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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (2)

La détermination de la réalité est, pour Michel Henry, le « thème central de la pensée de Karl Marx. »

La théorie n’est pas réelle, elle est fondée sur la représentation, le mot pour la chose. Or le mot chien ne mord pas… Marx : « La tâche de la philosophie, de la science en général, ne consiste pas à s’écarter des choses sensibles, c’est-à-dire réelles, mais à aller vers elles ; elle ne consiste pas à changer les objets en pensées et en représentations » cité p.286. Ceux qui se déclarent les socialistes français pourraient tirer d’utiles leçons de cette parole du maître. Le monde sensible n’est pas ‘pur’ mais civilisé ; la nature n’existe pas en soi, l’homme en fait partie intégrante, la nature ne peut être qu’humanisée. L’action n’a pas conscience d’elle-même, sauf à être un spectateur extérieur.

Le concept de l’Être hégélien vacille, Marx se réclame d’une subjectivité radicale. L’Être n’est pas un objet car l’action n’est possible que si elle n’a pas d’objet ! L’action est pur pragmatisme, la vie même, qui va (ce que l’Asie a intégré au cœur de sa philosophie – y compris Mao qui n’a repris du marxisme que ce qui le servait). Renoncer à l’action, c’est renoncer à la vie même. Intelligence, volonté, mémoire, sont les différentes manières par lesquelles l’être devient.

La praxis (action) s’actualise dans le travail ; elle est conscience de soi parce que pensée. Mais la pensée est ce que fait le travail : l’action. Pas l’inverse ! La réalité réside dans celui qui agit, dans l’expérience vécue qui n’est donnée qu’à lui, dans sa ‘détermination’ propre. La théorie ne saurait agir, pour Marx « l’action de la pensée » n’est que de l’idéalisme ! Avis au partisans du socialisme qui feraient mieux d’élire d’abord une personnalité apte à agir plutôt que de chercher un énième programme tout ficelé…

Il ne saurait y avoir donc de ‘praxis révolutionnaire’, ni même de ‘mouvement social’ – pas plus qu’une ‘loi de l’histoire’. Tout cela n’est que théorie a posteriori, caricature de Hegel, reconstitution dans un Tout imaginaire, non enraciné dans la réalité. Car la réalité ne peut être que subjective et éminemment mouvante. Toute représentation est donc, pour Marx, ‘idéologie’ par principe. « La réalité détermine comme idéologie tout ce qu’elle n’est pas », résume Michel Henry p.373. La science comme savoir constitué est elle-même une forme d’idéologie ; Nietzsche en dénoncera la dérive dans le ‘Gai savoir’, car « la science » évolue sans cesse, corrigeant le passé par les découvertes nouvelles du présent.

Michel Henry : « A partir du moment où un ensemble de représentations idéales s’est substitué à la réalité des rapports vivants, la relation des individus à ces rapports (…) se trouve complètement falsifiée, elle devient la relation de sa conscience à cet ensemble de représentations » p.393. On joue alors sur les mots, on n’agit pas sur les choses ; on se la joue ‘révolution’ ou ‘yaka’, on ne modifie en rien la réalité des rapports sociaux. C’est l’erreur d’Engels selon Marx : la réalité n’est pas la matière au sens du XVIIIe siècle mais ce qui a trait à la praxis, à la vie réelle des individus.

Marx critique la séparation de la conscience d’avec la vie personnelle qui la détermine. On agit par ce que l’on est, personnellement, socialement et historiquement. Nietzsche dira à la même époque : par raison vitale, par désir, par énergie interne qu’il appelle ‘volonté vers la puissance’. Le matérialisme n’est pour Marx que l’idéologie d’une des formes possibles de cette vie (p.425). Une idéologie s’explique par la fonction qu’elle remplit dans une société donnée. Les réalités historiques changent sans cesse car l’histoire est mouvement de la vie – praxis.

Ce pourquoi Marx a été bien meilleur journaliste que théoricien ; ce pourquoi il n’a jamais pu achever l’inachevable : une théorie ‘définitive’ de l’économie, de la politique et de la société. Le principe et le contenu de toute connaissance est, pour Marx, la vie réelle des individus et leurs rapports entre eux, et non pas la soi-disant ‘objectivité’. « La pensée n’est jamais rien d’autre que la représentation de la vie par elle-même » p.469. Fonder la vérité, écarter la prétention à se suffire à elle-même d’une Vérité Idéale. Seule la réalité est histoire, la vie humaine en ses déterminations fondamentales que sont besoins, désirs et travail.

