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Maladie de la politique française

En politique, un bon résultat peut être ignoré dans les urnes, voir Lionel Jospin en 2002. Les électeurs sont ingrats mais les politiciens en général promettent et ne tiennent pas, leurs mots sont déconnectés de la réalité. D’où l’impression de mépris que ressentent les citoyens dont les préoccupations ne sont à leur avis pas prises en compte par les élus. Monte alors le vote protestataire, de plus en plus extrémiste, l’appel à la vengeance par la démocratie directe contre la démocratie représentative.

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La faute en est au monde qui se complexifie, mais aussi aux politiques.

Le pouvoir est passé de leurs mains à l’Union européenne pour une part, aux régions pour une autre part, à l’administration et aux « autorités » indépendantes enfin (CSA, Hadopi, ARCEP, AMF, etc.). Ils l’ont désiré, ils l’ont voulu, ils ont signé.

Pour la marche du monde, la globalisation a donné du pouvoir aux marchés financiers pour la dette des États, aux grandes entreprises pour les emplois et la fiscalité, tous deux en concurrence ; l’essor de l’éducation et l’accès désormais à l’Internet permet aux citoyens, mieux formés, de se renseigner tout seul sans passer par les instances. Si l’information, c’est le pouvoir – le pouvoir est aujourd’hui bien plus dilué et moins bien contrôlé qu’auparavant (lanceurs d’alerte).

Les politiciens seraient-ils devenus impuissants ?

Pas vraiment, disons qu’ils tissent le plus souvent eux-mêmes la toile dans laquelle ils s’enserrent. Discipline de parti, aveuglement idéologique, tabous du politiquement correct, ils ne parlent plus « vrai ». Ni consciemment, ni surtout inconsciemment.

« Tout le monde » – dit-on (voir encadré p.24 de la publication) – sait ce qu’il faudrait à la France pour que son taux de chômage ressemble à celui de ses voisins : une flexibilité plus grande du travail, des coûts de production plus en rapport avec ce qu’elle produit (coûts qui concernent moins les salaires que surtout les charges sociales et les taxes gouvernementales), une meilleure formation initiale (lire-écrire-compter-s’exprimer) et professionnelle (accaparée par des syndicats très peu représentatifs ou privilégiant des intérêts « particuliers »).

Même chose sur le racisme musulman, minimisé au nom du « pas d’amalgame » alors qu’il y a autant de mauvais chez les musulmans qu’ailleurs – mais dont on mesure concrètement les effets (ravageurs) sur les bateaux de migrants en Méditerranée. Ou par l’alya des Français juifs, réelle et de plus en plus importante ces derniers mois (édifiante émission Interception sur France-Inter).

Or, rien de tout cela n’est dénoncé ou entrepris… par tabou idéologique et « peur » d’une éventuelle réaction de « la rue ». Mais « la rue » n’est pas aussi infantile que les élites le croient – si elles sont capables de donner le cap et d’expliquer le chemin. « La rue » n’est pas aussi stupide que les nantis au pouvoir le croient – s’ils ne manipulent pas les groupuscules braillards à leur seul profit politicien en vue d’un motion de congrès, d’une place à la primaire… ou d’une minute de gloire médiatique.

Les multiples exemples suédois, canadien, allemand, et même italien sont là pour montrer que quand on veut, on peut, quand la politique fixe un cap et une méthode, le pays avance. Pas le nôtre, malgré les analyses.

