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Eugénisme grec

L’eugénisme est la sélection visant à améliorer le patrimoine génétique d’un être vivant. Les Grecs antiques, fins observateurs de la nature et pragmatiques, regardaient les animaux et en prenaient exemple ; après tout, l’homme est un bétail comme un autre, sous le regard des dieux.

Pour eux l’eugénie signifie « de bonne race ». C’est la belle extraction du terreau du sol, selon le mythe. Des hommes, mais seulement des hommes, sortent spontanément de la terre et deviennent des autochtones qui grandissent comme fondateurs de communauté. C’est la ruse que les mâles opposent aux pièges de Pandora, la première femme tardivement fabriquée par les dieux. Selon le mythe, la bonne naissance se passe du ventre des femmes et fonde la légitimité des lignées masculines.

Ce privilège d’une belle extraction permet d’envisager la fabrication d’une élite sur mesure, et passer du mythe à la politique. Dès le Ve siècle avant, Théognis de Mégare pense qu’une race de roi ne peut jamais sortir d’un vilain. Hélas ! Toute l’histoire lui donnera tort, mais le mythe demeure. Théognis compare aux hommes les ânes et les chevaux de race à qui on ne fait saillir que des femelles au sang pur. Il dit au jeune homme de bonne naissance Cyrnos, dont il fait l’éducation, qu’un homme de qualité n’a malheureusement aucun scrupule à épouser la fille d’un vilain si elle a beaucoup d’argent. De même, une femme se marie à un vilain s’il a de la fortune. « L’amour » préfère l’argent à la bonne race. C’est ainsi que l’humanité décline, selon Platon dans La République.

En vue d’une société idéale, il est soucieux d’élever l’humain comme on sélectionne une lignée animale. Il refuse de s’en remettre au hasard pour les accouplements. Il veut contrôler que les sujets d’élite de l’un et l’autre sexe s’accouplent le plus souvent possible, et les sujets inférieurs le plus rarement possible. Nous sommes loin des mesures indiscriminées visant à assurer la natalité d’aujourd’hui. Il s’agit plutôt de favoriser la sélection artificielle des « meilleurs », définis selon des critères subjectifs (grands, beaux, blonds, intelligents, etc.). Mais la biologie ne fait pas tout, le milieu affectif et l’éducation font le principal. « Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme », disait Nietzsche. L’eugénisme sert trop souvent de prétexte aux parents pour se défausser de leur rôle « d’élever » les enfants : la génétique y pourvoira. Or, dit Montaigne, élever est leur donner exemple. La sélection n’est donc qu’une base, sur laquelle fonder les institutions.

Justement, selon Plutarque, ces mesures eugéniques ont été appliqués à Sparte. Les enfants étaient considérés comme le bien commun de la cité et non comme la propriété privée de leur père. Il fallait donc que les citoyens ne soient pas engendrés par n’importe qui, mais par les meilleurs, reconnus tels par la cité. Les pères doivent supporter que leur femme soit inséminée par d’autres, si eux-mêmes sont déficients. L’important est qu’ils aient des enfants sains et vigoureux à élever. C’est d’ailleurs la cité qui les élève, plus que les parents. A partir de 7 ans, les enfants sont éduqués en bandes, garçons d’un côté, filles de l’autre. Elon Musk y croit, et le pratique en son harem, pour créer une nouvelle classe dominante. Mais inséminer et élever n’est pas la même chose. Le russe Pavel Dourov et la Fondation Pronatalist veulent améliorer la race humaine.

Mais la mère est elle vraiment indispensable ? Dans l’imaginaire des Grecs antiques, il serait possible d’acheter de la graine d’enfant en déposant dans les temples des dieux le poids convenu d’or, de fer et d’airain, sans passer par le ventre des femmes. Le meilleur des mondes selon l’Hippolyte d’Euripide pense possible le bébé éprouvette. Une prescience que l’intelligence artificielle et les moyens de la biologie d’aujourd’hui permettent. On peut choisir le sexe et les qualités de l’enfant à naître. On peut éliminer les tares génétiques, mais aussi la femme comme gestatrice, si l’on peut la remplacer par une machine. Déjà, la gestation pour autrui ne fait-elle pas du corps féminin une sorte de machine à reproduire, sans lien affectif avec le bébé « commandé » par deux parents ? Pour les Grecs, ce serait la ruse masculine pour contourner cette punition donnée par Zeus aux hommes : la femme. Encore une utopie, mais le monde technologique actuel progresse…

