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Don Delillo, Les noms

« Notre offrande est le langage », finit par déclarer l’auteur à l’extrême fin de l’avant-dernier chapitre, p.465. Il aime les mots, les noms comme une glossolalie qu’évoque probablement son fils de 9 ans dans le tout dernier chapitre, rempli de fotes d’aurteaugraf qu’on dirait oubliées du correcteur si ce n’était si gros.

Donald Richard est né dans le Bronx de parents italiens et est devenu ainsi américain. Mais il a gardé du catholicisme cette fascination pour les explications religieuses du monde et conservé de l’italianité cet inclination pour la parole et la discussion. Le narrateur s’appelle James Axton ; il s’est séparé de sa femme Kathryn, une Canadienne partie en Grèce faire des fouilles en amateur sur un chantier. Elle a emmené leur fils surnommé Tap, Thomas Arthur Pattison du nom complet de son grand-père. Mais le lecteur ne l’apprend qu’en page 257, lors d’une conversation entre père et fils.

Car Axton, prénommé Jiim (comme une gym étirée) par sa copine Ann, épouse de son ami David, a trouvé un poste américain en Grèce retrouver son ex et surtout son fils. Il aime à parler avec le gamin, pour lui transmettre mais surtout pour l’écouter et le regarder vivre, cet acte d’amour de tous les jours qui est si précieux lorsqu’on a quitté la famille. Tap, à 9 ans, va se baigner, lave les tessons de poterie minoenne et écrit en cahier d’écolier un gros roman sur le chef du chantier, un Américain nommé Owen.

Tout ce petit monde des expatriés se vit à la fois comme exilé et comme pointe avancée des pionniers dans le monde. « Nous sommes en plein cœur des choses. Nous manipulons des sommes colossales d’argent délicat. Recycleurs de pétrodollars. Constructeurs de raffineries. Analystes de risques » p.138. Sa banque multinationale lui demande de collecter des informations sur la géopolitique, les finances des pays du Golfe, les prêts à la Turquie ; son ami David l’a fait venir pour ce poste indéfini. Un autre, Charles, travaille à collecter des chiffres de risques pour une compagnie d’assurance, car le terrorisme est en plein essor pour motifs politiques en 1982. Souvenons-nous du premier choc pétrolier de 1973 enclenché par les pays arabes après la guerre des Six-jours gagnée par Israël, et du second choc pétrolier initié par l’Iran en 1979 après la chute du Shah et l’obscurantisme armé instauré par Khomeini.

« Si l’Amérique est le mythe vivant du monde la CIA est le mythe vivant de l’Amérique (…) La CIA prend des formes et des apparences, incarnant ce qui nous est nécessaire à un moment donné pour nous connaître ou nous soulager » p.435. Il s’avère que la Mainland Bank où travaillent Jiim et David est un paravent de la Centrale, et ce n’est que par incidence que le narrateur l’apprend. Il démissionne aussitôt, au fond prêt à quitter l’exil pour retrouver les racines, cette Amérique que son fils décrit dans la prairie et dans laquelle sa mère et lui sont retournés après l’arrêt des fouilles Owen.

Entre temps, il se sera intéressé à une piste qui se perd dans les sables, dans le désert indien du Thar, par le récit d’Owen que Tap aimait bien. Un meurtre commis par des marginaux sectaires entraîne l’Américain indécis vers d’autres horizons que les fouilles grecques, vers l’Inde où il apprend le sanscrit. Là encore, c’est une histoire de mots, une fascination pour le verbe. Comme si le verbe était dieu – mais au fond, c’est bien ce qui est écrit dans la Bible. Le titre du roman porte ainsi le titre de la secte en grec : Ta Onomata, Les Noms : « à mon avis, ces mots étaient le nom du culte » p.411. L’Américain qui n’a pas d’histoire se cherche une origine dans le monde, et notamment au Proche et Moyen-Orient d’où la culture provient, dit-on, quand on a pour religion le Livre.

Dans ce roman gavé de mots, et parfois longuet sur les errements d’une secte d’illuminés sans intérêt, le lecteur suit l’auteur en son intime, son exil de soi avec l’exil de son couple, son autre soi dans son fils qui écrit, les noms qui courent la page comme les mots courent le monde. Car écrire, c’est faire renaître – les gens et les choses. Le contraire du briser le nom et les crânes des nihilistes de l’ascèse, adeptes de la secte.

L’auteur écrit avant l’ère Internet où il s’agit de faire court au risque de lasser. Qui lit encore se laissera bercer et emporter ; qui ne lit plus guère ne trouvera pas assez d’action pour son impatience. Mais il s’agit d’une grande œuvre américaine. Ce qui n’est pas si courant.

Don Delillo, Les noms (The Names), 1982, Actes Sud poche Babel 2008, 467 pages, €9.70 e-book Kindle €9.99

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Van Vogt, A la poursuite des Slans

Jommy a neuf ans lorsque son père se fait descendre et que sa mère, traquée, lâche sa main dans la foule et lui demande de se débrouiller. Elle meurt à son tour sous les balles de la police. Car Jommy, comme ses parents, est un Slan, un produit mutant de la race fondée par Samuel Lann, en abrégé S. Lann, d’où « slan ». Et ces mutants sont considérés comme hostiles aux humains « normaux », rendant monstres des bébés et ayant le pouvoir de lire les pensées.

Ecrit en 1940 alors que la Seconde guerre mondiale débutait, Van Vogt, qui n’est pas juif, a probablement pensé aux Juifs traqués à qui l’on reprochait en Europe leur supériorité intellectuelle, de sacrifier des bébés chrétiens et leur complot de Sion. Comme les Juifs se reconnaissent à leur nez et aux lobes de leurs oreilles qui les font ressembler à Satan, dit-on, les Slans se reconnaissent aux deux petites cornes munies de vibrisses de chaque côté de leur tête. Mais Van Vogt a dit qu’il s’était plutôt inspiré de la biographie d’un ours.

Car le gamin échappe à ses poursuivants en s’agrippant d’abord au coffre à pneu d’une voiture de l’époque avant de se couler par un trou de mur puis d’être pris par « Mémé », une vieille actrice décatie et soularde qui a besoin d’un Slan pour l’entretenir : il vole pour elle de menus objets et de l’argent – puisqu’il peut lire la combinaison des coffres dans l’esprit des comptables du coin. C’est ainsi qu’il peut grandir et atteindre l’âge de 15 ans.

Il est alors assez mûr pour obéir à ce que son père, véritable Einstein, lui a implanté enfant par hypnotisme : découvrir les papiers sur ses recherches et son arme secrète, à n’utiliser qu’en dernier ressort. Il ne vitrifiera, parce qu’il est surpris la main dans le coffre à secrets paternels, que trois hommes dans toute sa jeunesse. Car le Slan n’est pas un monstre égoïste avide de domination comme le veut la propagande, mais un sur-humain foncièrement pacifique qui a une curiosité sans borne pour les secrets de la matière. Van Vogt nous révèle que la démocratie ultime est le partage des pensées sans aucun contrôle ; en toute transparence, chacun voit ce que l’autre croit ou craint et peut échanger instantanément avec lui pour rectifier ses erreurs ou les rassurer. Seule la peur conduit à la guerre.

C’est justement après une grande guerre sur la Terre que l’espèce humaine s’est mise à muter, une part devenant stérile, une autre engendrant des monstres. Comme la nature a horreur des échecs, elle a accéléré les mutations et a donné naissance – naturellement – aux Slans. Samuel Lann n’a fait que constater la naissance de ses propres triplés, deux filles et un garçon, qu’il a accouplé lors de leurs 17 ans pour engendrer la nouvelle race. C’était 1500 ans auparavant.

Les hommes ont traqué les Slans mais ceux-ci sont parvenus à se rendre invisibles ; une opération a dissimulé leurs cornes, au détriment du pouvoir de lire dans les pensées, mais a permis à leur intelligence supérieure et à leur musculature plus dense de s’imposer naturellement. Désormais, ils sont maîtres des astronefs et ont établi une base sur Mars. Ils projettent de détruire les humains pour en finir avec la guerre des races – mais aussi les vrais Slans qu’ils voient comme supérieurs, donc menaçants…

Outre Jommy, qui s’est élevé tout seul une fois passée sa prime enfance, Kathleen est gardée sous cage dans le palais présidentiel où règne Kier Gray, président du conseil humain. Il est en rivalité avec John Petty, son chef de la sécurité qui voudrait bien prendre sa place et pour qui un bon Slan est un Slan mort. Mais Gray garde la fillette pour qu’elle grandisse et « pour l’étudier », dit-il ; le lecteur saura pourquoi à la fin. Une fois adulte, elle parviendra à fuir le palais et à attirer Jommy qui cherche les rares autres vrais Slans (à cornes). Car les Slans sans cornes sont ses ennemis et l’appellent « le petit serpent » en raison de ses appendices à vibrisses qu’il apprendra à dissimuler non seulement sous de faux cheveux, mais aussi sous une coque imitant la peau fortement collée sur son crâne.