Aborder Karl Marx par sa philosophie donne les bases solides pour bien le comprendre.

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Christian de Moliner, L’ambre amer

« Ambre » est un mot-fétiche pour l’auteur, il l’utilise comme titre, comme invite poétique et comme fossilisation des mots ; il a ainsi intitulé l’un de ses précédents romans L’ambre des mots. Mais Ambre est aussi le nom improbable d’une Anglaise de la campagne devenue putain sous Charles II. Le roman de Kathleen Winsor, paru en 1944, conte comment une née noble adoptée par des roturiers tente de reconquérir son statut par la putasserie ; elle séduit des lords et devient même la maîtresse du roi.

Dans son roman, Christian de Moliner n’en fait pas une telle égérie flamboyante. Sa Natacha, qui se fait appeler Barbara sur le site coquin où elle s’inscrit en demandeuse, ne veut que premièrement du fric pour se payer une robe à la mode, deuxièmement pimenter son mariage qui s’englue dans la routine immuable, troisièmement exister en tant que femme face à son mari éditeur et critique féroce. En bref, c’est une péronnelle des années 2000 qui ne pond pas d’enfant, guère sympathique et menée avant tout par son vagin.

Son partenaire en site de rencontre, Pierre, « n’est surtout pas mon double littéraire », précise l’auteur, mais on en doute. Il y a trop de personnages piqués dans la vie réelle (l’attachée de presse, l’éditeur véreux situé très à droite, le critique impitoyable, le blogueur peu connu) et d’attitudes déjà fantasmées dans ses précédents romans pour que le lecteur soit dupe. C’est que l’imagination a peine à décoller lorsque l’histoire colle trop au présent vécu. Un écrivain a besoin de distance (dans le temps, le regard, l’émotion), il exige un décentrement, pour que les images se créent sans être parasitées par le réel.

Bien qu’écrit à l’imparfait comme cela, paraît-il, ne « doit » plus se faire, son histoire est au présent. L’éternel présent qui oublie tout passé et ne se voit aucun avenir. D’où l’impression de plat du roman, sans profondeur ni perspectives. Et l’usage impropre du mot « sonnet » en lieu et place de « poème ». Car le sonnet est contraint par sa forme : quatorze alexandrins en deux quatrains et deux tercets, en rimes alternées. Les hexamètres au kilomètre qui parsèment le roman (et ennuient) n’ont rien de « sonnets », même si le mot sonne plus joliment que poésie. Est-ce pour étirer une histoire qui aurait été mieux formatée en nouvelle ?

Ecrire est un désir, comme posséder une robe. C’est ainsi que l’envie se diffracte en deux personnages qui ne se rencontrent que sur le mode du viol. L’auteur de livre est une pute qui sollicite d’être reconnu pour son talent ; l’épouse effacée fait la pute pour exister à ses propres yeux. La jungle littéraire est à la fois un univers impitoyable et un marché où le talent gagne, mais pas les tâcherons voués à l’abattage.

Le lecteur aurait aimé un peu plus de férocité et d’ironie dans la peinture du milieu de l’édition, très parisien, très étroit, très mesquin. Un peu plus de dénonciation du snobisme qui fait vendre le poème au mètre s’il est illustré de photos et publié par quelqu’un de connu. Un peu moins de style adolescent dans les fantasmes et le tragique de la fin. En bref, plus de Balzac et moins de Musso, si l’on peut dire (encore que je n’ai jamais lu Musso).

Christian de Moliner, L’ambre amer, 2018, les éditions du Val, 137 pages, €15

Christian de Moliner chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre

pierre hadot la philosophie comme maniere de vivre
Pierre Hadot (1922-2010) est un philosophe issu du catholicisme et spécialiste de la philosophie antique, élu professeur au Collège de France en 1982. Il a traduit Plotin et Marc Aurèle. Pour lui, la philosophie n’est pas un système comme une Bible, mais une voie au sens oriental, une manière de vivre au sens de Montaigne (que l’auteur a abordé vers 14 ans). Elle enseigne qu’il faut apprendre à mourir. Ce qui veut dire quitter l’horizon borné de son petit moi pour voir le monde d’en haut, dans l’universel humain puis dans le grand Tout – mais surtout expérimenter par la pratique tout ce que l’existence peut offrir de beauté, de joie et d’infini.

