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Faits, opinions et intérêts…

Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Est-ce que ça dépend ? Et pourquoi ?

En théorie, les faits disent le vrai, ce qui s’est réellement produit. Mais chacun sait que l’observation des uns n’est pas celle des autres et que le « témoignage » varie largement ! C’est donc l’observation « neutre » des faits qui permettent d’établir le vrai. Mais chacun sait que le neutre n’est qu’une convention de procédures et d’analyses, qu’il standardise l’observation pour éviter la subjectivité et qu’il ne prend pas en compte la totalité du réel. Le fait est donc un regard normalisé mais pas complet. La méthode scientifique a justement pour but d’affiner ce regard par de nouvelles techniques plus précises d’observation et des procédures plus complètes d’examen. Mais il s’agit d’un idéal, d’une tendance dont on ne verra jamais la fin. Le fait restera donc approximatif.

La vérité est alors affaire d’opinion. Comme l’a dit Nietzsche, il s’agit d’une métaphore, donc d’un résumé qui fait illusion. Prendre l’illusion pour la réalité est une faute. En revanche, avoir la « volonté de vérité » est un mouvement pour approcher sous plusieurs angles et en creusant plus profond le fait.

  1. Il y a l’opinion paresseuse, qui s’appuie sur les préjugés (ce qu’on croit avant même de savoir), et plus encore sur le grand nombre (si beaucoup sont d’accord, alors ce doit être vrai). Le fait, alors, est établi comme une croyance partagée, pas comme une réalité objective. Et cela donne la croyance aveugle en religion, le plébiscite en politique, le lynchage en justice et l’insurrection braillarde en démocratie.
  2. Il y a l’opinion éclairée, qui s’appuie sur le raisonnement (cet instrument de jugement qui s’élève au-delà des apparences pour se hausser au contexte et à la synthèse). Le fait, alors, n’est établi qu’avec de multiples précautions, techniques diverses d’observation, mesures à différents moments, regards croisés, recoupements. C’est plus long, plus incertain, mais plus efficace à la fin. Et cela donne l’agnosticisme en religion (le peut-être de Jean d’Ormesson, le pari de Pascal), le régime représentatif en politique, les différents étages de juridiction en justice avec avocat, droits de la défense et procédures d’appel, le débat avec vote libre et non faussé en démocratie.

La seconde option est plus longue et plus ardue, elle demande plus d’effort à l’être humain (mâle, femelle ou neutre) ; elle répugne donc au grand nombre, plus porté à se soumettre à un dieu dont on croit qu’il dit tout et sait tout, à accuser d’abord et à réfléchir ensuite, à se créer des boucs émissaires faciles et à actionner le yaka expéditif plutôt que de se demander concrètement comment changer les choses. En gros, la traduction politique en est Trump, Erdogan, Poutine ou Mélenchon (voire Le Pen si elle n’était pas quasiment éliminée par sa médiocrité).

Les modernes sont relativistes, car ils savent que « la vérité » n’est jamais qu’approchée, qu’elle ne règne pas immuable dans le ciel des Idées ni est écrite dans un Ciel mais qu’elle se construit pas à pas. Les antimodernes, qui se font appeler « conservateurs » ici ou là sont absolutistes, car ils croient que « la vérité » est donnée une fois pour toute, qu’elle règne par la voix d’un Dieu machiste et tonnant qui a seul raison, et qui a élu un seul peuple (le Blanc pour les Trumpistes, Israël pour les Juifs, la communauté des croyants pour l’Islam) pour faire advenir son Règne unique.

Les faits, pour les conservateurs, « ne se discutent pas » : ils sont vrais parce que c’est dit comme ça. Cette « post-vérité » peut être contraire à la vérité, qu’importe ? C’est la vérité du moment et de la communauté qui y croit. Cette façon de voir les faits est « politique » car le mensonge y est permis s’il s’agit de servir une cause plus haute, celle de « Dieu », du Parti ou d’un Chef ; il ne s’agit pas d’un péché contre l’Esprit mais d’une tactique de guerre utile.

Or le modernisme s’est imposé contre le conservatisme depuis les révolutions du XVIIIe siècle, tout comme l’Occident sur les autres peuples du monde par la colonisation, puis par la technologie et le dollar.