Las ! Kathleen et Jommy tombent dans un piège tendu par John Petty : une ancienne base Slan aux passages secrets découverts par les humains. Petty réussit à fermer son esprit pour qu’aucune pensée ne filtre, rendant son approche indétectable. Il a le plaisir de descendre enfin d’une balle la belle Kathleen qu’il a toujours haïe et Jommy ne doit qu’à ses appareils atomiques, construits sur les idées physiques de son père, de pouvoir fuir et se protéger à nouveau.

Il construira un vaisseau renforcé, ira sur Mars où les Slans savent réparer un cerveau endommagé, hypnotisera les gardes mais sera soupçonné car ses caractéristiques physiques ont été précisément évaluées et diffusées par un Slan sans corne caché parmi la suite de John Petty. Il sera reconnu par une femme Slan sans cornes qu’il avait émue à 15 ans lorsqu’il lui avait laissée la vie sauve en s’emparant de son premier astronef ; elle l’aidera à sauver la Terre de la guerre et les humains de l’extermination prévue par les Slans sans cornes. Et Jommy découvrira enfin les vrais Slans à cornes comme lui et pourra œuvrer pour la paix entre les races…

C’est de la belle ouvrage, un auteur canadien devenu célèbre d’un coup en 1940, permettant aux esprits de prendre de la hauteur sur l’Evolution humaine, les mutations génétiques et les peurs qu’elles engendrent. Le transformisme reprend cette idée aujourd’hui mais sans la génétique (taboue), le danger restant toujours de se croire supérieur.

Le lecteur suivra avec passion le destin de Jommy, croisé avec celui de Kathleen, mais s’étonnera que le garçon fabrique autant d’armes sophistiquées dont il ne se sert quasiment jamais – l’auteur a peut-être hésité sur son premier scénario ? Le garçon slan est naïf mais accroché à la vie, doté d’une volonté d’acier et d’un idéal de partage sans pareil. Un héros du temps d’avant qui est aussi celui du temps présent dans un roman de science-fiction très facile à lire et qui avait enchanté mon adolescence.

Alfred Elton van Vogt, A la poursuite des Slans (Slan), 1940, J’ai lu 2000, 217 pages, €6.00

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L’Echange de Clint Eastwood

Le titre en anglais évoque une substitution d’enfant ; c’était jadis l’œuvre des fées, c’est en 1928, date de l’histoire vraie ici romancée, le fait de la police. Car les années fascistes n’ont pas touché que la vieille Europe. Après la Première guerre mondiale, la brutalisation a affecté tous les comportements et le prurit autoritaire toutes les institutions. La démocratie américaine n’a pas été épargnée.

Une mère (Angelina Jolie) élève seule son enfant parce que le père s’est enfui dès qu’il a su qu’il allait être père. La responsabilité lui semblait trop lourde. Walter (Gattlin Griffith) a 9 ans et apparaît assez équilibré bien qu’un peu solitaire. Lorsqu’il se bat à l’école à cause de ses copains qui lui disent que son père est parti parce qu’il ne l’aime pas, sa mère lui conseille de « ne jamais commencer une bagarre mais de toujours la finir » – sur son propre exemple. Elle travaille comme responsable des opératrices téléphoniques à la compagnie du Pacifique, en un temps où des dizaines de demoiselles enfichent des câbles pour relier entre eux les numéros, non sans erreurs et doubles conversations. Ce pourquoi Christine Collins est appelée en renfort un dimanche, alors qu’elle avait promis à son fils de l’emmener au cinéma. Elle le quitte avec un sandwich au frigo et une voisine prête à venir faire un tour.

La mère ne reverra jamais son fils. Le travail dure au-delà de son horaire, le directeur (Frank Wood) l’entreprend sur une promotion dès sa sortie, elle rate le tramway et rentre plus tard que prévu. Walter n’est pas dans la maison, ni au-dehors. Elle appelle la police, mais qui ne peut ou ne veut rien faire avant 24 h parce que « 90% des gamins rentrent chez eux avant ce délai ». Walter ne revient pas, il a disparu et personne n’a rien vu.

Les mois passent et la mère se démène, harcelant les autorités chargées des personnes disparues, usant du téléphone à discrétion puisqu’elle travaille dans la société. Un jour, la police de l’Idaho annonce avoir trouvé un gamin qui correspond au portrait-robot. Joie hystérique de la mère, les grands yeux et la large bouche d’Angelina Jolie faisant beaucoup pour accréditer cette version émotionnelle incontrôlée. Mais lorsqu’elle a en face d’elle le gamin retrouvé (Devon Conti), les journalistes massés prêts à la photo, elle ne le reconnait pas. « Ce n’est pas mon fils », dit-elle. Le capitaine de police Jones (Jeffrey Donovan), qui est chargé de gérer les relations publiques de la police de Los Angeles, mise à mal par la brutalité encouragée par le chef Davis (Colm Feore), la persuade que c’est le choc, que le garçon a forcément changé en quelques mois, qu’elle a besoin de temps pour l’apprivoiser et s’y faire. Désorientée, Christine Collins accepte et la photo de presse est prise de la mère et de son enfant.

Fatale erreur ! Le gamin, qui récite sa leçon apprise probablement dans les journaux ayant relaté la disparition, mesure huit centimètres de moins que Walter, est circoncis contrairement à Walter, n’a pas la même dentition que Walter, et ne connait pas sa place en classe tandis que la maîtresse ne l’a jamais vu. Mais la police s’obstine : avouer qu’elle a été un peu vite et qu’elle a pu faire une erreur est au-dessus de son orgueil (péché capital de la Bible). Le pasteur Briegleb (John Malkovich) qui s’est spécialisé dans la dénonciation des violences et de la corruption policière lors de son émission radio très écoutée, en fait son cheval de bataille.

Le capitaine Jones coupe court en envoyant Christine au Los Angeles County Hospital, établissement psychiatrique destiné à soigner son « déni de réalité » et son refus « d’assumer des responsabilités de mère ». « Les femmes » sont naturellement menteuses, avides de plaisirs que la charge d’un gosse vient contrecarrer, dominées par leurs émotions et leur « intuition ». La police est une institution mâle qui n’a pas de temps à perdre avec ce genre de sentiments. Comme dans l’URSS de Staline, le « docteur » réclame à la mère habitée par son rôle une rétractation complète avant de la libérer. Elle refuse de signer et est traitée aux calmants avant le traitement de chocs électriques (anachronique puisqu’il n’a été introduit qu’en 1940). La « science » psy mais surtout la technique médicamenteuse ou électrique sont des instruments de pouvoir. Les électrochocs sont un coup de semonce avant la chaise électrique ; il s’agit de remettre le cerveau à l’endroit avant de le court-circuiter définitivement s’il s’avère tordu. Qui n’admet pas la vérité officielle se voit qualifié de déviant, voire de malade, et doit être rééduqué ou soigné. Les soviétiques ont utilisé ces procédés à grande échelle, persuadés de détenir la Vérité de l’Histoire ; les yankees ne sont pas en reste, de la chasse aux sorcières de Salem à celle de Mac Carthy, jusqu’au politiquement correct moralisateur et à la post-vérité trumpeuse.

C’est alors que – le hasard fait bien les choses ou, dans l’Amérique puritaine, la Providence – un garçon de 15 ans est signalé comme immigré illégal venu du Canada dans un ranch de Wineville. Le détective Ybarra (Michael Kelly) va arrêter le jeune Sanford Clark (Eddie Alderson, 14 ans au tournage). Il doit le renvoyer au-delà de la frontière. C’est alors que, brisé, le jeune garçon avoue avoir aidé son oncle, propriétaire du ranch, à tuer « au moins une vingtaine » de gamins en deux ans et l’avoir aidé à les appâter pour les attirer au ranch isolé où, par deux ou trois, ils étaient enfermés dans le poulailler entouré de barbelés. L’oncle, Gordon Northcott (Jason Butler Harner), les touchait, les violait, les mutilait avant de demander à Sanford de les achever et de les enterrer dans le désert alentour. Le ranch recèle nombre de haches, de couperets et de couteaux disséminés ici ou là.

