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Joies de l’Orénoque

Puisqu’il n’y a pas de poissons carnivores (et cela aussi aurait dû nous mettre la puce à l’oreille), nous allons tout simplement nous baigner un peu plus loin. C’est tout près d’un lodge à touristes, d’ailleurs garni. Ces animaux-là nous regardent nous baigner comme si nous étions des dauphins d’eau douce (si les touristes sont Allemands) ou de dangereux inconscients (s’ils sont Américains). Le courant en cet endroit est assez fort mais nous avons souvent pied. Julien se coiffe de jacinthes dérivantes, ce qui lui donne l’air d’une vieille anglaise de l’époque Victoria. Jean-Claude l’imite.

Pour amuser les touristes qui nous regardent en troupeau, groupés sur la jetée de la rive, les indigènes jettent à l’eau ce qui nous paraît tout d’abord être un chien. Mais c’est un drôle d’animal, un gros rongeur qui fonce vers nous avec son museau arrondi et de longs poils rêches. Il s’agit d’un capibara, un cabiai en français. La bête est apprivoisée, mais impressionnante car elle nage et plonge sans effort. Et elle vient vers nous de toutes ses pattes qui battent. Jean-Claude pousse des cris hauts-perchés comme une fille devant un rat. C’est vrai que ce demi-chien filant droit vers vous a de quoi intimider ! Mais la bête ne veut que poser ses pattes sur votre avant-bras pour se reposer et avoir de la compagnie. Elle pousse alors des gloussements de satisfaction très touchants. La repousse-t-on à l’eau ? Elle plonge aussitôt pour ressurgir un peu plus loin et vous suivre obstinément, jusqu’à trouver une autre victime, plus proche. C’est une histoire d’amour entre le capibara et Jean-Claude.

Un coup de pirogue plus loin et nous faisons une halte à une paillote déserte qui ne le reste pas longtemps : les femmes et les petits enfants traversent le bras de rio à force de pagaies pour venir déballer leur marchandise artisanale. Ils n’ont aucune idée des prix et citent des chiffres au hasard : cela peut être hors de prix ou tout à fait ridicule. Les petits ont des visages éveillés et des corps et attitudes de jeunes singes en portée. Ils sont charmants. Originalité dans l’artisanat : des femmes vendent de petits capibaras en bois ! Jean-Claude va-t-il en acheter un pour sa baignoire ? Il se contente de dénicher un ensemble en bois tendre sculpté qui présente une scène d’accouplement articulé entre hétéros, morale oblige. C’est assez réaliste même si la position n’est pas celle « du missionnaire » mais plus celle de La Guerre du Feu (film de Jean-Jacques Annaud, 1981).

Un panier rempli de terre abrite de gros vers blancs de palme. C’est l’attraction programmée en cet endroit. Javier nous montre comment il faut couper la tête rouge de la bête qui se tortille, car les petites dents risquent d’irriter le système digestif, puis croquer le reste avec un morceau de pain. C’est écœurant à voir mais ceux qui ont tenté l’expérience disent que cela a la consistance et le goût de l’œuf brouillé. Après Javier, pour donner l’exemple, Jean-Claude, Julien et Joseph (que des J) suivent. Le ver est gros comme une limace, beige clair et caoutchouteuse.

La pirogue nous emmène dans un long parcours, les moteurs à fond, avant d’aborder un hangar incongru de réparations de bateaux. L’endroit n’est peuplé que d’enfants comme si les adultes avaient été atteints d’on ne sait quelle maladie de fiction. L’aîné est un beau gosse de 13 ans à qui les hautes bottes jaunes, le jean bleu et la chemise blanche nouée négligemment sur le ventre donnent une dégaine de jeune homme. Il est très bronzé et se prénomme Luis. Deux des cinq ou six enfants qui l’entourent sont ses petits frères, d’autres des copains.

Il y a un 10 ans, deux de 6 ou 7 ans et un petit de 4 ans peut-être. Françoise, émue par tant d’enfance, leur offre des bonbons et des Ovomaltines qui lui restent. Ils sont timides et charmants, à peine vêtus d’une culotte, sans rien d’autre. Ils n’osent approcher, prendre et manger. Les plus grands se décident les premiers et les autres suivent, mais il leur faut du temps. Nous déjeunons en attendant de poulet grillé froid et d’une salade de carotte cuite, betterave rouge, maïs et petits pois. Une bière ou un Pepsi a rafraîchi dans une glacière et c’est agréable.