Dans ce livre d’entretiens avec un historien américain pour qui ses livres ont changé la vie, et d’une maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales spécialiste des philosophies à la fin de l’Antiquité, il livre avec simplicité son parcours professionnel, intellectuel et spirituel. Ce n’est pas un livre de philosophie, mais l’on y philosophe à chaque page. C’est-à-dire que l’auteur comme ses interlocuteurs réfléchissent ensembles sur des sujets tels que le discours philosophique, l’interprétation des auteurs anciens, l’expérience intuitive, les exercices spirituels (qui ne sont pas l’apanage des religions), la philosophie comme existence, ce qui est « inacceptable » et l’investissement plein dans le présent.

On ne saurait rendre compte de tout dans une note aussi brève. Après une enfance et une adolescence catholique, puis une vie de chercheur et d’enseignant, arrivent les deux-tiers les plus intéressants du livre. Nous en choisissons quelques thèmes majeurs : une manière et un choix de vie, le problème de l’interprétation, le désir à l’origine de philosopher, le problème du mal.

pierre hadot photo

La philosophie, à l’origine, répond à des questions. D’où la forme des dialogues de Socrate, des commentaires d’Aristote, l’exégèse des textes anciens. Ce n’est qu’avec la modernité que l’on compose des systèmes.

Ils sont moins destinés à apprendre à bien vivre et à former l’esprit comme dans l’antiquité, qu’à exposer une doctrine personnelle, une somme. « Cette évolution s’explique par des facteurs historiques et institutionnels. Dans la perspective étroite des Universités, comme il s’agit de préparer les élèves à l’étude d’un programme scolaire qui leur permettra d’obtenir un diplôme de fonctionnaire et leur ouvrira une carrière, le rapport personnel et communautaire doit nécessairement disparaître, pour faire place à un enseignement qui s’adresse à tous, c’est-à-dire à personne » p.99. Retenons donc que les professeurs en sont en rien philosophes, mais des technocrates du savoir.

Or le discours philosophique n’est pas la philosophie ; la philosophie, c’est la pratique, le vécu. Ce pourquoi l’auteur reconnaît « en Socrate le philosophe par excellence, dans la mesure où, vivant d’une vie simplement quotidienne, il la transfigure par la conscience qu’il a de l’infinie valeur de chaque instant de cette vie quotidienne » p.199.

Des propos antiques, il est difficile de cerner le sens intégral de nos jours. Pas question de prendre le texte comme les fondamentalistes religieux ou professoraux le font. « Tout au contraire, la perspective historique et psychologique est très importante en histoire de la philosophie, parce qu’il s’agit toujours de replacer les affirmations des philosophes dans le contexte social, historique, traditionnel, philosophique, dans lequel elles se situent » p.204. Jeu de langage, exercice spirituel, valeur mythique, sont des moyens au service de l’intention qui est d’enseigner. « Il faut s’attacher avant tout à suivre le mouvement, les méandres de la pensée de l’auteur, c’est-à-dire finalement les exercices dialectiques et spirituels que le philosophe fait pratiquer à ses disciples, par exemple, en reprenant l’exposé à partir de différents points de départ, comme c’est le cas chez Aristote… » p.149.

La philosophie est au fond chose simple et vivante « J’ai appris dans Montaigne l’importance de la simplicité, le ridicule du pédantisme » p.199. Puis dans Platon les liens de l’amour et de la sagesse : « L’amour d’un beau corps est déjà, en puissance, l’amour de la Beauté éternelle. Il s’explique par l’attraction de celle-ci. La démarche philosophique a donc pour moteur le désir (…) La dimension de l’amour donne à la philosophie le caractère d’une expérience vécue, vivante, d’une présence. C’est vrai de Platon, mais aussi de toute philosophie » p.204.

