Articles tagués : chef de bande

Philip Meadows Taylor, Confessions d’un thug

Au nord de l’Inde, dans l’actuel Pakistan, avant que les Anglais ne fissent l’Empire, une confrérie secrète musulmane sévissait contre les marchands : les thugs. Ces étrangleurs attiraient par de belles paroles les commerçants bien pourvus de ballots, les collecteurs d’impôts aux sacs remplis d’or, les courtiers en pierres précieuses, et ils leur faisaient rapidement leur affaire. Sur le signal du chef, d’un seul geste, chacun passait le foulard au cou de la victime qui lui était désignée et en moins de deux minutes le sort en était jeté : marchand, serviteurs, gardes et même femme ou enfant était trépassé. Les corps déshabillés étaient jetés dans une fosse creusée à l’avance dans un lieu écarté et les thugs repartaient comme si de rien n’était pour se partager le butin. Une fois la ‘campagne’ terminée, chacun se retirait chez lui pour vivre en bourgeois, le temps d’épuiser leur fortune. Puis ils recommençaient.

Philip Meadows Taylor est Anglais. Il est parti à 14 ans pour servir l’Empire et devenir officier consciencieux chargé d’investigations criminelles. A ce titre, il arrêta et fit pendre de nombreux thugs, dont Amir Ali, chef de bande fameux dans la contrée. De son histoire et de quelques autres il fit ce roman, dont le succès depuis sa parution il y a 170 ans, ne s’est jamais démenti.

Les ingrédients du succès ? L’exotisme de pratiques médiévales dans les palais fastueux et les paysages prospère du nord de l’Inde ; un récit direct et bien mené, sans descriptions interminables (plaies des livres au 19ème siècle) ni lyrisme sentimental passé de mode ; une destinée humaine éminemment tragique qui rappelle Œdipe, bien que le héros s’efforce en tout d’être vertueux envers Allah et adapté à sa société. Pas de sexe mais des passions ; le goût des femmes mais un compagnonnage de mâles ; l’amour des enfants mais des exécutions par nécessité. Ce sont ces contrastes qui donnent du piment au livre.

Amir Ali commence par être une victime, adopté tout enfant par les thugs qui viennent d’étrangler proprement son père et sa mère. Il échappe de peu au même sort parce que le chef n’avait pas de fils et l’a gardé contre l’avis de ses compagnons. Elevé sans savoir, il est initié à 18 ans au grand art du meurtre rituel. C’est qu’il faut un entraînement sans faille, une organisation du crime par tous au même moment, une dextérité des mains et une maîtrise de ses émotions qui ne s’acquièrent pas en un jour.

Un gros intendant servile devant les puissants et impitoyable aux faibles sera sa première victime. En compagnie de son fils, un jeune homme aux yeux de braise auquel il doit faire effort pour ne pas s’identifier. Mais cette faiblesse ne dure pas et voilà Amir Ali, encore adolescent, promis aux plus hautes destinées dans la confrérie. Il sera chef de bande, plus grand encore que son père adoptif.

Dès la page 95 (sur 408), le voilà « fort beau gaillard », le turban « mettait en valeur l’ovale de mon visage et me donnait l’air particulièrement martial. Mes armes étaient splendides : mon sabre à poignée damasquinée d’or, le fourreau recouvert de velours écarlate et entouré sur près de la moitié de sa longueur d’une frette d’argent ciselé. A ma ceinture en cachemire était passée une dague à manche d’agate également damasquiné ainsi qu’un poignard arabe, lui aussi rehaussé d’or et d’argent. (…) Ma tunique était de la mousseline la plus fine, et suffisamment transparente pour révéler mon torse bien découplé ; un pantalon de riche damas venait compléter un costume destiné à convaincre les gens non seulement de la sûreté de mon goût, mais également du fait qu’ils avaient en face d’eux sinon un noble, du moins une personne de qualité. »

La ruse, la théâtralité, la langue, l’organisation, le maniement des hommes, toutes ces qualités sont indispensables au thug qui veut faire carrière. Il empilera le butin, enlèvera une femme et lui fera deux enfants ; il sera riche et puissant, puis trahi et misérable ; il se redressera et se vengera, mais terminera ses jours dans une geôle anglaise – seul. Son fils est mort, sa femme décédée et son unique fille mariée sans qu’il sache avec qui. Allah est grand et Ses desseins sont impénétrables : chacun est agi et a peu de prises sur sa destinée propre. A lui de prier comme il se doit et d’être attentif aux présages car Allah le mène où Il veut.