Comme quoi se plonger dans l’univers grec antique nous parle de nous aussi.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Joies de l’Orénoque

Puisqu’il n’y a pas de poissons carnivores (et cela aussi aurait dû nous mettre la puce à l’oreille), nous allons tout simplement nous baigner un peu plus loin. C’est tout près d’un lodge à touristes, d’ailleurs garni. Ces animaux-là nous regardent nous baigner comme si nous étions des dauphins d’eau douce (si les touristes sont Allemands) ou de dangereux inconscients (s’ils sont Américains). Le courant en cet endroit est assez fort mais nous avons souvent pied. Julien se coiffe de jacinthes dérivantes, ce qui lui donne l’air d’une vieille anglaise de l’époque Victoria. Jean-Claude l’imite.

Pour amuser les touristes qui nous regardent en troupeau, groupés sur la jetée de la rive, les indigènes jettent à l’eau ce qui nous paraît tout d’abord être un chien. Mais c’est un drôle d’animal, un gros rongeur qui fonce vers nous avec son museau arrondi et de longs poils rêches. Il s’agit d’un capibara, un cabiai en français. La bête est apprivoisée, mais impressionnante car elle nage et plonge sans effort. Et elle vient vers nous de toutes ses pattes qui battent. Jean-Claude pousse des cris hauts-perchés comme une fille devant un rat. C’est vrai que ce demi-chien filant droit vers vous a de quoi intimider ! Mais la bête ne veut que poser ses pattes sur votre avant-bras pour se reposer et avoir de la compagnie. Elle pousse alors des gloussements de satisfaction très touchants. La repousse-t-on à l’eau ? Elle plonge aussitôt pour ressurgir un peu plus loin et vous suivre obstinément, jusqu’à trouver une autre victime, plus proche. C’est une histoire d’amour entre le capibara et Jean-Claude.

Un coup de pirogue plus loin et nous faisons une halte à une paillote déserte qui ne le reste pas longtemps : les femmes et les petits enfants traversent le bras de rio à force de pagaies pour venir déballer leur marchandise artisanale. Ils n’ont aucune idée des prix et citent des chiffres au hasard : cela peut être hors de prix ou tout à fait ridicule. Les petits ont des visages éveillés et des corps et attitudes de jeunes singes en portée. Ils sont charmants. Originalité dans l’artisanat : des femmes vendent de petits capibaras en bois ! Jean-Claude va-t-il en acheter un pour sa baignoire ? Il se contente de dénicher un ensemble en bois tendre sculpté qui présente une scène d’accouplement articulé entre hétéros, morale oblige. C’est assez réaliste même si la position n’est pas celle « du missionnaire » mais plus celle de La Guerre du Feu (film de Jean-Jacques Annaud, 1981).

Un panier rempli de terre abrite de gros vers blancs de palme. C’est l’attraction programmée en cet endroit. Javier nous montre comment il faut couper la tête rouge de la bête qui se tortille, car les petites dents risquent d’irriter le système digestif, puis croquer le reste avec un morceau de pain. C’est écœurant à voir mais ceux qui ont tenté l’expérience disent que cela a la consistance et le goût de l’œuf brouillé. Après Javier, pour donner l’exemple, Jean-Claude, Julien et Joseph (que des J) suivent. Le ver est gros comme une limace, beige clair et caoutchouteuse.

La pirogue nous emmène dans un long parcours, les moteurs à fond, avant d’aborder un hangar incongru de réparations de bateaux. L’endroit n’est peuplé que d’enfants comme si les adultes avaient été atteints d’on ne sait quelle maladie de fiction. L’aîné est un beau gosse de 13 ans à qui les hautes bottes jaunes, le jean bleu et la chemise blanche nouée négligemment sur le ventre donnent une dégaine de jeune homme. Il est très bronzé et se prénomme Luis. Deux des cinq ou six enfants qui l’entourent sont ses petits frères, d’autres des copains.

Il y a un 10 ans, deux de 6 ou 7 ans et un petit de 4 ans peut-être. Françoise, émue par tant d’enfance, leur offre des bonbons et des Ovomaltines qui lui restent. Ils sont timides et charmants, à peine vêtus d’une culotte, sans rien d’autre. Ils n’osent approcher, prendre et manger. Les plus grands se décident les premiers et les autres suivent, mais il leur faut du temps. Nous déjeunons en attendant de poulet grillé froid et d’une salade de carotte cuite, betterave rouge, maïs et petits pois. Une bière ou un Pepsi a rafraîchi dans une glacière et c’est agréable.