Femme sauvage

Ce pourquoi il n’y a pas d’inacceptable « par principe », abstraitement, mais une empathie humaine : « c’est qu’il ne faut pas perdre la tête avec celui qui souffre, mais l’aider réellement à surmonter sa souffrance » p.243. Nombre de bobos et de « pseudo-intellos » (comme dit la ministre) pourraient prendre utilement des leçons de sagesse auprès de Pierre Hadot. S’indigner ne débouche sur rien si l’on en reste aux « principes » ; il est préférable de proposer des pistes pour réduire la souffrance et en traiter les causes.

« Les stoïciens considéraient qu’il n’y avait de mal que dans la volonté de l’homme » p.249 – le monde, lui, est indifférent aux « valeurs » et aux « jugements ». Reconnaître que tout être est une partie de l’univers, qu’il contribue au mouvement général, permet d’accepter le monde tel qu’il est et – en même temps – de combattre le mal moral et l’injustice. Car le combat est contre des hommes faillibles et ignorants, pas contre le monde ici-bas – sauf à quitter la philosophie pour la croyance religieuse.

Pour cela, il nous faut quitter l’illusion des grands principes et ne plus avoir la vanité des seules idées. « Ne plus se projeter dans l’avenir, mais considérer en elle-même et pour elle-même l’action que l’on fait, ne plus regarder le monde comme le simple cadre de notre action, mais le regarder en lui-même et pour lui-même. Cette attitude (…) permet tout d’abord de prendre conscience de la valeur infinie du moment présent (…) des moments de demain. (…) Mais elle permet aussi de prendre conscience du sérieux de chaque moment de la vie » p.254. Faire comme d’habitude, mais comme si c’était la dernière fois…

Sous des dehors bénins, dans une langue qui se lit facilement, une grande leçon de sagesse par un méditant dont la vie exemplaire de chercheur pourrait en remontrer à beaucoup.

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre – entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, 2001, Livre de poche 2010, 284 pages, €6.10

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Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre

Quand le vécu rencontre l’Histoire, quand la mémoire s’affronte aux documents une fois les émotions apaisées par le temps et remises en situation – cela donne un bon livre d’histoire contemporaine. Crémieux, dit Brilhac en Résistance, fut un acteur de la France libre, mobilisé et fait prisonnier à 20 ans, évadé par l’URSS et ayant goûté ses camps durant le Pacte germano-soviétique. Juif, il a le sens du relatif, ayant côtoyé Allemands, Russes, Anglais et Français rebelles. Saint-cyrien après des études de lettres et d’histoire, il était qualifié pour entreprendre cette première synthèse sur la France libre, de « l’appel du 18 juin à la Libération ».

jean louis cremieux brilhac la france libre
Folio réédite en deux tomes cette somme de 1476 pages, agrémentée de force notes, d’une bibliographie et d’un lexique, le tout en fin de volume 2. Certains documents sont reproduits au fil des pages. Le tout est plaisant à lire, instructif, et replace cette époque passionnelle dans les grandes stratégies mondiales. En émerge la figure tutélaire du général De Gaulle, volonté faite homme, incarnation de la France même, sans lequel probablement le pays ne serait pas celui qu’il est aujourd’hui – redressement économique, force atomique, Ve République. Peut-être serait-il devenu une sorte d’Italie sous tutelle anglo-saxonne, au parlementarisme paralysant.

L’ouvrage relativise l’importance de mythes comme celui de Jean Moulin ou de Frenay, remet à leur juste place les figures de Darlan et Giraud, rehausse les personnalités comme Catroux, Leclerc ou Juin. Il révèle les ambitions toujours prêtes à s’affirmer, comme le retour du comte de Paris en roi de France (p.572), ou la naïveté sûre d’elle-même et impérialiste d’un Roosevelt empli de préjugés et étroit d’esprit sur la France ! L’auteur sait mettre en perspective les figures de second plan – mais indispensables – tels Jean Monnet, André Philip, Jacques Soustelle, Pierre Brossolette, Georges Bois, Pierre Laroque, Rémy, Mendès-France, d’Astier, de Lattre, Koenig, Schumann, Dewavrin, Pleven, Parodi, Eboué et d’autres. Il montre surtout combien deux France étaient devenues incompatibles : Vichy l’immobiliste défaitiste et Londres le renouveau combattant. La mentalité française traditionnelle Ancien régime catholique et paysanne – « l’anti-France » – est morte avec l’armistice de juin 40.

