun doit se prendre en main.

  • Écrire pour revivre et jouir de soi ? Quelle prise de tête est-ce là, à l’âge des fesses-books et autres exhibitions de photos en situation scabreuse et de blagues entre potes de la même bande ?
  • Écrire ses idées pour se connaître soi, comme Montaigne ? Quel intérêt d’en faire une montagne, à l’âge du zapping et les Guignols de la soi-disant « info » ?
  • Être heureux ce n’est plus être soi mais être comme tout le monde, bien au chaud, peau contre peau dans le panier des chiots.

Lira-t-on encore Rousseau dans quelques années ? Ses pleurnicheries, son françois attardé et ses mots péquenots issus du parler régional ? Pourtant, lorsqu’il parle non plus en général mais d’une anecdote qui lui est arrivée, quel écrivain ! Les Rêveries ne sont probablement pas l’ouvrage qu’il faut lire lorsqu’on appartient à la génération Y, mais plutôt les premiers livres des Confessions. Réservé aux happy few, amateurs de belle littérature.

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire (1778), Œuvres complètes tome 1 (comprenant Les Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques, les Rêveries et documents biographiques), édition Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Gallimard Pléiade 1959, édition 2007, pp.993-1098, €55.10 

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Folio classique 1973, 277 pages, €3.99 

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