C’est contre ces instincts des hommes sublimés en fatalisme métaphysique que les Occidentaux rationnels réagissent. Tout en restant fascinés par la bonne conscience des criminels qui se sentent instruments de Dieu. Happy end sur l’ordre que fait régner l’Empire. Mais pénétration subtile d’autres coutumes que les nôtres, qui sévissent encore de nos jours au Pakistan, dans le nord de l’Inde et dans ces vieux pays musulmans. Ce pourquoi ce roman bâti sur des faits vrais nous donne à comprendre ces peuples d’aujourd’hui.

Philip Meadows Taylor, Confessions d’un Thug, 1839, Phébus libretto 2009, 408 pages, 11.50€

Catégories : Livres, Pakistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Sortez les sortants !

Article repris par Medium4You.

Les électeurs sont allés massivement s’exprimer à plus de 80% malgré les vacances « colère », l’abstention n’a pas gagné. Les partis qui résonnent dans l’opinion sont les fronts : Front national et Front de gauche. Aussi butés et têtus que des taureaux machos. Aussi en panne d’idées concrètes utilisables, hors des slogans. On note donc dans ce premier tour l’envol du populisme, la lassitude pour les partis de gouvernement et l’effondrement du centre.

Envol du populisme

Surenchère de droite : le vote Le Pen, à près de 20%, est un message clair pour ‘sortir les sortants’, cette élite bobo-cosmopolite qui ne répond rien à la crise. La jeunesse peu éduquée (grâce au syndicat socialiste de l’Éducation nationale qui bloque toujours toute réforme), les sans-diplômes sans-relations sans-mérite, se disent que les sans-papiers, sans argent et sans-logis, chéris de la gauche bobo, comme les nantis de tout, chéris de la droite bobo, ne valent pas qu’on les soutienne. Les ouvriers votent Le Pen.

Surenchère de gauche : le vote Mélenchon est une tentative de donner un sens. Sauf que le ton hystérique et les mensonges (selon Marianne, Vigie 2012, le Véritomètre, Sud-Ouest ou les vidéos traquantes) rendent peu crédible le personnage. Il est tombé autour de 12%, bien en-deçà des fausses promesses des sondages… Le gueulisme radical est dans la ligne des amuseurs médiatiques qui se moquent de tout en restant soigneusement à l’intérieur du système : « tout contre ». Les ouvriers ne votent pas Mélenchon, mais les profs déclassés oui. Mais certains ont trouvé plus utiles de voter Hollande. Mélenchon apparaît d’autant plus braillard et fusionnel qu’impuissant, proclamant tout et son contraire. Les facétieux lui mettent souvent une petite moustache sur les affiches de campagne.

Ces deux partis de tribuns agitent « le peuple », mais il y a malentendu sur la le « pouvoir du peuple » : la démocratie. Le pouvoir libéral est individualiste et universel, préservant la liberté et l’ouverture au monde ; le pouvoir collectiviste est fusionnel, exigeant l’égalité citoyenne par la mobilisation permanente. Qu’elles soient « nationales » ou « populaires », ces démocraties ne sont en rien proches de la nôtre. Leur légitimité ne réside en effet plus dans « le peuple » mais dans « la révolution ». Le premier est godillot et masse de manœuvre, la seconde est mouvement permanent, initié et guidé par des « grands » leaders. Ce fut le cas du Comité de Salut public sous Robespierre, de la Commune de 1871, du parti bolchevique qui dissout l’Assemblée régulièrement élue en 1917, des partis fasciste et nazi, des Mao et Castro, enfin des Conseils de la révolution des printemps arabes. L’avant-garde est composée de ceux qui braillent le plus fort et en imposent aux indécis. Ce pouvoir de chef de bande s’arroge tous les droits : la révolution avant tout, éventuellement (et trop souvent) contre le peuple.