Pour qu’il avance :

  1. il serait nécessaire que les petits jeux de pouvoir n’accaparent pas la « cour » élyséenne – donc il serait nécessaire de bien définir par la Constitution les pouvoirs respectifs du chef du gouvernement et du président – et il serait nécessaire que la presse enquête systématiquement et dénonce (comme dans les pays nordiques ou anglo-saxons) tout manquement éthique ou manipulation politicienne ;
  2. il serait nécessaire que les parlementaires, dotés de meilleurs moyens d’enquête et de contrôle par la réforme de 2008 (sous Sarkozy, boudée par une gauche inconséquente), ne cumulent pas les mandats au point de n’en exercer aucun de façon efficace – donc il serait nécessaire de supprimer radicalement tout cumul, à la fois des mandats mais aussi des mandatures : un seul mandat à la fois, une seule réélection maximum : un peu d’air frais !
  3. il serait nécessaire que les élus et les nommés, tous responsables de l’argent des contribuables, soient mieux évalués et sanctionnés dans leur égoïsme individualiste (Big millions, Guérini, Vallini, Andrieux, Kucheida), leur légèreté ou irresponsabilité (Saal, DSK, Lamblin, Woerth, Lagarde), quand ce n’est pas carrément le flagrant délit de mensonge (Cahuzac, affaire Karachi).
  4. il serait nécessaire que les médias, fort paresseux et parisiano-centrés, cessent de voir dans de petits bouts de phrases autant de scoops à faire mousser, ou prétexte à rigoler lâchement, pour enfin offrir une réflexion sur le fond et dans la durée – ce pourquoi les journaux dits de réflexion voient leurs abonnés se réduire et la radio publique dite culturelle dilapide l’argent public en « directs » inutiles : ce n’est pas ce qu’on leur demande.

Est-ce beaucoup exiger de la république à la française ? Faut-il exiger la démocratie enfin « participative » ? Ou faut-il laisser les citoyens tenter n’importe quel grand méchant loup, sur sa réputation à remettre de l’ordre dans le bruit et la fureur ? Résistance ou soumission ?

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Clément Rosset, Le réel et son double

clement rosset le reel et son double folio
L’homme est doté d’un système nerveux complexe et hiérarchisé. De ce fait, les stimulations du monde extérieur se désensualisent pour devenir des « états cérébraux » : le chien n’est plus un chien mais une image de chien. La perception devient une « intégration personnalisante », indissociable de la pensée. La sensation n’existe pas comme purement elle-même, elle est « pensée de sensation ». L’homme recrée le monde en son propre cerveau.

Cette image mentale est aussi reconsidération des informations. Le mouvement de la pensée est le doute. L’être humain étant ainsi construit, deux attitudes lui sont possibles : soit l’angoisse (qui engendre l’illusion par compensation), soit l’acceptation (qui engendre la découverte en récompense). Car le doute a deux faces : l’une créatrice, née de la confiance en soi et du trop-plein d’être, génère une curiosité qui colle au réel ; l’autre négative, née de l’angoisse du timoré, génère une illusion de transfert.

Clément Rosset a étudié cette seconde attitude. Des diverses formes de refus du réel (drogue, folie, suicide), la pire est sans doute la « perception inutile », autre nom de l’illusion. La perception a un double aspect, le premier théorique (ce qui se voit) et le second pratique (ce qui se fait). Chez l’angoissé, ces deux aspects ne sont pas complémentaires : la pratique ne correspond plus à la théorie. Malgré ce qu’on voit, on fait « comme si ». Ce qui est grave est que « toute remontrance est vaine – on ne saurait en remontrer à quelqu’un qui a déjà sous les yeux ce qu’on se propose de lui faire voir » p.12. L’illusion, comme la foi, colore et restreint la vision que l’on a du monde.

L’essai vise à démontrer que la structure fondamentale de l’illusion n’est autre que la structure paradoxale du Double.

L’auteur retrouve le mécanisme de l’illusion dans l’oracle (grec, arabe ou médiéval) où l’événement possède un double. « L’événement attendu vient coïncider avec lui-même, d’où précisément la surprise : car on attendait quelque chose de différent, quoique voisin » p.39. La prédiction s’accomplit, mais le héros qui la savait s’étonne ; il espérait autre chose. Pire, la prédiction s’accomplit par le geste même qui s’efforce de la conjurer. Œdipe, fuyant Corinthe en apprenant le destin de parricide et d’inceste qui le menace, tue en chemin son véritable père, puis épouse sa mère parce qu’il a résolu l’énigme de la sphinge.