Trois trembladores – des anguilles électriques – nagent dans un petit bassin pour l’attraction des touristes qui passent. L’un des petits, en salopette, qui doit être l’un des frères de Luis, est particulièrement réservé, plus que son grand frère qui réussit quelques beaux sourires. Il frôle le poisson torpille de la main comme si aucune décharge ne devait le secouer. Et, de fait, quand le poisson n’a pas peur, il n’a aucune raison de se cabrer. Cela est quand même surprenant pour nous qui ignorons tout des mœurs de ces étranges poissons.

Après le déjeuner, sous le soleil vif, nous avisons dans la cour herbue derrière l’atelier, un jeu de boules plus grosses que les nôtres, que Javier appelle « les boules caraïbes ». Cela se joue comme chez nous, le pastis en moins. Les Rouges s’opposent aux Noirs. Nous avons pris Luis dans l’équipe. Durant la première manche, les Rouges (Jean-Claude, Christian, Luis et moi) mettent la pâtée aux Noirs (Javier, José, Joseph et Arnaud) : 14 à 0, c’en est bouffon. La seconde manche est quand même gagnée par eux 13 à 9, ils ont dû commencer à comprendre le jeu.

La police débarque avant la belle pour une obscure histoire de fric. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit selon les explications que Javier peut s’ingénier à rendre embrouillées, comme le premier soir avec les sacs. Peut-être est-ce une « amende » pour ne pas avoir demandé un « permis de transporter des touristes » parce que la pirogue est trop neuve, ou quelque chose de ce genre. Toujours est-il que nos conducteurs de pirogues discutent longuement avec les pandores adipeux – puis casquent le prix de la corruption.

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Esclavage islamique

Le sectarisme dans l’islam, promu par l’idéologie médiévale des princes saoudiens et les capitaux florissants qu’ils tirent encore du pétrole, doit être connu, dénoncé et combattu. Il subsiste encore trop de bénévolence chez les intellos « de gauche », trop de soupçon « d’islamophobie » qui inhibe toute raison, trop de déni.

Être « de gauche » signifiait (jusqu’à présent) être pour les libertés dans l’égalité progressive, la liberté individuelle ne pouvant être accomplie sans celle des autres, le processus étant un long chemin, mais obstiné. Être « de gauche » veut donc dire se méfier des races, des genres, des religions et des milieux sociaux qui enserrent les personnes et emprisonnent les identités dans une « essence » immuable.

Être blanc, breton, corse ou rifain est de naissance, mais cet état de fait ne doit pas enfermer dans une clôture qui exclut les non-blancs, bretons, corses ou rifains, ni se couper du reste du monde. Même chose si l’on est femme ou homme, lorsque l’on croit à Jéhovah, à Dieu ou à Allah, ou à rien – ou que l’on appartient à la grande bourgeoisie ou au petit peuple. Cela s’appelle xénophobie lorsque l’on se méfie jusqu’à la haine, ou racisme lorsqu’on se croit supérieur.

Ainsi les salafistes peuvent-ils être qualifiés de « racistes » et de « xénophobes » parce qu’ils considèrent non seulement tous les non-croyants à l’islam comme des chiens, mais aussi ceux qui ne sont pas de leur secte particulière comme des mécréants à capturer, violer ou décapiter à merci. On peut dire la même chose des intellos « de gauche » qui refusent tout dialogue avec ceux qui contestent leur irénisme ou leur naïveté.

Daesh Questions reponses sur les femmes captives

Lorsque les injures prennent la place des arguments, on peut être sûr que la raison n’est pas partagée et que les passions de haine et de rejet l’emportent. Être « de gauche » a toujours voulu dire (jusqu’à présent) choisir la voie de la raison, seule apte à tempérer les passions et à dompter les pulsions. Même au prix des excès bureaucratiques, techniciens et étatistes, je vous l’accorde – ce pourquoi je préfère cette variante « libérale » de la gauche, qui maintient la prééminence de l’humain dans la politique comme dans l’économie.

Mais lorsque la raison démissionne, par faiblesse personnelle ou parce que l’on préfère le nid de la communauté, le pire de l’animal humain peut se révéler. L’État islamique a des dirigeants intelligents et rationnels ; ils savent manipuler les bas instincts du tout-venant et les passions de la masse musulmane, frustrée par son retard à la modernité et par la domination militaire des Américains, Israéliens, Russes et autres Occidentaux.