Car ils étaient vraiment très peu, les rebelles au 22 juin. Quand le vieillard chevrotant fit son allocution radiodiffusée, les paysans furent contents car on reconnaissait la lenteur et les bienfaits de la terre, les ouvriers furent contents car majoritairement pacifistes ou inféodés au parti communiste allié des nazis jusqu’à l’invasion de l’URSS, le clergé catholique fut content car le maréchal se résignait à la soumission chrétienne devant le châtiment divin pour expier l’esprit de jouissance, les notables furent contents car ils pouvaient reprendre leurs affaires. De tous ces groupes, très peu furent à Londres.

A l’inverse, les cadres ou fonctionnaires, militaires ou démocrates réformateurs, ont été 41%, bien plus que leur poids national. Les jeunes ont suivi massivement de Gaulle, 77% des Français libres avaient moins de 30 ans… Protestants et Juifs (4.4% contre 1%) étaient surreprésentés. Parmi les militaires, ce sont surtout ceux de la Légion étrangère qui sont restés à Londres, les rapatriés de Norvège désirant majoritairement rentrer en France, dans le rang. On comprend bien sûr que les opportunités de joindre Londres pour continuer à se battre ait été plus faciles aux Bretons (vivant sur les côtes) qu’aux Alsaciens (annexés au Reich) ; on comprend aussi que ceux qui n’avaient rien (jeunes, hommes du rang, Juifs, républicains espagnols, légionnaires étrangers) aient pu choisir plus facilement leur nouvelle vie que les notables possédants ayant bâti une carrière, nantis de familles à protéger et à faire vivre. N’empêche… il fallait du courage pour braver la tradition, l’administration, le poids des liens et habitudes. Charles de Gaulle était un traître aux yeux de l’armée : il avait déserté. Le suivre, c’était devenir hors-la-loi. Officiers de marine, clergé catholique et monde des affaires ont refusé de franchir le pas jusqu’au dernier moment.

En 1943, lorsque la « France libre » est devenue la « France combattante » grâce à Churchill et aux ralliements de l’Afrique équatoriale, elle a compté 70 000 hommes, pas plus. Au débarquement de Provence, l’armée comptera 250 000 hommes – ce qui est très modeste par rapport aux masses alliées de plus de 2 millions. Le débarquement en Afrique du nord n’a pas rallié les officiers vichystes fidèles à leur serment au vainqueur de Verdun, ni les marins anglophobes ulcérés par Mers-el-Kebir. Ce sont les Saint-pierrois de Miquelon, les Antillais, les Réunionnais, les Tahitiens qui se sont enrôlés pour la patrie, les Africains coloniaux ont suivi. Bir Hakeim, Koufra, la Corse, la marche sur Rome, l’entrée de Leclerc dans Paris puis Strasbourg, jusqu’à Berteschgaden, ponctueront la renaissance de l’armée française, tandis que « des hommes partis de rien » s’associeront en Comité national français, Conseil de la Résistance puis Comité français de libération nationale, préfiguration du gouvernement provisoire à la Libération.

Le problème a failli être de Gaulle lui-même, sûr de son destin mais cassant, toujours au bord de la rupture, préférant la grande tragédie à la petite entente. « Votre intelligence est républicaine, vos instincts ne le sont pas », lui dit fort justement André Philip (p.880). Heureusement, l’intelligence prévaut, cette faculté d’adaptation faite de souplesse – même si l’énergie brute et la passion de la volonté ont créé la mise à feu et ravivé la flamme aux pires moments. Le jour même du Débarquement, il a envoyé « foutre » les Américains qui persistaient à vouloir administrer le pays contre les représentants d’Alger reconnus par la Résistance intérieure unifiée.