  1. Certains en réaction à cette domination mâle, blanche et fondée sur l’expertise scientifique prônent donc son radical inverse : valorisation du féminisme, des peuples de couleur et de l’antisystème. Leur « politiquement correct » combat la morale sexuelle traditionnelle pour l’hédonisme libertaire, la prétention occidentale à être seule interprète de « l’universalisme » et exercent une « déconstruction » critique de la « domination » (qu’ils voient partout à l’œuvre).
  2. D’autres, tout aussi en réaction mais réactionnaires au sens politique, réaffirment cette supériorité supposée du mâle, blanc, fondé sur la science (mais soumise dans ses recherches aux dogmes du Livre). Ils combattent le politiquement correct des libertaires sur le sexe avec n’importe qui, la repentance occidentale pour tout et la critique dissolvante, afin de rétablir les traditions et les dominations « légitimes » selon Dieu ou l’histoire.

Comme on le voit, rien n’est simple et tout se complique ! Il n’y a pas le « progrès » d’un côté et « l’obscurantisme » de l’autre, la raison contre l’émotion, la démocratie contre la tyrannie, la liberté contre le dogmatisme, ni même la gauche contre la droite ou la laïcité contre les religions…

  1. Il y a les passions croissantes qui submergent la raison et exige des politiciens du symbole plus que des mesures, l’affirmation de la souveraineté du pays plus que des accords internationaux, la protection des retardataires plus que la promotion des leaders.
  2. Il y a l’individualisme croissant induit par le mouvement de la société et par les technologies ; il produit du débat mais aussi des invectives et tend de plus en plus à coaguler des communautés virtuelles qui se ferment pour rester entre-soi en excluant tous les autres qui dérangent.
  3. Il y a la complexité croissante des savoirs qui ne permet plus au grand nombre de comprendre ce qui se passe, comment on peut aller dans la lune ou si c’est du cinéma, pourquoi les datas sont collectées aussi massivement et l’obscurité de leur tri pour leur « faire dire » quelque chose. La paresse est de voir des complots là où on ne comprend pas.

Dans ce magma, les faits deviennent vite opinions, lesquelles ne sont le plus souvent que le paravent d’intérêts communautaires ou particuliers.

Croyez-vous que Trump gouverne pour l’Amérique ou pour son clan ? Qu’Erdogan soit le président des Turcs ou seulement des musulmans conservateurs turcomans qui adulent son parti ? De même, croyez-vous que ceux qui votent extrémiste en Europe soient de purs fascistes ou gauchistes tentés par le césarisme – ou des déboussolés qui voudraient bien calmer le jeu de la finance, de l’immigration et de la dérégulation ? Les Somewhere combattent les Anywhere : ceux qui sont de quelque part ceux qui sont de nulle part.

Sans être un militant engagé ni souscrire à tout ce qu’il fait, il est possible de penser qu’un Emmanuel Macron tente le soi-disant impossible (selon Chirac, Sarkozy et Hollande) de concilier ces contraires : promouvoir les leaders en même temps qu’il protège les retardataires. C’est du moins ce qu’il dit, probablement ce qu’il veut, peut-être ce qu’il va réussir.

 

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Paul Morand, L’homme pressé

paul morand l homme presse

Pierre est un mâle survolté. Sans cesse il court, il bondit, il se rue, il s’élance, il avale, il traverse, il dévale. Il est un torrent impétueux poussé par une force irrésistible. Impatient, il aime la vitesse pour elle-même et non pour l’hypothétique gain qu’elle lui donne. Homme jeune des années folles, il est l’incarnation du siècle XX, l’individu que son rythme vif-argent prédestine à vivre le calvaire du rapide.

Roman caricatural et désabusé (il se termine par in infarctus !), faut-il y voir un procès du modernisme à l’existence effrénée ? Écrit après les quelques semaines du Blitzkrieg hitlérien où les chars rapide de Guderian ont bouleversé l’infanterie plan-plan de l’armée française, cette fiction semble être le retour d’âme de l’appétit de vivre.

Un formidable appétit né entre deux guerres après les quatre années sombres et lentes de la plus grande, de la plus absurde et de la plus meurtrière des guerres fratricides. Une fois la paix revenue, les passions se déchaînent, la vitalité reprend ses droits, transgressant tous les tabous tombés avec les légitimités d’hier. Comme si la frénésie d’exister devait compenser l’enlisement des tranchées, comme si la vitesse, la technique et les voyages défoulaient de l’attente, de la boue et du front.