Ybarra rend compte à son chef Jones, mais celui-ci exige qu’il rentre à Los Angeles avec le garçon pour qu’il soit expulsé, en gardant le silence sur cette affaire ; la police a bien d’autres ennuis. Le détective obéit mais, au moment du transfert, prend l’initiative de retourner au ranch avec deux agents et le garçon pour avoir la preuve ou être bien sûr que ce n’est qu’une histoire inventée. En creusant là où il sait, Sanford à la salopette déboutonnée d’un côté, puis reboutonnée lorsqu’il est filmé sous un autre angle, met au jour une chaussure de gamin, des côtes puis des vertèbres. La réalité dépasse la fiction et « la police » est obligée d’enquêter. Ce qui soulève un immense scandale car non seulement elle n’a rien vu de ces activités criminelles sur des années, mais elle n’a pas vraiment cherché, et surtout a pris un retard fatal lors de l’enlèvement de Walter.

Le public est indigné, une manifestation marche sur la mairie où le maire joue sa réélection. Libérée de psychiatrie, aidée d’un avocat bénévole grâce au révérend Malkovitch, Angelina intente un procès à la ville et à la police. Le jugement met en lumière tous les manquements policiers et exige la révocation du capitaine Jones et la destitution du chef Davis. Le faux Walter avoue qu’il a menti, il voulait venir à Los Angeles pour voir Tom Mix son acteur favori – il est rendu à sa mère. Les femmes internées sous le « code 12 » à la discrétion de la police sont libérées de l’internement psy. Gordon, arrêté au Canada où il s’est réfugié chez sa sœur, est condamné à être pendu et son neveu, violé mais tueur, Sanford, écope de quinze ans de prison.

La leçon est que le pouvoir peut être contrôlé par la pression de l’opinion publique, de la religion, du droit et de la vertu des flics de base. Et que la parole d’une femme vaut celle d’un homme. Mais cela ne rend pas Walter à Christine.

Northcott a refusé de lui dire s’il a tué ou non Walter, qu’il déclare être « un ange ». Ce n’est qu’en 1935 qu’un garçon échappé du ranch avec deux autres avoue que Walter l’a aidé à décoincer son pied et qu’il s’est enfui lui aussi, chacun de son côté. A-t-il été rattrapé ? Tué ? N’a-t-il pas voulu par honte ou crainte se faire reconnaître ? Nul n’en saura jamais rien, mais Christine Collins sait que son fils a agi avec honneur et elle repart avec l’espoir qu’il peut être vivant. Elle a en tout cas fait changer la loi sur les internements arbitraires, aidé à réformer le LAPD et assaini la ville – qui est un personnage à part entière comme en témoigne la séquence finale.

DVD L’Echange (Changeling), Clint Eastwood, 2008, avec Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly, Universal Pictures France 2009, 2h15mn, standard €7.49 blu-ray €11.35

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Moi Ivan, toi Abraham de Yolande Zauberman

Ce film sensible et vivant met en scène deux enfants sur un fond historique tragique. Nous sommes en Pologne en 1933. Se côtoient juifs usuriers, paysans chrétiens et boyards ivrognes qui possèdent la terre et se ruinent en menant grande vie. Chez les humbles, règne superstition et archaïsme d’un autre siècle.

Dans cet univers, la jeunesse éternelle se révolte contre la fatalité. Un jeune juif communiste, Aaron (Vladimir Mashkov) s’évade de prison et s’enfuit avec sa bien-aimée Rachel (Mariya Lipkina). Elle est la grande sœur du petit juif Abraham (Roma Alexandrovitch), que son grand-père Nachman, patriarche biblique, rabbin de la communauté et chef absolu de la famille, veut dresser à la tradition. Lui ne veut pas être séparé de son ami Ivan (Sacha Iakovlev,) ni surtout reproduire la vie au Shtetl du grand-père ; il décide de  s’enfuir avec Ivan. Le garçon est un tout jeune adolescent qui a été placé chez lui, par de lointains parents goys pour y apprendre le métier de tailleur d’habit.

Les deux enfants s’aiment, de façon bourrue mais solide, par-delà les barrières ethniques et religieuses. Ivan a presque 14 ans, il porte une croix d’or orthodoxe au cou, il est dur et secret ; il s’éveille à l’adolescence et découvre les filles, l’aventure et le monde. Abraham, fils aimé et turbulent, n’a que 9 ans et adore les chevaux ; il découvre la méchanceté et la bêtise. S’il coupe ses papillotes pour ne plus passer pour juif, il a le teint basané et est pris pour un Tzigane. La stupidité crasse de ceux qu’il croise leur fait croire qu’un un simple regard de ses yeux noirs jette un sort.

Leur fuite commune est initiatique – mais salutaire puisqu’un pogrom détruit le village et massacre la famille d’Abraham durant leur absence. Au retour, ils découvrent le désastre et les ruines. Ils se retrouvent désormais tout seuls : Abraham est orphelin, Ivan a oublié depuis longtemps où étaient ses parents qui ne se souviennent pas de lui. Il ne plus reste aux deux enfants que leur amitié pour survivre.

C’est là le plus beau, peut-être, bien plus que « la peinture du judaïsme historique » auquel les bien-pensants voudraient réduire le film : cet instant où l’on assiste à la brusque maturation d’Ivan. Le frémissant, l’étincelant Sacha Iakovlev dans le film, protège son petit compagnon ; dans les dernières images, il le soutient et lui promet son aide pour toujours.

14 ans est l’âge où les serments ont un sens qu’ils n’auront jamais plus, où l’adolescent joue à l’homme avec sérieux, avec ferveur. Le visage du jeune Sacha, boudeur et déterminé, le corps tendre mais la tête solide de rigueur morale, a quelque chose de tragique. Cette initiation est aussi une passion.

Elle est d’autant plus vive que le jeune acteur russe a été sélectionné dans un orphelinat. Il est lumière dans ce film sans nuance, un diamant brut. Plus encore parce que le film a été tourné exprès en noir et blanc.

Prix de la jeunesse au festival de Cannes 1993

DVD Moi Ivan, toi Abraham, Yolande Zauberman, 1993, avec Roma Alexandrovitch, Sacha Iakovlev, Vladimir Mashkov, Mariya Lipkina, OF2B, 1h45, occasion (DVD très rare donc cher, VHS possible – à numériser éventuellement)

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Monte Cappane sur l’île d’Elbe

La nuit fut bonne, fatigue aidant ; le réveil a lieu plus tôt, à 6h30, pour partir gravir nos 1000 m de dénivelée avant la chaleur. Le petit-déjeuner est pris à l’hôtel avant d’aller remplir les bouteilles à la source. Elle est si fréquentée par les locaux qu’un arrêté du maire conseille aux habitants de ne pas exagérer ! Dans le petit matin, les vieux qui viennent s’approvisionner en bidons de Chianti de trois litres, s’exclament : cinghali ! Les sangliers ont en effet foui les bordures en pierres des vignes pour tenter de manger les raisins. Mais la clôture a tenu.

Une lente montée commence dans la vallée par un sentier mieux aménagé qu’hier. Nous allons le long du torrent presque à sec, parmi les châtaigniers et les chênes lièges. Dans le sous-bois, nous voyons un bouquetin qui fuit sans se presser. Dans un fourré, au passage à gué du ru où ne subsiste qu’un peu de boue, nous avons entendu les sangliers ; ils se cachent mais ne sont pas très sauvages. Ils ont été dérangés de leur bauge.

La montée se fait plus roide dans le maquis, sur le flanc sud-est du torrent, avant de déboucher sur la crête vers 650 m.

Nous la prenons alors vers le nord-est pour aborder les abords du mont Capanne, 1018 m, qui est notre destination.

Le chaos de roches et un peu casse-pattes, mais le clou est un dôme de dalles en via ferrata. Les grandes chutes de granit pentues sont plantées de pitons soutenant un câble métallique auquel se tenir à mesure qu’on grimpe.

Rien de vertigineux, tout juste de l’aérien ; rien de technique, tout juste du fatigant. Car se tenir au câble et grimper les jambes, répartir en équilibre le poids du corps, ne va pas sans effort.

Quand il pleut, le tout doit être glissant et mieux vaut ne pas s’y avancer. Mais la journée est belle, à peine voilée.

Nous atteignons le sommet du mont Capanne, parmi les touristes en nombre venus par téléphérique de l’autre côté. Nous allons jusque sous les antennes pour faire « la » photo de groupe, comme tout le monde.

