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Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

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Ce roman est – et c’est naturel dans notre société superficielle qui se contente d’agiter des images et de scander des slogans – tout à fait différent de l’impression qu’a pu en laisser « la critique ». C’est un vrai roman avec une histoire, un conte philosophique qui fait penser et, mieux, qui laisse « libre » de penser (ce qui est plutôt rare en ces temps de militantisme affirmé).

Car le narrateur est et n’est pas Michel Houellebecq. Il est son double, mais un double construit, probablement plus simple que l’original. L’époque pousse à la caricature tant, en ces temps d’incertitudes, l’opinion est avide d’ancrages. Daniel1 est plus complexe que Daniel25, son clone des temps futurs imaginé par l’auteur. Mais l’auteur est plus complexe que son sujet. Le roman se lit de façon fluide, il captive, et ses remarques anodines sur l’époque visent à renverser ce conformisme si confortable, si larmoyant, si « de gôche, ma chère ». Et c’est bien, car tout divorce avec la réalité, qu’il soit naïveté ou illusion, finit par s’y heurter en retour, quels que soient les bons sentiments. La révolte des banlieues l’a montre à l’envi en 2005, comme la révolte antifiscale fin 2013.

Le héros de Houellebecq n’est pas un « modèle », comme la doxa aime tant à en créer de toutes pièces pour se rassurer. Daniel, comme l’auteur, est un être qui se cherche, dans le désespoir du vide si bien philosophé par Schopenhauer. Seuls les ignorants ont pu parler de Nietzsche à propos de ce livre ; c’est avoir une vue plate et scolaire du Surhomme et ignorer toute la joie nietzschéenne de la danse du corps et des scintillements de l’intelligence. Schopenhauer, plus laborieux, est mieux en phase avec le nihilisme houellebecquien.

Mai 68 avait chanté la « libération » des corps source de désaliénation des esprits. Michel Houellebecq montre ce qu’il en est : un prodigieux égoïsme narcissique qui commence dès 12 ans (les « pétasses »), un corps objet qui se livre au plaisir comme un petit animal (Esther), l’impossibilité des relations durables (Isabelle), la dictature de la jeunesse sur l’ensemble de la société, depuis la consommation jusqu’à l’idéologie. Les « vieux » deviennent des déchets dont il faut se débarrasser (bienveillante canicule !). Et Daniel, antihéros contemporain, évolue en ce monde comme un zombie, ne vivant et ne réussissant partiellement sa vie qu’entre 13 et 35 ans en gros, l’avant étant bave, merde et braillardise, l’après étant déchéance désespérante d’un corps qui lâche et d’une solitude qui monte. Pour Houellebecq, « solidarité » n’est qu’un slogan de bonne conscience, « amour » qu’une rencontre de sexe à patte avec chatte au vent (ah, ces jupettes qui couvrent à peine des fesses sans culottes, si révolutionnaires !). Daniel rêve d’un amour qui soit fusionnel, retour vers…

fille jupette et pedales

Ce pour quoi lui, l’a-religieux, découvre un certain bonheur de la secte. Non pas celui des filles superbes à disposition des mâles dominants (il a des phrases sarcastiques sur le sujet), mais celui d’une espérance, celle que donne toute religion, au fond. Il n’y « croit » pas mais l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin d’ailleurs. Pour le commun des mortels, ce sont les enfants, parfois Dieu, quel que soit le nom qu’il porte, ou bien le sort des autres. Michel Houellebecq, dans la vraie vie, a un fils, Etienne, né lors de l’avènement Mitterrandien. Son personnage, Daniel, n’a pas l’air attaché au sien, je ne sais ce qu’il en est de l’auteur. En tout cas, l’espérance houellebecquienne ne réside pas dans les enfants, mais dans l’espèce elle-même que la Raison scientifique et technicienne devrait pouvoir modeler dans le futur pour éliminer ce nihilisme profond qui vient du sexe, du seul sexe, de l’impossible libération de l’avidité sexuelle.

