Articles tagués : technologies

Dans un siècle, 2113

Les prévisions sont d’autant plus difficiles qu’elles portent sur l’avenir, disait l’humoriste. Nous avons cependant quelques certitudes : dans cent ans, nous aurons tous disparus, nos enfants aussi, et nos petits-enfants connaîtront leurs dernières années. Le monde aura changé, comme il ne cesse de le faire, mais selon la pesanteur des forces présentes aujourd’hui. Une force va en effet toujours au bout de sa puissance. Voilà pour les certitudes.

Maintenant l’imagination. Ce sera le siècle de la troisième génération née de nous, l’équivalent des petits d’aujourd’hui pour un vieux qui a fait la guerre de 14. Ils vivront probablement plus longtemps, mais ce qui leur importera sera moins l’âge avancé (110 ou 120 ans) que rester lucide et valide jusqu’à l’extrémité. Le vieillissement ne sera pas éradiqué, mais peut-être atténué ; des prothèses miniatures issues des nanotechnologies pourraient y pallier. De nouvelles maladies seront apparues en raison du réchauffement planétaire sur des populations inadaptées. Quoiqu’il en soit, la démographie devrait s’être stabilisée vers 2030 déjà, le monde oscillant autour de 15 à 20 milliards d’habitants. Le développement économique plus égal, l’éducation mieux répandue notamment des femmes, et peut-être l’état de la planète, inciteront les humains à faire moins d’enfants. Peut-être y aura-t-il localement contrainte.

adolescence chemise blancheLes religions reculeront ; elles ne disparaîtront pas, mais leur messianisme assis sur la naïveté ne sera plus aussi fort. Les intérêts de pouvoir et d’argent apparaîtront bien plus pour ce qu’ils sont au travers du prétexte idéologique agité de la religion. Car les nouvelles technologies de la communication auront atteint un point irréversible. Plus personne ne sera épargné par les prothèses techniques qui vous brancheront en permanence. Et les migrations n’auront plus lieu d’être puisque la démographie sera stable et l’économie sans croissance. Ce qui produira selon toutes probabilités une humanité plus universelle, et en même temps plus localisée. Le monde sera la coque de tous, mais chacun vivra sur son petit territoire, entouré des siens et de sa communauté. Il n’y aura pas un gouvernement mondial mais de grandes fédérations de régions selon les pesanteurs d’aujourd’hui : la Chine (et le Japon ?), les Indes, l’Amérique du nord (avec le Mexique), l’Europe (avec la Russie mais peut-être sans la Turquie ni le Maghreb), un ensemble islamique proche-oriental, une Afrique noire.

Peut-être. Car les États-Unis seront nettement moins Blancs anglo-saxons protestants et beaucoup plus latinos et asiatiques. La Russie aura vu sa démographie s’effondrer, la ramenant à une population inférieure à celle de la France-Allemagne, moindre que celle de la Turquie. Elle aura dû abandonner l’orient sibérien aux Chinois, avides de ressources pour leur population immense (mais inférieure à celle des Indes). Ce pourquoi la Russie pourrait s’être rapprochée de l’Union européenne, offrant enfin à celle-ci son Far-East, réalisant enfin l’ambition constante depuis Charlemagne (en passant par Napoléon et Hitler) d’unifier la péninsule européenne de l’Atlantique à l’Oural. Mais pacifiquement cette fois, par les trends démographiques, économiques et géopolitiques. Ce qui pourrait repousser l’arc islamique, maintenu hors d’Europe par la volonté de ne pas noyer les pays du nord par la population trop nombreuse du sud. Ou peut-être pas, tout dépendra de l’évolution de l’intégrisme religieux durant le XXIème siècle.

Huntington carte des cultures religieuses

La Chine ne sera plus une menace pour les autres, elle aura trouvé son empire par simple étalement de puissance en tache d’huile. Sa population sera stable, ses ressources assurées par la Sibérie, elle ne voudra rien de plus. Les Indes en revanche, en pleine force durant le siècle, auront dépassé la Chine. Mais la culture du multiple ne rendra pas le pays agressif ; tout au plus ira-t-il tisser des liens étroits avec l’Afrique, juste de l’autre côté de l’océan indien, pour assurer ses ressources.

Mais le climat se sera réchauffé vraisemblablement de 5 à 7° en moyenne, changeant les saisons (plus de canicules en Europe, plus de cyclones en Amérique du nord, plus de sécheresse au Sahel), aggravant les pénuries d’eau au Maghreb et déréglant la mousson en Asie. Mais la route de l’océan Arctique sera ouverte aux bateaux, la mer restant libre de glace plusieurs mois par an. Cela devrait profiter aux économies du Canada et de la Russie, tandis que le transfert des ressources minières profiterait à l’Afrique du sud et à l’Australie. Tous ces pays sont déjà organisés et industrieux, ils devraient étaler cette puissance grâce aux nouvelles conditions.