Autre forme d’illusion, la métaphysique, où le monde possède un double. Thèse de Platon dans Cratyle, l’objet sensible ne peut se répliquer, donc le sensible est fini ; il ne peut non plus répéter un modèle suprasensible, donc le sensible est décevant. Tout cela ne satisfaisant point l’exigence humaine de rationalité, il doit donc exister un « autre » monde, domaine de l’Idée, où le réel est absolu et non plus contingent. Seul ce monde est rationnellement vrai. Hegel poussera la démonstration plus loin : la ruse de cet autre monde, justement, est de nous faire croire qu’il n’existe pas. Si l’autre monde est invisible, c’est qu’il est doublé par celui-ci qui interdit de le voir. « La pensée métaphysique se fonde sur un seul refus, comme instinctif, de l’immédiat, celui-ci soupçonné d’être en quelque sorte l’autre de lui-même, ou la doublure d’une autre réalité » p.59. A contrario, une structure non métaphysique de la duplication est concevable ; elle est celle des Stoïciens et celle de Nietzsche. Un « retour éternel » enrichit le présent de toutes les potentialités passées et futures car tout est à jamais premier.

Dernière forme d’illusion, la psychologique, où l’homme possède un double (fantasme du sosie ou du jumeau). L’unique est la structure fondamentale du réel – mais il ne peut se voir, car même le miroir est une fausse évidence : il ne montre qu’un reflet et un inverse. Doutant de son image, doutant de son existence (qu’il sait périssable), l’angoissé en vient à douter de soi. La vraie vie est ailleurs. Fatalité : tous ceux qui doutent d’eux-mêmes cherchent leur salut dans un modèle. Las ! Cet autre magique, dont on espère qu’il vous fera échapper au sort, vous enferme inexorablement en vous-même. Par peur d’être stupide, on devient stupide – stupide d’essayer d’échapper et d’exorciser ce qu’on n’est pas. Par peur d’être snob, on devient snob – mécanisme classique du conformisme de l’anticonformisme.

Nietzsche a bien dénoncé ce danger. Il accusait ainsi Carlyle de confondre « l’homme sublime » et « l’homme élevé ». « Le premier a la poitrine bombée, comme ceux qui aspirent de l’air », il est « un pénitent de l’esprit » qui « ne connait ni le rire, ni la beauté ». Il faut qu’il se fatigue de sa sublimité pour atteindre à la grandeur, « qu’il désapprenne sa volonté d’héroïsme », car « la beauté est insaisissable pour toute volonté violente » (Zarathoustra, II.3). L’angoisse de voir disparaître son reflet est l’angoisse de deviner que l’on est incapable d’établir son existence par soi-même.

A l’inverse, la reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, qui est aussi une adhésion au réel. S’accepter et s’aimer tel qu’on est rend indifférent à toutes ses propres copies, fantasmes ou idéaux. « Être soi », c’est refuser de paraître autre aux yeux d’autrui, c’est refuser le snobisme et son affectation (écart constant du personnage avec ce qu’il est réellement) et son chichi (coût de la complication par peur de n’être que soi).

La reconnaissance de soi est un processus psychique de maturation, de l’âge adolescent à l’âge adulte. Lors de sa quête d’identité, le jeune cherche des modèles qu’il valorise ; il ne devient lui-même que par dépassement – non des modèles – mais de son besoin de modèles et de son désir d’idéal. Cette rupture entre adolescence et maturité n’est pas si brutale que les nécessités de l’expression nous le font exposer. Le passage est insensible et progressif avec les années, variable selon les individus, parfois fort tard. L’exorcisme du double, la reconnaissance pleine et entière de soi est une tendance qui se poursuit tout au long de la vie. Clément Rosset avoue que seule « la mort signifie la fin de toute distance possible de soi à soi, tant spatiale que temporelle, et l’urgence d’une coïncidence avec soi-même » p.100. C’est moi qui meurt et non mon double.

