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Peter Robinson, Face à la nuit

peter robinson face a la nuit

Une enquête de l’inspecteur principal Banks est toujours un événement. Si la ville d’Eastvale n’existe pas ailleurs que dans l’imagination fertile de l’auteur, elle ressemble à Ripon dans le Yorkshire. Mais si l’histoire débute par le meurtre d’un flic à Eastvale, elle se poursuit à Tallin, Estonie. C’est dire si ce nouvel opus de la série renouvelle le genre.

Banks est toujours célibataire mais moins accro au whisky Laphroaig ; il lui préfère désormais le vin rouge. De même, ses dadas musicaux évoluent vers du plus récent – et même du classique. Son fils Brian, cité plusieurs fois, est devenu un musicien de brit pop célèbre jusqu’aux États-Unis. Annie, la collaboratrice d’enquête, s’est remise des balles qu’elle a prise dans le corps lors d’un volume précédent. Le métier de flic n’est décidément pas de tout repos.

Car le crime évolue, il s’internationalise, se sophistique. Nous croisons cette fois des travailleurs immigrés clandestins, des marchands de chair humaine transfrontières et des usuriers anglais sans scrupules. Mais aussi la mafia russe ou estonienne (les deux étant liées par la même origine soviétique). Les flics sont aussi ripoux en Estonie qu’en Angleterre, peut-être un peu moins dans ce dernier pays (pour la morale), mais à peine. Ce qui fait agir Banks, comme Annie, est moins l’argent ou le goût du pouvoir que la curiosité à démêler une intrigue, plus la décence commune qui répugne aux meurtres d’enfants ou de jeunes filles.

Cette fois, la piste du crime à l’arbalète du flic d’Eastvale croise la disparition d’une jeune anglaise de 19 ans en virée à Tallin, des années plus tôt. Banks a l’intuition que les deux sont liés, contrairement à l’inspecteur Joanna Passero, superbe blonde glaciale qui appartient à l’inspection générale des services de police. Elle ne veut qu’impliquer le flic mort ; Banks préfère la vérité jusqu’au bout et connaître le sort de Rachel. Chacun ses priorités.

Le roman se découpe avec art en alternant Eastvale et Tallin, Banks et Annie chacun dans leurs recherches, avec Joanna Passero en aiguillon qui oblige à la performance. L’enquête progresse de façon continue, aucun chapitre ne s’achève sans que l’on ait avancé. Si le dénouement n’est pas un coup de théâtre, c’est parce que Peter Robinson préfère la psychologie des personnages et la sociologie des milieux à la construction intellectuelle. Le crime est humain, trop humain. Toujours à base d’avidité, qu’elle soit de pouvoir, de fric ou de sexe – dans l’ordre d’importance.

Quand une petite bourgeoise anglaise comme Rachel rêve de grosse bagnole et de compte en banque bien garni pour vêtir son prince charmant, nous ne sommes plus chez Andersen ni chez Disney, mais dans la naïve stupidité classe moyenne bien d’aujourd’hui. Il se trouve qu’un Estonien jeune et nanti de tous ces attributs ne peut qu’être mafieux, donc dangereux. Ce qu’une oie blanche avide ne peut concevoir, toute emplie d’humanisme anglican et de charte des droits britanniques – éléments qui n’existent que chez elle, et de moins en moins…

Dommage que la traduction de Marina Boraso soit si embrouillée, elle qui confond le docteur Glendenning et le docteur Burns pages 178 et 179 (entre autres bourdes). Dommage aussi que « le marketing » du premier éditeur français Albin Michel soit aussi peu cultivé, traduisant Watching the Dark (titre anglais) par un pâle et fadasse Face à la nuit – alors même qu’il est indiqué page 404 que Scruter les ténèbres est nettement mieux adapté, et page 249 qu’il est une référence à l’album 1993 du guitariste acoustique Richard Thompson, et plus encore la traduction exacte de la rubrique d’un journaliste estonien lui aussi assassiné dans le roman… Comme le dit Annie à deux flics débutants, le minimum professionnel est au moins aujourd’hui de savoir interroger un moteur de recherches !

Mais on ne peut pas demander aux soutiers du marketing et de la traduction d’avoir des lettres dans la France des années 2010, tant l’Éducation « nationale » est fière de ses 77% annuels de réussite au bac.

Ce roman policier anglais d’un auteur qui vit au Canada et qui a enseigné en Estonie allie la tension à la description, et l’action à la psychologie. De quoi vous hypnotiser un bon moment pour le meilleur.