Cette histoire de la France libre pointe ce qui fut important pour la victoire : le BCRA et ses liaisons avec la résistance (80% des renseignements nécessaires au débarquement, avoue une source anglaise), la radio comme « amplificateur d’espérance » auprès de l’opinion, l’action militaire envers les pays de l’Empire pour retrouver une base territoriale souveraine, la volonté gaullienne de faire retrouver à la France sa place de grande puissance. A propos du maquis des Glières, passe même dans cette histoire écrite d’un ton neutre, une part du souffle et de l’exaltation patriotique que symbolise le Chant des partisans, diffusé par la première fois à la BBC en février 1944. Jusqu’au « soulèvement national » de juin 44 qui « restaure l’identité de la France » (p.1263). Et relève surtout la volonté de vivre d’un pays miné par le pacifisme, le défaitisme, l’incurie parlementaire, la gestion « administrative » de la Défense… Non, ce ne sont pas les blindés allemands qui ont gagné en 40 : c’est l’énergie de vaincre. Qui a largement manqué à nos vieilles badernes et à notre état d’esprit administratif, comme l’a montré Marc Bloch, historien résistant.

« Le problème juif n’est pas central » pour les Alliés, déclare Jean-Louis Crémieux-Brilhac p.1031. Ce qui est central est de vaincre fascisme, pétainisme et nazisme ; une fois les régimes et leurs collaborateurs renversés, tout sera ouvert.

La « mystique européenne » (p.995) débute en résistance ; elle conduira au traité CECA, précurseur de la CEE. L’acquisition de la force atomique est préparée par les cinq savants français qui ont emporté aux États-Unis les réserves d’eau lourde lors de l’invasion allemande (p.1220). La réflexion sur la décolonisation débute sous le gaullisme d’Alger, mais la pénurie et l’absence d’accord politique entre colons arc-boutés sur leurs privilèges et représentation démocratique en métropole qui n’en fait pas une priorité à la Libération, vont perdre les bonnes intentions dans les sables…

Une grande histoire, vivante, sur laquelle passe la grandeur de Churchill, de Gaulle et tous les anonymes.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, tome 1, 1996, Folio Histoire 2014, 818 pages, €10.90
Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, tome 2, 1996, Folio Histoire 2014, pages 829 à 1476, €10.90

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Michel Leiris, L’Afrique fantôme

michel leiris l afrique fantome
Ethnographie contre esthétisme, Michel Leiris mal dans sa peau, « pas fini » à 28 ans, quitte le Surréalisme qui lui paraît stérile, entame une psychanalyse pour difficultés à vivre en couple, puis cède aux sirènes du voyage initiatique lorsque Marcel Griaule lui demande de participer à l’expédition Dakar-Djibouti comme secrétaire-archiviste. Leiris n’a aucune compétence en ethnographie, ni en prise de vues, ni en dessin, ni en langues africaines, ni comme naturaliste, mais il accepte.

Il veut vivre ailleurs que dans le cocon intello-parisien, hors du système capitaliste en crise, ailleurs que dans son milieu bourgeois étriqué. Déjà publié, mais sans succès, l’écrivain pense que la discipline de l’écriture scientifique lui ouvrira un style. De fait, ce gros livre de voyage devient une expérience intérieure. De l’Afrique fantasmée à l’Afrique éveilleuse de fantômes personnels, jusqu’au témoignage sur une Afrique coloniale disparue, c’est une mise à l’épreuve, celle du danger, celle du vécu. Les êtres du continent noir remettent en question la rationalité occidentale et leurs mœurs plus libres bousculent la fameuse morale bourgeoise. Voyage thérapeutique donc, mission scientifique et initiation littéraire. « C’est la grande guerre au pittoresque, le rire au nez de l’exotisme. Tout le premier, je suis possédé par ce démon glacial d’information » 15 août 1931. Sans oublier la critique des mœurs coloniales, exploitation des hommes, commerce sexuel des femmes, méthodes parfois brutales de prédation d’œuvres ethnographiques, l’argent tenant lieu de relations humaines.

La mission Dakar-Djibouti se déroule de mai 1931 à février 1933, à travers les colonies françaises et anglaises d’ouest en est, avant d’entrer en Éthiopie indépendante, membre de la SDN depuis 1923. Durant ces mois, Michel Leiris va s’astreindre à consigner tout ce qui arrive, autour de lui et en lui. En s’initiant à l’enquête de terrain, il quitte l’attitude de touriste pour tenter l’empathie avec les autres. Sortir de soi n’est pas facile, d’autant plus qu’on est bourré de complexes. « Une grande partie de ma névrose tient à l’habitude que j’ai de coïts incomplets, inachevés, à cause d’un malthusianisme exacerbé. (…) Faute de pouvoir – pour des raisons morales liées à mon pessimisme – renoncer à ce malthusianisme, faut de pouvoir au moins l’exercer bravement, sans reculer devant les moyens médicaux, je ne me sens pas un homme ; je suis comme châtré » 18 juillet 1932. Il ne baisera personne durant deux ans.