L’essai est stimulant en ce qu’il montre la face sombre de la faculté de penser. « L’homme, s’il possède le principe de penser, n’a pas reçu le don d’ubiquité intellectuelle : il pense à quelque chose à un moment donné, et rien d’autre à ce moment-là. C’est en quoi il peut toujours constituer une proie facile » p.24. Mais cette façon d’envisager la fragilité de la pensée, si elle reste globalement vraie, est contestable. Le propre de l’intelligence est le doute, qui est justement la faculté de remettre en cause, au moment où l’on pense quelque chose, cette pensée même. Ce n’est pas le pouvoir de raison qui est en soi fragile, mais bien plutôt l’interférence de l’affectivité ou de l’instinct, qui oriente et polarise la pensée par sa puissance inconsciente, empêchant le doute, supprimant la distance.

Premier ouvrage publié de Rosset, sa réflexion n’est pas encore aboutie. Le reproche principal que je ferais à cet essai est de ne pas avoir (au moins dans la préface) replacé le phénomène de l’illusion dans celui – plus général – de l’opération de penser. Ce qui importe, en cette opération, est la distanciation à l’égard du donné immédiat. C’est ce qui distingue l’homme de l’animal et permet que ses actions ne soient pas de pures réactions, ni ses réflexions des réflexes. Lorsque la distanciation joue, la pensée garde une certaine autonomie qui lui permet de réfléchir sur le réel.

Clément Rosset, Le réel et son double, 1976, Folio 1993, 129 pages, €6.40
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Le socialisme des imbéciles

Gérard Filoche a insulté un mort. La common decency chère à Orwell autant qu’à Michéa se révolte contre cette atteinte à l’humanité même de l’homme. Il n’est plus, quoi qu’il ait fait, il ne peut plus se défendre ou se justifier.

Insulté par qui ? Par une outre gonflée de vent, ex-communiste totalitaire, volontiers révolutionnaire permanent et syndicaliste destructeur, dont les idées se sont figées dans les années 60 sans plus jamais bouger. Style Coluche en plus stupide, bête à corne qui se contente de répéter les gros mots démagos de l’idéologie d’avant-hier. S’est-il jamais rendu compte que le monde avait changé ? S’est-il jamais battu pour la France, cet internationaliste rejeté de presque tous les partis ?

gerard filoche

Combien d’emplois a-t-il créé, ce parasite de la République ? Certifié en maîtrise de philo… en 1968 (par complaisance idéologique ?), « inspecteur du travail » (par piston politique ?), il préfère les travaux finis aux travaux à entreprendre. Comme beaucoup de son espèce, il fait son fromage du « surveiller et punir », plus facile que créer. Se croit-il donc ordonnateur de la Morale à lui tout seul ?

Christophe de Margerie est mort par la faute d’un stagiaire de tour de contrôle à Moscou et d’un chauffeur de chasse-neige bourré. On meurt beaucoup dans la Russie de Poutine, bon kaguébiste peu soucieux de la vie humaine. Mais de cela, Filoche ne dit mot : la Russie, n’est-ce pas, est la mère des révolutions qu’il adore. Christophe Rodocanachi était un enfant adopté. Il portait le nom de son parâtre, Jacquin de Margerie. Je l’ai connu dans les réunions d’analystes qui – quoi qu’on pense – ne sont jamais tendres avec les grands patrons du CAC 40. Mais Christophe de Margerie avait de l’humour et un côté humain, bon vivant, sous sa grosse moustache frétillante. À entendre les salariés sur les radios mardi, il était un patron aimé parce que (lui) savait diriger. Lui, bâtard de capitaine corse et d’une fille de la bourgeoisie : est-ce par jalousie que Filoche a tant de haine revancharde ?