Nous pique-niquons au bord de l’aire pour hélicoptère, devant quelques Allemands avec gosses qui s’empressent de redescendre avant la fermeture prandiale de la télécabine de 13h30 à 14h30. Un petit blond florentin et sa sœur ne tiennent pas en place ; je ne parviens pas à les capturer sur numérique. Ils jouent avec moi sans le vouloir car je les reverrai en fin d’après-midi, en bas du téléphérique, aussi insaisissables, jusqu’à leur voiture garée en bord de route, qui indiquent qu’ils habitent Florence. Un petit Allemand est tendre avec son père plutôt enveloppé mais ne tient pas plus en place, lacets défaits et démarche sautillante ; il souffre en outre de trachéite de ne pas se couvrir – un vrai gavroche le nez au vent. Un couple de vieux au style californien, en maillot de bain, cuivrés, cheveux longs tenus par un bandana, le corps flasque, ont le genre à avoir eu 20 ans en 1968 et de n’avoir jamais quitté l’époque. Ils sont à la fois laids par leur apparence de septuagénaires et ridicules par leur affichage de jeunesse perpétuelle flétrie.

Nous étions huit à monter ce matin, les six autres sont venus tranquillement par la télécabine – en apportant le pique-nique collectif. Ils ont pris le bus de 10h40 et nous ont rejoints alors que nous arrivions au sommet. De loin, nous apercevons la Corse.

Les descendeurs partent avec Denis car le sentier est long (près de 2 h) et pénible (ravagé par les baskets de touristes). J’ai décidé de prendre la télécabine pour descendre, ce que les Italiens appellent cabinovia – le funiculaire. Il vous dévale 644 m de dénivelée en une quinzaine de minutes, comportant 59 cabines où l’on peut tenir jusqu’à trois. Mais en général, un grimpeur et son sac à dos suffisent pour emplir la cage métallique ouverte sur le vide, qui ressemble fort à une cage à oiseau en métal peint en jaune d’œuf. Un couple avec enfant, un adulte et deux enfants, ou encore trois copains sans sac et assez jeunes, donc minces, peuvent tenir en une fois.

La descente seule coûte 12 €, la montée et la redescente 18€. Nous sommes cinq à opter pour le téléphérique et nous prenons un pot au bar-restaurant du départ. Un moment, les nuages montent et il pleut un peu, mais cela ne dure pas. Ceux qui descendent n’ont rien pris.

Dans le couloir du téléphérique, le sol est jonché de chapeaux et casquettes imprudemment gardées sur la tête alors qu’il y a toujours du vent. Quelques canettes et bouteilles aussi. Les gens qui montent présentent toutes les attitudes : désinvoltes au point de se retourner (ce qui fait tanguer la cabine), agrippés des deux mains aux barreaux, assis dans le fond plus grillagé, embrassés sans rien voir, serrant dans ses bras un enfant… Le téléphérique a son point d’arrivée près du village de Marciana.

La route de liaison passe sous le village de Marciana, étagé en hauteur. Seuls les cafés et glaciers se trouvent à proximité, l’intérieur du village est vide malgré sa forteresse, son musée, ses églises. Nous n’avons que trois-quarts d’heure avant le bus prévu à 16h07 et nous parcourons quelques rues ; malheureusement elles montent et nous renonçons vite, la journée a été assez rude comme cela. Nous visitons l’église Santa Croce au plafond peint à fresques avant d’aller prendre un granité citron (2 € le verre moyen) en attendant les autres.

Ils ne tardent pas à arriver et nous occupons à nous quatorze la moitié du bus. Il met 45 mn pour rejoindre Pomonte par la côte. Le ciel est gris, la plage quasi vide et il fait lourd. Le bus nous ramène vers 17h20 et nous pouvons jeter un œil dans l’église de Pomonte qui est ouverte. Un vitrail moderne derrière le chœur est de bel effet au soleil couchant.

Dans la cour familiale de notre chambre d’hôte, trois enfants jouent à Batman avec les déguisements de rigueur. Il y a Giacomo, le fils de la maison, 8 ans, sa petite sœur Rita déguisée en princesse, 6 ans, et un copain, William, 9 ans. Il s’agit du petit blond costaud que j’ai vu hier à la plage plonger du rocher. Je l’ai reconnu à ses cheveux très blonds, à ses yeux bleu clair, mais surtout à sa médaille de cou, un soleil en ronde bosse d’acier poli. Une fille dans les 11 ou 12 ans, Paola, vient aussi jouer un moment, mais ne s’attarde pas. Ils sont bruyants et pleins de vie, je n’ai pas envie de lire et je les écoute, allongé sur mon lit après la douche. Ils articulent bien l’italien – du pur toscan – même si je ne comprends pas tout. William a la voix rauque ; il paraît un petit dur sans cesse à s’exercer, bon copain plein d’initiative et sans peur.

Nous nous donnons rendez-vous pour l’apéritif au café en face d’hier, afin de ne pas faire de jaloux parmi les commerçants, dit Denis. Les boissons sont les mêmes mais le service est moins bon et les antipasti plus réduits ; les patrons sont anciens. L’ado solaire d’hier soir repasse depuis la plage, toujours torse nu mais les cheveux plaqués par le bain. Peu de monde revient comme lui de la mer. Il enfile une ruelle sur le côté d’une boutique juste après l’église.

Le restaurant de l’hôtel est le même qu’hier, avec Simone en patronne à petite robe noire, que nous avons vue en maillot de bain cet après-midi avec les enfants. Spaghettis aux fruits de mer, pavé de poisson et des fruits, le tout accompagné d’un vin blanc toscan de l’année. Le poisson serait du tchernia, « qui ressemble à du saint-pierre ? » dis-je à Denis (à cause de l’animateur de télé). Les convives du restaurant d’hier et d’avant-hier logent à l’hôtel et nous les revoyons souvent. J’ai remarqué un ado carré et sa sœur, dans les 13 et 11 ans, émouvants à observer. Lui responsable, elle discrète, tous deux jouant un jeu social face à leurs deux parents.

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Le grand chemin de Jean-Loup Hubert

Sous Mitterrand premier, l’époque était à la nostalgie. Mai 68 était passé et la France paysanne des années cinquante avait fait naufrage. Tous ceux qui avaient été enfants dans ces années-là abordaient la trentaine à la fin des années quatre-vingt et ils se remémoraient « le bon temps ». Ce film – autobiographique – vint à son heure ; et il renaît aujourd’hui avec les fantasmes écolos.

Vivre « à la ferme » comme chez les grands-parents a du bon (la proximité avec la nature et les bêtes, la lenteur de l’existence, la communauté de voisinage) – mais aussi du mauvais (les orages plein pot sans la protection urbaine, les hululements des bêtes la nuit, le jardin à faire et les lapins à élever puis à tuer pour les manger, l’isolement médical, la lourdeur des voisins pas fufutes).

Louis, parisien de 9 ans (Antoine Hubert), est emmené par sa mère (Christine Pascal) chez une amie d’enfance (Anémone) parce qu’elle va bientôt accoucher et que le père est « parti », maître d’hôtel en saison à Nice, dit-on. Le gamin ne veut pas quitter sa mère, croit l’éloignement du père provisoire et répugne à vivre comme un paysan. Il n’a pourtant pas le choix. Il est accueilli au Grand chemin, hameau de Rouans près de Nantes, où un car Saviem au chauffeur en uniforme et casquette (François Dérec) le dépose avec sa valise en carton bouilli. Marcelle et son mari Pelo (Richard Bohringer) se présentent tout d’abord sous des aspects farouches : Marcelle vient d’assommer un lapin de son élevage et l’a énucléé pour le tuer ; elle le dépouille de sa fourrure avant d’en faire du civet. Le petit garçon ne pourra pas manger de la bête morte (comme quoi le végétarisme est bien un snobisme des villes, loin de la « nature » pourtant revendiquée comme écolo !). Pelo lui dit de se méfier de « la mégère » (mot que l’enfant ne connait pas) et rentre saoul du bistrot avec le fossoyeur (André Lacombe) ; il a composé une maquette de charrette en bois car il est menuisier, mais Marcelle défend à Louis d’y toucher.

