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Île de Batz, jardin Georges Delaselle

Au sud-est d’Enez vaz, l’île basse de Batz, se dresse le jardin colonial, appelé aujourd’hui ‘Georges Delaselle’ du nom de son fondateur – et pour faire politiquement correct. C’est un beau jardin grâce au Conservatoire du littoral, qui l’a acquis en 1997. C’est aussi une belle histoire…

Imaginez ! Un assureur parisien, perdu dans les chiffres et les calculs d’actuariat sur les malheurs du monde, découvre l’île de Batz grâce à un ami en 1897. Coup de foudre ! Moins pour l’ami que pour le pays, où les marins ont déjà acclimaté quelques plantes ramenées de leurs voyages au long cours. Il décide d’acheter une parcelle dans l’endroit le plus chaud et le moins cultivé, isolé face à Roscoff.

Il met vingt ans pour faire creuser le sol et ériger un cordon dunaire littoral qu’il plante de cyprès de Lambert, ceux qui protègent bien du vent. A l’intérieur, il acclimate des centaines de plantes exotiques qu’il fait venir des quatre coins de la planète (qui est ronde et point carrée, mais on dit comme ça quand même…). En mai 1918, avant l’armistice du 11 novembre, il se découvre atteint de tuberculose et plaque la finance et la capitale pour se réfugier en son paradis. Il vend l’endroit en 1937, très affaibli, et meurt en 1944 à 83 ans. L’oasis exotique reste à l’abandon jusqu’à ce qu’une association entreprenne de la sauver.

Il existe aujourd’hui plus de 2500 espèces dont les deux-tiers proviennent de l’hémisphère sud. La Manche a les eaux douces grâce au Gulf Stream, mais l’air âpre à cause des tempêtes atlantiques. Nous faisons partie en 2012 des 30 000 visiteurs annuels dont la majorité, femmes et enfants compris, est ravie de ce petit coin exubérant de paradis dans la rudesse du paysage. Un jardin adolescent, telle est l’impression première. Ça pousse, ça vit avec vigueur, ça pointe fièrement ses feuilles au soleil. L’atmosphère de vitalité végétale saisit quiconque, des petits de 6 ans aux ados de 16, et jusqu’aux vieillards qui retrouvent ici une jouvence.

Un dépliant vous invite à visiter dans le sens des aiguilles d’une montre. De l’accueil, vous passez par la nécropole, un petit dolmen de l’âge du bronze daté de 1800-2000 avant notre ère. Découvert lors des travaux de terrassement du jardin, il a été fouillé par un archéologue début XXème siècle. Il renfermait des cendres funéraires et des poteries cassées. La pierre laisse le souvenir de l’éternité, tandis que la pelouse, d’un vert cru après les pluies de juillet, exhibe la vie en plein renouveau.

Nous entrons ensuite dans la palmeraie. Les palmiers à chanvre venus de Chine sud offrent leur beauté lattée.

Des bananiers montrent que le climat ne connaît jamais le gel.

Un bassin recueille l’eau glougloutante d’une fontaine au-dessus, plantée de végétation gorgée d’eau dans un décor quasi japonais. La pelouse centrale s’ouvre brusquement, vert reposant et bancs qui tendent les bras tandis que les kids s’amusent d’une feuille. Vers le nord s’ouvre une lande fleurie, ouverte sur le large.

Poursuivons par le jardin maori. Le lin ‘de Nouvelle-Zélande’, découvert par le capitaine Cook, est un phormium utilisé par les Maoris de Tahiti qui utilisent sa filasse pour fabriquer tissus, cordages et filets de pêche.

Les petits garçons aiment à se saisir d’une lanière sèche, tombée et brunie, coupante comme une lame. Ils en font une épée, assurant que, côté tige, « ça ne coupe pas ». La vie exubérante appelle la mort, celle qu’on donne par enthousiasme, celle qu’on accepte par excès d’énergie. La mort, la vie, les enfants ressentent d’instinct ces appels du jardin.

La cacteraie offre ses plantes grasses qui, fin juillet, sont fleuries.

Les agaves aux feuilles épaisses et griffues sont comme des plantes dinosaures, lourdes, puissantes, bien établies. Originaires du Mexique et ramenées par Christophe Colomb, ces plantes dodues recèlent bien des secrets : de leurs feuilles, les indigènes tirent la fibre de sisal qui sert à tisser et à faire des chapeaux ; de leur cœur tendre, l’alcool distillé de tequila. De la vie naît la mort et de la mort la vie. Squelette de plantes qui sert à vêtir, sang végétal qui sert à oublier, eau de vie, eau de feu, excès de vivre jusqu’à la mort. Ce ne sont pas les pubertaires, occupés à se caresser la peau nue et à se bécoter dans les bosquets palmiers qui me contrediront.