Ce pourquoi il va observer les autres, les sauvages, l’exubérance nue. Ainsi le mariage bobo (qui n’a rien à voir avec les bourgeois bohèmes, pas encore inventés à Paris) : il « s’accomplit de la manière suivante : devant le tamtam, quand tout le monde est bien excité, le jeune homme qui brigue la main d’une jeune fille se jette sur elle, devant tout le monde. S’il ne la pénètre pas d’un seul coup, il est considéré comme inapte et le mariage n’a pas lieu » 24 juillet 1931. De quoi lever bien des inhibitions… Les Peuls dès la puberté, « garçons et filles pas encore ou depuis peu coupés », se réunissent en association galante, le goumbé ; l’on y danse, bâfre, chante, et « certains font l’amour sous leurs petites tables » 11 août 1931.

michel leiris l afrique fantome photo

Le dérèglement systématique de tous les sens est pour lui proprement religieux : il relie aux forces obscures du vital. « Noblesse extrême de la débauche, de la magie et du charlatanisme » 13 septembre 1931. Jusqu’à la barbarie aussi, mais après la guerre de 14 et l’injonction de Lénine, la barbarie n’est plus ce qu’elle était ; le chaos mental n’est-il pas nécessaire à faire naître une nouvelle civilisation ? « D’une voix gentille et dans un français parfait, l’enfant raconte le rite pégou qui consiste en l’enterrement debout, dans le trou creusé par les jeunes gens, d’un volontaire (?) vivant – homme, femme ou enfant – auquel on plante un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élève une terrasse qu’on entoure d’arbres. Sur cette terrasse sont ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance règne au village. Sinistre chose qu’être un Européen » 28 septembre 1931.

« Chronique personnelle », dit-il de son œuvre dans un brouillon d’avant-propos esquissé le 4 avril 1932. Le voyage le dépouille, mais jusqu’à sa peau d’Européen seulement ; il reste au fond de lui tenu par le langage, toutes ses impressions passent par les mots, ses sensations par le discours sur elles. Rien de vrai, tout authentique ; l’existence est épiée, digérée, reconstituée en œuvre de littérature.

Si la première partie africaine coloniale est agréable à lire et enlevée, l’auteur n’ayant presque pas le temps de tout dire, la seconde est empesée, engoncée dans quelque marécage mental. Après d’interminables palabres avec les douanes d’Abyssinie, l’équipe se fixe à Gondar et commence son enquête approfondie sur les démons et les rites de possession par les zar (sortes de démons qui prennent possession de vous). Leiris se vautre dans la vie sauvage, allant jusqu’à désirer une négresse aux personnalités multiples, roublarde paysanne qui n’oublie jamais de quémander argent, sucre et parfum. Il se complaît dans le sauvage, allant jusqu’à participer à un sacrifice où il se retrouve coiffé d’un poulet éventré vivant… Jusqu’où doit-on aller pour se fuir ? Jusqu’à quelle abjection doit-on se soumettre pour grandir ? « La vraie religion ne commence qu’avec le sang… » 27 octobre 1932.

La lassitude vient avec l’expérience. « J’étais de moins en moins capable de voir des mages et des Atrides dans ces paysans tout simplement d’une avarice sordide » 30 octobre 1932. L’âge d’homme arriverait-il enfin ? « Jamais la science, ni aucun art, non plus qu’aucun travail humains n’atteindront au prestige de l’amour et ne pourront combler une vie si le manque d’amour l’anéantit » 27 décembre 1932. Ni l’ethnographie, ni le journal, ne donnent d’amour; l’épouse restée à Paris, si. La mission s’achève en février de l’année suivante – et Michel Leiris en revient avec un gros livre, celui qui se lancera en littérature.

J’ai bien aimé les trois-quarts du périple ; on peut le prendre et le laisser dans rien perdre des saveurs. Mais l’entrée puis le séjour statique en Abyssinie (l’Éthiopie actuelle où je suis allé un jour) est pesante, parfois agrémentée de description formelles répétées d’une longueur factuelle quasi « scientifique ». Malgré ce défaut, le livre se lit encore avec bonheur près d’un siècle plus tard. Il dit beaucoup sur l’éternité des qualités et des travers humains. Michel Leiris est mort en 1990 dans l’Essonne.