La suite est plus avenante. Pelo lui donnera sa charrette et il pourra jouer avec ; il lui montrera comment assembler un cercueil ; il l’emmènera pêcher le gardon dans la rivière. Et Louis fait presque aussitôt la connaissance de Martine, « presque 10 ans » (Vanessa Guedj), la fille de la coiffeuse (Pascale Roberts), gamine délurée qui court pieds nus et montre sa culotte à tout le monde, les jambes écartées comme un garçon ; d’ailleurs elle grimpe aux arbres et en haut du clocher, elle s’est bâtie une cabane. Avec elle, Louis ne va pas s’ennuyer ; elle le débourre comme un poulain, lui faisant connaître la transgression des interdits (comme entrer en slip dans le cimetière, marcher sur les tombes, sauter la grille du jubé pour accéder au clocher, marcher en équilibre sur le faîte du toit, pisser dans la gargouille pour arroser les bonnes sœurs…), et les réalités de la vie (les civelles vivantes et grouillantes dans le slip, le voyeurisme de la grande sœur – Marie Matheron – qui se fait baiser nue dans le foin par son copain – Daniel Rialet – après maints préliminaires comme pelotage des seins et broutage du minou). Loin d’être choqués comme de pauvres petites choses innocentes qu’on croit en ville, les deux enfants se roulent par terre de rire. Le père de Martine est lui aussi « parti », mais les adultes n’ont pas cherché à dénier la réalité comme avec Louis : il est parti avec une fille plus jeune (la vie paysanne incite au réalisme, tout au contraire de la vie artificielle des villes).

Le drame se noue justement sur des affaires de filiation. Louis apprend que Marcelle et Pelo ont perdu un bébé à la naissance, qui aurait son âge, ce pourquoi ils sont à la fois prévenants et maladroits avec lui ; ce pourquoi aussi ils se chamaillent sans arrêt, rejetant « la faute » l’un sur l’autre. Louis devine aussi que son père n’est pas seulement éloigné par son métier mais est bel et bien parti de la famille ; sa mère envoie une lettre et joint une carte postale du père… vide d’écriture – et de l’an dernier ! Il ne le supporte pas. Dans la société patriarcale de 1959, le père était la protection et donnait le sens, surtout aux garçons.

Louis a mal au ventre le jour même où sa mère accouche au loin d’un petit frère. Ce n’est pas par hasard, même s’il a mangé des pommes vertes et que l’angoisse d’avoir réalisé que son père est décidément « parti » lui tord le ventre. La vie n’est-elle pas une suite de déchirements ? La perte n’est-elle pas le pendant du don ? Ces bouleversements vont rapprocher Marcelle et Pelo autour de Louis et la scène, un peu trop appuyée mais émouvante, où Louis vient dormir entre eux dans le lit matrimonial et prend une main de chacun, est emblématique.

Les acteurs jouent juste, ce qui n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Anémone est dans son meilleur rôle, à la fois décidée en paysanne et chic en tailleur gris pour aller à la messe. Bohringer joue les bourrus avec conviction, la tendresse cachée sous les mœurs d’ours. Les deux enfants sont vrais, même si Martine surjoue un peu au début. Antoine Hubert, le fils du réalisateur, est parfait avec sa lippe boudeuse, son visage clair aux cheveux courts et son lumineux (et rare) sourire. Jusqu’au curé (Raoul Billerey), lunaire et éternellement plongé dans un bréviaire qu’il lit sans vraiment comprendre, au vu des prêches filandreux qu’il sort en chaire.

La force tranquille était présentée comme celle de la campagne où l’existence s’écoulait, immémoriale ; mais elle n’était pas sans drames et la magnifier est une farce tranquille de la com’ politique : comme le montre le film, on n’est pas plus heureuse paysanne que dactylo, menuisier que maître d’hôtel. L’une a un mari mais pas d’enfant, l’autre a deux enfants mais plus de mari… Outre la leçon de vie, la leçon politique est utile : les écolos rêvent s’ils croient regagner le beurre tout en gardant l’argent du beurre.

DVD Le grand chemin, Jean-Loup Hubert, 1987, avec Anémone, Richard Bohringer, Antoine Hubert, Vanessa Guedj, Christine Pascal, Raoul Billerey, Pascale Roberts, Marie Matheron, Daniel Rialet, Jean-François Dérec, André Lacombe, Denise Péron, 1h44, Editions Montparnasse 2002, €12

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Balance ton porc ou le pétainisme islamisant

Ce qui me gêne dans ce déchaînement des « réseaux » sur le viol et le harcèlement, ce n’est ni le viol, ni le harcèlement. Ces comportements sont abominables et n’ont pas lieu d’être, ils doivent être dénoncés. Mais pas comme ça.

Chacun des termes, aussi bien « balance » que « porc » sont révélateurs de bassesse et de haine et non pas de morale.

Aux Etats-Unis, on libère la parole par « MeToo », moi aussi, dans la droite ligne du politiquement correct et du groupisme propre au tempérament yankee. En France, on « balance » – comme une fiotte mafieuse sans aucun sens de l’honneur, ou dans la tradition de ces « lettres anonymes » qui fleurissaient sous Pétain comme sous la Terreur. Deux tempéraments : être comme tout le monde – ou révéler sa méfiance viscérale de tout le monde – deux cultures. La nôtre n’en ressort pas grandie.

D’autant que la référence au « porc » ressort de l’image antisémite par excellence, cet animal bouffeur d’ordures qui porte tous les péchés de la communauté, chassé au désert pour refaire l’entre-soi. Les Chrétiens sont aussi désignés du terme de « porcs » par les islamistes radicaux et l’animalisation des « autres », des non-croyants, des mécréants, est la façon traditionnelle de Daech de faire du reste de l’humanité des « sous-hommes » à éradiquer sans remord. Que les femmes reprennent sans distance cette image du « porc », appliqué surtout au juif Weinstein, en dit long sur la contamination des esprits par l’islamisme. Cela les dispense de dénoncer le sexisme musulman inculqué dès l’enfance ou les comportements « inadéquats » des culturellement « différents » ? Serait-ce légitime d’abuser des filles dès l’âge de 9 ans comme il est permis en islam et pratiqué par les intégristes, mais illégitime s’il s’agit de producteurs (juifs) de cinéma ? Faut-il se déchaîner contre les prêtres catholiques pédophiles – mais « excuser » ces mêmes comportements s’ils viennent de « minorités opprimées » ?

Il faut que ce soit une ancienne salafiste qui le fasse, ayant bien compris comment sont considérées les femmes dans cette secte musulmane qu’est le salafisme (ou wahhabisme). On aimerait que les hystériques des réseaux mettent dans la même porcherie les mêmes comportements, sans distinctions ethniques, religieuses ou culturelles. Et qu’elles saisissent surtout la justice, seule instance à même, en démocratie, de dire le droit et de sanctionner le hors-limites. Ou bien la loi s’applique à tous, ou bien brailler ne sert à rien.

Balancer et réduire les machos au porc me semble donc une double faute : en retomber au fascisme ultra-conservateur d’hier et adopter les mots mêmes de l’islamisme radical… Pas très sexy comme cause !

Surtout que ce déferlement de haine gratuite – et le plus souvent anonyme – ne débouche sur rien : combien de plaintes déposées ? Combien de récits argumentés ? Combien de témoins ? Quand la fille Besson dit avoir été harcelée par un « ancien ministre de Mitterrand » par une main posée sur sa cuisse, pourquoi n’a-t-elle pas foutu une baffe à cet insistant ? En plein opéra, devant tout le monde, cela l’aurait stoppé net. Un garçon lui aurait flanqué son poing sur la gueule, mais pas la mijaurée : mères comment élevez-vous vos filles ? Comment associez-vous leur père ?

Quand cette pauvre petite chose de « Dave », 73 ans, « révèle » que, plus d’un demi-siècle après, il a senti un prédateur en chansons lui « mettre la main dans le slip », il se couvre de ridicule : il avait quand même 19 ans, était un homme et pouvait se défendre, et c’était dans ces années soixante où la « libération » des mœurs était tellement bien vue… Mère, comment élevez-vous vos garçons ? Comment associez-vous leur père ?

Faut-il juger des faits, somme toute mineurs (le viol implique pénétration, une caresse n’est qu’un attouchement), selon les critères de moralité d’aujourd’hui ? Toujours cette propension de la génération présente à croire que le monde est né avec elle.

Cela me semble le symptôme – grave – du narcissisme égoïste, non pas le contentement de soi pour avoir accompli une chose dont on est fier (c’est le bon côté du narcissisme), mais la mise en scène de soi pour se faire mousser (le versant noir de la farce). Toutes, tous victimes !

C’est tellement à la mode de se dire comme les autres. Quitte à enjoliver la vérité, à tordre le sens même des mots, sinon à mentir pour en rajouter. Ou à encenser Poutine en Russie, macho autoritaire au comportement patriarcal – et à « dénoncer » en France tout comportement macho autoritaire et patriarcal. Ou encore à « oublier » le sexe à tout va tellement à la mode des années post-68 : parents, comment avez-vous élevé vos enfants ?

Dans la réalité vécue, personne ne réagit : comme sous Pétain (et sous Poutine), on ferme sa gueule.Pas même un SMS au 3117-7 de la SNCF. Courageux les voyageurs ! Hommes et femmes confondus. Délateurs, mais de loin.