Cependant, le pétrole aura été asséché, ne permettant plus cette énergie universelle bon marché qu’il est encore en 2013. Les savants n’auront toujours pas trouvé de substitut, l’énergie sera abondante, mais créée de multiples sources locales, liées au territoire : l’ensoleillement, le vent, la biomasse, le recyclage. Les capacités de stockage auront été améliorées, mais toucheront leur limite. Avec une société plus technologique et le renchérissement des coûts de déplacement, les gens devraient moins bouger. Les caprices d’un week-end à New York ou d’une semaine à Maurice devraient avoir disparus. Difficile de faire voler un avion à l’électricité, et le biocarburant coûtera cher en bilan carbone, réservant les airs aux pouvoirs publics et aux grandes entreprises.

Bruegel jeux d enfants 1560 detail

Les villes connaîtraient une désaffection au profit du rurbain, où les communautés offriront une existence plus paisible et des conditions plus saines de vie et de nourriture produite localement. Surtout que le temps de travail sera plus restreint, une grande partie des occupations auront lieu hors métier, dans la communauté locale. Le virtuel sera si développé que tous les fantasmes pourront se réaliser sans aucune conséquence dans le réel, sinon que les relations entre humains pourraient être plus libres. Mais sous l’œil des voisins, ce qui créera les limites inhérentes à toute société. Le couple nucléaire subsistera, mais ne devrait pas rester majoritaire, la recomposition des familles allant jusqu’à intégrer des membres non apparentés génétiquement, mais présents aux enfants et conjoints. Nous serons quelque part dans l’existence quotidienne du moyen-âge, la technologie en plus, tandis que la politique ressemblerait plus à l’empire romain.

ados en chaleurLe livre ne subsistera que comme les papyrus dans les musées, objet de folklore parfois retrouvé aux puces ou dans les greniers. On apprendra encore à lire, mais un livre tout entier nécessitera un trop gros effort, pour des histoires très datées au vocabulaire quasi incompréhensible. Car les langues auront évolué, intégrant un vocabulaire plus global, sans aucun souci des nuances d’orthographe et des subtilités de grammaire. Chacun en parlera au moins deux, le globish dérivé d’un anglais abâtardi et sa propre langue, bien changée. La communication aura remplacé le langage, la parole sera brève et efficace. Sauf pour la poésie, qui demeurera le chant des paroles, mais probablement moins écrite et plus associée aux sons, aux couleurs, aux parfums. Les fictions perdront le support papier pour passer dans le virtuel 4D, avec casque intégral qui immergera chacun dans un univers parallèle onirique. Écrire un roman sera un travail d’équipe, comme un film aujourd’hui, avec scénariste, réalisateur et techniciens. Les mots seront ornés de son, lumière, fragrances et saveurs, on s’y croira. L’histoire, d’ailleurs, sera interactive, chacun choisira son degré d’émotion au préalable, du plus noir au plus rose, avec possibilité de changer en cours de récit. Qui connaîtra encore Balzac ? Proust peut-être sera recyclé en remake avec parfums et désirs car il a toujours été un auteur ‘total’. Mais tout le monde aura oublié La Princesse de Clèves

Je pourrais en dire bien plus, mais ce ne seraient que possibles qui se réaliseront ou non. Et vous, posez-vous la question : comment voyez-vous le monde dans un siècle ?

Catégories : Economie, Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire

Ces longs textes parfois pleurards, parfois empreints d’une mélancolique poésie, ont été écrits par Jean-Jacques les deux dernières années de sa vie, bien après les Confessions. Il habitait avec Thérèse rue Plâtrière à Paris, entre Père Lachaise et Belleville.

Aigri, paranoïaque, agité nerveux, ce vieillard de 65 ans s’apaisait en longues promenades dans les prés et les bois à la lisière de la capitale. Solitaire, agoraphobe, il se sentait bien au sein de maman la nature. Il y retrouvait son vrai moi, celui issu de lui et non du regard des autres. Il distingue ainsi soigneusement l’amour de soi de l’amour-propre, l’estime naturelle que tout être a pour lui-même et qui est son identité, du personnage social composé par la jalousie, l’envie et la malveillance inévitable de toute société. « Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes » (6ème promenade, p.1059).