Michel Leiris, L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Tel 1988, 655 pages, €18.90

Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Redmond O’Hanlon, Atlantique nord

Qui connaît en France Redmond O’Hanlon ? Pas grand monde assurément, alors que le bonhomme est célèbre en Grande-Bretagne, une émission de télévision lui a même été consacré en plusieurs épisodes. Né en 1947 dans le Dorset, c’est un « littéraire », docteur en littérature du XIXème siècle avec une thèse intitulée ‘Les changements du concept de nature dans le roman anglais, 1850-1920’. Mais c’est un littéraire passionné de science, il a été 15 ans rédacteur en chef de la rubrique histoire naturelle du Times Literary Supplement.

Écrivain-voyageur, il explore des contrées sauvages juste pour en ramener des souvenirs littéraires. Plus absurde qu’un Anglais, on ne fait pas. Il pénètre au cœur de Bornéo pour apercevoir les derniers rhinocéros de Sumatra, dont on n’est pas sûr qu’ils existent encore. Sur le rio Negro, il erre à la recherche d’une jonction possible entre bassin de l’Amazone et bassin de l’Orénoque. Au Congo, il n’hésite pas à chercher des dinosaures toujours vivants ! Il décline ces aventures en livres drôles et bavards, emplis de faits réels puisés dans les observations comme dans les ouvrages scientifiques des naturalistes. Tout cela sur le ton l’air de rien de Jerome K. Jerome, immortel auteur d’humour (Trois hommes dans un bateau, Journal d’un touriste, Mes enfants et moi…)

Atlantique nord’ ne fait pas exception à la règle. A 50 ans, sous le regard intéressé de son fils Galen (10 ans) et de sa fille Puffin (13 ans), le voilà à faire ses bagages – sans rien de vert (superstition des marins – pour embarquer sur un chalutier à destination du nord Atlantique. Un vent de force 12 est prévu pour les jours suivants. Il sera malade, privé de sommeil, soumis au travail d’éviscération des poissons… Mais connaîtra ce monde étrange et exclusivement masculin des marins pêcheurs qui doivent chaluter par tous les temps pour rembourser le bateau, le sonar, le radar, le filet.

Il échangera des données naturalistes avec Luke, pré-doc en biologie marine qui voudrait bien se marier et habiter un « cottage viking » mais ne peut quitter les vagues. Il parlera métaphysique avec les rustres sympathiques qui bossent jour et nuit, ne revenant à terre que pour se saouler, baiser et se foutre sur la gueule. Il découvrira des espèces inconnues, ramenées des abysses, et apprendra les noms commerciaux des poissons bizarres que l’on pêche faute de morues. Telle la laide baudroie des grands fonds ; ou la myxine, bête préhistorique.

C’est plein d’humour, plein d’enseignements, et torrentueux comme le discours d’un Anglais bourré. Le lecteur appréhende concrètement la stupidité écologique des quotas de pêche imposés par les fonctionnaires de Bruxelles, qui édictent sur rapports sans avoir jamais mis le pied sur un bateau. « C’est un gâchis, un terrible gâchis… Si seulement nous pouvions être gouvernés par les Islandais ! Alors, nous pourrions contrôler et gérer les mers qui nous appartiennent, jusqu’à 200 milles des côtes. Si on se débarrassait de ces quotas absurdes, nous pourrions conserver nos stocks de poissons et découvrir le secret du cycle vital de ces raies, protéger les femelles et les jeunes… » p.464. Car le règlement écolo est implacable : pas de quota, pas d’autorisation ! Donc on rejette à la mer – mort – tout ce qui n’entre pas dans la liste bureaucratique. Et tant pis pour les 150 raies prises dans le chalut… O’Hanlon évoque la bêtise des ayatollahs écolos comme Flaubert celle des bourgeois de son temps.

Tout est vécu, tout est vrai, tout est nature. C’est à lire !

Redmond O’Hanlon, Atlantique nord (Trawler, A Journey through the North Atlantic), 2003, Folio 2011, 511 pages, €7.69 

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