Cela me semble l’évident témoignage de la lâcheté ambiante : matamores sur les réseaux, bien au chaud chez eux derrière leur écran – mais rasant les murs et ne faisant surtout rien dans la ville. De peur qu’on les remarque… Elles sont belles, les « balances » ! Alors qu’il faudrait songer aux causes et aux remèdes. Mais surtout pas ! Ce serait prendre une responsabilité… Dénoncer, c’est plus facile, ça fait du bien – et ça ne change rien.

Pétainisme et islamisme, les deux mamelles de la cochonnerie qui vient.

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Michel Déon, Mes arches de Noé

Plutôt qu’une autobiographie, Michel Déon livre ici ce qui l’a créé. Ses parents bien sûr, mais aussi ses lectures, ses rencontres, les lieux où il a vécu, ses enfants.

Tout commence par une île. Lorsqu’on est enfant unique et que l’on a dix ans en 1929, Robinson Crusoé est LE livre qui vous forme. Homme seul, livré à lui-même, qui doit recréer sa civilisation ex-nihilo, se débrouiller pour bien vivre, Robinson est l’archétype imaginaire de l’individu doué de raison des Lumières. Il habite une île, lieu clos qui enferme et oblige, mais permet aussi l’envol de l’imaginaire et l’appétit pour les rencontres inopinées. « On ne lit qu’un livre. Le mien s’est appelé Robinson Crusoé », déclare Michel Déon dès la première ligne.

Tout au long de sa vie, il en a connu, des îles : le Cap Ferrat, Madère, Spetsaï, l’Irlande, Oléron même. Et puis le couple, qui est une île à soi tout seul, avec les enfants pour faire nid. Alice est née en 1963 et Alexandre en 1965, l’auteur leur dédie ce livre. Il avait déjà 44 ans à la naissance de la première mais, les sens apaisés, une œuvre en cours, il a su les aimer. Les notations ne manquent pas, pudiques et fières, qui disent l’amour paternel. A Cythère, lorsqu’il avait 9 ans : « nous aperçûmes Alexandre qui gonflait le canot pneumatique de l’Esperos et, petit dieu nu et cuit par le soleil, pagayait vers la plage » p.133.

Il a connu aussi les gens, les amours, les célébrités de rencontre et les amis littéraires. Son père est mort de maladie lorsqu’il avait 13 ans, laissant un manque à cet âge où l’adolescent est en quête de modèle. Il était monarchiste, ce pourquoi Edouard Michel (qui se fait appeler Michel Déon) a suivi l’Action française. Il s’est lancé dans le journalisme avec cette presse, a rencontré Charles Maurras qu’il a fréquenté de près durant l’Occupation, à Lyon. Il ne partage en rien les idées antisémites aussi théoriques qu’absurdes de Maurras, inutiles dans sa politique et qui tenaient plus à l’air du temps et aux suites de l’affaire Dreyfus qu’à une conviction « raciale » ; Michel Déon durant des pages démonte cet amalgame. Il reste que Maurras avait des idées et que la France en avait besoin, bien qu’elle se soit vendue à un maréchal cacochyme venu de 14. En 1978, rappeler à ce pays girouette, vendu à nouveau à « la gauche » marxiste sans plus de réflexion, était un acte de courage intellectuel. « Je commençais à voir les Français tels qu’en eux-mêmes ces années d’épreuve les changeaient : ‘C’est plein la Kommandantur des personnes qui viennent dénoncer les autres’ » p.79. Une preuve que le « penser par soi-même » des Lumières – ce phare authentique de la pensée française – était le propre de Michel Déon.

A 17 ans, le jeune Edouard, qui réside au Cap Ferrat avec sa mère, pratique l’aviron, les haltères, le punching-ball et le tennis. Ce qui lui permet des rencontres, dont un Michel de… qui a une sœur de dix ans plus âgée que ses 17 ans. Ce fut donc B. qui l’initia à l’amour, physique, sentimental et irraisonné. Il en gardera à jamais la trace dans sa vie et dans ses personnages. « Elle m’a aussi enseigné qu’on peut aimer successivement (et, à la rigueur, quand le temps presse, ensemble) deux ou trois femmes sans rien voler à l’une ou à l’autre parce que ce n’est jamais le même sentiment qu’elles inspirent et que, réciproquement, on peut aimer un être qui appartient à un autre sans que vous dévore le besoin de posséder à soi seul l’objet aimé. Ce qu’on vous donne est déjà trop beau » p.242.

Pour le reste, François Périer, Kléber Haedens, Paul Morand, Coco Chanel, Jean Cocteau, Jacques Chardonne, Jacques Monod, sont quelques-unes de ses rencontres et de ses amitiés. Il les évoque avec couleur et affection, notamment Kleber Haedens, oublié injustement aujourd’hui au profit d’histrions qui ne lui arrivent pas à la cheville en littérature. Avec Kleber Haedens, « on découvrira (…) que c’est dans le sport amateur que se sont réfugiés aujourd’hui les grands auteurs de la tragédie : l’héroïsme, la fatalité, la passion et la pureté » p.163. Bien loin de ces profs qui méprisaient le corps, à la suite de la déformation chrétienne, et qui considéraient « les souffreteux de la classe (comme) a priori les têtes pensantes et les bien balancés, voués à des métiers manuels » p.63. Une attitude qui a duré jusque dans les années 1990 et qui explique peut-être le retard économique français et la coupure entre « élite » et peuple dont se gargarisent les socio-intellos d’aujourd’hui…

Il y a une véritable saveur humaine en ces pages bien écrites et qui coulent avec bonheur. Le panorama d’une existence qui allait encore durer quarante ans, entre la Grèce, l’Irlande et Paris.

Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978, Folio 1980, 318 pages, €8.20

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

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Esclavage islamique

Le sectarisme dans l’islam, promu par l’idéologie médiévale des princes saoudiens et les capitaux florissants qu’ils tirent encore du pétrole, doit être connu, dénoncé et combattu. Il subsiste encore trop de bénévolence chez les intellos « de gauche », trop de soupçon « d’islamophobie » qui inhibe toute raison, trop de déni.

Être « de gauche » signifiait (jusqu’à présent) être pour les libertés dans l’égalité progressive, la liberté individuelle ne pouvant être accomplie sans celle des autres, le processus étant un long chemin, mais obstiné. Être « de gauche » veut donc dire se méfier des races, des genres, des religions et des milieux sociaux qui enserrent les personnes et emprisonnent les identités dans une « essence » immuable.

Être blanc, breton, corse ou rifain est de naissance, mais cet état de fait ne doit pas enfermer dans une clôture qui exclut les non-blancs, bretons, corses ou rifains, ni se couper du reste du monde. Même chose si l’on est femme ou homme, lorsque l’on croit à Jéhovah, à Dieu ou à Allah, ou à rien – ou que l’on appartient à la grande bourgeoisie ou au petit peuple. Cela s’appelle xénophobie lorsque l’on se méfie jusqu’à la haine, ou racisme lorsqu’on se croit supérieur.

Ainsi les salafistes peuvent-ils être qualifiés de « racistes » et de « xénophobes » parce qu’ils considèrent non seulement tous les non-croyants à l’islam comme des chiens, mais aussi ceux qui ne sont pas de leur secte particulière comme des mécréants à capturer, violer ou décapiter à merci. On peut dire la même chose des intellos « de gauche » qui refusent tout dialogue avec ceux qui contestent leur irénisme ou leur naïveté.

Daesh Questions reponses sur les femmes captives

Lorsque les injures prennent la place des arguments, on peut être sûr que la raison n’est pas partagée et que les passions de haine et de rejet l’emportent. Être « de gauche » a toujours voulu dire (jusqu’à présent) choisir la voie de la raison, seule apte à tempérer les passions et à dompter les pulsions. Même au prix des excès bureaucratiques, techniciens et étatistes, je vous l’accorde – ce pourquoi je préfère cette variante « libérale » de la gauche, qui maintient la prééminence de l’humain dans la politique comme dans l’économie.

Mais lorsque la raison démissionne, par faiblesse personnelle ou parce que l’on préfère le nid de la communauté, le pire de l’animal humain peut se révéler. L’État islamique a des dirigeants intelligents et rationnels ; ils savent manipuler les bas instincts du tout-venant et les passions de la masse musulmane, frustrée par son retard à la modernité et par la domination militaire des Américains, Israéliens, Russes et autres Occidentaux.