Peter Robinson, Face à la nuit (Watching the Dark), 2012, Livre de poche 2015, 549 pages, €7.90
Existe en format liseuse Kindle – mais plus cher : €9.49
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Île aux iguanes

La nuit a été difficile en raison des moustiques, nombreux dans la chambre. Il faisait trop chaud sous le dessus de lit et les moustiques piquaient à travers du seul drap. L’anti-moustique ne semble pas leur faire d’effet. Nous voici partis dans le bus. Il longe la mer où les hôtels neufs commencent à pousser. Il nous conduit pas très loin, dans un port où nous ne prenons pas l’un de ces voiliers racés amarrés au ponton, mais un vieux rafiot à moteur affrété par l’agence. La journée sera consacrée à aller sur un cayo – un îlot corallien – et en revenir. Pour les touristes on l’appelle cayo iguana, l’îlot des iguanes. Mais de son vrai nom il se nomme Macho Aguera. Ce sera une belle journée.

La mer est d’huile. Le lent balancement du roulis fait lentement remonter à ma mémoire des souvenirs marins. En vue du cayo, le bateau s’arrête un moment, ce qui interrompt nos réflexions et le crémage solaire incessant des filles sur leurs peaux trop blanches. Il n’y a pas beaucoup de fond et l’on se demande pourquoi cet arrêt. La réponse ne tarde pas à venir. Elle est au fond de la mer, dans les nasses qu’il faut connaître, et qui piègent les langoustes, ces fameuses langoustes de Cuba grosses comme ça (tendre l’avant-bras en gonflant le biceps). Ce ne sont pas des nasses publiques – la révolution n’aime pas les grandes nasses populaires – mais celles d’une coopérative en cheville avec l’agence de tourisme (donc l’armée) qui permet au tour-opérateur d’en prélever quelques-unes pour ses touristes. Les langoustes sont aussi grosses que des homards. Nous les mangerons à midi.

langoustes de cuba

Mais, une fois fait le plein d’animaux, nous ne repartons que pour nous arrêter à nouveau, toujours au large de l’îlot. Nous sommes près d’un banc de corail et masques comme palmes sont à notre disposition pour aller l’explorer à loisir. Nous nous jetons à l’eau. C’est un plaisir ; elle est tiède, salée, amniotique. Bercé par le léger ressac de la barrière de corail qui brise la faible houle, je contemple la forêt des coraux. Ils poussent en troncs, en éventails, en ruines de cités englouties. S’y faufilent nombre de petits poissons colorés qui les broutent. J’observe un petit bleu fluo – c’est un poisson chirurgien – dont la curiosité est attirée par l’ombre immense que je projette au-dessus de lui. Il penche son corps d’un mouvement de nageoires pour me regarder de son œil gauche, puis se penche de l’autre côté pour m’observer du droit, en nageant sur la tranche. Il alterne ainsi un moment tout en avançant, droite, gauche, droite – puis se réfugie d’un battement de queue sous une arche de corail dont il ne veut plus sortir avant que mon ombre ne disparaisse. On se croirait dans « La Petite Sirène », selon les références ciné des filles. D’autres poissons sont jaune fluorescents avec une unique tache noire comme un œil, près de la queue. Certains sont des ovales parfaits, mauves bordés de multicolore, avec de minuscules nageoires qui rament à toute vitesse. Je vois soudain filer, gueule ouverte, le trait gris métallique d’un barracuda. Ce redoutable prédateur est profilé pour la vitesse, tout en longueur, et il a le museau en avant d’un vieux croiseur russe. Il nage paresseusement en larges cercles, cherchant une proie. Ce spectacle des poissons est passionnant, comme à chaque fois que nous changeons d’univers, mais il nous faut l’interrompre pour débarquer sur l’île.

ile aux iguanes cuba

Elle nous attend avec son débarcadère en bois où les empreintes de pieds nus mouillés sèchent aussi vite que dans cette vieille publicité des années 80 que j’ai toujours aimée, pour un substitut sans alcool du pastis. De longues plages de sable blanc corallien éblouissent les yeux. Tiens, qu’est-ce qui bouge ainsi sur le sable ? Mais oui, c’est un iguane, d’où le surnom donné à cet îlot ! Laid, serpentiforme, préhistorique, il avance sur ses petites pattes griffues comme les dinosaures de Jurassik Park. C’est sans doute cela qui fige de terreur Françoise qui « ne veut pas les voir approcher ».