On reste confondu que le débat politique (s’il s’agit d’un « débat », et à prétention démocratique encore !) tombe dans ce caniveau. Martine Aubry, dont Filoche est un soutien, gagnerait à se démarquer de ce genre de lourdaud, que le système Twitter révèle dans son débraillé. Le socialisme est cela aussi : la bêtise de politiciens avides de coups médiatiques au prix de la plus sommaire décence. De quoi vous dégoûter de voter pour ce genre de parti. Car on admet qu’un salaud soit un salaud, au sens de Sartre; il est comme cela, on ne le changera pas. Ce que l’on ne peut admettre est qu’un salaud joue au professeur de vertu. Qui est-il, Filoche, pour proférer ce racisme primaire que les patrons sont tous voleurs ? Un pilier de comptoir ? Un bouffon du roy ? Un batteur d’estrade ? Ni un démocrate ni un citoyen respectueux des êtres, en tout cas.

Qu’a-t-il « volé », Margerie ? Filoche, parasite de la République depuis des décennies malgré son tropisme « antisystème » tellement à la mode dans les années post-68, n’est-il pas un voleur bien plus grand au regard de l’intérêt général, lui qui n’a quasiment rien créé, ni emploi ni entreprise, ni participé au renom de la France ? Vu ses derniers propos, au contraire…

Je suis honteux de la gauche en général, cet état d’esprit qui devrait être humaniste et solidaire, et du socialisme en particulier, variante française qui s’évertue à être encore « plus de gauche » par l’insulte et la bassesse flatteuse du populo.

Que les belles âmes ingénues ne s’étonnent pas de la montée du Front national dans les mentalités et les urnes : ce sont des Filoche qui en font le lit.

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Anatole France, Le livre de mon ami

anatole france le livre de mon ami

Les mémoires sont un genre éternel qui intéressera toujours le lecteur, par sympathie. Les souvenirs d’enfance sont les plus beaux, embellis par les années, lyrisés par la maturité. Quoiqu’on écrive, c’est toujours pour soi-même, rien n’est plus subjectif que le souvenir. Proust le montrera quelques décennies plus tard, mais c’est déjà en germe dans les débats littéraires du temps d’Anatole France.

Les souvenirs d’enfance de l’auteur sont multiples. Les aventures de grand-mère Nozière pendant la Terreur font partie de l’Histoire, mais aussi de la famille et de l’imagination d’enfant qui les reçoit. Les contes de fées sont pour tous, nés de chaque civilisation même, mais ils sont aussi destinés à l’enfant particulier qui les écoute. Tout comme les gravures grotesques de Jacques Callot qui font faire des cauchemars, premier souvenir conscient de l’auteur.

Pierre, c’est Anatole, mais pas entièrement. Il ne dit pas « je » mais « mon ami », ce qui permet la distance, donc le choix des souvenirs. Mentir-vrai est littérature, ce livre-ci n’est pas un froid récit de mémoire mais une reconstruction imagée d’une enfance pas toujours drôle, mais protégée. Il est composé d’un agglomérat d’articles parus ici ou là, soigneusement rédigés. Nous trouvons le livre de Pierre et le livre de Suzanne (sa fille), chacun découpé en deux ou trois, premières conquêtes, nouvelles amours, Suzanne, les amis de Suzanne et la bibliothèque de Suzanne. L’auteur opère des sondages en lui-même, qu’il raboute pour tisser une vie, des plus jeunes années jusque vers l’adolescence. Le moi ne devient lui-même qu’au travers l’art qui le révèle et lui donne une sorte d’exemplarité éternelle.

Importance de la famille, du milieu et des lieux. « Il ne me paraît pas possible qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière de Seine, qui coule entre les tours, les tourelles et les flèches du vieux Paris. Là, de la rue Guénégaud à la rue du Bac, les boutiques des libraires, des antiquaires et des marchands d’estampes étalent à profusion les plus belles formes de l’art et les plus curieux témoignages du passé. Chaque vitrine est, dans sa grâce bizarre et son pêle-mêle amusant, une séduction pour les yeux et pour l’esprit ». C’est toujours le cas aujourd’hui, même si Internet a bouleversé la donne. Anatole France a habité au 15 quai Malaquais avant le 9 quai Voltaire, mais c’est bien le même quartier aéré, au cœur de l’histoire.