L’estime de soi est fragile chez les adolescents et vulnérable chez les êtres faibles, avides d’être aimés non pour ce qu’ils sont mais pour ce que la société veut bien reconnaître en eux. Les mœurs ont-elles changé ? La hiérarchie sociale oui (encore que la France soit restée une société de Cour comme sous Louis XV…) mais peu les gens. Rousseau en témoigne : « Mes contemporains (…) actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander » (6ème promenade, p.1059). Qui a travaillé dans le privé en entreprise ou en banque, ou dans le public comme fonctionnaire (sans parler de la politique !), reconnaîtra sans peine la vérité de cette peinture.

D’où pour Rousseau la solitude, s’isoler à la campagne dans une thébaïde pré-écologique munie de tout : bois de chauffage, jardin de légumes, poulailler pour œuf et viande. C’est cela pour lui le bonheur : se retirer, être en retrait, à la retraite. « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même, comme Dieu » (5ème promenade, p.1047). D’où le syndrome de sa Maison, de son Château fort, de son Île déserte, d’être le maître d’un univers fermé où régner sans contrainte sociale. Orgueil paranoïaque d’être « comme Dieu »…

Rousseau compose là dix longs textes qui sont des « rêveries ». Le rêve est naturel et gratuit alors que la méditation requiert une discipline et que la réflexion (exercice de penser) est laborieuse et utilitaire. Fidèle à son inattention foncière due à son caractère brouillon tout occupé de sensiblerie, Rousseau préfère rêver que penser. Toute sa vie il est resté nomade, marcheur effréné, tous ses sens ouverts aux sollicitations de la nature, frémissant de la moindre caresse du vent sur sa gorge nue, amoureux panthéiste car il ignorait le sexe. Il n’a su focaliser sa sensualité que fort tard, avancé déjà dans la vingtaine, et sur l’éducation forcée que lui fit Madame de Warens vers 22 ans, elle qui l’avait connu âgé d’un peu plus de 15 ans. Le vagabondage d’esprit des rêveries correspond à ce vagabondage du corps sans cesse agité d’aller et venir, sans but. Désordre du personnage, désordre de l’existence, désordre des idées. Penser est pour lui un pensum contre nature. Tout comme éduquer des enfants, lui qui les a mis aux objets enfants trouvés.

Il reste cependant quelques réflexions d’expérience, surgies sans y penser au fil de la plume, qu’il est intéressant de méditer. Ainsi sur la vérité : « S’il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour soi, c’est un hommage que l’honnête homme doit rendre à sa propre dignité » (4ème promenade, p.1038). Orner la vérité par des fables, c’est la défigurer – mais la faire mieux comprendre au détriment de la rigueur est juste : « La profession de véracité que je me suis faite a plus son fondement sur des sentiments de droiture et d’équité que sur la réalité des choses ». Illusion du Bien contenu naturellement en soi-même comme une règle platonicienne non apprise, vieille erreur de Rousseau qui perdure dans la naïveté contemporaine – alors que l’être non socialisé enfant reste une bête sauvage. L’absence de toute éducation fait le barbare. D’où le malentendu culturel et même « philosophique » de la gauche avec les banlieues.

Jean-Jacques Rousseau est trop long, trop verbeux, trop préoccupé de lui-même pour être encore lu de la génération Y. Née dans les technologies de l’information et de la communication, celle-ci va au direct, au lapidaire, à l’efficace. Les longs développements gémissant du Jean-Jacques ne sont plus lisibles, déjà qu’elle lit très peu. Son égoïsme plaintif non plus, à une époque où chacun doit se prendre en main.

  • Écrire pour revivre et jouir de soi ? Quelle prise de tête est-ce là, à l’âge des fesses-books et autres exhibitions de photos en situation scabreuse et de blagues entre potes de la même bande ?
  • Écrire ses idées pour se connaître soi, comme Montaigne ? Quel intérêt d’en faire une montagne, à l’âge du zapping et les Guignols de la soi-disant « info » ?
  • Être heureux ce n’est plus être soi mais être comme tout le monde, bien au chaud, peau contre peau dans le panier des chiots.

Lira-t-on encore Rousseau dans quelques années ? Ses pleurnicheries, son françois attardé et ses mots péquenots issus du parler régional ? Pourtant, lorsqu’il parle non plus en général mais d’une anecdote qui lui est arrivée, quel écrivain ! Les Rêveries ne sont probablement pas l’ouvrage qu’il faut lire lorsqu’on appartient à la génération Y, mais plutôt les premiers livres des Confessions. Réservé aux happy few, amateurs de belle littérature.

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire (1778), Œuvres complètes tome 1 (comprenant Les Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques, les Rêveries et documents biographiques), édition Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Gallimard Pléiade 1959, édition 2007, pp.993-1098, €55.10 

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Folio classique 1973, 277 pages, €3.99 

Catégories : Jean-Jacques Rousseau, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,