Avant la terrasse ouest se dresse le calvaire, croix de granit brut érigé au point culminant du site. Il a été récupéré d’un dolmen christianisé des temps anciens, que la chapelle Sainte-Anne avait adopté avant d’être laissée jusqu’aux ruines. La mort, la vie, la tombe et la résurrection, la fin ici-bas et l’espérance au-delà.

Est-ce pour chanter cela qu’est installée à côté ‘Écran’, l’œuvre de Jean-Marie Dalet ? Il s’agit d’une lentille miroir montée sur cadre, qui focalise le rayon solaire sur le sol – quintessence de l’énergie, de la chaleur laser, de la vie…

Un peu plus bas, sous les palmes qui se balancent à l’orée de la pelouse verdie par les pluies bienfaisantes, une plaque : Georges Delaselle, 1861-1944. Tout simplement. Nous lui rendons hommage.

Redescendez par les terres australes et les plantes vigoureuses qui poussent là. Fleur lumineuse, rouge et velue comme un dard simiesque.

Fougères arborescentes, exubérantes et graciles comme des adolescents. La cordyline néozélandaise permet de tisser nattes et pagnes, tandis que sa palme couvre les toits des ‘fare’ dans les îles Pacifique.

Des agapanthes de Bonne espérance sont des fleurs d’amour qui font oublier la mort omniprésente dans la nature indifférente. Tout naît, tout meurt, sans cesse ; le petit devient grand, le vivant devient cendre. L’échium des Canaries a des fruits en tête de vipère ; sa fleurette bleue couvre par millier la tige jusqu’à 6 m de haut tandis que la mort vient. On ne fleurit qu’une fois quand on est échium : la mort est au bout du fruit. Mais il se ressème tout seul, continuant le grand cycle de la vie…

Et puis c’est le poste d’accueil, derrière un rideau d’arbres, la sortie déjà. Nous serions bien restés, isolés parmi les plantes, mais nous avons bouclé la boucle. Près de deux heures sont passées sans bruit ni ennui. Les adultes sortent apaisés, les ados éblouis et les gamins heureux. En souvenir, vous pouvez acheter pour 3€ des boutures à planter dans vos jardins. Une vie qui renaît, une fois de plus.

Retour en vélo vers le débarcadère par le sentier très fréquenté qui longe les ruines de la chapelle Sainte-Anne – pas plus d’un quart d’heure. Comptez bien une demi-heure à pied.

Toutes les photos sont Argoul, sous copyright sans autorisation

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Ryû Murakami, 1969

Roman d’adolescence, de révolte pubertaire, le Japon n’en finit pas de nous surprendre. Dans ce pays du formatage, où l’école dresse les élèves sur le modèle prussien (avec le même uniforme), l’écho des mouvements de jeunes occidentaux a retenti d’une façon particulière. L’auteur avait 17 ans à l’ouest du Kyushu et entrait en Terminale. A 32 ans, il se souvient…

Le lycée bruissait des manifestations contre la guerre du Vietnam au Japon, contre la venue du porte-avion ‘Enterprise’. Mais les lycéens ne pensent pas que brailler ou brandir des pancartes soient le moyen le plus efficace de faire quelque chose contre la guerre. Seuls les plus bornés créent une section trotskiste et éditent des tracts. « Le Comité de lutte avait changé leur vie en leur montrant que n’importe qui, même eux, pouvait être des vedettes » p.67. Pour les autres, c’est surtout le vague idéalisme et l’indifférence pratique. Pour les meilleurs, l’occasion de s’ouvrir à la fête, le corps agacé des hormones en émoi. Le mouvement de 1968 veut surtout la libération des corps, prélude à celle des esprits, donc à un monde meilleur. Pragmatiques, les jeunes Japonais commencent par le commencement du programme : baiser.

C’est la grande préoccupation des 17 ans, dans un pays certes libéral en matière de mœurs et sans cette culpabilité judéo-chrétienne si prégnante aux États-Unis ou en Europe, mais sous le regard autoritaire des adultes. Comme chez nous, la société en restait aux habitudes militaires d’ordre et de discipline, de sermons et de baffes. Le désir sourdait alors sous l’apparence, il prenait des formes ludiques que Murakami nous conte avec humour. « Du côté des filles, le lycée commercial comprenait une proportion inquiétante de mochetés, alors que Junwa, institution catholique, offrait on ne sait trop pourquoi un rapport qualité-prix exactement inverse. Les filles du collège Yamate étaient connues pour se masturber avec des tubes d’anciens postes de radio à lampes, et on disait qu’une série d’explosions en chaîne en avait laissé plusieurs marquées à vie » p.15. Tout l’enjeu pour un garçon est de trouver une fille prête à baisser sa culotte pour ses beaux yeux.