Houellebecq n’est pas Raëlien comme on l’a dit précipitamment, il projette les tendances du présent dans un futur possible. Ne voit-on pas, aux États-Unis, pays de la modernité la plus avancée, des nantis se protéger dans des enclaves fermées ? Ne voit-on pas l’explosion des sectes avides de croire en autre chose qu’en la réalité vide ? N’espère-t-on pas dans le clonage et dans la génétique ? Mêlez tout cela et vous avez le conte philosophique, La possibilité d’une île. Qui est terriblement de notre époque. C’est moins sage que Jardin ou Weyergans, mais cela ouvre plus de portes. Il y a du Diogène le Cynique chez Houellebecq.

De la claire et volontaire provocation aussi, dans la lignée des grands prédécesseurs de Mai 68. Le symbole de la secte élohimiste n’est-elle pas une étoile de David gammée, « à six branches, aux pointes recourbées » ? Son prophète n’est-il pas ignare, manipulateur et grand baiseur ? Le héros, humoriste, n’a-t-il pas un spectacle de « partouzeuses palestiniennes » ? La référence internet notée « kdm.fr.st » existe réellement, elle renvoie à The Hacking Academy, forum de hackeurs.

Il est certain que vous apprécierez mieux La possibilité d’une île si vous êtes mâle, Blanc et avec une certaine aisance. Tel est, disons, le « cœur de cible » du lectorat. Mais ce n’est pas si mal vu, la société n’aime pas se voir critiquée ainsi et c’est dommage, le signe que sa jeunesse d’esprit s’en va, qu’elle se sclérose. La possibilité d’une île est à prendre au seconde degré, comme la jouvence de l’abbé Houellebecq.

ado ventre nu dans la boue

L’attrait de l’auteur, ce sont aussi les sentences, ciselées à la Flaubert. Elles font souvent mouche. Florilège :

« Il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine : nous avions tant simplifié, tant élagué, tant brisé de barrières, de tabous, d’espérances erronées, d’aspirations fausses ; il restait si peu, vraiment. » p.21

« Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste et, plus généralement, de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité. » p.23

« La vie commence à 50 ans, c’est vrai ; à ceci près qu’elle se termine à 40. » p.25

« Lorsque je gagnais mon premier million d’euros (je veux dire lorsque je l’eus vraiment gagné, impôts déduits, et mis à l’abri dans un placement sûr), je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. » p.30

« Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer c’est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. » p.37

«  Sa méthode de gestion du personnel : ne dire du mal de personne, en aucune circonstance, jamais ; toujours au contraire couvrir les autres d’éloges, aussi immérités soient-ils – sans évidemment s’interdire de les virer le moment venu. » p.40

« La reconnaissance artistique, qui permettait à la fois l’accès aux derniers financements publics et une couverture correcte dans les medias de référence, allait en priorité, dans le film comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant l’apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de ‘traditionnelles’ par convention de langage. » p.51

« Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. » p.74

« L’Espagne se rapprochait des normes européennes, et particulièrement anglaises. L’homosexualité était de plus en plus courante et admise ; la nourriture végétarienne se répandait, ainsi que les babioles New Age ; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés ‘mascotas’, remplaçaient peu à peu les enfants dans les familles. » p.75

Pascal : « on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir ; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était pas par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus ‘high dope’ ; en résumé, c’était un auteur sérieux. » p.82

« On ne peut pas dire que le communisme ait spécialement développé la sentimentalité dans les rapports humains : c’est plutôt la brutalité, dans l’ensemble, qui prédomine chez les ex-communistes – en comparaison, la société balzacienne, issue de la décomposition de la royauté, semble un miracle de charité et de douceur. » p.105

« Il habitait un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d’une zone en pleine phase de ‘destruction créatrice’ comme aurait dit Schumpeter : des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de palissades ; quelques carcasses d’immeubles, à des stades d’achèvement variés. » p.149

« La plupart des gens naissent, vieillissent et meurent sans avoir connu l’amour (comme des étiquettes sur la viande bovine) ‘né et élevé en France. Abattu en France’. Une vie simple, en effet. » p.174

« La différence d’âge était le dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux. » p.213