Si l’État islamique se dit islamique, ce n’est pas par hasard, il reprend dans l’islam ce qui figure en toutes lettres dans les écrits théologiques accumulés depuis l’époque bédouine à l’époque de Mahomet. Sauf que l’islam a su évoluer et que le salafisme, très proche du wahhabisme saoudien, n’est qu’une secte rigoriste qui ne représente pas tout l’islam. Il réinterprète et remet au goût du jour des interprétations tombées en désuétude ou carrément faussée pour servir son dessein politique de restaurer un Califat (Allah n’est qu’un prétexte secondaire).

mathieu guidere sexe et charia

Ainsi de l’esclavage. Si tous les hommes sont des frères en théorie coranique… la pratique n’a cessé de justifier diverses formes d’esclavage. Naître en servitude vous asservit par essence, être capturé à la guerre fait de vous des choses dont votre vainqueur peut user et abuser (presque) à sa guise (l’usus, fructus et abusus du droit romain).

« Toutes les dynasties musulmanes ont été esclavagistes à des degrés divers. Malgré la stabilisation des frontières de l’Islam, les razzias sur les territoires frontaliers, puis la piraterie et la guerre de course ont permis la perpétuation et l’enracinement de l’esclavage ». Est-ce un militant du Front national qui écrit ces lignes ? Un raciste xénophobe et islamophobe selon les critères « de gauche » de certains intello-médiatiques ? Pas le moins du monde : il s’agit du professeur d’islamologie Mathieu Guidère à l’université de Toulouse 2. Il publie un article fort documenté sur Les femmes esclaves de l’État islamique dans le numéro de janvier-février de la revue Le Débat, publiée chez Gallimard.

En historien, il précise : « Dans la première moitié du XXe siècle ne reste donc que l’Arabie saoudite et le Yémen (…) comme contrées esclavagistes. En 1936 pourtant, le roi Abdelaziz promulgue un règlement interdisant l’importation d’esclaves par voie maritime au motif que la charia interdit de capturer et de réduire en esclavage les sujets des nations avec lesquelles il existe un traité. Les souverains du Yémen et du Koweït font de même peu de temps après. Mais le statut légal d’esclave n’est pas aboli ». Le statut d’esclave subsiste donc dans le droit saoudien…

Dans cet article fort intéressant, Mathieu Guidère traduit pour les non-arabisants (dont 95% des intello-médiatiques) une brochure explicative de l’État islamique intitulée Questions-Réponses sur les femmes captives, à destination des combattants et des nouvelles recrues. Ce qu’on y lit est édifiant : les femmes sont des objets, qu’on peut prendre et user à volonté parce qu’elles sont mécréantes, donc des choses. Il est permis d’avoir des rapports sexuels avec les femmes captives, soit immédiatement lorsqu’elles sont vierges, soit au bout de trois mois si elles peuvent être enceintes. D’où l’attrait pour les fillettes à peine pubère – dès 9 ans – car le combattant peut être sûr qu’elles sont vierges ! Même avant cet âge, « il est permis d’avoir des relations sexuelles avec l’esclave non pubère si elle est apte à l’accouplement. En revanche, si elle n’y est pas apte, il faut se limiter à en jouir sans rapport sexuel ». En jouir… vous avez bien lu.

sexe avec fillette Daesh Questions reponses sur les femmes captivesEst-ce être « islamophobe », selon l’injure à la mode des intello-médiatiques « de gauche » que de s’insurger contre cette pédophilie autorisée ? Contre cette réduction à la chose des femmes de tous âges ? Contre cet asservissement des gens qui ne croient pas comme vous ? « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté », écrivait Kamel Daoud avant d’être stigmatisé par des intello-médiatiques qui se disent « de gauche ». Signé évident que « la gauche » est bel et bien morte ! Faut-il conseiller aux prêtres amateurs d’extrême-jeunesse sous le cardinal Barbarin de se convertir à l’islam salafiste pour que les gens « de gauche » trouvent « normal » leur mauvais penchant – autorisé par leur légitime « différence »? Est-ce ce déni de réalité, ce refus de débattre, ce refuge dans la bien-pensance morale, qui signifie être « de gauche » ? La dite « gauche » crève de ces ambiguïtés de horde, son cadavre délétère bouge encore. Il sera probablement enterré dès la prochaine présidentielle.

Comme il existe des esprits stupides, lourds et pesants, qui ne VEULENT pas voir et qui refusent de croire ce qu’on leur dit, je publie quelques fac-similés de l’article – que j’incite chacun à lire.

Mathieu Guidère, Les femmes esclaves de l’Etat islamique, 2016, revue Le Débat n°188, Gallimard, pp.106-119, €20.00

Mathieu Guidère, Sexe et charia, 2014, édition du Rocher, 199 pages, €16.90

ebook format Kindle, €11.99

Islam sur ce blog

La police « de gauche » de la pensée à propos de Kamel Daoud

 

 

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Rencontrer un troisième type à Tahiti : mahu et raerae

Chaque arii (noble tahitien) possédait son mahu (prononcer mahou). Ceux-ci ne sont pas assimilés à des « hommes » par les Polynésiens. Le Tahiti des temps anciens possédait peu d’interdits sexuels. Il copulait dès qu’il le pouvait, les filles dès douze ans, selon les documents de marins français du 19ème siècle. L’inceste, le motoro (façon directe d’exprimer son empressement à la fille de son choix) ainsi que la relation sexuelle avec les mahu étaient des pratiques courantes, naturelles.

A l’adolescence, dès leur comportement efféminé perçu, les futurs mahu recevaient une éducation différente des autres mâles : pas d’épreuves physiques, pas de guerre ni de chasse. A l’inverse, les femmes leur inculquaient la féminité ; les anciens mahu leur inculquaient la pratique des hommes. L’intégration des garçons pubères se traduisait par des rites d’initiation, le préambule étant la circoncision – ou plutôt la subincision. Ce rite se pratiquait sur le marse. Le prépuce était fendu en sa partie supérieure par une dent de requin et, après application de cendre pour arrêter le sang, la plaie était laissée à l’air libre pour cicatriser. Aucune obligation à subir cette pratique – sinon celle de se faire interpeller publiquement et d’être la risée des autres en cas de refus ! Cette subincision formait un bourrelet à la base du gland qui expliquerait le goût des tahitiennes pour les hommes de leur race !

La tradition veut qu’on naisse mahu comme on naît homme ou femme. Contrairement aux raerae, les mahu n’ont pas honte de leur état, puisqu’il est « naturel » (pas comme chez nous). Ils utilisent leur prénom de garçon et ne songent nullement à en changer. Observez la démarche du mahu, elle est caractéristique. Le mahu se déplace torse en avant, serrant les fesses et ondulant des hanches. Il porte souvent les cheveux longs, noués en catogan sur la nuque, et un ou plusieurs ongles longs. Leur voix est toujours douce et leur comportement plutôt passif mais – pour la plupart des mahu – la sodomie reste un acte indigne. Dans les années 1960, les mahu les plus efféminés ont mis en évidence leur aspect féminin et ont fini par vivre en femmes : les raerae sont nés (prononcez réré).

[Si les mahus sont efféminés, voire homosexuels, ils restent en accord avec leur sexe biologique et leur identité de genre. En revanche, les raerae se veulent transsexuels, en inadéquation avec leur être biologique et mental ; ils se considèrent comme de véritables femmes malgré leurs attributs physiques masculins. Si les mahus faisaient partie de la tradition polynésienne du « troisième sexe », les raerae ne sont nés qu’avec la modernité, le commerce, et le passage de nombreux militaires demandeurs par les îles. Les mahus sont « différents », les raerae « prostitués » – Argoul]

Rien d’étonnant à ce que les raerae évoluent aux frontières de la délinquance. Ils affabulent facilement et dénaturent les faits pour se mettre en valeur. Généralement issus d’un milieu modeste, désormais incompris et maltraités lors de leur enfance, les raerae fuient la maison familiale très jeune. Ils approchent les hommes de façon provocante et intéressée pour un verre, une robe. Toujours court vêtus et excessivement maquillés, ils exhibent fesses rondes et poitrine suggestive. Ils vivent du trottoir. Pur produit du fenua, la « pipe tahitienne » est l’invention des mahus travestis. Elle serait la nouvelle référence dans les chambrées militaires…

Pour la transsexuelle, il s’agit non seulement d’être belle, mais surtout de paraître vraie femme. Les raerae fréquentent les homos parce qu’ils rencontrent les mêmes problèmes d’exclusion et de marginalité qu’eux, mais leurs relations ne deviennent jamais sexuelles. Les prostituées, en revanche, se plaignent de la concurrence des raerae. Par dépit, elles traitent les ‘trans’ et leurs clients de « pédés ».