iguanes cuba

Mais les bêtes n’ont pas vu le film et elles s’approchent : elles veulent bouffer et nous regardent de leurs gros yeux vides pour savoir comment nous allons sortir cette nourriture que nous avons sûrement. En nous voyant débarquer, ils sont bientôt deux, puis trois, puis cinq, huit… Ils accourent de partout à toutes pattes, comme quoi ils sont dotés d’une certaine intelligence du ventre et de reconnaissance des formes. La bande est de diverses tailles, du vieux mâle portant jabot au jeunot à peine mué. Ils sont méfiants mais pas sauvages, encore moins sous la paillote installée pour les repas touristiques où la distribution de nourriture leur paraît encore plus certaine, par une longue habitude.

gros iguane cuba

L’un passe sous la table, entre les jambes, sa queue rêche frottant les mollets, un autre saute carrément sur le banc puis, de là, sur la table ! Il est presque élégant dans sa cabriole. Ils sont maintenant une quinzaine, bien gras, qui viennent happer la nourriture jusque dans la main. Il vaut mieux lâcher très vite le morceau car ils n’y voient pas très bien et leur avidité conduit à pincer très fort les doigts qui les nourrissent. Un ragondin poilu comme un ours vient se mêler à eux. Il lange les galettes de pain avec ses pattes de devant, comme un homme. Et son museau grignote alors à toute vitesse. Il est mignon comme une peluche avec ses petits yeux brillants.

iguane portrait cuba

La salade de concombres et tomates voisine bien vite avec celle d’oranges et pamplemousses. À Cuba, on mange souvent les fruits en entrée. La langouste arrive, cuite sous deux formes : l’une en morceaux, bouillis en sauce ; l’autre mêlée de riz cuit dans le bouillon, agrémenté de safran et poivron. Le sel marin nous a mis en appétit et nous trouvons ces plats délicieux. Les iguanes se partagent les restes des assiettes, riz comme orange ou pain, tandis que nous profitons de sa plage.

Des étoiles de mer grosses comme des assiettes sont posées sur le sable, se nourrissant d’on ne sait quoi. De grosses conques, dont les enfants se servent pour souffler dans les villes, ont été poussées entre les algues du bord de plage. Certaines bêtes sont encore dedans et il vaut mieux éviter de les ramasser pour ne pas empester les bagages par une odeur tenace de cadavre. Nous reprenons les masques pour explorer sous la mer. De petits poissons transparents avec quelques taches noires filent sous nos palmes.

Les pêcheurs ont besoin de rentrer tôt et nous devons quitter la plage, reprendre le bateau et refaire le trajet vers Trinidad. Des cormorans plongent. Un pélican au long bec atterrit lourdement.

vin de cuba province Pinar del rio

Nous revenons à quai, reprenons le bus et rentrons à l’hôtel. Une douche, un peu de lecture et il est l’heure du rendez-vous apéritif vespéral. Nous reprenons tous de la piñacolada, sauf Anne-Marie qui prend un Ron Coli (rhum, citron et glace). Martine tente l’un des dix cocktails cubains « qu’il faut avoir goûté » selon son guide Lonely Planet. Elle essaye un presidente, assez compliqué, dont elle est obligé de citer les ingrédients au barman qui n’a pas l’air de le connaître : rhum, vermouth, grenadine et glace. Nous avons goûté ce soir l’un des vins rouges produits à Cuba, un pinard bien nommé Pinar del Rio « tempranilla » (qui signifie de l’année). Il a été conservé et était servi trop chaud. Il avait un arrière-goût de Vermouth tendant vers la madérisation. Malgré ses 12°, ce n’est pas un succès.

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Tarte patriotique

Il n’y a pas que le badaboum des tambours, les criaillements des cuivres astiqués une fois l’an, ni les pan pans des feux d’artifices qui, le soir venu, mettent des étoiles dans les yeux des enfants. La fête nationale se doit d’être aussi gastronomique. Nous ne sommes pas pour rien au pays de Rabelais, père de Grandgousier au nom évocateur. Aujourd’hui, point de réflexion ni d’affectifs souvenirs, place aux sens : les jambes pour le défilé, les oreilles pour se les casser, les yeux pour se rassasier de couleurs… et le ventre pour être bien. Entreprenons une « tarte patriotique ».