Tout s’accélère : la musique au rythme du jazz nègre, les déplacements avec l’auto sport, le courrier avec l’avion des pionniers, les communications avec l’essor du téléphone et de la radio, la production avec les chaînes Ford, les fortunes avec la spéculation, la misère avec le krach de 1929, la politique avec la révolution russe puis fasciste, les mœurs avec André Gide et le mouvement Dada…

Rien d’étonnant à ce qu’un tel éventail de moyens, servi par un tel climat de réaction vitale et un tel désir de changer de monde, tourne la tête de certains individus nerveux et les pousse en avant. Voitures puissantes, avions rapides, télégrammes urgents et rationalisation névrotique des gestes sont le lot de Pierre Nioxe. Il ne peut tenir en place et cherche par tous les moyens à grignoter les secondes.

l homme presse dvd

Pourtant, à 35 ans, s’élève en lui parfois l’aspiration à une vie plus calme. Il tente de réaliser ce paradis par l’achat d’un vieux mas perdu dans les hauts de Provence, puis en se fixant par mariage à Hedwige, ravissante et placide créole au rythme végétal, enracinée avec ses sœurs dans le lit de sa mère comme un palétuvier dans les mangroves. Hélas ! Sa frénésie finit par indisposer la lente jeune femme, elle qui vit à l’heure biologique de l’enfant qui pousse en elle. Elle retourne chez sa mère tandis que Pierre, toujours sur le gril comme un beau diable, se rue à New York, la mégapole du modernisme trépidant.

Le pays de la vitesse est choyé par la paresse des immigrants slaves et augmentée par la technique industrieuse des immigrants allemands, tandis que les anglo-saxons utilitaristes laissent faire et profitent sans angoisse de la brièveté de la vie. Pierre, venu d’Europe où l’histoire est tragique, découvre la vanité de la lutte contre le temps. Son cœur flanche, il a une attaque. La suivante lui sera fatale, affirme un vieux médecin juif apatride (Morand est très respectueux des modes raciales de son époque).

A 35 ans donc, Pierre Nioxe au nom chimique d’oxydoréduction, éminent antiquaire parisien au flair proverbial, va disparaître emporté par la maladie de son siècle : l’infarctus. Il était usé par son existence volcanique. Toute une époque, peut-être pas si révolue… Ne faut-il donc pas prendre le temps de vivre – lorsqu’on en a le temps ?

Paul Morand, L’homme pressé, 1941, Gallimard l’Imaginaire 1990, 350 pages, €10.50

DVD L’homme pressé d’Édouard Molinaro, 1977, avec Alain Delon et Mireille Darc, StudioCanal 2005, €24.99

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Haruki Murakami, Après le tremblement de terre

Non il ne s’agit pas de celui de 2011, l’écrivain n’écrit pas aussi vite que son ombre. Il s’agit du tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995. Murakami n’était pas au Japon mais à Princeton aux États-Unis. Comme il est né à Kobe, la catastrophe bouleverse en lui quelque chose. Il sent qu’il a besoin de ses racines. Les six nouvelles du livre viennent de là. Elles décrivent ce qu’a produit Kobe dans le cœur des Japonais lambda : il a bouleversé leur vie.

C’est un jeune homme que sa femme vient de quitter. Il est vide, n’a envie de rien. Sa femme est restée toute une semaine devant la télé à regarder les reportages sur le tremblement de terre. Et puis elle est partie, elle ne pouvait plus vivre comme avant, comme si de rien n’était. Son mari lui paraît vain, qui vit sans se soucier. Komura, le jeune homme, prend une semaine de vacances pour se remettre. Un ami lui demande d’aller porter une boite à sa sœur dans le nord du Japon. Il y va. Il ne sait pas ce que contient cette boite. Peut-être son propre vide… C’est le voyage qui forme la jeunesse, pas l’installation dans la vie toute faite.

Deux êtres solitaires, dans la nouvelle suivante, allument des feux de camp sur la plage. Un vieux de 45 ans, ancien boy-scout, et une jeunette de 17 ans qui en avait assez des études. Le feu une fois éteint, qui sait ce qui arrivera ? Peut-être la mort, douce et désirée, peut-être pas. C’est que ces deux là sont des marginaux au Japon : ils pensent qu’ils ont un passé et que l’avenir ne leur dit rien. Le contraire du Japonais positif, comme le petit ami de la fille, Keisuke : « c’est que moi je me moque complètement de ce qui se passait il y a cinquante mille ans, ou de ce qui se passera dans cinquante mille ans. Mais alors complètement. L’important, c’est maintenant. MAINTENANT. Le monde peut s’arrêter n’importe quand, comment peut-on penser au futur ? L’important, c’est de manger à ma faim maintenant, et de bander maintenant, tu vois » p.30. On ne saurait mieux dire le Japon contemporain.