« Tout le monde s’était habitué à ce que les personnalités s’expriment dans les medias sur les sujets les plus variés, pour tenir des propos en général prévisibles, et plus personne n’y prêtait une réelle attention, en somme le système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s’était depuis longtemps effondré sous le poids de sa propre insignifiance. » p.274

« Mes années de carrière dans le show-business avaient quelque peu atténué mon sens moral. » p.296

« L’élohimisme marchait en quelque sorte à la suite du capitalisme de consommation qui, faisant le la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la conservation indéfinie de cette même jeunesse, et des plaisirs qui lui étaient associés. » p.356

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, 2005, Prix Interallié, Livre de poche 2007, 474 pages, €5.75

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Gérard Leban, L’étrange Monsieur Albert

gerard leban l etrange monsieur albert 1 et 2

L’intitulé de presse « roman policier » laisse dubitatif le lecteur parvenu au bout du premier tome. Il y a bien meurtre, mais pas d’enquête. L’histoire tourne en effet autour d’un personnage jugé « étrange » par sa propre famille, mais qui n’a rien d’étrange du tout puisqu’encore plus conforme que lui tu meurs !

Nous sommes dans le Paris du 16ème arrondissement, que connaît bien l’auteur pour y avoir été trente ans élu municipal UMP. Nous sommes dans la haute, ancienne aristocratie reconvertie dans les affaires ou l’armée mais qui garde jalousement ses « traditions » obsolètes et son entre-soi, craignant plus que toute autre tache la « mésalliance ». Nous sommes dans la famille version clanique, que l’on croit réservée aux Juifs, aux Corses et aux Arabes, mais qui semble bien toucher les vieux Français de l’ancienne France… si l’on en croit Gérard Leban.

Mais en 33 chapitres pour 146 pages, il a beaucoup de mal à nous convaincre. Albert de la Granandière est fils de colonel et vieux garçon. Il vit au-dessus de chez sa mère, veuve, dans un trois-pièces auquel nul n’a jamais accès. Il suit un horaire maniaque et ne travaille pas, puisqu’il est rentier bien pourvu. Ses sœurs et beaux-frères, son ami « de cœur » depuis le collège et même sa propre mère complotent d’en savoir plus, jugeant inadmissible qu’on jase dans le quartier sur cette « étrange » existence. Est-il homosexuel ? Pervers avide de sang et de faits divers ? Trempant dans des affaires louches, mettons barbouzeries et blanchiment d’argent (à l’UMP, on connait) ?

Même pas, l’auteur est trop convenable pour entrer dans ces « fautes » que la morale bien-pensante réprouve. Les inquisiteurs découvriront non pas un petit ami mais une maîtresse demi-cachée (car Mère savait !), non pas des barbouzeries mais une occupation « sociale » pour mieux connaître les Parisiens agressés ou accidentés. Après 25 ans (est-ce croyable ?) la maîtresse qui se morfond pourrait être éventuellement reconnue par la famille pour que le couple se marie ? Au fond (ce n’est pas dit, mais) ils ne peuvent plus avoir d’enfants et l’héritage est sauvegardé…

La « famille » accepte après forces stéréotypes de bonne volonté et tout se règle enfin au mieux, jusqu’à ce qu’un vieil ennemi ressurgisse. Il est « naturellement » (comme aurait dit Chirac) exhibitionniste, aviné et colérique, en bref un vrai déchet de la société pour une famille normalement bien-pensante. Il a déjà harcelé la maîtresse et future femme, l’a forcée à déménager pour se cacher. Il va la tuer, il l’a d’ailleurs lâché sous le feu de la colère. Donc il le fait. Et le fiancé, « Monsieur de », est accusé à sa place. La justice, comme chacun sait, est nulle et pleine de préjugés, donc Albert est condamné, notamment pour son étrangeté : ne venait-il pas visiter sa maîtresse déguisé ?

Et voilà tout. Annus horribilis comme on dit sans perversité à la cour d’Angleterre. C’est peu passionnant, écrit comme on cause dans la haute, avec des mots-valises et des phrases toutes faites. La trame de l’intrigue aurait pu servir de tranche de vie, si elle avait été traitée à la Simenon, en s’intéressant aux gens. Mais l’auteur préfère aux personnes les statuts sociaux, il retient les apparences plutôt que la chair même. Nous avons donc des caricatures qui se meuvent dans un cadre de théâtre dans une histoire convenue. Pas de quoi intéresser les foules, c’est dommage.