Trois trembladores – des anguilles électriques – nagent dans un petit bassin pour l’attraction des touristes qui passent. L’un des petits, en salopette, qui doit être l’un des frères de Luis, est particulièrement réservé, plus que son grand frère qui réussit quelques beaux sourires. Il frôle le poisson torpille de la main comme si aucune décharge ne devait le secouer. Et, de fait, quand le poisson n’a pas peur, il n’a aucune raison de se cabrer. Cela est quand même surprenant pour nous qui ignorons tout des mœurs de ces étranges poissons.

Après le déjeuner, sous le soleil vif, nous avisons dans la cour herbue derrière l’atelier, un jeu de boules plus grosses que les nôtres, que Javier appelle « les boules caraïbes ». Cela se joue comme chez nous, le pastis en moins. Les Rouges s’opposent aux Noirs. Nous avons pris Luis dans l’équipe. Durant la première manche, les Rouges (Jean-Claude, Christian, Luis et moi) mettent la pâtée aux Noirs (Javier, José, Joseph et Arnaud) : 14 à 0, c’en est bouffon. La seconde manche est quand même gagnée par eux 13 à 9, ils ont dû commencer à comprendre le jeu.

La police débarque avant la belle pour une obscure histoire de fric. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit selon les explications que Javier peut s’ingénier à rendre embrouillées, comme le premier soir avec les sacs. Peut-être est-ce une « amende » pour ne pas avoir demandé un « permis de transporter des touristes » parce que la pirogue est trop neuve, ou quelque chose de ce genre. Toujours est-il que nos conducteurs de pirogues discutent longuement avec les pandores adipeux – puis casquent le prix de la corruption.

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Envol pour Pise

Il est toujours difficile de commencer un voyage. Vous êtes soumis au stress des horaires, aux transports multiples à engrener, au nouveau groupe à connaître. En ce dimanche, j’ai peu dormi, ayant peur de rater le bus Noctilien (un seul toutes les heures) qui me mènera du boulevard Saint-Michel à Denfert-Rochereau. Tout s’est passé comme prévu, j’ai même attrapé un bus précédent d’une autre ligne de nuit. L’Orlybus RATP est alors parti pour Orly-ouest afin d’être à l’heure à l’enregistrement des bagages sur le vol EasyJet de7h00 pour Pise.

A la sortie, nous avons pris de Pisa Mover, la navette qui relie l’aéroport à la gare centrale de Pise en quelques minutes pour 2.70€.

Après un quart d’heure de soleil vif, car nous sommes en avance, nous retrouvons quelques autres, puis Denis, le guide, enfin tout le groupe. Nous sommes quatorze. La canicule règne ici avec déjà près de 30°. Elle durera toute la semaine, oscillant entre 30° et 35° la journée.

Notre transfert vers Piombino, où nous prendrons le ferry pour la isola d’Elba, est en fin d’après-midi. Entre temps, nous visitons la ville. Nous la traversons de part en part pour joindre la gare au sud à « la tour » au nord, en traversant l’Arno.

Pise, j’y suis déjà venu, mais autrement. C’est une petite ville, l’une des quatre républiques maritimes d’Italie avec Amalfi, Gênes et Venise. Son emblème est la croix tréflée. Elle dispose d’une école normale supérieure fondée par un Cosme de Médicis, le duc à l’écusson aux boules qui figurent les pilules du medici – le médecin – d’où vient son nom.

La réussite de Pise est celle du capitalisme dès le 11ème siècle : commerce, garanties civiques, culture sont les trois étapes de ce développement qui rend la vie meilleure. Galilée y est né, qui s’est élevé contre les fausses vérités de l’Eglise, préparant la méthode scientifique et son attraction pour la vérité des faits contre les idéologies des puissants. Nicolas Pisano mort en 1278, dont nous pouvons voir la statue, a préparé la sculpture de la Renaissance.

Nous traversons la piazza Victor-Emmanuel II, l’Arno par le ponte di Mezzo, la piazza dei Cavalieri pour déboucher enfin tout au nord, au bord des remparts, devant le Duomo dont le fameux campanile penche toujours.