Comment faire ? – La révolution !

Puisqu’il s’agit d’attirer l’attention, autant le faire en grand. Et de citer Rimbaud, Godard, Shakespeare, les Stones, le Che, Led Zeppelin, Ingrid Bergman, Frantz Fanon, Eldridge Cleaver, Truman Capote, Daniel Cohn-Bendit… Juste pour en avoir lu les titres de livres ou de musique à la bibliothèque ou dans les bacs. Cette érudition ado, n’importe quoi pourvu que ça mousse, pousse l’auteur à proposer une barricade (en haut du toit) une banderole et des tags dans son propre lycée. L’expédition a lieu de nuit, en petit groupe, mais la plupart sont plus intéressés à visiter le vestiaire des filles, où flotte l’odeur de la puberté, que par le happening « politique ». Surtout lorsque l’un d’eux découvre une petite culotte… et qu’un autre est pris d’une grosse envie. La chose tourne en farce rabelaisienne, les détails sont hilarants. Évitez de lire ce livre dans le train, vous exploseriez sans raison apparente de rire sous le regard réprobateur des coincés alentours.

Jamais une telle provocation n’avait entaché la réputation du lycée Nord, le meilleur de la région. Les profs sont abasourdis, les parents sans voix, les flics sans piste. Il faut bien sûr que le plus bête de la bande se fasse prendre en vélo en pleine nuit avec des taches de peinture pour que tout se découvre. L’auteur avoue, ne s’en tire pas trop mal, il n’a surtout jamais vécu un tel moment de fête dans une atmosphère de liberté ! Et il tombe la plus belle des filles du lycée, Kazuko, surnommée Lady Jane. Tomber est beaucoup dire… Tout s’arrête aux mots doux, aux mains effleurées et aux pique-niques à deux. Pour baiser, Kensuke, alias Ken-san ou Ken-bo selon que ce sont ses copains ou son père qui s’adressent à lui, va voir les putes. Mais la vieille ridée qui le reçoit l’empêche de bander, il paye sans consommer ; se retrouvant au-dehors sans logis, il accepte qu’un passant l’héberge pour la nuit – mais ne voilà-t-il pas qu’il commence à lui caresser la peau par la chemise entrouverte, puis l’entrejambe ? Ken se fâche et s’enfuit. Fin des tentatives de perdre son pucelage.

Jamais à court d’imagination, il songe alors à créer un « festival » de lycéens où passeraient films, pièces de théâtre, concerts de potes… Faire un film est le bon moyen d’approcher l’érotisme, écrire une pièce encore mieux pour y faire jouer (jouir) sa belle. Dans le film, tourné avec une caméra amateur de marque américaine, le décor est un pré où la fille en tunique légère serait montée sur un cheval blanc. Mais ce symbole sexuel puissant est impossible à trouver… alors peut-être un chien ? une chèvre ? Finalement non, elle restera en blanc virginal (mais assez transparent pour qu’on puisse deviner la peau dessous) et se roulera dans l’herbe parce que la chèvre tire trop sur sa laisse. La pièce de théâtre, écrite à la va-vite par le jeune homme, s’intitule ‘Au-delà de la négativité de la rébellion’ ; il n’y a que deux personnages, lui et elle, et il fait déclamer des phrases pompeuses écrites à l’existentialiste (sans aucun sens) tandis qu’elle abandonne un bébé dans la neige. Des poulets névrosés déambulent sur la scène…

Il est vrai que le Japon d’alors, plus encore qu’aujourd’hui, ne parlait pas la langue standard mais une série de patois. Toute la philosophie, jactée en dialecte local, prend alors une allure cocasse… « Essayer, par exemple, de parler de ‘La Peste’ de Camus en patois transformait immédiatement le débat en une farce grotesque. Cela donnait : « La peste, ben, c’est point seulement qu’une maladie des gens. Si ça se trouve que ça serait peut-être un symbole métaphorique du fascisme, du communisme, ou de quequ’chose dans ce genre… » p.154. Irrésistible.