Le tome 2 est meilleur. L’intrigue est plus fouillée et il y a enfin du suspense et de l’action. Albert ayant disparu du paysage, c’est une demi-sœur cachée, Charlotte, qui va assurer la continuité. Elle est – c’est pratique – commandant de police judiciaire. Mais nous restons dans le même milieu, avenue de Wagram au lieu d’Auteuil, villa à Meudon et maison de vacances au Pouliguen. Les Brymaudier ont disparu brusquement à la fin d’un week-end. Aucune trace. Ce chef d’entreprise méritant aux ouvriers très soudés autour de leur patron vient droit de la naphtaline et l’on n’y croit pas. Pas plus que ces malfrats qui font se déshabiller une jeune fille désirable seulement du haut – durant 32 jours ! – sans jamais la toucher. Dans quel monde vit donc l’auteur ? Écrit-il pour la Bibliothèque rose ? Ses lecteurs sont-ils des gamins de 5 ans habitués aux Bisounours ? Même lorsqu’il fait parler les jeunes (le fils de 15 ans !) c’est dans le style des années 50 : formidable, je t’en serre cinq. A-t-il vraiment écouté parler les types sociaux qu’il met en scène ?

Gerard Leban photo

La langue de bois héritée du monde politique gâche le style. Ce ne sont que clichés tels que faire le point, tour de table, s’impliquer personnellement, je passe la parole, merci Monsieur untel, coordonnées, partager les mêmes valeurs, totalement impliqué, beaux enfants, famille magnifique qu’il adore, grâce à vous et à votre équipe… Le coupable est – évidemment – un gars du peuple monté en grade sans en avoir la stature. « Beau gosse, il est vrai avec un visage de jeune frappe » (p.123), c’est au fond une « bête », bête de travail et bête de sexe (p.129). Il n’est pas du bon milieu et c’est par envie qu’il accomplit ses méfaits. Nous restons dans la caricature.

Mais encourageons l’auteur, le second volume étant meilleur que le premier, un troisième sera-t-il encore mieux réussi ? Un peu d’air, d’imperfection humaine et de gens tels qu’ils sont et non tels qu’ils devraient être pourraient améliorer grandement l’intrigue. Il serait nécessaire aussi de se placer du côté neutre de l’auteur, parlant à l’imparfait et non au présent. Ce qui nous éviterait le prologue habituel en forme de rapport administratif et les portraits des gens en CV résumés. Un peu de vie, que diable ! de vraie vie avec ses grandeurs et ses misères, sans décrire sans arrêt des Ken ou des Barbie façon NAPALM (Neuilly-Auteuil-Passy-La Muette).

Gérard Leban, L’étrange Monsieur Albert, 2011, éditions Baudelaire, 147 pages, €13.02

Gérard Leban, L’étrange Monsieur Albert 2 – Charlotte et les Brymaudier, 2012, éditions Baudelaire, 138 pages, €13.02

Anecdote politique : démission en février 2007 de M. Gérard Leban, 1er adjoint au Maire du 16ème arrondissement, Président du Groupe UMP dans le 16ème et membre du groupe UMP au Conseil de Paris

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Alix, Le fleuve de jade

Article repris par Lectraymond de Lausanne.

Un envoyé du sud propose à Cléopâtre de marier Enak, prince de Menkharâ, avec la sœur du prince Djerkao afin d’unir les terres de Menkharâ à celles de Méroé. La reine d’Égypte rigole mais, devant une caisse d’or, se dit que ce n’est finalement pas idiot : ça lui profite.

Telle est l’impression que se font les jeunes de la politique : opportunisme et cynisme, aucun sentiment dans les intérêts supérieurs de l’État ou de l’argent.

Tout l’album sera du même type : l’individualisme du couple d’amis en butte à la société politique des États et des princes.