Il y a le bâtard qui est simplement « fils de Dieu » puisqu’il n’a pas de père. Il sait danser, comme les autres. Car tout fait partie du grand rythme de la terre, ses tremblements comme ses bâtards.

La nouvelle intitulée Thaïlande est une jolie histoire d’une femme devenue professeur spécialiste de médecine et qu’une histoire d’amour mal terminée, jadis, a empêché d’avoir des enfants et une vie heureuse depuis lors. Cela a eu lieu à Kobe et la nouvelle du tremblement de terre bouleverse au fond d’elle la boue noyée sous les années. Elle porte une pierre dont elle doit se débarrasser pour enfin vivre. Son délicat chauffeur thaï lui fait rencontrer une vieille qui dit la bonne aventure et lit les signes. C’est la nouvelle qui m’a le plus touché.

Les deux dernières mettent en scène des animaux imaginaires qui parlent aux humains. Le premier est Crapaudin, qui doit vaincre Lelombric, ver géant qui fait trembler la terre une fois tous les dix ans. Et c’est à un petit bonhomme chétif et insignifiant, recouvreur pour une succursale de banque, que s’adresse le matamore pour qu’il aide en imagination. Tokyo ne sera pas détruite.

Le second animal est un ours qui récolte et vend son miel aux humains. Mais il s’agit là d’un personnage inventé par un ami pour leur petite fille de trois ans qui a du mal à dormir. Il a connu le père et la mère à l’université où tous trois formaient un solide trio d’amis. Chacun est tombé amoureux de la même fille mais le plus hardi l’a emporté. Et puis il s’est laissé mener par son destin qui est de toujours trouver du neuf. C’est la plaie du modernisme dont Kobe fait ressentir tout ce qu’il a d’artificiel. Le fidèle a ses chances alors, surtout que les nouvelles télévisées font imaginer un vilain bonhomme Tremblement qui veut mettre la petite fille en boite chaque nuit. A lui l’ami, le père de substitution, de rassurer et protéger fille et mère contre ce coup du destin. J’aime beaucoup cette nouvelle aussi, parce qu’elle m’évoque des souvenirs personnels.

Vous l’aimerez aussi, comme les autres, écrites simplement, librement, avec le franc style de Murakami. Ses personnages sont jeunes, discrets, rebelles aux conventions tellement japonaises mais sans vouloir faire de vague. Ils sont décalés, découvrant de petits faits vrais parmi les signes que leur envoie le destin. Cela avec un gentil hédonisme, aimant la musique, le vin, les bonnes choses, baiser et être ami. « Mlle Shimano lui pinça légèrement le bout ses seins. – Tu as dit que ta femme t’avait laissé un mot ? » p.25 – tel est l’art de l’ellipse Murakami : léger, sensuel, profond.

Haruki Murakami, Après le tremblement de terre, 2000, 10-18 2003, 158 pages, €6.17

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Filles et garçons au Japon

Nul doute que la société japonaise change : je l’ai vu en 15 ans. Il suffit de revoir par exemple le film d’Ozu, « Le goût du saké » qui date de 1962, pour constater que ce changement n’est pas nouveau mais constant, avec le monde.

Le film montre un Japon de la fin des années cinquante, défait militairement, devenu productiviste et consommateur. La jeunesse ne rêvait alors que d’individualisme, d’appareils ménagers et de clubs de golf. Les traditions se perdaient et les vieux maîtres n’étaient plus reconnus ni récompensés dans leur vieillesse. Les familles éclataient déjà. Chacun tendait à vivre seul – hantise des hommes japonais dont toute l’éducation a été à l’inverse : maternés durant leur enfance, servis dans l’entreprise comme au bar, servis chez eux par leur femme et leur fille mineure, au pouvoir dans la société. Or, le modernisme, dès 1962, faisait que leurs secrétaires les quittaient pour se marier, leurs filles aussi : rien n’allait plus… Ozu est un bon sociologue.

Le visiteur constate le changement en observant garçons et filles dans leur comportement aujourd’hui. A Nara, Horyu ji, ce sont des centaines de collégiens des deux sexes, de quatrième et troisième selon nos classifications, qui envahissent les allées. Ils sont divisés par classes numérotées de 1 à 4 matérialisées par des panneaux portés par des accompagnatrices. Toujours l’appartenance au groupe, ainsi proclamée. Mais les filles sont mêlées aux garçons sur un pied d’égalité, pas comme dans le film d’Ozu un demi-siècle avant.