Reste à monter l’organisation, et là ce n’est pas rien ! Le titre est tout trouvé, ‘Festival des petites bandaisons matinales’, mais pour le reste… Heureusement, le jeune Japonais n’est jamais seul, tout se fait en groupe, des travaux d’école aux loisirs. C’est donc son ami Adama, surnommé parce qu’il a un air d’Adamo ou d’Alain Delon, qui s’y colle. Ken pense même le « prêter » aux entraineuses du bar où il pense emprunter le matériel de sono… Pour quoi faire ? « le sortir et en faire ce qu’on veut ? ». Il faut encore se tirer d’une mauvaise passe, avec la bande d’un chef lycéen, amoureux de la fille qui jouera dans le film. Il veut tout simplement tabasser Ken et son trop beau copain pour leur apprendre le respect. L’intervention (payante) d’un yakusa local, ami du père d’un copain de lycée, permet de régler les choses à l’amiable. Nous sommes dans le Japon du don et du contre-don, où tout se règle entre clans.

Ce livre léger et drôle, aux chapitres emplis de références rock, montre comment des jeunes de 17 ans, dans la société la plus contraignante du monde développé, arrivent à dépasser leur déprime adolescente : « Je ne me supporte plus moi-même (…) C’était un sentiment que nous éprouvions tous, surtout perdus dans une ville de province, sans argent, sans sexe, sans amour, sans rien. La perspective toute proche de la sélection et de la domestication ne faisait que renforcer cette répulsion naturelle » p.207.

« Still crazy after all, these years… », chantait Paul Simon.

Ryû Murakami, 1969 (69, Sixty-nine), 1987, traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, éd. Philippe Picquier poche 2004, 253 pages, €6.65

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Le Clézio, Gens des nuages

Autant L’Africain était retour à l’enfance de Jean, Marie, Gustave, autant ‘Gens des nuages’ remonte aux origines familiales de sa femme, Jemia. Ce livre de voyage, paru initialement chez Stock, est le « compte-rendu d’un retour aux origines ». L’auteur a épousé une fille du désert, descendante de ces ‘gens des nuages’ qui cherchent l’eau pour leurs troupeaux, quelque part dans l’extrême sud marocain. Le voyage du couple est un périple à remonter le temps : d’abord celui de la tribu des Ouled Khalifa, d’où vient Jemia ; ensuite celui des origines de la civilisation, dans cette vallée saharienne où l’eau et le vent ont formé un creuset de rencontres humaines.

Les étapes initiatiques de ce petit livre de 150 pages, illustré de 16 photos couleur des lieux qui donnent vie au texte et supportent l’imagination, sont un délice pour qui aime les voyages mais préfère rester au coin de sa cheminée, un chat sur les genoux et un verre à proximité. Cela commence par un passage, celui du Draa, pour culminer au Tombeau du saint, créateur de tribus, avant de se poursuivre jusqu’à la Voie – celle de l’éternité. Six chapitres précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue, six étapes d’un approfondissement de soi.

« Il n’y a pas de plus grande émotion que d’entrer dans le désert » p.37 L’auteur en a écrit tout un livre, qui l’a rendu accessoirement célèbre, dans les années 80. Il s’est inspiré de l’histoire de sa femme, des légendes racontées par la grand-mère, des récits des voyageurs français, espagnols et anglais du temps. C’est par le plateau de Gadda, dans l’ex Rio de Oro au sud du Maroc, que le couple pénètre le désert « sans fin, monotone, presque sépulcral, d’une beauté hors de la mesure humaine » p.38. L’impression est d’être « près du socle du monde », au ras de la roche ferrique qui forme le cœur de la planète, envahi sans limites par la lumière du soleil.

Le socle est aussi la matrice : « les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées au paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles (…) Ce ne sont donc pas les hommes qui ont inventé ces civilisations. Ce sont plutôt les lieux, comme si, par l’adversité, ils obligeaient ces créatures fragiles et facilement effrayées à construire leurs demeures » p.56. La Saguia el Hamra est l’un de ces lieux, « une coupure dans le désert ». L’auteur rêvait enfant sur les livres d’aventure, de la fiction d’H.G. Wells aux récits de René Caillé et aux reportages du ‘Journal des voyages’. « Quand il avait treize ans, à la suite d’un voyage au Maroc, encore sous protectorat français [probablement en 1961], il avait écrit une sorte de roman d’aventures dans lequel un cheikh vêtu de blanc, venu du désert, se battait farouchement contre les Français et, vaincu par le nombre, retournait vers le Sud, vers un pays mystérieux où s’étaient regroupés les nomades insoumis. Ce pays était la Saguia el Hamra, le dernier lieu inaccessible… » p.58 Jean, Marie, Gustave parle de lui à 13 ans à la troisième personne. Il avait déjà en prototype, à cet âge pubertaire, le roman de son succès, la prescience de sa seconde épouse. « Il se pourrait que le devenir des hommes, fait d’injustice et de violence, ait moins de réalité que la mémoire des lieux, sculptée par l’eau et par le vent » p.69.