Si l’État islamique se dit islamique, ce n’est pas par hasard, il reprend dans l’islam ce qui figure en toutes lettres dans les écrits théologiques accumulés depuis l’époque bédouine à l’époque de Mahomet. Sauf que l’islam a su évoluer et que le salafisme, très proche du wahhabisme saoudien, n’est qu’une secte rigoriste qui ne représente pas tout l’islam. Il réinterprète et remet au goût du jour des interprétations tombées en désuétude ou carrément faussée pour servir son dessein politique de restaurer un Califat (Allah n’est qu’un prétexte secondaire).

mathieu guidere sexe et charia

Ainsi de l’esclavage. Si tous les hommes sont des frères en théorie coranique… la pratique n’a cessé de justifier diverses formes d’esclavage. Naître en servitude vous asservit par essence, être capturé à la guerre fait de vous des choses dont votre vainqueur peut user et abuser (presque) à sa guise (l’usus, fructus et abusus du droit romain).

« Toutes les dynasties musulmanes ont été esclavagistes à des degrés divers. Malgré la stabilisation des frontières de l’Islam, les razzias sur les territoires frontaliers, puis la piraterie et la guerre de course ont permis la perpétuation et l’enracinement de l’esclavage ». Est-ce un militant du Front national qui écrit ces lignes ? Un raciste xénophobe et islamophobe selon les critères « de gauche » de certains intello-médiatiques ? Pas le moins du monde : il s’agit du professeur d’islamologie Mathieu Guidère à l’université de Toulouse 2. Il publie un article fort documenté sur Les femmes esclaves de l’État islamique dans le numéro de janvier-février de la revue Le Débat, publiée chez Gallimard.

En historien, il précise : « Dans la première moitié du XXe siècle ne reste donc que l’Arabie saoudite et le Yémen (…) comme contrées esclavagistes. En 1936 pourtant, le roi Abdelaziz promulgue un règlement interdisant l’importation d’esclaves par voie maritime au motif que la charia interdit de capturer et de réduire en esclavage les sujets des nations avec lesquelles il existe un traité. Les souverains du Yémen et du Koweït font de même peu de temps après. Mais le statut légal d’esclave n’est pas aboli ». Le statut d’esclave subsiste donc dans le droit saoudien…

Dans cet article fort intéressant, Mathieu Guidère traduit pour les non-arabisants (dont 95% des intello-médiatiques) une brochure explicative de l’État islamique intitulée Questions-Réponses sur les femmes captives, à destination des combattants et des nouvelles recrues. Ce qu’on y lit est édifiant : les femmes sont des objets, qu’on peut prendre et user à volonté parce qu’elles sont mécréantes, donc des choses. Il est permis d’avoir des rapports sexuels avec les femmes captives, soit immédiatement lorsqu’elles sont vierges, soit au bout de trois mois si elles peuvent être enceintes. D’où l’attrait pour les fillettes à peine pubère – dès 9 ans – car le combattant peut être sûr qu’elles sont vierges ! Même avant cet âge, « il est permis d’avoir des relations sexuelles avec l’esclave non pubère si elle est apte à l’accouplement. En revanche, si elle n’y est pas apte, il faut se limiter à en jouir sans rapport sexuel ». En jouir… vous avez bien lu.

sexe avec fillette Daesh Questions reponses sur les femmes captivesEst-ce être « islamophobe », selon l’injure à la mode des intello-médiatiques « de gauche » que de s’insurger contre cette pédophilie autorisée ? Contre cette réduction à la chose des femmes de tous âges ? Contre cet asservissement des gens qui ne croient pas comme vous ? « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté », écrivait Kamel Daoud avant d’être stigmatisé par des intello-médiatiques qui se disent « de gauche ». Signé évident que « la gauche » est bel et bien morte ! Faut-il conseiller aux prêtres amateurs d’extrême-jeunesse sous le cardinal Barbarin de se convertir à l’islam salafiste pour que les gens « de gauche » trouvent « normal » leur mauvais penchant – autorisé par leur légitime « différence »? Est-ce ce déni de réalité, ce refus de débattre, ce refuge dans la bien-pensance morale, qui signifie être « de gauche » ? La dite « gauche » crève de ces ambiguïtés de horde, son cadavre délétère bouge encore. Il sera probablement enterré dès la prochaine présidentielle.

Comme il existe des esprits stupides, lourds et pesants, qui ne VEULENT pas voir et qui refusent de croire ce qu’on leur dit, je publie quelques fac-similés de l’article – que j’incite chacun à lire.