Les traditions des années cinquante subsistent, mais la jeunesse joue avec. Si le pantalon noir des garçons ne peut avoir pour seule fantaisie que d’être parfois « taille basse », à la mode, la chemise blanche se porte sous toutes ses formes : avec ou sans tee-shirt, avec ou sans cravate, le col ouvert d’un bouton discret ou débraillé jusqu’à quatre.

Un gavroche à visière a la chemise sortie du pantalon. C’est un moyen pour lui d’affirmer son identité à l’intérieur des uniformes. Aujourd’hui, les normes officielles sont relâchées et le « déviant » est accepté officiellement (ce qui veut dire par le gouvernement et par les professeurs, sous la pression de la société). Mais dans certaines limites : pas question de cheveux jaunes ou de téléphones portables, ni de chaînes au cou à l’école, ni le droit de porter autre chose que les éléments indispensables de l’uniforme, chemise blanche et pantalon noir ou jupette pour les filles. La cravate, en revanche, n’est pas exigée.

Elle l’est même tellement peu que le boutonnage de la chemise des garçons est laissé à l’appréciation du climat et des hormones.  Ou de la mode américaine du décolleté pour laisser admirer son teint de pêche et sa peau de bébé. Les Asiatiques sont à l’aise dans cette norme de l’éphèbe : bronzé naturellement et sans poils. Le stoïcisme d’être peu vêtu dans le frais ou sous la pluie est apprécié au Japon, trait culturel de « virilité ». Le Franciscain portugais Luis Frois, qui a vécu plus de 30 ans dans le pays au XVIe siècle, constatait déjà que les enfants « d’Europe sont élevés avec beaucoup de câlins et de douceur, de la bonne nourriture et de bons vêtements ; ceux du Japon à moitié nus et presque privés de tendresse et d’attentions » (Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993).

Les filles sont toujours habillées de façon plus stricte, plus « tenues » par une société qui reste machiste, mais elles aiment aussi « souffrir » et « transpirer » comme les garçons, selon les valeurs de discipline japonaise. Midori, la petite amie du héros de « La ballade de l’impossible » de l’écrivain Haruki Murakami (1987), explique pourquoi elle a eu le tableau d’honneur à l’école : « justement parce que je détestais cette école à en mourir. C’est pour cela que je n’ai jamais manqué. Je ne voulais pas m’avouer vaincue. Je me suis dit que ce serait la fin si j’abandonnais. » (p.97) Serrer les dents, voilà du stoïcisme moins physique que rester en chemise sous la pluie, mais non moins révélateur d’un trait de la personnalité japonaise, valable pour les deux sexes. Ce qui n’empêche pas les filles d’avoir des gestes que les garçons n’auront jamais, même les mignons efféminés. La conscience des limites existe ici plus qu’ailleurs.

Aujourd’hui, les jupettes plissées noires des collégiennes ne tolèrent aucune fantaisie, le corsage blanc ne dégage pas le cou mais reste noué par un lacet. Elles portent de grosses chaussettes dont le noir tente d’amincir leurs mollets arqués peu esthétiques. Ces jambes arquées, que les garçons n’ont pas, seraient dues à la position assise, socialement seule acceptable pour les filles : à genoux. Les garçons peuvent s’asseoir en tailleur, le sexe toujours protégé de short ou pantalon – pas les filles, dont la jupe reste ouverte. D’où cette déformation des jambes.

Sorties de l’âge ingrat, nettement plus sévère au Japon pour les filles que pour les garçons (c’est l’inverse en Angleterre), les jeunes femmes peuvent être très belles,. Vers 17 ou 18 ans elles arborent le corps souple d’une liane et les traits fins. d’une miniature d’ivoire Elles sont souvent séduisantes dans leur façon de parler et de s’intéresser à vous, comme la jeune aubergiste de Dorogawa qui a flirté quelques minutes avec chacun des mâles du voyage – ou presque.

Ozu, Le goût du saké, DVD

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (1987), Points Seuil

Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993

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Sociologie polynésienne

Article repris par Medium4You.

Jusqu’en 1964, les 60 000 Polynésiens vivaient en autarcie. Quelques-uns voulaient goûter au « modernisme » et partaient travailler à Makatea dans les phosphates, d’autres émigraient en Nouvelle-Calédonie dans le nickel, au Vanuatu dans les plantations, un petit nombre dans les commerces de Papeete, et d’autres enfin devenaient fonctionnaires.