Des trois couleurs, le bleu en cuisine est le plus difficile à trouver. Nous avons cru aux sardines dont l’argent bleuté se rapproche le plus du reflet métallique de la hampe du drapeau. Le blanc pourrait être fromage, la France, chacun le sait, en est amplement fournie, mais c’est réservé à la « pizza nationale italiana », créée à Naples sous Garibaldi avec le vert basilic, le blanc mozzarella et le rouge tomate. Pour la France, nous ne ferons point de pizza ni ne mettrons de fromage. Bleu sardine, donc, blanc de pâte et rouge tomate nous suffirons. Pour être différent, et pour faire joli, nous retournerons la tarte traditionnelle selon le procédé « tatin ». Ces demoiselles furent, comme Larousse, Kir et Poubelle, parmi les rares Français qui ont donné leur nom de famille à une création utile. Ce n’est pas si courant.

Préparez une pâte brisée (vous pouvez aussi utiliser de la feuilletée) avec 200 g de farine, 100 g de beurre, une pincée de sel moulu et un peu d’eau, que vous travaillerez à la main dans une jatte jusqu’à obtenir une boule de pâte point trop collante (pas beaucoup d’eau, à doser par petits coups, à la fin du pétrissage). Laissez reposer une heure au frais.

Pendant ce temps, coupez 1 kg de tomates bien rouges (les « cœur de bœuf » sont mes préférées) soit en deux dans l’épaisseur si elles sont petites, soit plutôt en trois ou en quatre (dans le cas des grosses « cœur de bœuf »). Ne pas dépasser 1 à 2 cm d’épaisseur. Mettez les tranches dans un plat à four, saupoudrez-les d’un peu de sel, de feuilles de romarin hachées au couteau et d’un filet d’huile d’olive étalé à la fourchette. Faites sécher au four à 80° (thermostat entre 2 et 3) en position « four » ou « four + grill » durant une heure environ (tout dépend de l’aquosité de vos tomates). L’objectif est de faire rendre l’eau de végétation pour ne pas noyer la tarte ultérieurement.

Huilez le fond du moule à tarte avec un pinceau et de l’huile d’olive, sans excès, en insistant sur les bords. Placez en rosace comme sur l’image les filets de sardines crus parés (soigneusement écaillés !). Placez le côté queue vers le centre, et la peau vers le fond du plat pour faire « bleu » et ne pas dessécher le poisson à la cuisson (en tatin, le plat sera retourné). Vous pouvez utiliser aussi des filets d’anchois frais ou bien une banale boite de sardines dont vous ôterez l’huile et dont vous étalerez en deux délicatement, dans le sens de l’épaisseur, les bêtes si elles sont grosses. Posez entre elles pour le rouge (et pour les tenir) les tranches de tomates une fois séchées au four. Ajoutez quelques brins de romarin haché si vous aimez. En plus des tomates, que je n’avais par exemple pas prévu en suffisance (ça réduit, ces légumes-là !), vous pouvez ajouter des lamelles de poivron rouge cuites à l’eau bouillante 10 mn (toujours pour réduire l’eau rejetée).

Étalez la pâte au rouleau à la dimension du plat et rafraîchissez-là au frigo 10 mn au moins une fois étalée. Placez la pâte reposée sur les tomates, aplatissez bien les bords pour recouvrir la préparation. Badigeonnez au jaune d’œuf dilué dans un peu d’eau votre pâte si elle est brisée, ou de beurre fondu si elle est feuilletée. Enfournez selon les caractéristiques de votre four et de chacune des pâtes, en gros 25 mn à 200° en four + grill en cas de feuilletée, 30 mn à 180° en four chaleur tournante en cas de brisée (35 mn en four classique).

Une fois cuite cette tatin salée, passez une lame de couteau entre la pâte et le bord du moule avant de retourner sur un plat à la dimension. Vous serez stupéfait de l’alignement des sardines sur leur lit de tomates ! Salez légèrement au gros sel, poivrez (il est meilleur de poivrer après cuisson qu’avant), ajoutez un peu d’huile d’olive juste pour le goût (il existe des pulvérisateurs si vous ne voulez pas en mettre beaucoup). Servez chaud.

Un vin rouge léger, type Saumur frais, Beaujolais ou Côtes de Provence (tous vins patriotiques) ira parfaitement avec ! En Bretagne, tentez le Muscadet nantais, mais la saveur sera plus acide.

Bonne fête.

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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