Lassitude pour les partis de gouvernement

L’exaspération, la passion, l’aspiration au changement, font que la raison citoyenne des Lumières se trouve fort déplumée. Les deux candidats de gouvernement ne rassemblent qu’autour de 54% des exprimés. Le réalisme, la modération, l’art du compromis sont contestés par ceux qui se veulent « en résistance ». Le cap est difficile, eux sont à même de mieux le passer que les populistes, mais on sent la lassitude. L’avenir ne sera pas rose pour qui gagnera le second tour.

La crise aurait pu permettre à Nicolas Sarkozy de parler des enjeux du monde et de définir la place de la France. Il aurait pu défendre un projet de compétitivité par contraste avec François Hollande et le tropisme dépensier du projet socialiste. Le travail nécessaire était un thème porteur. Son bilan n’était pas mauvais, malgré certaines erreurs, mais son style personnel a suscité de la haine. Il n’a pas utilisé la crise, préférant le transgressif droitier pour tenter de récupérer l’électorat populaire de Marine Le Pen. Il a donc perdu les centristes. Il n’a pas mis en avant les atouts de son bilan, mais encore et toujours sa personne, comme s’il voulait qu’on l’aime malgré ses trop gros défauts. Ce masochisme suicidaire ne l’a pas servi. Il est deux points en dessous de son rival de gauche, vers 26%.

Inspiré jusqu’à la caricature par François le Grand (Mitterrand), on se demande si François le Petit (Hollande) parviendra à exister. S’il a eu raison d’éviter la confrontation avec Le grand Méchant Luc (Mélenchon), il n’a fait qu’imiter Mitterrand avec Georges Marchais. S’il a lancé le défi au petit Nicolas (Sarkozy), il n’a fait qu’imiter Mitterrand avec Valéry Giscard d’Estaing. Monsieur ‘Normal’ a du mal à apparaître autrement qu’assez fade. Ses 28% lui permettent de faire bonne figure, mais plutôt contre Sarkozy que pour son équipe socialiste.

Effondrement du centre

La posture du solitaire orgueilleux de François Bayrou ne l’a pas servi. Être « au-dessus » des partis est une force lorsqu’on a une légitimité historique : où est la sienne ? quel est son bilan ? Avec moins de 9% des voix, Bayrou fait mentir les sondages. Comme en 2007 et comme Mélenchon aujourd’hui, il a suscité un effet de mode, retombé au dernier moment.

Outre le caractère indécis du personnage, le centrisme se heurte au grand écart des populations confrontées à la crise. Repli sur soi, identité, souveraineté, que dit Bayrou sur le sujet ? Le problème identitaire n’est pas seulement un mot de Sarkozy : il atteint toute l’Europe (Breivic) et l’Amérique d’Obama. Le déni de gauche bobo ne rendent pas moins réels le gauchissement du parti démocrate (avec le mouvement Occupy Wall Street) comme la droitisation du parti républicain (avec les Tea parties). Les démocrates tendent vers l’anarchisme et les républicains libéraux vers les libertariens… La modération devient à notre époque un fatal handicap.

Le premier tour est tombé le jour de saint Alexandre… mais le second tombera le jour de sainte Prudence. Faut-il y voir un signe ? Le rapport droite/gauche se situe à 47 contre 49%, en faveur du changement. Comment cet éclatement extrémiste des votes se traduira-t-il durant les Législatives de juin ?

(Estimation Ipsos/Logica Business Consulting/France Télévisions/Radio France à 20h52, susceptibles de modifications à la marge)

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,