Mathieu Guidère, Les femmes esclaves de l’Etat islamique, 2016, revue Le Débat n°188, Gallimard, pp.106-119, €20.00

Mathieu Guidère, Sexe et charia, 2014, édition du Rocher, 199 pages, €16.90

ebook format Kindle, €11.99

Islam sur ce blog

La police « de gauche » de la pensée à propos de Kamel Daoud

 

 

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Yukio Mishima, Une soif d’amour

mishima une soif d amour

Kimitake Haraoka a 25 ans lorsqu’il publie cette œuvre sous le pseudonyme de Yukio Mishima. L’histoire d’une femme têtue, romantique et violente qui pourrait reprendre certains traits de sa grand-mère. Car Mishima, même s’il n’a jamais officiellement franchi le pas de la transgression, est homosexuel. C’est dire le regard d’entomologiste qu’il pose sur la gent féminine en butte aux désirs sans limites. Tout le contraire des garçons, jeunes animaux pleins de vie, qui vont où leur désir du moment les pousse – sans plus. Etsuko fait tout un plat de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) ; Saburo vit l’accouplement dans l’instant et la sensualité au quotidien, sans voler plus haut que la glèbe.

Etsuko est femme de la ville, mariée à un prétentieux, fils de paysans promu et devenue veuve car elle n’a pas su attiser le désir de son époux. Saburo est un jardinier inculte (avec l’humour Mishima de cet oxymore), aux services de la famille du patriarche à la campagne depuis la fin de son école primaire (vers 14 ans). Yakichi est le modèle autoritaire, égoïste et grondeur du mâle traditionnel japonais, directeur d’une société de transport revenu passer sa retraite dans son domaine des champs où il règne sur la maisonnée de ses fils et belles-filles. Yakichi prend chaque soir la veuve Etsuko, qui se laisse faire mais n’en projette pas moins sur le jeune Saburo, 18 ans musclés et hâlés, ses fantasmes d’amour idéal.

Amour au sens occidental, romantisme impossible dont le Japon d’après-guerre s’entichait volontiers. Le Japonais est resté plus nietzschéen que rousseauiste ; il est pragmatique, proche de la nature, du naturel. Contre ces valeurs nouvelles de la ville, venues de l’étranger par l’occupation américaine et par la mode, qu’Etsuko et le couple de son beau-frère incarnent à leurs manières. « C’est un monde factice », dit Yakichi, « dans ce monde factice, il n’est rien qui vaille de sacrifier sa vie » p.106. « Kensuké et Chieko (…) n’avaient aucun préjugé moral et s’en glorifiaient mais, à cause de cette attitude, ils ne jouaient toujours qu’un rôle de spectateur dénué de tout sentiment d’équité » p.153. Mishima donne ici la parfaite définition de la société du spectacle, que Guy Debord se vantait d’avoir inventée.

nageur japon

A cette affectation des sentiments, Saburo s’en sort par l’ignorance animale et Etsuko par la passion de la jalousie portée au paroxysme. Elle n’aura de cesse de détruire ce bonheur de l’instant du jeune homme ; de le manipuler jusqu’à ce qu’il croie que le mieux serait de baiser, alors qu’elle hurle au viol – puis le tue d’un coup de pioche !

La liberté de l’animal qui se meut naturellement dans le monde, est brimée par les conventions idéalistes de la mode venue de la ville. Etsuko, femme aigrie et rapetissée par son existence, ne peut supporter la grande santé du jeune homme dont elle admire la poitrine par la chemise ouverte, ou le teint doré de la peau lors d’une fête. « Comme si tout son corps était un hymne à la nature et au soleil, chaque pouce de sa personne, lorsqu’il était en train de travailler, semblait déborder de vie exubérante » p.214.

Le tragique naît de ce contraste entre le jeune homme et la femme mûre, entre la campagne et la ville, la nature et la culture, le spontané et le factice, le concret et l’idéalisme.

Mishima a des antennes pour saisir ces passions qui s’entrechoquent, ces caractères qui s’emportent, chacun suivant son chemin – incompatible. L’amour à l’occidentale, à la mode de la ville, conduit à la folie. Celle des grandeurs et celle de l’impossible.

Etsuko est un beau personnage de Phèdre japonaise qui ensorcelle le lecteur.

Yukio Mishima, Une soif d’amour, 1950, traduit de l’anglais par Leo Lack, Folio 1987, 256 pages, €6.27

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