Amoureux à quatre ans d’une « femme en blanc », il la retrouve adulte en « femme en noir » dans une réception : le temps a passé et la jeunesse a pris le deuil. Sa marraine, probablement inventée, est une fille fantasque, amie passionnée de sa mère ; elle a les yeux d’or et son premier geste est de regarder la couleur de ceux de l’enfant. Lorsque maman, avant qu’il sut lire, lui contait la Vie des saints, le fils imaginait le devenir. Il jetait ses sous et ses billes par la fenêtre, voulait être anachorète sur la fontaine de la cuisine (de laquelle la bonne l’a promptement délogé), puis a décidé de se retirer « au désert » dans un recoin du Jardin des plantes, vêtu de palmes et se nourrissant de racines. C’est dire si l’imagination s’enfièvre d’un rien quand on est confiné aux livres.

L’âge mûr venu, quand on est soi-même père, ce sont les souvenirs qui jouent le rôle des livres. D’où cette belle page, si parisienne : « Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l’automne, les premiers dîners à la lampe et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues. Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau ». Cette « ombre du moi » est « un innocent que j’ai perdu ».

Le père, pour le socialiser avec ses pairs, l’inscrit en demi-pension à 8 ans. Il y découvre la poésie, puis quelques années plus tard la tragédie. Révélation que cet univers classique ! Il rêve d’Homère ou de Tite-Live grâce au professeur Chotard, enflammé de lyrisme, qui n’hésite pas à raconter l’histoire, du même ton qu’il punit ses élèves. Ce qui est fort cocasse, et bien émouvant. N’est-ce pas dans la vie même que l’on découvre l’actualité de l’antique ?

Protégé dans un appartement parisien, préservé du féminin par les classes entre garçons, nourri par l’imaginaire littéraire plus que par la réalité des choses, « vers dix-sept ans, je devins stupide ». Jusqu’à répondre « oui, Monsieur », à une belle femme qui l’a envoûté au piano… Son père, attentif, l’envoya au grand air, en Normandie près de la mer. « Le vague des eaux et des feuillages était en harmonie avec le vague de mon âme. Je courais à cheval dans la forêt ; je me roulais à demi nu sur la grève, plein du désir de quelque chose d’inconnu que je devinais partout et que je ne trouvais nulle part ». N’est-ce pas cet irréalisme de l’éducation bourgeoise en France, qui a donné ces littérateurs plein de vent et de fureur comme ces doctrinaires perdus dans l’abstraction ? L’écart avec l’éducation anglaise ou allemande à la même époque, plus tournées vers le sport, la vie en commun et la pratique, pourrait expliquer quelques égarements de la pensée française.

Reste un beau livre de souvenirs au parfum d’enfance. Le petit Anatole a toujours été sensible aux parfums. Pour qui connait Paris, ou veut pénétrer son mystère, lire Anatole France plonge au cœur de l’histoire qui nous fait toujours, des habitudes aux jugements sociaux.

Anatole France, Le livre de mon ami, 1885, Rivages poche 2013, 295 pages, €8.22

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Michael Connelly, Les neuf dragons

Les neufs dragons signifient Kowloon en chinois, le quartier populaire de Hongkong. Harry Bosch, éternel inspecteur à la brigade des homicides de Los Angeles, se voit confier une affaire de meurtre parce que les mecs du South Bureau n’ont pas les effectifs pour la résoudre. A priori une enquête simple : un vendeur chinois de boissons alcoolisées a été tué de trois balles dans sa boutique. Un jeune Noir qu’il avait vu voler l’avait menacé. Sauf que rien ne colle, un enregistrement de surveillance montre un asiatique membre d’une Triade venu racketter le commerçant le même jour à la même heure une semaine avant. Celui-ci aurait-il cette fois refusé de payer ?