De 1966 à aujourd’hui, la France a déversé une manne d’argent, a introduit la télévision, a installé un système éducatif, a offert la consommation à une partie de la population. Tout ça anti-écolo, totalement déphasé avec l’environnement des Polynésiens. La manne nucléaire a stoppé l’émigration traditionnelle, stimulé les naissances par les allocations familiales, encouragé l’immigration. Actuellement, la population est de 267 000 habitants dont 180 000 sur l’île de Tahiti.

A Tahiti, les infrastructures inadaptées font que l’on a parfois l’impression de vivre dans un pays sous-développé. Depuis 2004, l’économie s’éteint. En 10 ans, le tourisme a chuté de 50%, le prix de la perle a chuté de 75% en 20 ans et de 90% en 30 ans. Heureusement, les transferts de l’Etat continuent (solidarité, aides, salaires et retraites, salaires des fonctionnaires territoriaux).

La nouvelle génération fait de longues études, des bacs +5 ou 6 à la pelle, mais ces jeunes cadres choisissent le confort douillet du secteur public. Les SEM, EPIC, même OPT ont été pillées par les dirigeants du fenua. La crise n’en finit pas, le coût social est énorme, un vrai coup ! Même le secteur privé est dépendant de la « rente française ». Savez-vous combien vous versez, vous autres les Gaulois ? 150 milliards par an ! Comme cela ne suffit pas, alors on va taparu (quémander) l’Europe. Ceux qui manifestent sont ceux qui reçoivent déjà beaucoup mais qui demandent à garder leurs multiples avantages et à en obtenir d’autres. On utilise les fonds de la DGSE (Dotation globale sociale et économique, ne confondez pas avec la DGSE de métropole !), soit 18 milliards. Cela en abandonnant l’investissement économique au profit du social, le paiement à fonds perdus de salaires et autres avantages. Cela n’a pas suffi, alors « niu niu Paris ! » : on veut encore des sous. Vite un virement de 6 milliards en juillet, puis un autre en décembre 2010. Pudiquement on dit ici que c’étaient des sommes dues ou une avance… Si vous gagniez au loto ou autre jeu, ben pensez à la Polynésie !

Surtout que la gabegie et la corruption existent. Air Tahiti Nui est toujours cher, même si vous avez cherché sur Internet le billet d’avion le moins cher possible pour vous offrir Tahiti… Si vous étiez parent proche ou éloigné d’un employé de la compagnie ATN, vous n’auriez aucun souci pour voyager avec un billet GP (« vieille pie » ou VIP en français continental). La compagnie fait voyager 500 GP par semaine soit l’équivalent de 2 avions pleins sur les 5 possédés par la compagnie ! Rappel : la population de la Polynésie française est de 267 000 personnes, bébés compris !

L’enterrement des affaires judiciaires en Polynésie pourrait être une spécificité tahitienne. Il n’en demeure pas moins que les « vices » de procédure semblent être favorisés par le climat, le soleil et le fenua. Les enquêtes et les plaintes déposées contre certains politiques n’aboutissent pas. Cela traîne en longueur  et si la traîne dépasse trois ans, le Saint Graal de la prescription intervient. Stratégie tenue de mains de maîtres par les experts de cette combine bien réglée. Et c’est merveilleux comme ça ronronne !

Alors chacun se débrouille. Un enseignant-chercheur a mené une enquête pendant 4 ans et vient de publier un livre. Il a suivi une quarantaine de ménages modestes dans le quartier urbain de Pamatai (Faa’a) et le quartier rural de Maatea (Moorea). Il constate qu’il y a des échanges très nombreux entre ces familles modestes et les districts de Tahiti et des îles. Elles reçoivent des produits pêchés, chassés, agricoles, en échange de produits qui ne peuvent être trouvés dans les îles. On constate que le fret entre Tahiti et les îles est plus important que le fret commercial. Actuellement, on a remplacé le taro et l’uru par le riz, présent dans 50% des repas. En Polynésie, bien manger c’est manger beaucoup. Pour honorer ses invités, le Polynésien présente des plats en abondance ; un ventre bien plein indique un repas abondant. Les Tahitiens font un seul gros repas par jour, les deux autres prises seront les restes de la veille et le café-pain-beurre du soir, avec beaucoup de grignotages en cours de journée. Le week-end, on mange énormément.

« Nourritures, abondance et identité : une socio-anthropologie de l’alimentation à Tahiti » est un livre  de Christophe Serra Maillol, 545 pages, éditions Au vent des îles, 2010, €36.01.

Hiata de Tahiti

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