Pour la plupart, les raerae déclarent avoir ressenti un désir sexuel pour la première fois entre 9 et 12 ans. Ils s’initient au sexe plus tôt que les autres et l’âge moyen de leur première fellation est autour de 15 ans. La « débutante » se dirige naturellement rue des Écoles (!), passage obligatoire sur le front de mer à la sortie des boites de nuits, rue des marraines (!!), et elle est ‘prise’ en apprentissage par des raerae adultes. Il lui faut alors supprimer les poils rebelles – tous ! S’épiler le pubis en triangle pour simuler la vraie femme. Mais ce sont les seins qui incarnent le plus manifestement l’identité féminine, beauté, érotisme et fécondité. Le soutien-‘gorge factice’ est bourré de coton, mouchoirs, papier toilette – même de préservatifs remplis d’eau pour faire volume ! Le camouflage des testicules du raerae pose quand même problème. La méthode la plus courante consiste à les reloger dans l’abdomen, à tirer la verge entre les cuisses vers l’arrière et de coincer le tout avec un string. Il faut maintenir tout cela en place !

La débutante vole ; elle emprunte sans rendre ; elle dérobe de l’argent ou des objets à ses clients. La débutante « prête » ses affaires ; elle peut même donner avec légèreté les affaires qu’elle chérit le plus, quitte à le regretter plus tard. En général, lorsqu’un raerae a un amant régulier, il l’appelle son « mari ». Ils éprouvent une grande répugnance de mœurs pour le travail physique ; s’astreindre à des horaires est contraire à leur conception volage de l’existence ; de par leur mythomanie, ils perdent tout sens de la réalité et non seulement mentent, mais ils se mentent à eux-mêmes. Seul compte le fait d’être ‘la plus belle’ aux yeux des autres. En mars a lieu l’élection de miss Piano Bar, titre le plus convoité, qui porte le nom d’une boite de nuit célèbre de Papeete. En juillet, c’est au tour de miss Heiva. Ceux qui sont familiers de la rue de la Chapelle, à Paris, peuvent voir un raerae arpenter le trottoir : ils croisent sans le savoir une ex-miss Piano Bar !

A Papeete, la rue des Écoles est celle « où l’on rigole, où on picole, où on racole. » Il faut la visiter la nuit et entrer au « Mana Rock Café », ou au « 106 ». Je n’ai connaissance que des tarifs 2002, pour vous donner une idée : une fellation coûte 5000 francs pacifique, le « complet » 10 000 et « la partouze » (?) 20 000. Les raerae qui « besognent » disent qu’ils « vont au bureau » ; ils ne font pas la pute, ils sont « secrétaires de mairie » !

Hiata de Tahiti

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Gîte de Grundarfjördur et fjord Breida

Au nord de la péninsule du Snaeffels, nous nous arrêtons pour la nuit au bourg de Grundarfjördur. Pause supermarché pour renouveler les provisions collectives. Les caisses sont tenues par de jeunes garçons élancés qui n’ont pas plus de seize ans. Ils doivent faire ici leur travail d’été, en remplacement des titulaires en vacances.

Je goûte une bière maltée sans alcool à 1€ les 33 cl. Elle a plus le goût de caramel que de houblon. Un litre d’huile isio4 coûte 4€, chaque fruit et légume dans les 4€ pièce, produits sous serres ici. La nourriture majoritaire apparaît plutôt malsaine pour nos normes latines : plutôt composée de féculents et de poisson, de boissons sucrées et de conserves. La crise accentue la malbouffe parce que tout ce qui est sain est ici cher.

Pourtant, le régime nordique est révisé par les nutritionnistes. Ils disent que les conditions climatiques (pas de nuit, suivie de pas de jour chaque six mois, froid, vent, pluie) sont des conditions pour la flore et la faune qui concentrent les saveurs et les principes. Pour donner le meilleur, végétaux et animaux doivent souffrir un peu. Les antioxydants, lentement mûris, seraient plus forts que dans le sud. N’est-ce pas mettre de la morale luthérienne dans une nature qui n’en peut mais ? Justifier que l’effort paye, que souffrir est bon pour la santé, qu’on ne sera sauvé qu’au prix de la vallée de larmes ? L’aspect positif du régime nordique est surtout dans sa convivialité : condamnés à vivre en commun, calfeutrés durant les mois d’hiver, les habitants développent une pratique culinaire conviviale, le plaisir d’échanger des recettes et de faire la conversation, de goûter les produits. Les Islandais, d’ailleurs, voient leur espérance de vie élevée, de plus de 81 ans en 2007, hommes et femmes confondus.

Nous dormons au bourg, dans un gîte chez l’habitant, une vraie maison avec sous-sol et étage, non loin de la petite église géométrique et colorée comme un jouet. Les propriétaires logent ailleurs et louent tout aux touristes, nombreux de juin à septembre, et parfois même l’hiver pour le ski. Enlever les chaussures est obligatoire pour entrer dans le gîte, comme dans les refuges des Alpes ou dans les maisons japonaises. Nous sommes dans deux chambres dortoirs de six. A l’Islandaise, seulement deux douches sont disponibles pour douze.

Le guide dispose d’une vraie cuisine pour nous mitonner son menu. Il est imposé par l’agence, mais sa réalisation est laissée à son initiative. Nous avons ce soir un pot au feu de mouton mais la viande est cuite à part pour ne pas trop graisser le bouillon. En revanche, c’est mon tour de vaisselle avec deux autres. Pour douze, ce n’est pas une mince affaire, d’autant que les gamelles sont en proportion. La soirée se poursuit par un cours de géologie sur le rift. L’est islandais est sur la plaque eurasiatique tandis qu’ici, à l’ouest de l’Islande, nous sommes déjà sur la plaque américaine. On ne peut donc pas dire, comme tout le monde le fait, que la péninsule soit « le point le plus à l’ouest de l’Europe »…

Nous devons nous lever tôt pour atteindre le ferry de 9h à Stykkishölmur. C’est un petit port comme les autres où les bateaux de pêche, quelques voiliers et les ferries sont rangés sagement derrière les jetées. Les maisons de tôle et de bois s’étagent sur la colline qui le domine. L’une d’elle porte deux chats en porcelaine sur son pignon ; ils surveillent la rue. Au loin, le Hellgafell, une montagne de basalte de 73 m de haut où fut enterrée Gudrun, héroïne de la Laxdaela saga. Le bourg et ses dépendances comprennent quand même près de 1500 habitants. Une maison noire aux encadrements de fenêtre blancs est dite ‘norvégienne’. C’est un style austère, luthérien, inspiré de Norvège, et qui était en faveur au XIXe siècle pour les maisons cossues. Celle du bourg, construite en 1832 pour l’armateur Arni Thorlacius, elle fait aujourd’hui office de musée d’histoire régionale.

Peu avant 9 h, nous montons sur le gros ferja (ferry) en bout de quai. Les machines trépident déjà tandis que les familles grimpent la passerelle et présentent leurs billets. Il y a surtout des touristes étrangers, même si l’on peut s’y méprendre. Il est vrai qu’en été, deux personnes sur trois rencontrées sont étrangères, les touristes triplent la population !

Les petits blonds ou blondes peuvent être Allemands, Scandinaves, Anglais ou Islandais. Les non-Islandais se reconnaissent à leur peau plus dorée et les Hollandais à leur taille élancée. Les deux gamins de cinq ou sept, ans en ciré bleu vif et pantalon à bretelle sont anglais. Le kid de huit ans à bonnet et sweat, comme s’il avait froid, est hollandais. Le neuf ans qui reste en léger sweat-shirt sans frémir malgré le vent de la vitesse qui croît, passionné par un gros livre de BD intitulé ‘Rista’, et parfois par son petit frère, est lui Islandais.

Un couple d’amoureux dort, têtes emmêlées, c’est mignon.

Lors de l’arrêt à mi-fjord sur l’îlot-hôtel de Flatey, le soleil perce la brume et donne chaud. Dans l’eau nagent des eiders et des phoques, dont la grosse tête ronde émerge comme une bouée de pêcheur. Au bout d’un banc de roches, un petit phare orange au toit rouge est bâti comme un clocher. Débarque une remorque et une palanquée de touristes, destinés à la pêche ou à la plongée. Qu’y a-t-il d’autre à faire sur un tel îlot peuplé seulement d’une quarantaine d’habitants ? Il y eût jadis un monastère renommé qui a émigré sur le continent. Il a laissé à la fin du XIVe siècle le Flateyjarbok, un manuscrit de toute beauté qui raconte l’histoire des rois scandinaves.

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