Voilà donc Enak invité en Égypte avec « son mentor, en quelque sorte » Alix. L’expression est du prince Djerkao qui cherche à traduire les relations modernes des deux jeunes gens. C’est par la réaction de Cléopâtre, en première page, que l’on apprend qu’Enak a « à peine 14 ans ». Depuis que Jacques Martin s’est retiré du dessin, pour cause de maladie des yeux, puis de décès, les âges d’Enak et d’Alix restent éternellement figés à leur époque 14-18.

Mais Cléopâtre réussit toujours aussi bien les banquets.

Enak réagit donc en gamin à la proposition de mariage, il manque de s’en étrangler. Puis il cherche à s’enfuir, s’exclame devant le portrait à l’égyptienne de sa fiancée « mais c’est une vieille, elle a au moins 20 ans ! ». Mis devant le fait accompli – qui porte une robe seins nus – il révise son jugement et la trouve « plus… plus jeune… ». Désirable ? Pas encore, mais… En tout cas il ne veut « pas se marier à cette fille ! », il veut « retourner à Rome ». Pour continuer l’enfance à vivre en copain avec son aîné.

Heureusement, la princesse Markha ne veut pas se marier non plus avec lui. Elle incline secrètement vers Alix aux cheveux d’or, « fils de Râ » le soleil. D’ailleurs son frère ne serait pas contre mais dans un second temps, après la réunion des domaines égyptiens, pour s’attirer les bonnes grâces de César dont Alix est proche. Mais Enak, marié d’abord, devra alors disparaître pour qu’Alix s’unisse à sa soeur… C’est de la politique – les sentiments humains n’ont vraiment aucune place.

La fuite va régler la question. Alix et Enak aiment à coucher nus dans la même chambre pour parler de leur avenir.

Ils adorent rester tous les deux, vivre en Robinson, survivant en bons scouts de leur industrie et de leur astuce, loin du monde adulte dépourvu de tout sentiment, contre la loi de la jungle, féroce avec les perdants. La bulle fusionnelle de l’amour-amitié contre la jungle sociale hostile. Les jeunes lecteurs sont sensibles à cette thématique qui correspond bien à leur âge.

Markha aide les garçons à fuir vers le sud et le pays des nègres ; elle les accompagne. Ils font d’étranges rencontres, aidés par les buffles et les chimpanzés.

Enak est toujours aussi habile à l’arc. Mais cela se termine mal pour Markha qui ne pouvait décemment survivre à l’indépendance exigée des garçons. Enak trouve dans son amour pour Alix l’antidote à la loi de la jungle. Culture contre nature, amour et amitié contre sauvagerie, s’entraider épaule contre épaule – belle leçon morale à la jeunesse d’aujourd’hui qui en a bien besoin.

Ceux-ci sont finalement pris comme esclaves par une caravane arabe pour être vendus sur le marché d’Alexandrie, où Cléopâtre les délivre. Elle les choie et fait mettre à mort le marchand. La politique, finalement, a du bon : elle supplante l’économie. L’Etat règle par la force les mœurs avides des pillards arabes.

L’histoire est captivante, distillée en feuilleton hebdomadaire, ce qui entretient le suspense à chaque fin de page double. Cléopâtre baise d’ailleurs Alix après l’avoir baigné, thème récurrent des aventures.

Mais le dessin est toujours aussi partagé. Autant les paysages, les animaux et les bâtiments sont crayonnés avec minutie et précision, autant les humains sont maladroits.

Surtout les corps adolescents et les visages. Microcéphales, dégingandés, les traits à la serpe, les deux éphèbes sont dessinés comme au moyen âge : des adultes en réduction.

Les muscles de camionneur d’un gamin de 14 ans au bain ne sont ni gracieux ni réalistes. Les barboteuses des garçons dépouillés sont stupides à l’oeil. Pourquoi donc Morales est-il si malhabile ? Les personnages sont ce qu’il y a de plus important dans une bande dessinée, pour l’identification des lecteurs. Il est dommage que Jacques Martin ait confié les clés de ses héros à un tel apprenti.

Heureusement qu’il y a les filles nues. Morales les réussit mieux que les garçons et cela sauve son dessin.

Jacques Martin, Le fleuve de jade, dessins de Rafael Morales, 2003, Casterman 48 pages, 9.51€

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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