Le moment culminant du périple est le tombeau de Sidi Ahmed el Aroussi entouré des sept Saints. Sidi Ahmed fédéra les nomades pour en faire un peuple d’équilibre vivant de peu, « entre la parole divine et la justice humaine. Et l’amour de l’eau et de l’espace, le goût du mouvement, le culte de l’amitié, l’honneur et la générosité. N’ayant pour seuls biens que leurs troupeaux » p.74 Un idéal d’homme leclézien. « La seule réussite des Arabes fut de donner une cohérence mystique à des peuples entre lesquels le fabuleux était l’unique ciment » p.72 C’est de la lumière du soleil et des étoiles que vient la force, c’est du désert que vient la sobriété, l’obstination, la patience, « apprendre à vaincre sa peur, sa douleur, son égoïsme » p.95 « Mais ce sont les yeux des enfants qui sont les vrais trésors du désert. Des yeux brillants, clairs comme l’ambre, ou couleur d’anthracite dans des visages de cuivre sombre. Éclatants aussi leurs sourires, avec ces incisives hautes, une denture capable de déchirer la chair coriace accrochée aux os des vieilles chèvres » p.97 Une beauté de diamant, une joie de source, une opiniâtreté à la mesure de la vitalité exigée du désert : Le Clézio raccourcit en une phrase toute l’admiration qu’il a pour cet animal humain en sa force première.

Il retrouve en cela l’élan des philosophes des Lumières, qui pensaient retrouver le socle humain dans le Sauvage, que la sentimentalité du temps croyait « bon ». Et cela à la suite de Tacite, qui voyait dans les Germains des forêts outre-Rhin ces humains vigoureux et sains qui donnaient un exemple moral aux Romains de la décadence. Après les Grecs, qui définissaient leur idéal d’homme par rapport aux borborygmes et à l’efféminé des « barbares ». « Les femmes du Sahara donnent tout. Elles transmettent aux enfants la leçon du désert, qui n’admet pas l’irrespect ni l’anarchie ; mais la fidélité au lieu, la magie, les prières, les soins, l’endurance, l’échange » p.104. Le Clézio se veut de ce genre d’homme, socle de l’humaine humanité au-delà des ethnies. Ce pour quoi il touche à l’universel.

Tbeïla, le Rocher secret perdu dans le désert, est un lieu de légende pieuse. « C’est ici que Sidi Ahmed el Aroussi a touché terre après avoir été transporté dans les airs depuis Tunis, ou Marrakech, par un génie » p.114 Le lieu est de pèlerinage, un monument naturel incongru au milieu de la plaine. « Quand on arrive au sommet du Rocher, il s’agit bien d’une émergence. Tout d’un coup, on est frappé par le vent et la lumière, suffoqué, aveuglé comme un oiseau sorti d’une grotte » p.122 L’auteur parle bien de cet éblouissement des sens qui prépare à la foi. « Ici, nous avons tout à apprendre » p.126. La vie même de Sidi Ahmed est celle d’un proche de Dieu, maître du soufisme. « Ce n’est pas par les armes que les maîtres soufis luttent contre le mal, c’est par la puissance de leur verbe, par l’exemple de leur pureté, par la force de leur sacrifice » p.139 Le Clézio retrouve au désert la nudité et le silence « où, parce qu’il n’y a rien qui vienne troubler les sens, l’homme peut se sentir plus près de Dieu (comme le sera Charles de Foucauld dans le Hoggar) » p.139. Je l’ai ressenti aussi, face aux rocs rouges de l’Assekrem.

D’où cette leçon tirée du voyage : « Ce qui caractérise la vie des nomades, ce n’est pas la dureté ni le dénuement, mais l’harmonie. C’est leur connaissance et leur maîtrise de la terre qui les porte, c’est-à-dire l’estimation exacte de leur propres limites » p.147. Toute une morale pour les Occidentaux humanistes et vaguement écologistes qui veulent changer le monde. Un idéal parfois bien mal incarné, mais chez Le Clézio une belle leçon d’observation humaine !

Un petit livre à lire en complément de ‘Désert’, si vous avez aimé.

Le Clézio, J.M.G. & Jemia, Gens des nuages, photographies de Bruno Barbey, 1997, Folio 2008, 151 pages, 5.7€

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