L’épouse est désespérée, le fils assommé, la fille soumise. Tout se passe en famille et le second magasin, dans un quartier plus chic, serait-il menacé ? Bosch arrête le racketteur au moment où il s’apprête à fuir par un vol vers Hongkong. Mais dispose-t-il des preuves pour le faire inculper ?

Jusque là, nous sommes dans une enquête classique, menée avec lenteur et psychologie. Harry Bosch fatigué mais qui en veut, son adjoint Ferras nanti de jumeaux à la tétée en plus d’un premier bébé, son lieutenant à 18 mois de la retraite, sont bien campés. Les victimes, Chinois nés aux États-Unis, permettent un choc culturel salutaire. Il exige tout simplement de savoir avant d’agir, de comprendre avant de décider. Dur pour un Ricain obsédé de faire avant de connaître.

C’est à ce moment que l’auteur impatient donne un coup de pouce au destin dans son livre. Choc ! une vidéo envoyée sur son portable par sa fille de 13 ans, la montre enlevée à Hongkong où elle vit avec sa mère. Harry Bosch va comme d’habitude au plus vite : ce sont les Triades qui le menacent puisqu’il a arrêté l’un des leurs à Los Angeles. Ils sont au courant probablement parce qu’il y a une fuite dans la police. Rien que ça…

Déjà que l’on n’y croit guère, suit un voyage éclair à Hongkong, puis une poursuite échevelée pour retrouver la gamine d’après l’analyse des images d’une vidéo de 30 secondes. En quelques pages, tout est bouclé, l’immeuble repéré, l’appartement investi, des indices trouvés. Quelques meurtres plus tard pour faire vite, d’autres indices permettent de trouver qui et quoi. Et hop ! emballé. Le roman va très vite et la fille est sauvée. Retour à L.A. pour un happy end. C’est trop. Seul l’ultime chapitre reprend du bon sens et un peu de subtilité, montrant l’éternelle naïveté de « conne américaine » de la gamine ado. Le reste n’est que gros sabots pour illettrés yankees qui en veulent pour leurs dollars.

Vous l’avez compris, ce n’est pas l’un des meilleurs Connelly. Nous l’avions lu nettement mieux inspiré, journaliste devenu auteur littéraire. Il retombe dans le scénario taillé pour les séries TV. Car il lui est apparemment difficile de se renouveler et surtout pas dans la voie psychologique. Ce côté humain que nous aimons, ici en Europe, semble lasser les Américains qui veulent toujours « agir ». Il n’y a donc que l’action, tout doit aller vite, surtout ne pas s’attarder. Les gens sont des choses qu’on manipule à l’envi. L’agitation fébrile est perçue comme une qualité alors qu’elle n’est que stupide obstination et croyance rituelle à « l’instinct ». Agir serait entraîner Dieu avec nous ? Ben voyons… Connelly est aussi néo-con que Bush et consorts qui croyaient créer la démocratie en Irak et délivrer les femmes d’Afghanistan par une bonne action de guerre. Les super héros n’existent que dans les films, pas dans les enquêtes qui se veulent réalistes.

Dès qu’ils quittent leur petit home, les habitants des États-Unis semblent perdre toute raison au profit de préjugés et cette « enquête de Harry Bosch » s’inscrit dans cette mauvaise lignée. Peut-on conseiller à l’auteur de s’en tenir à la ville qu’il connaît bien et aux personnages ricains pur sang ? Nous aurions moins de caricatures, moins de spectaculaire et un bien meilleur roman. A moins qu’il laisse tomber les livres, trop lents, et qu’il se fasse scénariste à Hollywood. Il décrit justement un tel personnage sur la fin…

Michael Connelly, Les neuf dragons (Nine Dragons), 2009, Points policier mai 2012, 473 pages, €7.60 

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