Passion n’est point sagesse dit Montaigne

Dans le chapitre deux de son premier livre des Essais, Montaigne commente la tristesse. « Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l’aime ni l’estime, quoique le monde ait pris comme allant de soi, de l’honneur de faveur particulière ». Pour la mode, « notable témoignage de l’imbécilité humaine », il faut se passionner pour tout. Sinon, on ne vit point. Or ce n’est pas stoïcien et Montaigne se pique de l’être. « Car c’est une qualité toujours nuisible, toujours folle et, comme toujours couarde et basse » que cette passion en tout que les Italiens ont baptisé « malignité ». Le Malin est le diable.

Montaigne nous donne plusieurs exemples de gens qu’un spectacle au comble de la tristesse laisse de marbre : la mise en esclavage d’une fille, la mise à mort d’un fils. Mais ce n’est pas stoïcisme, en ce cas c’est sidération. Que survienne une douleur moins grave et ce sont aussitôt les larmes. « De fait, l’effort d’un déplaisir, pour être extrême, doit étonner toute l’âme, et lui empêcher la liberté de ses actions ». Saisi, nul ne peut réfléchir ni méditer. Il reste roide et glacé, voire tombe mort comme « Raïsciac, capitaine allemand » voyant rapporter le corps d’un homme de cheval et s’apercevant qu’il s’agissait de son propre garçon. La tristesse n’est donc pas une vertu, encore moins une sagesse, puisqu’elle empêche de penser. « Aussi n’est-ce pas en la vive et plus cuisante chaleur de l’accès que nous sommes propres à déployer nos plaintes et nos persuasions ». Et Montaigne cite à ce moment Sénèque, stoïcien : « Les petits chagrins bavardent, les grands sont muets ».

Pareil est l’amour, qui saisit et abasourdit. « La surprise d’un plaisir inespéré nous stupéfie de même ». Mais « l’extrême passion » n’est pas pour notre philosophe, toujours tempéré. « J’ai l’appréhension naturellement dure », avoue-t-il, et il l’entretient tous les jours par des raisonnements et des réflexions.

La sagesse est donc de ne pas suivre ces premiers mouvements immédiats que sont les transports et les passions (ce qui est pourtant bien vu de l’entourage) mais de les modérer et d’y penser à l’aise, si possible une plume à la main pour bien laisser le temps à la raison de les tempérer. Montaigne affirme ainsi ce qu’est pour lui la sagesse : de prendre de la distance pour mieux y penser.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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