On sert mieux par jugement que par obéissance dit Montaigne

En son chapitre XVII du premier livre de ses Essais, notre philosophe qui cueille toute anecdote personnelle pour en faire réflexion parle des ambassadeurs. Il faut entendre par ce terme tous ceux qui sont intermédiaires entre un chef qui commande et la tâche à réaliser. Dès lors, est-il meilleur d’obéir aveuglément à son maître ou de faire à son jugement ?

Être de raison, Montaigne choisit la seconde option. Ce pourquoi il commence son exposé par un détour : le constat personnel qu’« amener toujours ceux avec qui je confère aux propos des choses qu’ils savent le mieux » est la meilleure façon d’apprendre quelque chose. Trop de gens pérorent sur ce qui les intéressent mais ne savent pas, « croyant » et inventant ce qu’ils ne maîtrisent point. Nous en avons des exemples tous les jours : le médecin qui se prend pour un politique, le politique qui se prend pour un économiste, l’économiste pour un écologiste, et ainsi de suite.

« Que le marin se borne à parler des vents,

Le laboureur des taureaux, le guerrier de ses blessures

Et le pâtre de ses troupeaux », chante Properce, cité par Montaigne.

Chacun choisit plutôt à discourir sur un métier qu’il ne connait pas, « c’est autant de nouvelle réputation acquise », observe notre auteur. Ainsi de César qui nous entretient de « ses inventions à bâtir ponts et engins ». Mais « par ce train vous ne faites jamais rien qui vaille », conclut Montaigne avec bon sens. « Chacun à son gibier ».

Ainsi des ambassadeurs qui ne rapportent pas à leur roi les propos exacts proférés par l’adversaire. Est-ce bien le servir ou se prendre pour lui en jugeant sans le pouvoir de juger ? « M’eût semblé l’office du serviteur être de fidèlement représenter les choses en leur entier, comme elles sont advenues, afin que la liberté d’ordonner, juger et choisir demeurât au maître », expose Montaigne.

Mais cette évidence ne va pas de soi.

Aussi Montaigne expose-t-il « d’autre part » que l’on « pourrait aussi considérer que cette obéissance si contrainte n’appartient qu’aux commandements précis et préfix [on dirait de nos jours fixés à l’avance]. Les ambassadeurs ont une charge plus libre qui, en plusieurs parties, dépend souverainement de leur disposition ; ils n’exécutent pas simplement, mais forment aussi et dressent par leur conseil la volonté du maître ». Car c’est « leur gibier » d’observer, d’analyser et de conseiller, leur métier même.

Ainsi Montaigne revient, par le biais des ambassadeurs, à son propos initial qui est d’« apprendre toujours quelque chose par la communication d’autrui (…) de ramener toujours ceux avec qui je confère, aux propos qu’ils savent le mieux ».

Gageons que le Trump aurait mieux fait d’écouter les conseils de ses ambassadeur et militaires en charge de l’Afghanistan, avant de « négocier » un abandon en rase campagne de tout délai ou avantage du départ (de toutes façons programmé) de l’armée américaine. Mais Trump fut un mauvais président ; lui savait tout et décidait de tout, les autres ne savaient rien et n’avaient qu’à obéir. Le propre de la tyrannie du pervers narcissique.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00   

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