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Coucougnettes

Découverte d’un été, de délicates Coucougnettes toutes roses à croquer. Faire une « coucougne » signifie câliner dans le sud béarnais. Ainsi les mères coucougnent leurs petits, les éphèbes leurs nymphes et les couples mûrs leur moitié. Il s’agit de caresser (dans le sens du poil), de cajoler, attoucher, chatouiller, bichonner, bécoter, effleurer, flatter, dorloter, titiller, peloter… Que l’imagination est grande aux choses de l’amour !

Henri le Quatrième y était expert, ayant entretenu quelques 57 maîtresses et conçu pas loin de 24 batards selon les doctes parchemins. C’est en son honneur de Vert Galant, dit-on, que furent concoctées ces Coucougnettes-là. Elles sont en effet en pâte d’amande trempée dans du jus de framboise – puis enrobées de sucre pour les rendre plus désirables.

• Pour la fermeté, la pâte d’amande est mêlée d’amandes grillées ; elle ressemble ainsi à ce que vous savez

• Pour l’appétence, la pâte ridée se caramélise d’un jet d’eau de gingembre et d’une rasade d’eau de vie locale d’Armagnac ; cela pour donner envie de lécher et mâhcer, vous l’avez bien compris.

• Mais la boule serait molle si elle n’était armée, en son cœur, d’une amande douce entière, grillée comme il se doit et adoucie à l’enrobage de chocolat noir. Prenez deux boules en vos mains et vous aurez – mais oui – la sensation que vous recherchez.

L’ensemble est roulé à la main pour lui donner cette forme caractéristique que tout le monde reconnaît. L’ensemble des ingrédients vise à une seule chose : aviver le désir. Cela en souvenir du bon roi Henri, bien entendu. Celui qui a repeuplé la France tant avec sa poule qu’avec sa queue. L’une et l’autre se mettaient prestement en pot pour le plaisir bien humain.

L’amande est réputée aphrodisiaque par les Arabes et symbole du pur sexe féminin par les Chrétiens. Les anges (dont le sexe ne se discute pas, comme chacun sait), la portent derrière la tête sous la forme d’une mandorle (en forme d’amande donc, selon le mot italien). Certains réservent cette forme pure au seul Christ (qui fut loin d’être un ange, selon Dan Brown). Le chocolat contient une substance qui rassasie comme l’amour, disent les pharmaciens ; à petite dose, il y fait penser et appelle à plus de coucougnes entre amis. Quant au sucre « de canne » et à l’eau « de vie », leur raideur symbolique ou réelle fait espérer l’emboîtement parfait. L’ajout de sirop de sucre « inverti » n’a été exigé récemment que par le sexuellement correct qui proscrit toute discrimination du désir. Manque encore peut-être, pour la faire apprécier des jeunes bergers, le lait de chèvre…

Il vous faudra débourser quelques euros avant de mettre en bouche ces précieuses baloches, encoconnées dans leur sachet de cristal crissant. Mais vous aurez la récompense de voir les yeux des belles se voiler de tendresse et les jouvenceaux échanger des regards ironiques au spectacle de ces bijoux de famille ; surtout lorsqu’ils sont ingénument offerts dans la coupelle appropriée, après le bain, à l’heure du thé. Les bonbons ne tarderont pas à valser entre les doigts des unes et les mains des autres, le garçon offrant sa boule à croquer à l’élue, la fille faisant passer la réserve de précieuses, l’air de rien, aux compagnes qui l’entourent. Vous aurez pour récompense de voir une copine de votre gamin grignoter un grelot de ses dents ivoirines, suçoter la pâte rose et ferme à petits coups de langue comme une chatte son bol de crème, puis avaler le tout d’un coup de glotte sans barguigner, avec une mine d’intense plaisir. Irrésistible spectacle, d’autant que le garçon aura les yeux brillants, que ses narines frémiront, que sa main cherchera toute seule l’épaule ou les doigts partenaires, et que tous deux en couple ne tarderont pas, sous un quelconque prétexte, à quitter la bande des cousins et des copains pour aller coucougner ailleurs.

Et vous célébrerez la vie, une fois de plus.

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