Articles tagués : gangsters

Martin Amis, Chien jaune

martin amis chien jaune

Martin Amis pénètre l’Angleterre, sodomise la société, baise les bobos. Il s’attaque cette fois à la presse tabloïd, raclure de poubelles, parfait reflet de son époque et de ses lecteurs. En 2003, toute la société anglaise semble n’être que baise. Les années 60 sont passées comme une tornade, désapant et désinhibant le puritanisme victorien. Aujourd’hui, plus rien ne tient : ni la langue (texto), ni la presse (de caniveau), ni les sentiments (sexués).

L’Anglais mâle ne semble plus avoir pour objectif que les trois B des collégiens américains : bite, bière et baston. Il se repaît des frasques des très jeunes filles aux prises avec les hommes en rut ; il achète et lit avec délectation les torchons people dont le style incite à l’action et les photos au porno. C’est toute la société qui est devenue bête : à deux dos, ventre à dos, dos sur dos. Sur l’exemple des vulgaires américains. « Le porno s’autorégulait jusqu’au second mandat du second gouvernement [Clinton] quand, comme vous le savez, tout à coup, nous nous sommes retrouvés avec un président porno. Le porno, sous cette présidence porno, a cessé de s’autoréguler et est entré dans sa période Salo » p.398. Mussolini et Pasolini sortis du spectacle, la vulgarité bestiale en référence a envahi toute la culture.

Les personnages de cet étrange roman contemporain tournent autour du foot, des médias, des gangsters et – nous sommes au Royaume-Uni – de la famille royale. La princesse Victoria, 15 ans, a été filmée nue dans sa baignoire ; une ombre montre qu’elle n’est pas seule. Est-ce « l’un de ces jolis petits Arabes », comme le pense le roi son père, dans un vocabulaire désuètement bienveillant ? Est-ce pire ? Les tabloïds s’en donnent à « cœur » joie dans les hypothèses, le pouvoir dément l’information, les gens n’en pensent pas moins : c’est vers 12 ou 13 ans que les chattes se déflorent au Royaume. Bugger, l’ami du roi, dont le surnom signifie bougre (ou sodomite en souvenir des années de collège en commun), gère la réputation ; le souverain se contente de régner, c’est-à-dire de ne rien foutre (ni plus personne).

Xan Meo, au nom invraisemblable même pour un Anglais, est un écrivain-musicien qui se prend un coup sur la tête, une vieille vengeance de famille. Il faut dire que sa mère était pute et son père gangster. Perdant un peu la mémoire, il régresse : il est enfin au niveau requis par la société, à même de la comprendre mieux. Il fantasme sur ses petites filles, regarde l’aînée – 4 ans – faire « ses exercices » (qui consistent à se remuer le vagin avec les doigts), discute avec ses garçons d’un premier lit, se voit rejeter par sa dernière fille encore bébé pour n’être plus lui. Il rencontre une ex-pute, star du porno, qui se révèle sa nièce. Pas simple de suivre l’histoire – si tant est qu’il y en ait une – et ses personnages, divers mais tous liés.

Le titre s’explique par un souvenir d’enfance, un chien jaune attaché pendant que son père se faisait tabasser, et retentit jusqu’aujourd’hui par la signature pseudo d’un rédacteur de tabloïd. « Et puis, si quelqu’un pose la question, nous pouvons dire que c’est une satire et qu’elle dérive de Jonathan Swift » p.302. Lilliput se fait désormais appeler Karla et se fait prendre par derrière après avoir joué de la bouche.

Il faut dire que l’actualité télévisée n’incite guère à l’optimisme. « Quelques images du monde moderne : le châssis calciné d’un bus ou d’un camion, une silhouette couverte de bandages dont le brancard filait dans un corridor d’hôpital, une femme en pleurs, avec des sous-titres… » p.322. Le choc des photos augmente le poids des mots. Le choc sur la tête a les mêmes effets individuels que les chocs sociaux : perte mnésique, régression de civilisation. « Je crois que j’ai fini par comprendre ce que mon accident avait produit en moi. Je pensais auparavant qu’il m’avait arraché quelques valeurs – les valeurs de la civilisation, plus ou moins. C’est vrai qu’il l’a fait. Mais il a aussi fait autre chose : il a bousillé mon talent pour aimer. Il l’a foutu en l’air » p.452.

Est-ce pour cela que l’auteur imagine la princesse royale, héritière du trône, se convertir à l’islam ? Toute cette immoralité étalée à longueur de torchons imprimés et de vidéos sur Internet, toute cette « merde » télévisuelle et langagière (le mot est répété plusieurs fois, y compris par les garçons adonaissants de Xan Meo), incite à rechercher une forme de pureté. Qu’on ne trouve aujourd’hui que dans la régression religieuse : ne plus penser, obéir ; ne plus se laisser aller à ses instincts bestiaux, se prosterner ; ne plus jouir à tout bout de champ, prier.

Le lecteur non habitué à Martin Amis, auteur britannique original, sera plutôt déconcerté en début de lecture. Il ne verra pas bien le lien entre les chapitres ni entre les personnages, il se demandera pourquoi les gens portent des noms aussi bizarres. Mais le langage, réinventé, et la satire sociale, impitoyable, le feront bientôt jubiler. Nous sommes dans Swift et dans Nabokov, dans le fantasme et la satire sociale. Et, malgré les dix ans qui ont passés, elle reste très actuelle…

Martin Amis, Chien jaune, 2003, Folio 2008, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, 505 pages, €8.46

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,